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Rose-Marie Arbour
“La tache aveugle de Lyne Lapointe”.
Un article publié dans la revue Spirale, septembre-octobre 2002, no. 186, pp. 36-38. [Exposition solo, Musée d'art contemporain de Montréal, jusqu'au 13 octobre 2002]
De l'exposition solo de l'artiste Lyne Lapointe, qui occupe trois salles du Musée d'art contemporain de Montréal, émane un univers étrange et convivial tout à la fois. Un monde inusité et inclassable qui s'appuie sur des civilisations, des cultures et des espèces animales menacées sinon déjà disparues. L'ensemble des oeuvres bidimensionnelles, dont plusieurs sont de très grand format, dispose de vastes salles où est mise en vue une célébration de la nature et de la culture comme indissociables et interdépendantes, respectivement garantes l'une de l'autre. Entre ces deux réalités et ces deux notions, il n'y a pas de hiérarchie - elles existent croisées l'une à l'autre, jamais isolées.
Des figures humaines et animales flottent dans l'espace stellaire (Constellation), donnent une forme reconnaissable à l'énigme de l'univers terrestre et extraterrestre. Ces figures sont empruntées à diverses cultures d'époques anciennes, figures héraldiques, emblèmes du vivant au sein de l'espace silencieux où notre terre virevolte. Le monde animal y est situé au premier plan, à la fois reflet et clef du monde des humains. Dans Perchoirs, l'espace de l'univers est figuré par l'espace circulaire de l'écriture où règnent comme en écho les signes du zodiaque représentés par de modestes animaux. L'alliance entre culture et nature trame ainsi tout l'oeuvre de Lapointe.
Nous entrons dans l'exposition comme nous pénétrerions dans un grenier où d'antiques livres de contes oubliés sont empilés ou bien enfouis dans de vieux coffres. Les ouvrir, feuilleter leurs images, déchiffrer leurs écritures nous amènent, si tant est que nous soyons encore un peu enfants, dans une position inhabituelle face à la notion de temps: ces livres sont si anciens et, pourtant, le passé et les êtres qu'ils évoquent court-circuitent les frontières et surgissent dans notre présent: les pays fabuleux qu'ils évoquent sont toujours les nôtres.
Lyne Lapointe a d'abord été reconnue comme sculpteure, puis comme installatrice d'édifices entiers qu'elle-même et sa partenaire d'alors (Martha Fleming qui vit maintenant à Londres) avaient remodelés, nettoyés et rendus à d'étranges génies des lieux pour les habitants des quartiers concernés et les visiteurs habituels des expositions d'art actuel. Plusieurs des oeuvres qu'elle présente actuellement au Musée d'art contemporain sous le titre significatif La tache aveugle sont monumentales - surtout celles présentées dans la première salle qui accueillent les visiteurs. Plusieurs sont fragiles - certaines sont constituées de carrés de papier épinglés sur le mur -, d'autres sont cernées de cadres moulurés allant du plus modeste et léger au plus solide et quasi monumental. La plupart présentent des espaces bi-dimensionnels où les écritures et les images réappropriées, empruntées à des documents anciens, sont pour certaines mises au carreau, réminiscence de cette ancienne tradition qui permet au peintre, par le quadrillage, de reporter un motif de la réalité sur la toile. Certaines prennent le quadrillage comme motif pictural (la tablette des jeux de dames ou d'échec comme dans Substantias). Le quadrillage, à plus ou moins vaste échelle, peut structurer les oeuvres d'une façon appuyée (Tapisserie de squelettes) mais aussi en format intime (Autoportrait); dans cette dernière oeuvre, une sombre nuée circule entre les lignes presqu'imperceptibles d'une mise au carreau qui ne retient presque plus rien du sujet.
Réaffirmant aussi la convention artistique (millénaire) du cadre, l'artiste lui affecte une valeur structurante - on ne pourrait l'enlever au prix de l'effondrement visuel et matériel de nombre d'oeuvres présentées dans l'exposition. À l'emploi du cadre s'adjoint l'emploi des panneaux multiples rappelant les retables du Moyen-âge et de la Renaissance européens ou bien ceux de certaines cultures orientales(Quatuor et spectre). Selon les oeuvres, le nombre de panneaux varie. Quant aux supports ils se limitent à des matériaux simples : papier, contreplaqué, vieux tissus, verre et même cuir. Aux médiums traditionnels tels l'encre, la cire, la gravure, le dessin, s'ajoutent d'autres qui sont inusités - le mica et le graphite, les coquillages et le ciment, le nacre, les ossements, les branches, les motifs en applique. Ces supports, matériaux et médiums sont traités sur le mode de la récupération comme le sont les images et figures mêmes qui sont réinscrites, découpées, réutilisées - images d'animaux (tigre, cerf), images d'écritures diverses incluant des signes du zodiaque, des calligraphies anciennes, des signes cabalistiques (Pluie d'ustensiles, Perchoirs ). Certaines images provenant de livres et objets plus ou moins anciens (No man's land) sont si usées qu'on les croirait sauvées d'un naufrage - elles sont des traces de cultures disparues ou menacées (précolombienne, musulmane, XIXe siècle avant l'industrialisation, amérindiennes de la période historique) qui s'adressent à nouveau à nous comme si elles nous étaient des plus familières.
