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Revue CRITÈRE, No 22,
“La démocratie libérée.”
“La démocratie
ou le rêve de
l’autogouvernement.”
Entrevue avec Léon DION *

CRITÈRE. Monsieur Dion, croyez-vous que la démocratie soit un vieux rêve de l’homme, quelque chose comme un idéal ou une aspiration d'ailleurs jamais satisfaite ?
Léon Dion. Ainsi posée, la question m’amène précisément à distinguer les niveaux et les formes de la démocratie. L’idée démocratique ou, comme vous dites, ce vieux rêve démocratique, réside dans la capacité de chacun de participer pleinement à la gestion de la collectivité à laquelle il appartient ; c’est l’espoir et l’aptitude de chacun à devenir le maître de sa destinée et à se donner les cadres qu’il souhaite le plus vivement pour son existence collective. C’est le grand rêve social de l’autogouvernement, c’est la grande idée de l'autodétermination de l’individu dans le groupe. Pour autant que l’homme se pense en collectivité, au plus profond de lui-même, il aspire à participer pleinement au pouvoir d’orienter sa destinée.
CRITÈRE. Justement, s’agit-il là d’un vieux rêve humain ?
L.D. Cet idéal de l’autogouvernement est dans l'homme lui-même. Il n’est pas né à un moment historique que Ton puisse dater. On l'observe dans les sociétés les plus archaïques, comme dans les sociétés contemporaines. Ce qui change vraiment dans le cours de l’histoire, c’est la conscience [70] des situations et les possibilités diverses de concrétiser ce vieux rêve. Ainsi, le degré de participation et les formules de l'autogouvernement vont varier selon la dimension de la collectivité, au gré des progrès de la technologie et d’après le niveau des communications. Par exemple, dans une société restreinte et homogène, où la communication est directe et s’exerce avec le minimum de médiations, on pourra observer une organisation collective réduite à l’essentiel et un degré éminent de participation des membres aux activités communautaires. Cependant, les choses ne se font pas automatiquement en ce domaine. De multiples facteurs interviennent, de sorte qu’une société restreinte n’est pas une garantie absolue de démocratie, de même qu’inversement certaines sociétés très vastes, avec une grande diversité d’origines ethniques et une pluralité de classes sociales, peuvent permettre un haut degré de participation aux responsabilités communautaires. Ce qu’il importe pourtant de dire, c’est que la démocratie, avant d’être une forme de gouvernement, est un humanisme, une aspiration humaine profonde, une « idée innée », en quelque sorte, qu’on peut rattacher à l’essence même de l’homme.
CRITÈRE. Ce n’est donc pas d’abord une forme de gouvernement politique...
L.D. Non. Absolument pas. Il ne faut pas réduire la démocratie à une simple forme de gouvernement politique. Car la démocratie est avant tout enracinée dans le cœur humain et réside dans cette aspiration profonde à l'autodétermination. Il faut même affirmer que le premier mode concret de réalisation de ce rêve se retrouve au niveau de l’organisation sociale. On le verra à l’œuvre, avant tout, dans la façon dont les hommes vont organiser leur tâches sociétales : la vie économique, l'organisation sociale, l'activité culturelle. Si l’idéal démocratique est mis en œuvre, tout cela sera aménagé de façon à ce qu’émerge cette autodétermination sociale. Ainsi, le « communisme primitif » tout comme l’actuelle formule coopérative constitue des formes de la démocratie sociale.
La démocratie sociale suppose une certaine division du travail de même qu’un certain degré de différenciation sociale. Mais il ne doit pas y avoir de domination d’une [71] classe sociale. Une véritable société démocratique au niveau social n’a pas de classe dominante. Il y aura, certes, des différenciations selon les occupations, les âges, les régions, les origines. Mais différenciation n’est pas domination. La démocratie sociale réside dans l’égalité sociale qui permet à chaque membre et à chaque groupe de participer de façon équitable à la vie collective.
CRITÈRE. Peut-on dire d’une société quelle est démocratique parce qu'une forme de démocratie sociale y existe ?
L.D. Comme je l’ai affirmé, la démocratie est d'abord un humanisme, une aspiration à l'autodétermination présente dans le cœur de l’homme ; elle se réalise en premier lieu dans l’organisation sociétale, ce qu'on nomme la démocratie sociale ; mais, en dernière analyse, c’est aussi une forme de gouvernement politique. Une société ne peut être complètement démocratique si elle n’est pas politiquement démocratique. À ce niveau, il s’agit de l'aménagement démocratique du pouvoir proprement politique.
