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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Pétain et le pétinisme. (essai de psychologie). (1953)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre du Marquis Marc Pierre de Voyer d'Argenson, Pétain et le pétinisme. (essai de psychologie). Les Éditions Créator, 1953, 182 pp. Une édition numérique réalisée par Michel Bergès, bénévole, directeur de la collection “Civilisations et politique”.

[7]

PÉTAIN ET LE PÉTINISME.
(essai de psychologie)

Préface

Le livre du marquis d’Argenson est un précis d’histoire, une synthèse et une explication dont la valeur pourra être contestée aujourd’hui, toutes les passions n’étant pas apaisées, mais qui comptera pour l’avenir. Aussi bien l’auteur, dans un sentiment de pudeur compréhensible, ne l’eût-il pas publié avant longtemps et l’eût-il réservé à l’éducation de ses enfants, si, par d’audacieuses déformations, on n’avait tenté de transposer l’œuvre néfaste d’un vieillard trop ambitieux en dessein génial, la déchéance d’une gloire passée en une sorte de nouvelle apothéose, le mal terrible et profond fait à la patrie, et dont elle souffre encore dans sa chair et dans son âme, en une protection virile et lucide, l’abandon en un  étincelant bouclier et le défaitisme pur et simple en résistance, alors que le silence s’imposait par pitié et par respect de la tombe.

Si encore la tentation de défendre l’œuvre de Vichy et du dérisoire « chef de l’État Français » avait gardé quelque décence, si elle n’avait pas été accompagnée de calomnies et d’injures contre les Français libres qui avaient continué désespérément [8] à combattre à l’intérieur comme a l’extérieur, il eût été possible de laisser à l’histoire sereine le soin de faire le partage à la lumière des documents qui ne sont pas tous connus, mais  personne n’ignore le déchaînement des haines, des rancunes — qui couvrent peut-être quelque honte et quelques remords — à l’égard de ceux qui refusèrent de subir et qui ont maintenu l’honneur, la fierté, l’âme de la patrie. M. d’Argenson a pensé qu’il ne pouvait, dans ces conditions, garder le silence, qu’il avait le devoir de publier ce petit livre dont la force et la densité sont vraiment admirables, où rien n’est laissé dans l’ombre, sans déclamation, sans longueurs inutiles.

Voilà bien la qualité essentielle de ce précis : la clarté. Il jette sur les hommes, sur les événements qui s’enchaînent, sur les foules, une lumière éclatante. La langue en est classique, ample, magnifique et fait songer à Montesquieu. Rien qui rappelle un pamphlet, pas de vaines polémiques. La réaction des acteurs devant les faits dévoile les caractères et les tempéraments et en découle. Une formule parfois suffit. Admirons celle-ci qui définit Pierre Laval : « Sa véritable trahison fut d’avoir prétendu gouverner un peuple grand et glorieux en faisant abstraction totale de l’honneur. » Le livre est une fresque minutieusement peinte que le temps n’effacera pas, à laquelle bien peu de corrections devront être apportées. Je n’hésite pas à le dire : cet ouvrage est un petit chef-d’œuvre de style, de netteté historique, de bonne foi, où l’effort de sincérité, de sérénité, d’impartialité est indéniable.

[9]

Nos enfants et nos petits-enfants pourront y trouver une explication de cette triste période de notre histoire où l’on vit un peuple fier s’abandonner. Était-il possible qu’il en fût autrement ? Le snobisme mussolinien, le culte abondamment répandu de la force des autres à laquelle on se soumettait déjà moralement (premier abandon), la séduction de mythes qui flattaient des passions anciennes et des intérêts, le reniement de nos dieux traditionnels, une propagande menée par des idéologues aveugles en même temps que par des agents de l’étranger et des traîtres (il faut lire dans les « Décombres » de Rebattet les soirées d’Inter-France, il faut se souvenir des réceptions d’Abetz) tout cela devait déjà dissoudre les énergies, accroître le scepticisme en face de gouvernements amorphes et parfois complaisants. Daladier rentrant de Munich s’étonnait de l’immense acclamation qui l’accueillait. Elle n’était cependant que le résultat de ce travail de désintégration nationale savamment conduit, et par quelques-uns inconsciemment favorisé. Voilà bien le paradoxe, mais qui n’est pas un paradoxe : le culte de la force des autres que l’on pensait être générateur d’énergie nationale s’était traduit par la lâcheté et par la peur. Après Munich et la drôle de guerre, comment beaucoup de Français n’auraient-ils pas pensé qu’un autre Munich était en vue, préparé, plus vaste, plus sanglant, mais rapide et définitif. Le soulagement qui accueillit l’armistice ne fut que l’écho, plus vaste lui aussi, du « lâche soulagement » qui avait accueilli le pacte hideux où avait sombré le prestige de la France. Les acclamations qui saluèrent Pétain étaient les mêmes que celles qui [10] avaient accueilli Daladier. Les hommes politiques, même ceux sur qui le pays aurait pu compter, s étaient ralliés passivement au Pacte. Les chefs militaires se rallièrent à l’armistice qui était pire, avec ses clauses honteuses, qu’une capitulation dont ils refusaient la responsabilité. Le mérite de cette lâcheté qui fit acclamer presque unanimement l’abandon des armes revenait au vieux Maréchal, mais sur cette lâcheté, il y avait aussi l’illusion d’une gloire. D’arrière-pensées politiques contre le régime n’étaient pas absentes. Le 6 février et Munich n’avaient pas suffi pour détruire la République, rêve de quelques-uns. La défaite « étoilée » en devenait l’occasion, la médiocrité le moyen. Ce n’est pas par hasard que la plupart des hommes du 6 février sont devenus les soutiens les plus fidèles de la « révolution nationale » et de l’État Français.

