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Collection « Les sciences sociales contemporaines »
Une édition électronique réalisée à partir du texte de Lizette Jalbert (1943-1992), “La question régionale comme enjeu politique”. Un article publié dans l'ouvrage de Gérard Boismenu, Gilles Bourque, Roch Denis, Jules Duchastel, Lizette Jalbert et Daniel Salée, Espace régional et nation. Pour un nouveau débat sur le Québec, pp. 85-118. Montréal: Les Éditions du Boréal-Express, 1983, 219 pp. [Autorisation accordée par Mme Céline Saint-Pierre, le 18 décembre 2003]. Introduction Pendant longtemps, les différentes disciplines des sciences sociales se sont contentées d'interpréter la réalité canadienne selon une grille de lecture calquée sur le discours politique officiel. Engluée dans une idéologie à la fois colonisée et colonisatrice, l'historiographie canadienne, pour sa part, nous a offert à contempler l'image d'un Canada idéal, d'un Canada de la richesse, sans s'arrêter au pillage que lui faisaient subir les puissances étrangères, d'un Canada du. compromis raisonnablement consenti, en refusant d'accorder trop d'importance à la profonde déchirure nationale avec les multiples formes d'oppression qu'elle charriait [1]. Alors, un pays de l'harmonie parfaite... point s'en faut. Toujours selon cette tendance optimiste, des auteurs plus proches de nous reconnaissent que si les clivages de classes collent difficilement à la réalité de ce pays, d'autres divisions pourtant semblent s'y accrocher. On s'entend pour dire alors que les divisions régionales sont caractéristiques de la société canadienne [2]. Les contours délimitant ces divisions ainsi que les causes qui les fondent demeurent cependant plutôt flous. Tantôt les régionalismes se formeraient sur la base de la répartition inégale bien que naturelle des ressources physiques, tantôt ils auraient leurs sources dans les traditions culturelles, langue, origine ethnique, religion, par exemple, parfois encore, ils ne seraient que la conséquence obligée de l'immensité géographique du pays. Ainsi, tout en demeurant extrêmement visibles et tangibles, les régionalismes seront considérés à la fois si nombreux et disparates qu'il ne sera que trop facile de les réduire à quelque idiosyncrasie. Les crises que ces régionalismes enclencheront tout de même, à certaines occasions, on en donnera une version telle qu'elles apparaîtront comme de simples « poussées de fièvre », comme des « moments disfonctionnels » à l'intérieur d'un déroulement historique plutôt normal et d'un système économico-politique relativement harmonieux. Courts-circuits passagers que des ajustements appropriés permettront de rétablir dans leur équilibre premier et quasi naturel [3]. Cela dans la mesure où l'intégration et l'autoregulation du système social seront justement et paradoxalement assurées soit à travers les avantages comparatifs que lire de leur assemblage et de leur complémentarité chacune des parties ou régions du pays, soit en fonction du rôle essentiellement redistributeur de l'État central, soit encore grâce à la richesse et à la diversité culturelle dont le système peut profiter et même s'enorgueillir à la limite. Cette problématique de la question régionale a atrophié la réalité sociale à plusieurs points de vue. D'abord, en traitant les régionalismes comme ne pouvant être que les sièges de crises passagères, on n'a pas voulu voir que les divisions régionales constituaient des phénomènes inscrits inéluctablement dans la reproduction de la société canadienne et non de banals accidents de parcours. L'inégal développement économique, pour ne prendre que cet élément toutefois fondamental de fissuration du système, s'il n'a pas toujours rencontré les conditions favorables à la remise en cause de ce dernier, agit constamment en son sein en tant qu'élément générique de crise, le travaille en substance dans la mesure où il tend à s'approfondir. Qui plus est, le fait de concevoir les régionalismes à titre de clivages ayant pour causes des facteurs sectoriels ou unidimensionnels a contribué à minimiser l'ampleur et la portée des effets de rupture qu'ils pouvaient représenter pour l'ordre social. Selon cette conception, les critères de formation de la région se situeront ou bien au niveau économique ou politique ou culturel. Échappe donc à une telle approche la capacité d'articuler l'ensemble des dimensions structurelles et conjoncturelles qui composent la région dans toute sa véritable complexité. Il est difficile, ans ce cas