CRITÈRE. La démocratie athénienne antique n’est-elle pas un moment privilégié de cette démocratie politique ?
L.D. Assurément. C’est même une forme de démocratie politique directe. Cependant, la démocratie athénienne du Ve siècle avant notre ère est beaucoup moins une démocratie sociale. L’assemblée du peuple y était souveraine, mais seul un petit nombre d’individus étaient reconnus citoyens, à l’exclusion, par exemple, des métèques, des étrangers et des esclaves. C’était une démocratie politique dont la base sociale était en quelque sorte viciée. Nos démocraties actuelles sont sans doute moins parfaites au plan politique, mais elles s’ajustent davantage à une situation sociale, formellement égalitaire, c’est-à-dire où il n’y a plus personne ayant un statut juridique de maître ou d’esclave. Reconnaissant l'égalité formelle de tous et le pluralisme social, nos sociétés occidentales ont aménagé des formes de démocratie politique fondées sur les représentations qu’elles se font de la démocratie sociale, c’est-à-dire une démocratie qui admet dans les faits de fortes inégalités économiques et culturelles entre les individus et les groupes.
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Les partis politiques, par exemple, en sont une belle illustration. La pluralité des partis permet, en effet, la reconnaissance d’un pluralisme social où tous sont réputés égaux même si de toute évidence il n’en est rien. Remarquez que les « démocraties populaires », de type marxiste, ne comportent pas la pluralité des partis, car elles supposent qu’on a supprimé les antagonismes de classes et le pluralisme social. On suppose que le consensus existe sur les fins et qu’il n'y a plus qu’à discuter des moyens, des stratégies et des orientations à l'intérieur d’un parti unique.
CRITÈRE. La démocratie ne suppose-t-elle pas aussi la reconnaissance d'un certain pluralisme idéologique ?
L.D. Dans nos démocraties occidentales, le pluralisme des situations existe. Mais il y a aussi un pluralisme des représentations et des valeurs que se donnent les divers groupes humains. C’est cela, le pluralisme idéologique. À la limite, chaque groupe admet que ses idées n’ont pas de valeur absolue, au point d’empêcher d’autres idées de servir de principes pour les décisions collectives. L’attitude conséquente est celle de la tolérance. On a déjà dit que la démocratie politique est le fait des peuples où la foi n’est pas très vive, puisqu'on y accepte que d’autres idées et d’autres valeurs puissent être au principe du gouvernement. L’âge de la foi accepte mal le pluralisme.
En somme, nos sociétés démocratiques occidentales permettent les différences idéologiques. Mais un problème fondamental apparaît alors : celui de concilier des divergences idéologiques profondes et le gouvernement politique, qui exige un certain consensus, un certain accord pour la prise de décision collective. Normalement, pour que personne ne soit brimé, les décisions devraient être prises unanimement. Dans nos sociétés, le consensus s’exprime par la règle de la majorité. Ceux qui ont des idées différentes acceptent que, pour un temps, ce soit une autre idée qui soit au principe du gouvernement. Mais si les divergences sont trop fondamentales, une société démocratique éprouve quelque difficulté de fonctionnement.
CRITÈRE. Y a-t-il de telles divergences fondamentales, présentement, au Québec ?
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L.D. Il me semble que, dans les négociations du secteur public avec le gouvernement, il y a des divergences fondamentales sur le type de société recherché. Il y a aussi des conflits de base autour de la question nationale. Les valeurs qui s’opposent sont profondes et globales, ce qui peut devenir une menace pour la démocratie. Des deux côtés, il y a un fond de principes qui rend le compromis difficile. Cependant, la « foi fédéraliste » et la « foi indépendantiste » semblent se rapprocher lentement : n’y a-t-il pas un tel rapprochement entre les concepts encore ouverts de « fédéralisme renouvelé » et de « souveraineté-association » ? Quoi qu’il en soit, lorsque des seuils d’irréconciliabilité sont franchis, la démocratie est difficile. Car si la démocratie permet les divergences de fond, elle repose pourtant sur la nécessité de solidarités de base qui rendent possible le gouvernement.
CRITÈRE. Nos démocraties occidentales ne reposent- elles pas aussi sur l’idée même d'une délégation des pouvoirs ?
L.D. C’est un fait. Notre forme de démocratie politique ne repose pas seulement sur le pluralisme des partis et des idéologies, mais aussi sur la représentation et la délégation des pouvoirs.
CRITÈRE. Actuellement, n’assistons-nous pas à une contestation de cette délégation des pouvoirs ?