Lyne Lapointe colle, épingle, superpose, élabore des montages de motifs et figures récupérés, les agrandit, les morcelle à nouveau, les relie à d'autres pour en faire des figures et des lieux visuels inusités et actuels. Des branches d'arbre soigneusement sectionnées sont disposées en mosaïque qu'un savant jeu optique structure; l'oeil formé à l'impersonnalité mécanisée des formes géométriques à effets optiques est dérouté par l'inhabilité apparente qui caractérise celles qui forment ou les motifs ou la structure de certaines oeuvres (L'Écran). C'est ainsi que des jeux de trompe l'oeil (Quinte) sont réappropriés au même titre que des bois de cerfs (L'éperon), des bouts de tissus usés (Recueil), des appliques en papier découpé qui évoquent de vieilles broderies (Zoomorphisme). Bref, il y a là une panoplie de figures remises au jour. Pour qui entretient des liens avec les générations passées ou celles en train de disparaître - culture de l'imprimé et du livre, du tissage fait main, de l'écriture à la plume, du dessin au compas et à l'oeil, là où la main et l'oeil dirigent les opérations formelles -, pour ceux-là donc, le corps tout entier est en jeu dans les opérations formelles et visuelles. Ceci est un propos majeur de Lyne Lapointe.
L'artiste n'a cesse d'interroger les artefacts qui ont été transformés par l'usure et l'usage de ceux qui les ont manipulés à travers les âges, - artefacts déportés d'une culture à l'autre, d'un pays à l'autre. Lapointe transforme, imagine par reprises décalques, des mondes en partie révolus et en voie de disparition, mais dont l'expérience est toujours actuelle - par exemple les jeux de société (jeu de cartes, jeux d'échecs, machines optiques) ou bien des savoirs et pratiques populaires et savantes (astrologie et cartes du ciel, fêtes macabres, anatomies humaine et animale, instruments de musique).
La facture de plusieurs oeuvres exposées au MAC a quelque chose de volontairement malhabile, d'apparemment appliqué, comme si le sens des figures reprises et empruntées à d'autres savoirs et cultures était, aujourd'hui, en partie incompris, mystérieux, inatteignable bien qu'en même temps transmissible en partie. C'est d'ailleurs sur l'usage et la manipulation de ces images et figures qui en ont été faits à travers le temps que porte le regard et la main de Lapointe, non sur leur sens propre uniquement. Ainsi de ces jeux de carte et de ces jeux optiques (Mirage, Éclipse, Pigeons voyageurs), de ces instruments de musique (Quatuor et spectre) ou de ces squelettes d'animaux (L'épine dorsale) ou d'humains (Mestiçô), de ces géographies fabuleuses (Nébuleuse), ce qui nous parvient aujourd'hui sont les traces de leur expérience même qu'en ont fait les générations qui se sont succédées. Les écritures oubliées (Pluie d'ustensiles) qui ressurgissent dans ces oeuvres, nous affectent toujours aujourd'hui même si autrement que cela fut à leur époque lointaine où ces figures et formes anciennes furent l'objet d'expériences intenses pour les yeux, les oreilles, le toucher et l'olfaction de ceux qui les expérimentèrent. Dans les usages qu'ils en firent, c'est leur corps tout entier qui était partie prenante , leur appréhension était lié à l'usage qu'ils en faisaient.
Dans les oeuvres de cette exposition, une résonance a été recherchée par l'artiste entre ici/ maintenant et là-bas/jadis (Tempo) en s'adressant simultanément à l'oeil (effet optique des spirales dessinées en pointillée) et à l'oreille (gong d'horloge). Dans Tempo l'artiste a inséré, avec une difficulté apparente, le marteau d'un mécanisme d'horlogerie d'où un gong sonore retentit dans la salle du musée. C'est la seule mécanique qui entre dans la facture des oeuvres présentées alors que nous sommes à une époque où l'attention est quasi tout entière tournée vers les nouvelles technologies comme instruments de pointe pour l'appréhension du monde et de soi. Lapointe repose ici le problème des relations de l'homme avec l'homme, de l'homme avec l'animal. Le défi est de taille. Elle célèbre le fil qui nous relie encore aux formations culturelles anciennes jusqu'au milieu du XXe siècle, en attirant l'attention sur la main (l'écriture, le dessin, la fabrication d'artefacts), l'oeil (effets optiques, découpages, formes géométriques), l'oreille (instruments de musique, gong). En fait, c'est le corps en entier qui est concerné à travers ses façons de faire et de connaître.