d'accorder à la question régionale sa pleine portée sociologique. Les limites qui président à l'appréhension du phénomène régional à partir d'une conception segmentée de la réalité sociale amènent également à faire abstraction des conflits de classes qui la traversent. Ceux-ci sont pourtant constamment à l’œuvre à l'intérieur du procès particulier d'éclatement que représente le régionalisme. Au Canada comme ailleurs, les intérêts de classe ont joué un rôle à chaque fois qu'un mouvement régionaliste prenait naissance. Qu'il s'agisse des fermiers de l'Ouest lors de la montée du mouvement agrarien dans les années 1920 ou des petite et moyenne bourgeoisies modernistes québécoises associées au projet du Parti québécois au cours des années 1970, les-divisions classistes ont marqué de leur empreinte le phénomène régional sans toutefois l'y réduire. La problématique régionaliste canadienne n'a pas seulement eu pour résultat de brouiller les liens entre le phénomène régional et celui des classes sociales, elle a aussi longtemps masqué l'articulation de la question régionale et de la question nationale, réduisant cette dernière à n'être qu'un cas particulier de la première. En réalité, même si les deux questions se superposent souvent quant aux effets de discrimination qu'elles provoquent, elles n'en conservent pas moins leur spécificité. C'est sans doute la négation de cette dernière qui a amené un courant important de l'historiographie québécoise à se méfier d'une problématique construite autour du thème du régionalisme. En effet, le Québec conçu comme région canadienne semblait nier qu'il fût aussi le foyer de la nation québécoise et qu'à cet égard on ne pouvait l'englober comme une simple partie équivalente aux autres à l'intérieur de ce tout composite qu'est la société canadienne. Pour faire contrepoids à cette approche de type fédéraliste, les historiens proches de l'école nationaliste ont proposé une analyse de la réalité sociale tout aussi déformante [4]. Dans la mesure surtout où une telle analyse s'est traditionnellement appuyée sur la surdétermination de la dimension juridico-culturelle, elle a tenté d'imposer l'image de deux totalités isolées, étanches l'une à l'autre, la société canadienne-anglaise et la société québécoise francophone. D'abord, cette variante de la société dichotomisée, en amplifiant le caractère d'homogénéité d'une culture face à l'autre, refoule les contradictions qui existent au sein de chacune d'elles. C'est justement parce que le fil conducteur de son analyse repose d'abord et avant tout sur l'opposition irréductible d'une société-nation à une autre que l'approche nationaliste parvient à nier en quelque sorte l'existence des conflits sociaux qui agissent à l'intérieur de chaque société. Ce faisant, elle relègue les contradictions sociales loin derrière la contradiction nationale. Elle ne peut également que rester aveugle à l'action de la lutte des classes qui traverse ces sociétés de part en part et conditionne leur articulation l'une à l'autre. Cette perspective hautement simplificatrice a donc pour conséquence de dénaturer partiellement sinon complètement la compréhension de la structure sociale québécoise et canadienne. La construction théorique qui est mise en place pour légitimer la démarche que sous-tend l'approche nationaliste demeure non seulement fort abstraite mais elle porte aussi la marque d'une certaine idéologie de classe. Cette vision privée d'ampleur qui nourrit l'approche nationaliste québécoise est celle de la petite bourgeoisie. Elle a réduit, quelque fois jusqu'à la caricature du réel, la problématique de ceux qui ont voulu s'en faire les traducteurs. Petite bourgeoisie envahissante écrivait Gilles Bourque pour rendre compte de l'omniprésence de cette classe au sein des analyses de la société québécoise et, en particulier, de celles portant sur le Parti québécois [5], mais également petite bourgeoisie encombrante dont l'influence idéologique considérable a balisé le champ intellectuel à travers le choix des problématiques et l'emploi des concepts. Dans sa version la plus raffinée, l'approche nationaliste nous renverra aux notions de double structure de classes, de classe ethnique ou de nation-classe et de conception du pouvoir étagé [6]. Ensuite, le fait de définir le Québec comme totalité en soi empêche à son tour l'identification d'un certain nombre de problèmes propres au développement du capitalisme canadien. Cela revient à mettre toutes les inégalités de développement entre le Québec et le