L.D. C’est sûrement l’un des aspects de la contestation des jeunes. L'idée même de représentation et de délégation est remise en cause. C’est une vieille conception que cette idée de démocratie directe, qui suppose des petites communautés, d'au plus 8 000 ou 10 000 personnes. Pour se gouverner directement, on ne peut se permettre d’être nombreux, bien que certains aient déjà songé à des formes de gouvernement par plébiscites et par sondages.
Nous avons une démocratie politique ajustée à notre contexte pluraliste. Le principe de la majorité, le respect des divergences, la délégation de pouvoir sont des éléments de notre démocratie. II ne faudrait pas croire, cependant, qu’il n’y a qu’un seul modèle démocratique, le nôtre. Je le répète, la démocratie est avant tout un idéal et un espoir de liberté et d'égalité, inscrits dans le cœur [74] de l'homme. C’est une idée humaniste très large qui laisse place à des réalisations diverses. La démocratie s’incarne, à un second niveau, dans la famille, l’économie, la religion, les formes culturelles, en un mot, dans l’organisation sociale. Enfin, elle s’achève, à un troisième niveau, dans l'organisation politique, au sein de la structure étatique.
CRITÈRE. En parlant d'humanisme et en rattachant l'idéal démocratique aux grandes aspirations humaines, ne posez-vous pas comme première condition à la démocratie la recherche spirituelle d'un sens de la vie collective ?
L.D. La démocratie est avant tout une recherche spirituelle, une poursuite de valeurs, une sorte d’idéalisme. Mais c’est, du même coup, l’effort de concrétisation sociale et d'incarnation politique de cet idéal. La crise des valeurs actuelle ne réside peut-être pas d’abord dans le fait qu'il n’existe plus de valeurs ou d’étalons de mesure. Elle réside dans la peur d’incarner ses idéaux, dans la crainte d’affirmer ses valeurs dans l’action concrète au sein de la famille, du travail, de l’État et peut-être dans le refus de cet effort d’incarnation. Pour qu'il y ait démocratie, il faut que les hommes aient cette possibilité d’incarner sociétalement leurs valeurs les plus profondes et qu’ils fassent cet effort aux plans social et politique.
CRITÈRE. Pour se réaliser pleinement, la démocratie a-t-elle besoin que d'autres conditions soient remplies ?
L.D. La vie démocratique exige un certain développement économique. Il faut que l’homme puisse être quelque peu dégagé des tâches premières de la survivance économique. Dans les sociétés antiques, la démocratie appartenait au petit nombre de ceux qui avaient le loisir de discuter de la chose publique.
La démocratie exige aussi une certaine paix : paix interne, c’est-à-dire l’absence de guerre civile, et paix externe, c'est-à-dire entre nations. L’expérience montre que l'état de guerre conduit à la mise entre parenthèses de la démocratie, en tous cas des libertés qui y sont normalement rattachées.
La démocratie a aussi besoin de la plus grande égalité sociale possible, afin que tous puissent participer au pouvoir, afin que chacun puisse s’autodéterminer. L’inégalité [75] est un principe antidémocratique. D’ailleurs, l’incarnation de l’idéal démocratique lui-même conduit à la réduction des classes sociales, des antagonismes de classe et des dominations d’un groupe sur les autres.
Les solidarités de base constituent aussi des conditions de la démocratie. C’est à elles qu’on fait allusion en parlant de la fraternité comme de l’un des aspects essentiels de la démocratie. Mais ici, la fraternité et la solidarité doivent se concilier avec une autre condition de la démocratie : le respect des libertés civiles d’association, d’expression, de critique, d’opinion, d’information. La démocratie permet les divergences et les libertés tout en ayant besoin que ces conflits ne soient pas si fondamentaux qu’ils empêchent la solidarité et la fraternité.
CRITÈRE. En contre-jour, ne pourriez-vous pas évoquer quelques-unes des menaces qui pèsent sur la démocratie, quelques-unes des causes des graves problèmes et même des crises qui existent au sein de nos sociétés démocratiques ?
L.D. La première menace est sans doute celle de la violence. Le terrorisme et la répression qu’il engendre de la part de l’État conduisent à la négation de la démocratie. La violence rend manifeste la crise de la démocratie, comme cela se passe en Italie actuellement.
L’erreur consiste à croire que la simple répression du terrorisme peut rétablir la démocratie. Car le terrorisme est un symptôme et non une cause. De toute façon, toute forme de violence s'oppose à la discussion et au dialogue nécessaires en démocratie. Souvent, d’ailleurs, cette violence prend racines dans l’intolérance des groupes et des classes dominantes qui se servent de l’appareil politique pour promouvoir leurs intérêts et imposer leur domination.
