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La culture inventée.
Les stratégies culturelles aux 19e et 20e siècles.
Quatrième partie : Quelles stratégies pour le Québec de demain ?
Chapitre 17
“Sur les perspectives
de la culture québécoise
comme francophonie nord-américaine.”
Gérard BOUCHARD

À première vue, la question posée dans le cadre de ce colloque (Quelles stratégies culturelles pour le Québec de demain ?) invite l'historien à un exercice de prospective qui l'éloigne de ses sentiers familiers. Mais en réalité, elle se prête à un traitement qui est tout à fait conforme à la démarche de l'histoire sociale dans la mesure où celle-ci a pour objectif de repérer non seulement les clivages dans la structure sociale ou les acteurs collectifs en présence mais aussi les tendances lourdes qui orientent le changement dans une société. Tendances lourdes, disons-nous, et par conséquent tendances longues, ce qui justifie le cadre chronologique de ce bref essai. Deux tendances de ce genre, ou segments porteurs de mutations, seront examinées parmi d'autres possibles sans doute en raison de leurs importantes répercussions sur la conjoncture actuelle de la culture québécoise. La première plonge dans notre histoire lointaine et concerne les rapports qui se sont institués entre la culture savante et la culture populaire. La seconde est plus contemporaine et met en cause le contenu même de l'identité québécoise en contexte nord-américain ; elle débouche très concrètement sur la question des rapports à établir avec les immigrants et les communautés culturelles.
À l'ampleur des thèmes annoncés, on aura compris que nous nous en tiendrons ici à mettre de l'avant quelques idées directrices en relation avec les importantes mutations qui, depuis quelques décennies, ont amené [320] la plupart des Québécois francophones à percevoir leur culture non plus comme une réplique un peu déformée de la culture française, fruit d'un héritage soigneusement préservé, mais comme un type particulier de francophonie qui s'est lentement élaborée au cours d'une expérience historique originale sur le continent nord-américain [1].
RAPPORTS ENTRE CULTURE SAVANTE
ET CULTURE POPULAIRE
L'histoire culturelle du Québec (entendons ici le Québec francophone) a fait place, depuis le milieu du XIXe siècle surtout, à un rapport contradictoire entre l'univers des élites professionnelles et celui des classes populaires urbaines et rurales. Nous utilisons le concept d'élites ou de bourgeoisie professionnelle pour désigner les membres du clergé et des professions libérales, journalistes, romanciers, essayistes et scientifiques, qui ont à la fois exercé le contrôle socioculturel et incarné la pensée dominante au Québec à partir de 1840 et durant le siècle qui a suivi. Il est certain que tout au long de cette période, des dissidences se sont marquées sous des formes et à des degrés divers, mais jamais au point de répudier vraiment ce que nous appellerons ici la pensée traditionnelle, et surtout sans jamais supplanter le système socioculturel en place. Par ailleurs, ce concept d'élite ou de bourgeoisie professionnelle est certes englobant mais il serait imprudent de vouloir caractériser d'une manière trop pointue des acteurs socioculturels qui avaient eux-mêmes du mal à se démarquer les uns des autres.
Nous croyons que le rapport contradictoire auquel il est fait allusion a exercé un effet déterminant sur la formation de la culture nationale québécoise et, à ce titre, il représente une clé maîtresse pour comprendre son évolution jusqu'à une période récente [2].
- Deux univers culturels discordants
Les élites socioculturelles qui ont assuré leur ascension depuis le début du XIXe siècle au Québec constituaient une sorte de quasi-bourgeoisie. Tout en souhaitant le développement d'une nation dont elles auraient été les titulaires, elles ne disposaient pas de tous les moyens d'y arriver. Leur pouvoir politique était mince, l'État lui-même étant un appareil très incomplet, et, comme on sait, l'échec de l'insurrection de 1837-1838 puis l'Acte d'Union devaient sceller cette conjoncture pour longtemps. Elles ne contrôlaient pas non plus les leviers de l'enrichissement et enfin, sur le plan culturel, elles rêvaient d'une nation à l'européenne alors que le gros de la population baignait dans une culture nord-américaine, celle qui continuait de s'élaborer au gré du peuplement et des migrations de travail, à même la [321] diversité des expériences offertes par le nouveau continent et au contact de ses habitants, anciens ou récents.
