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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. Roman. (1955)
Prologue


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jacques Stephen ALEXIS, Compère Général Soleil. Roman. Paris: Les Éditions Gallimard, 5e édition, 1955, 350 pp. Une édition réalisée par Rency Inson Michel, bénévole, étudiant en sociologie à la Faculté des sciences humaines de l'Université d'État d'Haïti et coordonnateur du Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales en Haïti.

[7]

Compère Général Soleil.

Prologue

La nuit respirait fortement. Il n'y avait pas de monde dans la cour. Pas un chat. Alors cette ombre plus noire que la nuit joua des pattes, tel un coryphée papillotant. L'ombre lissait son corps dans le devant-jour, par à-coups, telle une puce.

Cette nuit-là, le vieux faubourg était bleu-noir. Tout le quartier Nan-Palmiste, qui pourrit comme une mauvaise plaie au flanc de Port-au-Prince, baignait dans un jus ultra-marin, une vraie soupe de calalou-djondjon [1]. Des voiles violâtres, annonciateurs d'aurore, plaquaient le ciel d'ébène. Et l'homme d'ombre ondulait, se lissait, faufilant à pas pressés dans la cour. Le devant-jour était frais, très frais ; les masures semblaient presque roses.

« Non..., non, pas un homme, pas une chatte ! », songea Hilarion. Il rit, et ses dents marbres luirent dans l'ombre.

Ce nègre était presque nu, presque tout, tout nu. Un nègre bleu à force d'être ombre, à force d'être noir.

Il continuait d'avancer.

Une frisée, une chouette-frisée ricana sinistrement sur la nuit. Le nègre trembla à ce signe de mauvais augure ; tous ses cheveux tressaillirent, mais il continua. Hilarion, en effet, n'avait pas son bon ange, il songeait si fort, que les réflexions sortaient tout haut de sa bouche. Hilarion parlait tout fort dans la demi-nuit. Tout haut, comme les fous, dont la bouche n'a point de paix.

Car, il ne faut qu'une petite miette, pour qu'un pauvre malheureux devienne fou. La misère est une femme folle, vous [8] dis-je. Je la connais bien la garce, je l'ai vue traîner dans les capitales, les villes, les faubourgs de la moitié de la terre. Cette femelle enragée est la même partout. Par elle, dans les haillons de tous les crève-la-faim, il y a un poignard d'assassin, ou de fou, c'est la même chose. Femelle enragée, femelle maigre, maman de cochons, maman de putains, maman de tous les assassins, sorcière de toutes les déchéances, la misère, ah ! elle me fait cracher !

Sur la montagne, le morne, là, impitoyable, un petit tambour s'égrène et se plaint sans repos. Un petit tambour qui demande pardon à la vie... Cette vie si dure et si douce ! Cette vie qui fait du mal à tant d'hommes... La montagne est affalée comme une bête endormie ! Un petit tambour stupide et lancinant comme une migraine ! C'est l'Afrique collée à la chair du nègre comme une carapace, l'Afrique collée au corps du nègre comme un sexe surnuméraire. L'Afrique qui ne laisse pas tranquille le nègre, de quelque pays qu'il soit, de quelque côté qu'il aille ou vienne.

En Haïti, tous les tambours parlent la nuit. On voudrait tant qu'ils s'en aillent à jamais, qu'ils crèvent, le tambour triste, les tambours maladifs, les tambours lancinants et plaintifs, les tambours qui mettent en transe et en crise, les tambours qui demandent pardon à la vie. Chaque nuit, la misère et son désespoir font battre le cœur de plaintes, le tambour chauve et déchirant du Vaudou et de ses mystères... Mais chaque jour triomphant, le tambour de vie s'arrache une place, le tambour gai, le joyeux tambour yanvalou1, le tambour riant du congo [2], les hauts et clairs tambours coniques qui chantent la vie. Et, dans ce devant-jour malsain gluant de clartés sombres, seul un tambour noir parle comme si l'ombre elle-même hoquette de peur.

Le nègre passa la main sur son front :

« La merde, foutre ! » dit-il. Et il le répéta :

« Foutre, la merde ! » baillant une grosse tape à son ventre nu pour écraser le maringouin, le moustique, qui boit son sang. Car, dans ses hardes, il y avait des trous comme des fenêtres pour qu'on voie les misères de son corps.

Il guetta bien. Il examina avec soin, tout et partout. Le petit corridor qui donne sur la ruelle et dans lequel il s'embusquait [9] était un magma, un lac de boue fraîche, qui moirait sous les étoiles. De grosses pierres y étaient enfoncées pour que l'on puisse traverser à pied sec. Le couloir était bordé de la palissade clissée de la masure de Yaya, la lavandière. Sor Yaya qu'on l'appelait, Sœur Yaya, parce que, vous savez, les nègres véritables sont tous frères et sœurs !