reste du Canada sur le compte de l'oppression nationale et donc à ignorer la production et la reproduction de ces inégalités ailleurs au Canada. Cette malheureuse interprétation du « reste du Canada » a toujours empêché les intellectuels nationalistes de prendre la mesure, d'une part, de ce qui relevait des processus de discrimination ethnique dont on ne peut contester la violente réalité et, d'autre part, de ce qui constituait le fondement des profonds clivages qui s'instituaient peu à peu non seulement dans les marges de cette société canadienne - si peu homogène politiquement aussi bien qu'économiquement - mais dans sa structuration même, faisant de ce pays un damier aux divisions aucunement régulières. On ne saurait de la sorte trop insister sur la fausse perception d'un Canada anglais sans fissure. Finalement, cette dernière approche participe également de l'autosatisfaction de ceux qui voudraient faire de la situation québécoise un cas type, unique au monde. Un cas tellement spécifique qu'il serait à la limite incomparable et que seule une théorie proprement québécoise serait appropriée pour en saisir toute l'originalité. Ce faisant, l'approche nationaliste s'interdit même la possibilité d'analyser correctement la question nationale québécoise. Étant réduite à ces paramètres élémentaires, l'approche nationaliste aura tendance à pousser à l'extrême le constat d'une désarticulation quasi absolue de la société canadienne. De là à considérer que cette société est aux prises avec une crise perpétuelle qui la déchire, le pas est vite franchi. Ainsi, on s'épargnera l'effort d'une étude plus fine de la conjoncture, des aléas du procès contradictoire d'unification/dislocation de la société, de la dimension politico-économique de structuration du pouvoir par où s'articulent les alliances au sein des classes dominantes, etc. Tout spécialement, l'appréhension d'une société à ce point antagonisée laisse place à une lecture eschatologique du futur de cette société, sans par ailleurs que soit pris en considération le mouvement assimilateur qui nourrit le rapprochement des anciens antagonismes ainsi que le processus de récupération éventuelle des crises qui, par leur effet de purge du système, poussent plus avant la tendance unificatrice. [1] Qu'on se réfère à tout le courant historiographique développé autour de la thèse laurentienne avec H.A. Innis, W.A. Mackintosh, D.F. Creighton et F. Ouellet et on a déjà un aperçu de cette vision idyllique du développement économique et social du Canada. [2] On aura un exemple parfait de ce type d'analyse socio-politique chez les politologues F.C. Engelmann et M.A. Schwartz, Political Parties and the Canadian Social Structure, Prentice-Hall of Canada, Scarborough, 1967. Rappelons également qu'au cours des années 1930, alors qu'éclate le régionalisme de l'Ouest, le Rapport Rowell-Sirois prend acte du phénomène de balkanisation du Canada : Commission royale d'enquête sur les relations entre le Dominion et les provinces, Imprimeur du Roi, Ottawa, 1940. [3] Pour une analyse du concept de crise se référer à l'article de Nicos Poulantzas, « Les transformations actuelles de l'État, la crise politique et la crise de l'État » in Nicos Poulantzas dir., La crise de l'État. PUF, Paris, 1976. [4] Il s'agit principalement de l'école historique de Montréal dont le. principal représentant est encore Michel Brunet, Québec, Canada anglais. Deux itinéraires, un affrontement, Hurtubise HMH, Montréal, 1968. [5] Gilles Bourque, « Petite bourgeoisie envahissante et bourgeoisie ténébreuse », Les cahiers du socialisme, no 3, printemps 1979. [Voir Les Classiques des sciences sociales. JMT.] [6] Gilles Bourque, Classes sociales et question nationale au Québec, 1760-1840, Éditions Parti Pris, Montréal, 1970 [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.] ; Marcel Rioux et Jacques Dofny, « Conscience ethnique et conscience de classe au Québec, Recherches sociographiques, vol. 6, no. 1, janvier-avril 1965 [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.] ; Garth Stevenson, « Federalism and the Political Economy of the Canadian State » in Leo Panitsh ed., The Canadian State : Political Economy and Political Power, University of Toronto Press, Toronto and Buffalo, 1977. Nous empruntons l'idée du pouvoir étagé à Gérard Boismenu qui emploie l'expression « conception graduée de l'État » : Gérard Boismenu, Le duplessisme, Les Presses de l'Université de Montréal, Montréal, 1981.
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