Ce premier axe d'opposition se durcissait sous la menace que la civilisation nord-américaine faisait peser sur l'identité canadienne-française. Dans l'esprit des élites, cette identité tenait essentiellement dans la langue française et la religion catholique, à quoi on ajoutait ordinairement une vague référence aux traditions et coutumes héritées de la mère patrie. En somme, la culture nationale était définie d'abord par sa filiation avec la France, par ses racines et la fidélité qui leur était due, et non pas comme une culture en gestation, articulée à une société neuve, spontanément ouverte à sa nouvelle destinée continentale. On pourrait dire que l'avenir du Québec en terre nord-américaine était perçu d'une manière verticale, dans une perspective de continuité, plutôt que d'une manière horizontale, dans une perspective de rupture et de recommencement. Et sous ce rapport également, la culture des élites et celle des classes populaires se démarquaient profondément.
Cette divergence a pris plusieurs visages. Elle s'est reflétée par exemple dans l'hostilité traditionnelle des élites envers la culture et la société américaines, dans la méfiance sinon le mépris à l'endroit delà culture populaire (à commencer par le « mauvais parler »), ou même dans le caractère assez artificiel des lieux de consensus, qu'il s'agisse de la religion, de la colonisation ou du nationalisme : dans chaque cas, on pourrait montrer que deux visées soit s'opposaient, soit convergeaient sans se confondre. Dans l'ensemble, il est par conséquent inexact de présenter l'ancienne culture québécoise comme isolée, fermée sur elle-même. Bien au contraire, elle était largement ouverte aux deux bouts du continuum, mais dans des directions différentes. Il est non moins vrai cependant qu'elle était également fermée à ses deux extrémités, culture savante et culture populaire étant relativement coupées, l'une des influences nord-américaines, l'autre des références françaises.
- Les mutations et la Révolution tranquille
Ce rapport contradictoire s'est beaucoup atténué avec les mutations couramment associées à la Révolution tranquille, lesquelles ont entraîné comme on sait le déclin de la vieille bourgeoisie professionnelle. Celle-ci a dû renoncer à son monopole sur le contrôle socioculturel au profit de l'Etat et des nouvelles élites technocratiques [3]. Sur le plan culturel, ce glissement a créé une sorte de vacuum qui a mis fin aux interdits qui pesaient sur la culture populaire, par le biais des surveillances exercées sur la langue, les lectures, les chansons, les danses, les fêtes, les fréquentations, etc. Notre thèse est la suivante : ainsi libérée puis filtrée par un système scolaire de plus [322] en plus accessible, c'est cette culture populaire qui, soudainement accréditée, a fourni à la Révolution tranquille la plupart des contenus symboliques qui l'ont nourrie et lui ont servi de moteur, comme l'attestent les grandes productions culturelles des années 1960-1980 dans le domaine du théâtre, du cinéma, de la chanson, du roman, etc.
À cet égard, on pourrait parler de deux Révolutions tranquilles. D'un côté, les élites montantes, américanisées et identifiées à la technocratie, ont modernisé les institutions et le discours idéologique officiel. De l'autre, une révolution culturelle au sens propre donnait libre cours à de nouveaux modes de pensée et d'agir directement inspirés de l'américanité dont les milieux populaires avaient depuis longtemps fait l'apprentissage. C'est du reste ce qui explique que les changements institutionnels aient été aussi aisément acceptés dans l'ensemble de la population ; mais sur le moment et souvent par la suite, les deux faces de l'événement ont été confondues. Deux autres facteurs y ont contribué. D'abord, les changements qui ont marqué la décennie 1960-1970 étaient en réalité l'aboutissement de tendances apparues dans les décennies précédentes. Les structures de la société québécoise, aussi bien dans les campagnes que dans les villes, étaient déjà en mutation ; il manquait l'expression institutionnelle et politique que fut la Révolution tranquille [4]. En deuxième lieu, les deux trames évoquées plus haut se sont croisées en divers points, l'assurance-santé et la démocratisation de l'enseignement constituant les deux exemples les plus manifestes sous ce rapport.