En parcourant l'exposition, les notions de nature et de culture surgissent tour à tour - non telles qu'elles ont été traditionnellement catégorisées en termes binaires et opposés - mais comme éléments d'un tout. Ce tout, c'est paradoxalement l'oeuvre d'art telle que la conçoit Lyne Lapointe. Les figures et artefacts empruntés sont marqués par des manipulations successives; leur texture est constituée de cette usure même issue de leur passage dans l'espace et le temps. Cela leur est singulier et c'est ce qui intéresse Lapointe - ce qui est de l'ordre de l'expérience plutôt que de la production (qu'elle soit artisanale, industrielle ou culturelle). Un des effets de cette esthétique d'appropriation est d'être une réflexion sur l'usage et l'expérience des figures et des objets empruntés, de les faire accéder è la dignité de formes poétiques, signifiantes hors les règles qui les ont constitués. Le jeu (via l'intelligence des jeux de société) et le monde animal sont l'objet du travail artistique de Lapointe, objet non pas seulement métaphorique mais littéral. Elle fait apparaître une face cachée de ces objets et figures, cette relation implicite entre et ceux qui en font usage.
Le spectateur est libre de décortiquer un sens premier de ces formes en trompe l'oeil, de ces corps animaux fabuleux ou naturalistes, de ces motifs géométriques et de ces polyèdres qui se retrouvent différemment agencés d'une oeuvre à l'autre. Quant à elle, l'artiste a mis en scène non le sens abstrait qui préside à la production des objets mais cela qu'ils sont culturellement devenus.
Aucune recherche de vérité ou d'origine ne structure ces oeuvres - chaque forme, chaque figure est animée par l'épaisseur singulière de son temps propore et des expériences dont elle a été l'objet et le sujet, sédimentées en elle. Les sciences, les savoirs, les éléments géométriques évoqués et représentés ici sont traversés par la dichotomie qui a déterminé toute la culture occidentale et qui l'occupe encore - la séparation du corps et de l'esprit, de la raison et de l'émotion, du sujet et de l'objet. Dans les oeuvres qu'elle présente dans cette exposition, Lapointe désavoue cette séparation par la célébration des usages au détriment des lois qui ont présidé à la facture des artefacts et figures empruntés.
La cohérence du propos est d'autant plus évidente que la facture même des oeuvres présentées dans La tache aveugle appuie le propos artistique de Lapointe : l'usage et l'expérience passés sont matérialisés ou réactualisés par et dans le travail manuel qui caractérise exclusivement le travail artistique de Lapointe. Le travail de l'oeil est en lien direct avec les objets qui gardent toujours un lien physique avec le regard qui les cerne. Dans le contexte de l'ominiprésence des télécommunications et des nouvelles technologies de l'image, de la production automatisée et robotisée, ce geste d'artiste prend une valeur radicale en réitérant la nature de l'expérience comme inséparable de l'action du corps, via ses cinq sens. Mais l'expérience est aussi indissociable du plaisir et de la souffrance. Que ce soit par celle du jeu qui, de jeu de société, passe aussi aux jeux de guerre, de la confrontation à l'affrontement. Le monde animal, quant à lui, est en voie de disparition pour nombre d'espèces - leur souffrance est sans voix. Le geste de Lapointe les met en scène, traces sur traces, figures sur figures, elle les met en relation en unissant les usages anciens à l'actualité de l'art. Il renvoie à une expérience psycho-physique du monde apparemment en voie de disparition - du moins en état de formidable défi de mutation. Quitte au spectateur de manipuler à son tour ce qu'il perçoit de ces oeuvres, d'en user comme bon lui semble en fonction même de l'expérience des objets et des figures qu'il a lui-même cumulée. Il y a là un fort sentiment que n'existe plus de barrière entre le fragile et le fort, entre la nature et la culture, entre l'Orient et l'Occident, entre les vivants eux-mêmes. Le projet artistique de Lyne Lapointe est grand et les oeuvres qui composent cet ensemble fastueux sont modestes - un autre paradoxe de cette artiste arrivée à maturité.
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