Bien entendu il s’agissait de rejeter sur d’autres les responsabilités de l’effondrement moral et militaire. L’effondrement moral avait pour cause « l’esprit de jouissance » dénoncé par le Maréchal L’effondrement militaire, l’impréparation due aux institutions et aux politiciens de la troisième République. Le démontrer, tel était le dessein du procès de Riom et, pour plus de sûreté, les condamnations sans jugement avant le procès. Or il se trouvait que les grands chefs militaires se condamnaient eux-mêmes. Ils avaient été les maîtres de l’armée et de l’armement. Enlisés dans la routine et dans l’esprit de défensive, ils s’étaient opposés, et ils s’opposèrent jusqu’au bout, aux innovations audacieuses et prophétiques de Charles de Gaulle. « L’armée de [11] métier », vision prophétique de la guerre prochaine, a été publiée en 1934. C’est un haussement d’épaules des grands stratèges qui l’accueillit. Mais quels étaient-ils ces grands stratèges, sinon Pétain et Weygand ? Le pouvoir civil les avait suivis, on peut le dire, aveuglément. Pas une demande de crédit militaire qui ne fût acceptée par les gouvernements et par les Chambres. Peu de temps avant la guerre, le général Weygand proclamait encore sa foi dans l’invincibilité de l’armée française. Mais quand les divisions blindées allemandes firent leur trouée sur la Meuse, quand la « bataille de France » fut perdue, c’est à la déficience du matériel, en même temps qu’à la démoralisation de l’armée, que l’on s’en prit, et le bouc émissaire fut le régime républicain. La défaite devait permettre, devant l’ennemi, et sous l’occupation ennemie, le triomphe de la « révolution nationale ». Mais il fallait pour cela que l’on escomptât le triomphe de l’hitlérisme et du nazisme, le triomphe de « la force des autres ». Le vœu de Laval, exprimé publiquement à la radio et non rejeté aussitôt avec indignation par le « chef de l’État », correspondait à l’état d’esprit d’un certain nombre  d’inconscients et de misérables. Mais ils n’hésitent pas aujourd’hui, ces misérables et ces inconscients, à dire : « Nous avions raison, puisque l’ennemi n° 1 maintenant c’est l’Union Soviétique, le communisme ». Laval voyait donc clair. Le bouclier hitlérien protégeait la civilisation occidentale. D’autres, il est vrai, prétendent autre chose et invoquent « le double jeu » de Vichy et du chef de l’État Français pour assurer que la vraie résistance à l’Allemand était menée par le [12] Maréchal et ses fidèles. Mais les deux clans s’accordent pour injurier et calomnier la résistance réelle, claire, sans équivoque. Leur alliance est indiscutable. Les défenseurs des uns et des autres sont les mêmes. Il y a une coalition, un bloc de l’ensemble de la collaboration et du double jeu.

Sans doute avaient-ils espéré, les uns et les autres, que le grand Munich que pouvait être la drôle de guerre se terminerait par un nouveau Pacte qui aurait permis à Hitler de se jeter sur la Russie soviétique. Un article étrange avait été publié par un grand journal du soir au moment de l’offensive allemande dans les Ardennes, avec ce titre : « La trahison d’Hitler ». La trahison d’Hitler ? Qui donc trahissait-il en attaquant la France ? Ses promesses ou les espoirs de ceux qui voyaient en lui (« la force des autres ») un bouclier contre le bolchevisme ? Pouvaient-ils penser vraiment que le maître du grand Reich tenterait de se saisir de la proie russe sans avoir, au préalable, écrasé la France et l’Occident ? Pensaient-ils que, vainqueur, il ne dépècerait pas aussi, et peut-être surtout, la France, la plus belle proie occidentale ?

L’appel du 18 juin, l’appel de l’homme providentiel, déjoua tous les calculs, audacieux ou sordides. L’instinct national fit le reste. Une voix s’était élevée et, du même coup, les forfaitures, les équivoques, furent pour les esprits droits et les âmes fières, balayées. Il resta la résignation, la passivité d’un grand nombre. Du moins l’honneur était sauf.

Tout cela ressort clairement du beau livre du [13] marquis d’Argenson. Sa conclusion mérite d’être méditée. Elle comporte l’abandon de l’esprit de vengeance, une large compréhension des erreurs et des fautes commises, une amitié française reconstituée, une réforme d’institutions vieillies, une renaissance de la fierté et de la volonté nationales. Mais elle est aussi pour certains, qui n’ont rien appris ni rien oublié, un rappel à la pudeur.

Rémy Roure.

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 18 septembre 2022 11:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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