Dans la perspective du présent commentaire, il faut surtout retenir de tous ces développements que désormais la culture populairedevenue la culture de masse n'est plus policée ni refoulée par les élites, qu'elle est livrée sans entraves spontanément aux conditions de l'aventure nord-américaine. Mais parallèlement, elle s'est également imposée comme la nouvelle culture nationale, donnant du même coup au nationalisme québécois un contenu et un style renouvelés, beaucoup plus ouvert sur l'américanité. Enfin, dans ces deux directions apparemment contradictoires, la culture nationale s'est affranchie des principaux éléments de tension qui la paralysaient. En témoignent à leur façon les forts éléments de consensus qui se sont manifestés tout récemment au Québec dans l'affaire du libre-échange et sur la question nationale. Sur ce dernier point en particulier, il est remarquable de retrouver côte à côte les producteurs agricoles, les ouvriers, les professions libérales, les cols blancs de l'enseignement et des services, une importante fraction du milieu des affaires et la très grande majorité des intellectuels en variant la perspective, on pourrait ajouter : les groupes féministes, les petits épargnants (Mouvement Desjardins), les jeunes, le troisième âge. Sans préjuger de la vigueur ou de l'avenir de ce consensus, il faut bien convenir que, pour un temps du moins, le quadrillage est presque complet.
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En réalité, et quoi qu'il advienne encore une fois des diverses options constitutionnelles en présence, l'évolution actuelle révèle une volonté de rupture avec les vieux postulats de la culture nationale, tels que définis jadis par la bourgeoisie professionnelle. L'identité québécoise entend désormais se définir par référence au continent, à titre de francophonie nord-américaine, et non plus par ses filiations privilégiées avec la mère patrie. L'identité n'est plus vécue comme un héritage mais comme un projet.
Il y a donc lieu de s'interroger sur ce qu'il adviendra de ce nouveau type de francophonie, et on peut même nourrir de sérieuses raisons de s'en inquiéter. En fait, la principale menace qui pointe ici, c'est celle d'une ouverture culturelle continentale qui emprunterait le véhicule de la langue anglaise et qui se doublerait d'un ghetto linguistique, le français étant en quelque sorte laissé pour compte, réservé aux usages locaux. En somme, l'ouverture pratiquée par le néo-nationalisme pourrait bien se traduire à long terme à la fois par un enrichissement culturel et par un appauvrissement linguistique. Comment éviter cela ?
On ne peut répondre à cette question sans évoquer au préalable une autre donnée encore chargée d'inconnu, à savoir le destin culturel des « allophones » (communautés culturelles, immigrants ou Néo-Québécois) dans la population québécoise.
LA FRANCOPHONIE QUÉBÉCOISE
EN CONTEXTE D'IMMIGRATION MULTIETHNIQUE
À la longue, et sur l'arrière-plan qui vient d'être évoqué, cette donnée pourrait peser d'une manière significative sur la configuration et même sur les chances de la culture québécoise comme francophonie nord-américaine. Il faut d'abord rappeler qu'elle n'est pas récente, la composante allophone ayant toujours été présente au Québec. Sur le plan strictement quantitatif, on ne note pas non plus dans l'immigration une tendance récente à la hausse qui inviterait à des remises en question. Néanmoins, le sujet mérite d'être considéré de près pour quatre raisons bien connues et qu'il est utile de rappeler :
D'abord parce que depuis la mise en vigueur de la loi 101, la majorité des Néo-Québécois font l'apprentissage du français et s'enracinent au Québec, ce qui les rend tout à coup plus visibles puisque auparavant ils se fondaient le plus souvent dans la communauté anglophone et quittaient le Québec en très grand nombre.