La masure de droite avait un enduit de boue séchée qui laissa dans la main d'Hilarion, quand il s'y appuya, une poignée de poudres. Et Hilarion avançait, sautant de roche en roche, distraitement attentionné à ne pas salir de boue la plante de ses pieds nus. De l'autre côté, s'aplatissait un pan de case, un pan en planches, plein de poux de bois, ayant perdu depuis longtemps sa maçonnerie.

La nuit respira encore, avec force, comme une vieille grand'mère.

« Depuis le temps longtemps, aurait dit tantine Christiana. »

Une véritable négresse, oui, que tantine Christiana, une bonne femme, oui, compère. Depuis le temps longtemps, depuis le temps de la guerre avec des cercles de barrique, la guerre de tous les nègres d'Haïti, la guerre de Dessalines qui ne voulait pas voir les blancs dans le pays, les blancs méchants pour sûr. Depuis le temps longtemps, depuis que le petit concombre se gourme avec l'aubergine [3], comme on dit pour badiner. Nous autres, nègres, nous badinons tout le temps. A l'heure où nous souffrons, nous rions, nous badinons ; à l'heure où nous mourons, c'est-à-dire à l'heure où nous avons fini de souffrir, nous rions, nous chantons, nous badinons.

Mais que disais-je ?... Oui, un pan de case... Je parle trop, paix à ma bouche ! Un pan en planches, maintenant debout, campée, la vieille masure qui menaçait de s'accroupir, qui voulait « chita » dans le marécage. Au faîte de cette case, paradaient un coq et un poisson. Un poisson aux écailles rouillées, un coq fringant à la queue cassée, qui disaient la méchanceté du vent et du soleil des jours. Un coq et un poisson, délavés par le vent, le soleil et l'eau des pluies des nuits.

Un coq se mit justement à chanter. Le coq de combat de Ti-Luxa, amarré au fond de la cour. Un bon coq pour la gageure...

[10]

« Cocohico... ! »

Vous pouvez parier à coup sûr sur le coq de Ti-Luxa. Tous les coqs de Port-au-Prince répondirent. A Port-au-Prince les coqs chantent toute la nuit...

« ... Coco... cocohico... ! »

Tout le corps d'Hilarion tressaillit. Pourvu que Frère Ka ne se réveille pas. On ne sait pas ce qu'il a, le vieux macaque, mais il ne dort presque pas la nuit et se lève avec la première lueur.

« Cocohico... ! »

Heureusement qu'à Port-au-Prince personne n'entend chanter les coqs, la nuit.

Hilarion avança quand même plus vite, si vite qu'il faillit faire crouler la case à sa gauche. Crochue, puante, ajourée comme un vieux panier, elle donnait l'impression de brimbaler à chaque haleine de la nuit. Construite avec quelques caisses pourries, car, parce que les pauvres nègres des faubourgs de Port-au-Prince n'ont pas où jeter leurs corps, les nègres riches, ou les mulâtres riches, c'est la même chose, font bâtir de tels ajoupas de bois... Quelques vieilles caisses de hareng-saur, de savon ou de corned-beef, et ça fait une maison de bon rapport, une baraque bonne pour les travailleurs, les nègres sales. Elle ressemblait à une cageole de poulailler, cette case. Dans la demi-nuit, elle était couleur jaune et chocolat, sur des pilotis qui nageaient dans la boue du sol. Une case qui tendait vers le ciel bleu-noir du devant-jour, vaguement déteint, vaguement ourlé de rose, l'angle de son faîte en tôle, son faîte pointu et rechignard comme une vieille hache ébréchée. Une case de monde fou, une case figée dans une martinique [4] endiablée. Mais rien ne bougeait, pas une plume ne grouillait.

Il s'arrêta de nouveau cependant, pour tout examiner. Plus loin, à droite, après un petit coin chauve, la terre marécageuse avait séché et fait une croûte mince comme celle d'un pain de maïs. La tonnelle de Sor Femme... Sœur Femme, qui chaque matin cuit la bouillie d’acassan [5] de bonne farine. Pour un acassan comme ça, on se couperait le doigt, tonnerre me fende !... Cette nuit, sous la tonnelle vide, à peine quelques bouts de bois dispersés, « égaillés », quelques tisons presque [11] « mouris », mais qui de temps en temps s'éclairent d'une étincelle rouge.

La nuit souffla bruyamment et les étoiles brillèrent plus claires.

Hilarion respirait mal. Il eut envie de sentir la rude et chaude râpe d'une bonne bouffée le long de son coffre. Mettant un genou en terre, il s'appuya sur les deux mains et souffla sur les braises à demi-mortes. Il alluma un mégot qu'il prit derrière son oreille, en tira une grosse fumée qui serpenta, monta, puis vola en l'air et enfin se fondit. Ça le fit tousser et cracher. Sa poitrine résonnait comme une vieille ferraille.

*
*     *

Il était couché dans la chambre, sur des haillons couvrant la paille tressée. La couche faisait une tache claire sur le plancher de terre battue. Sur le dos, les jambes recroquevillées, il regardait en l'air. Il regardait les deux petits trous qui perçaient la tôle sur sa tête. Deux petits trous, chaque nuit, comme deux étoiles.