CRITÈRE. Vous opposiez, tout à l'heure, une ère de la foi et une ère démocratique. Ne pourrait-on pas ajouter que la démocratie s'harmonise assez mal avec un âge de domination scientifique et technique ?
L.D. Vous faites sans doute allusion au règne actuel des technocrates et des bureaucrates sur l’ensemble de l’appareil politique. Voilà un autre facteur de crise pour la démocratie. [76] Les technocrates sont devenus autonomes, même par rapport aux élus du peuple. Il est tout à fait vrai de dire que l’autorité de la science et de la technique, comme celle de la religion, rend difficile l’exercice de la démocratie. Assurément, les problèmes à résoudre sont complexes et les décisions doivent être prises rapidement. Mais, si la décision politique exige une certaine rationalité de type technocratique, elle se fonde, en définitive, sur les besoins de la vie collective ressentis par les citoyens. Il faut que les administrateurs publics se remettent finalement sous la direction ou tout au moins sous le contrôle des citoyens. La démocratie, c’est l’autorité du peuple.
CRITÈRE. À votre avis, le nationalisme fait-il problème pour la démocratie ?
L.D. Votre question soulève, plus largement, tout le problème des solidarités de base et des consensus nécessaires à la démocratie. Chez nous, à l’heure présente, la solidarité s’enracine dans la prise de conscience nationale. Le nationalisme est-il conciliable avec la démocratie ? Je réponds oui, à la condition que le nationalisme soit tolérant et pluraliste. Mais le nationalisme pose un problème à la démocratie quand il s’enracine dans une situation collective de profonde insécurité. Il y a alors un risque que le besoin de protection collective fonde un certain type de fascisme, ce qui est l'anti-démocratie. Car le fascisme réside dans le gouvernement autoritaire, s'accompagne d’attitudes dominatrices et se fonde, en définitive, sur une sorte de messianisme doctrinaire qui nous mène droit au totalitarisme.
Au Québec, il importe que la collectivité soit consciente de ces dangers qui menacent la démocratie, et ce, d’autant plus que les idées politiques passent nécessairement par le canal du nationalisme. Car le nationalisme québécois exprime la nécessité de notre enracinement spécifique en contexte nord-américain. Nous sommes contraints, en tant que peuple, à demeurer nationalistes. Le nationalisme québécois doit être assumé comme un destin historique. D'ailleurs, le nationalisme est l’un des grands mouvements qui traversent notre époque. L’idéologie nationale qui s’harmonise avec une idéologie sociale acquiert un caractère explosif. Ce sont là des solidarités qu’il faut utiliser au mieux, dans la tolérance, pour la libération de l’homme.
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CRITÈRE. La rareté des biens et la rareté de l’information ne sont-elles pas aussi des menaces pour la démocratie ?
L.D. Je dirais plutôt que le prolongement des crises économiques, dans lesquelles nos sociétés connaissent à la fois le chômage généralisé et l’inflation galopante, constitue un facteur de crise pour la démocratie. Mais on peut dire aussi, comme vous le signalez, que la rareté des biens ou la difficulté d’accès aux biens de consommation peut engendrer des luttes fratricides à l’intérieur des États et entre nations. En ce sens, la crise actuelle de l’énergie constitue une menace pour la démocratie.
Quant à ce que vous appelez la rareté de l’information, en ce qui nous concerne, je la rattacherais à l'incomplète liberté d’expression des « mass media ». Les moyens de communication de masse ne sont pas aussi libres qu’on le croit spontanément. Les propriétaires représentent trop souvent des groupes dominants, comme cela se passe actuellement au Québec. Et les dirigeants des syndicats de journalistes, à leur tour, sous le couvert de la démocratie, peuvent imposer à leurs membres le règne d’oligarchies intolérantes.
En définitive, ce qui fonde la démocratie, c’est la conscience, la capacité de juger. Il faut retrouver à la fin du processus démocratique la concrétisation de ce qui était au début : le principe de la liberté. Mais pour s’actualiser, la liberté a besoin d’être éduquée et informée. Comme vous le voyez, la liberté, l’égalité et pour tout dire la démocratie sont avant tout de grands espoirs enracinés dans l’homme, qui n’ont jamais trouvé leur parfaite réalisation.
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* Propos recueillis par Yves Mongeau et Jean Proulx.
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