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En deuxième lieu parce que, durant les dix dernières années, près de 90 % des immigrants se sont établis dans la région de Montréal, accentuant ainsi la pression sur un milieu d'accueil de plus en plus restreint, dans la mesure où les francophones tendent à délaisser l'île de Montréal pendant que les immigrants ont tendance à s'y concentrer.
En troisième lieu parce que la croissance de la population francophone au Québec n'est plus assurée à long terme par son seul mouvement naturel, l'immigration devenant un recours désormais nécessaire pour atténuer les traumatismes de la décroissance démographique.
Enfin parce que l'émergence, parmi les allophones, de ce qu'on pourrait appeler une conscience ethnique invite les francophones à mieux définir les nouveaux paramètres de leur identité.
En d'autres mots, quelle culture voulons-nous faire partager aux nouveaux venus ? Il existe présentement sur ce sujet une grande confusion parmi les francophones de vieille ascendance, ce qui découle en partie du contexte de transition évoqué plus haut. Sans surprise, lorsqu'il s'agit de mettre en place des politiques ou de concevoir des interventions à court terme (par exemple dans un contexte de crise), cette confusion se traduit par beaucoup d'hésitation. La crise de l'été 1990, mettant en cause les Mohawks de la région de Montréal, est révélatrice à cet égard : les Québécois y ont affiché des attitudes et pris des décisions importantes dictées la plupart du temps soit par la culpabilité et la mauvaise conscience, soit par la naïveté, soit encore par la maladresse et l'inexpérience. D'un bout à l'autre, on aurait vainement cherché l'expression d'une continuité et d'une assurance fondées sur une idée claire du partage des droits et responsabilités.
- Trois idées maîtresses
À ce propos, et en tenant compte de la nouvelle orientation de la culture nationale québécoise telle que présentée plus haut, nous soumettons quelques idées directrices en réponse aux trois questions suivantes [5] :
- Qu'est-ce qu'un Québécois ?
Il ne semble y avoir qu'une réponse possible : tout individu ayant l'équivalent de la citoyenneté du Québec (en l'occurrence : un résident permanent, payant des impôts, exerçant son droit de vote, etc.) est un Québécois.
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- Comment se caractérise l'identité
ou la culture nationale québécoise ?
À la lumière de nos remarques précédentes, celle-ci se définirait comme a) une francophonie de type nord-américain, b) ouverte à tous les apports ethniques ou culturels, c) structurée autour d'une composante principale consistant dans le vieux noyau francophone qui représente aujourd'hui plus des quatre cinquièmes de la population.
- Quels types de rapports établir
avec les immigrants et les communautés culturelles ?
Quelques modèles se proposent. En premier lieu, l'assimilation suppose une homogénéisation très poussée qui, dans le contexte du Québec, ne paraît ni réaliste, ni souhaitable. À l'autre extrême, le multiculturalisme préconise une évolution relativement autonome de chaque segment ou communauté ethnique, y compris le noyau francophone. À notre avis, ce modèle de la mosaïque doit lui aussi être rejeté parce qu'il risque de compromettre la survie et l'épanouissement du Québec francophone ; il y a lieu aussi de s'interroger sur le type de société qui résulterait à long terme d'une collection d'entités socioculturelles plus ou moins marginalisées. En troisième lieu, le modèle de l'interculturalisme évite cette difficulté à cause des interactions qu'il préconise entre les groupes ethniques en présence et au gré desquelles devrait peu à peu se construire une culture québécoise originale. Mais il se heurte à un autre type de difficulté en postulant que ces interactions doivent être instituées sur une base de parité entre les groupes et les cultures en présence. Cette position paraît irréaliste à la lumière des données statistiques et sociologiques ; en effet, on ne peut pas faire comme si l'espace culturel québécois n'était pas déjà structuré par le noyau que constituent les 83 % de francophones, dont la plupart sont issus d'ascendances en place depuis dix ou douze générations. C'est pourquoi il paraît raisonnable de proposer un modèle de rapports qui tienne compte à la fois du poids concret, historique, de la composante principale et du respect qui est dû à un pluralisme nécessaire dans notre société, d'où la notion d'intégration modulée.
- L'intégration modulée
Cette notion veut désigner un mode d'intégration qui reconnaît des droits acquis (par exemple aux Anglo-Québécois) et qui favorise l'expression de certains éléments de pluralisme ethnique ceux qui ressortissent le plus étroitement à la vie privée bien sûr, comme la religion, mais d'autres aussi à caractère public, par exemple les fêtes. La diversité des situations historiques appelle donc un premier élément de modulation fondé sur le [326] degré d'enracinement des communautés et la consistance des traditions établies. Un deuxième élément vient de la nécessité de transitions à aménager dans les modalités de l'intégration. Pour le reste, celle-ci doit d'abord consister dans l'apprentissage du français comme première langue d'usage, c'est-à-dire la langue de l'école et du milieu de travail, celle qui doit constituer le premier dénominateur commun de l'identité québécoise. Il y a certes place pour d'autres langues d'usage, mais ayant le statut de langues secondes. À ce premier dénominateur commun devraient normalement s'ajouter la connaissance et le respect des réalités et des institutions québécoises [6], de même que l'adhésion à des valeurs fondamentales comme la démocratie, les libertés individuelles, les pouvoirs législatifs parlementaires.
LA FONCTION DES INTELLECTUELS
Les propositions qui précèdent ne vont pas au-delà d'une formulation de principe et il resterait à les traduire concrètement en énoncés de politique et en réglementations. De même, les nouvelles coordonnées de l'identité québécoise on t été présentées ici dans leurs grandes lignes et d'une façon largement prospective. Il subsiste donc un important travail de réflexion appliquée à faire sur ces deux fronts. Mais au-delà, il faut s'interroger sur le rôle que les intellectuels sont appelés à jouer dans la nouvelle conjoncture créée par le déclin de la culture savante traditionnelle. Comme il a été indiqué précédemment, cette conjoncture est susceptible d'entraîner à la fois une ouverture culturelle et un appauvrissement linguistique. À ce propos, nous soumettons quatre remarques en terminant.
1. En toute vraisemblance, on peut s'attendre à ce que la culture québécoise glisse encore davantage sous l'influence des modèles américains. Les intellectuels pourraient trouver ici une première tâche, celle de promouvoir la diversité dans les sources de la diffusion. Pour une large part, cette responsabilité devrait consister à faire valoir les contenus européens, latino-américains et autres dans un esprit d'équilibrage. La tâche paraît démesurée et il faut certes demeurer réaliste. Néanmoins, on aurait tort aussi de tenir pour négligeables les outils disponibles, allant du système d'enseignement aux médias.
2. Une deuxième tâche consiste dans les redressements à opérer dans la conscience collective et dans la conscience historique. Nous pensons en particulier aux représentations traditionnelles de la nation ou de l'identité et aux traits artificiels dont on les a nourries depuis le XIXe siècle pour construire les vieux mythes fondateurs (les différences imaginaires par [327] rapport à nos voisins, l'affirmation exagérée de notre homogénéité, l'occultation des apports non francophones dans la formation de notre culture, etc.).
3. À supposer que la culture québécoise, surmontant les difficultés présentes, puisse continuer à se développer comme une véritable francophonie de type nord-américain, il restera toujours à mettre en place des contenus sociaux un peu originaux dans ce cadre national. C'est dire que la dynamique de rupture qui s'est lentement instituée dans la culture au cours des dernières décennies [7] devrait trouver une contrepartie dans le domaine économique et social. Si le nationalisme survit comme projet identitaire, il reste donc à le construire comme projet social autour de quelques idées fondatrices. D'une façon, la conjoncture est plus favorable que jamais à ce genre d'entreprise ; la Révolution tranquille a en quelque sorte placé le Québec dans le peloton de tête des sociétés développées, sur ce qui pourrait objectivement constituer une autre ligne de départ.
4. Si jamais, lancé dans cette direction d'un développement social, le Québec connaissait une seconde Révolution tranquille et on voit bien à ses impatiences actuelles qu'il lui reste encore du souffleil est prévisible que le sentiment national en serait le principal moteur. Ce n'est pas ici affaire de choix mais de tradition et de culture : c'est à travers le nationalisme que la majorité des Québécois ont toujours vécu et vivent encore leur intégration et leurs engagements dans leur société, et il serait difficile de démontrer que cette tradition les a desservis, en particulier durant les dernières décennies. Il faudra bien en finir un jour avec les discours de justification, comme si nous avions à nous dédouaner de notre sentiment national ; les Flamands, les Finlandais, les Portugais, les Autrichiens ne se sentent pas tenus, eux, de démontrer constamment leur légitimité à leurs voisins et aux autres. Ce genre d'assurance, du reste, ne vient pas du discours mais de l'affirmation créatrice dans toutes les sphères de l'activité, au premier rang desquelles il conviendrait de situer l'activité intellectuelle [8].
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NOTES
[1] À vingt ans de distance, notre exposé reprend ainsi un thème déjà traité, d'une manière authentiquement prospective cette fois, par G. Rocher, « Les conditions d'une francophonie nord-américaine originale », Revue de l'Association canadienne d'éducation de langue française, vol. 1, n° 1 (décembre 1971), pp. 12-20.
[2] Nous résumons succinctement dans cette partie une analyse déjà présentée ailleurs sous une forme détaillée (G. Bouchard, « Une nation, deux cultures. Continuités et ruptures dans la pensée québécoise traditionnelle (1840-1960) », texte inaugural du quatrième séminaire de la CEFAN (Université Laval), à paraître).
[3] Comme l'a montré entre autres Guy Rocher dans « Multiplication des élites et changement social au Canada français », Revue de l’Université de Bruxelles, vol. V, n° 1, 1968 pp. 79-94.
[4] À l'appui de cet énoncé, il suffit de renvoyer à quelques exposés présentés à ce même colloque et montrant, par exemple, comment la consommation de masse, comme pratique et comme discours publicitaire, s'est implantée au Québec depuis le début du XXe siècle. Des analyses détaillées du changement social à l'échelle régionale comme celles qui ont été conduites sur le Saguenay par des chercheurs de SOREP confirment notre interprétation. À l'échelle macroscopique, des travaux d'historiens ont déjà montré que la Révolution tranquille était en quelque sorte déjà en marche dès après la Deuxième Guerre mondiale (voir à ce propos Paul-André Linteau, René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard, Histoire du Québec contemporain. Le Québec depuis 1930, Québec, Les Éditions du Boréal Express, 1986 ; aussi, F. Dumont, Le sort de la culture, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1987, pp. 285-309).
[5] Les passages qui suivent ont bénéficié d'échanges que nous avons eus avec Guy Rocher (Université de Montréal) et François Rocher (Université Carleton). Sur le même sujet, voir aussi G. Bouchard, « Les rapports entre l'individu, la société et l'État dans un contexte pluriethnique : à la recherche d'un modèle », L'Action nationale, vol. LXXX, n° 8 (octobre 1990), pp. 1046-1057 et « Sur l'avenir du nationalisme québécois dans une perspective interethnique et internationale », Mémoires de la Société royale du Canada, tome IV, 1990, pp. 61-71.
[6] Sur tout ce qui précède, voir aussi G. Bouchard, op. cit.
[7] Il s'agit en réalité d'une double rupture : d'abord dans les contenus, par rapport à des valeurs et modèles jugés désuets, ensuite dans la structure par rapport à des prémisses qui privilégiaient une évolution dans la filiation et la continuité.
[8] « On s'est aperçu qu'il suffisait à une nation de le vouloir pour être libre », écrivait l'Américain Luther Richardson à la fin du XVIIIe siècle.
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