Sa respiration était lourde, lourde comme celle des porteurs du warf [6], ployant sous la charge. Lourde comme celle d'un âne chargé de sel, lourde comme celle d'un bœuf à l'abreuvoir, lourde comme celle d'une bête à bout, « bouquée », traquée.

Et il avait peur, peur de ce qu'il allait faire. En dedans de lui, dans son esprit, rien. Tiens, quelque chose comme quand il était tombé du manguier. La branche avait cassé sous son poids, il tombait, les feuilles le souffletaient...

Son ventre. Son ventre où les tripes marchaient comme un nœud de couleuvres emmêlées. Son ventre, chaud, chaud... Et puis, quelque chose comme un trou dans l'estomac, un trou où toute sa conscience chavirait. Quelque chose comme quoi ça ferait mal. Mais ça ne fait pas mal. C'est ça avoir grand goût, avoir faim, pour de vrai, pour de bon ! Dans sa tête, plus d'idées qui parlent. Quand on a grand goût, les sensations et l'esprit c'est la même chose. Une étrange hallucination qui berce, qui secoue le corps et tout ce qu'il peut contenir d'une trépidation forcenée.

[12]

Le vide. Est-ce qu'il y avait hier ? Est-ce qu'il y aura demain ? Mais non, merde ! Le corps seul existe et tremble, et tremble et tremble comme une poule mouillée. Il n'y a pas d'hier, pas de demain, pas d'espoir, pas de lumière, le corps seul existe et dans lequel tout se tord. Quelque chose comme un rire à l'intérieur, un rire de monde fou. Et puis la peur, la peur qui n'est autre chose que le mouvement de la faim, de la faiblesse et de l'ignorance. La faim qui peut vous pousser, han ! jusque d'un côté que vous ne connaissez point ! Un trou, une idée qui se mêle aux tripes et à toutes les sensations internes, comme l’eau se mêle à l'eau.

Un bruit sortit de sa bouche comme un grondement, comme la chanson du vent dans la toiture :

« Hum...oun...ff... »

Ce n'était même pas une pensée qui avait surgi. Tout au plus, une image plus persistante parmi le film fantastique qui se déroulait sous ses paupières entrouvertes :

La nuit tropicale fardant le paysage, la nuit tropicale vorace et perfide, la nuit, qui fait danser les hommes et les choses, la nuit pleine de zombis [7] et d'étoiles... Des portraits qui passent et qui dansent, falots et troubles... Peut-être une belle chambre, toute noire, où une ombre se dresse en sursaut, une arme à la main... Peut-être un gendarme sous un lampadaire électrique, un gendarme avec des guêtres aux pieds et un fusil sous la lumière qui fait un rond à terre. Un gendarme qui essaie de lui barrer la route... « Han !... Merde ! » et il donna un coup violent à la nuit noire qui emplissait la chambre. Peut-être un enfant qui se met brusquement à crier dans son berceau. Peut-être une femme toute nue qui hurle et court vers un balcon... Peut-être... Peut-être...

Le même bruit sortit de sa bouche et puis :

« Foutre ! Je le tuerai ! »

II leva lentement la main devant ses yeux. Oh ! cette main ressemble dans le noir à une araignée-crabe velue !

Il était couché sur le dos. Il vira brusquement la tête et se gratta le cou... Une nuée de moustiques dansaient leur ronde de guerre au-dessus de lui.

Est-ce qu'il pourra se camper, et marcher ? Par la porte mal jointe, un fil de lumière se jette d'un nuage, lui coupant [13] le visage. Sa figure ressemble à un fétiche noir de Guinée. Un visage en deux morceaux, un morceau noir, un morceau clair, avec des dents qui grimacent... Couché sur le dos, avec sa tête de bois taillé de Guinée...

Hilarion est campé, nègre véritable, ses jambes n'ont pas tremblé, sa tête ne tourne pas non plus. Hilarion est campé, il colle les yeux aux fentes de la porte. Aïe, un clou l'a griffé, il hale, illico, la tête. Ecartant du pied la natte, il fourre la main sous la porte pour pousser la grosse pierre qui la cale... Il est dehors...

La nuit vorace se dressa devant lui et l'avala.

Le ciel était bleu-noir, un peu rose sur les bords. Il n'y a point de la lune. Quelques étoiles...

*
*     *

Hilarion était foutre dehors ! Poussé par la faim, le grand goût, comme une bête, Hilarion était dehors ! Gens de bien, gens « comme il faut », bons chrétiens qui mangez cinq fois par jour, fermez bien vos portes : il y a un homme qui a grand goût, fermez, vous dis-je, mettez le cadenas, un homme qui a grand goût, une bête est dehors...

Il était dans le corridor qui baille sur la ruelle, les pieds sur les roches nageant dans la boue. Il était dehors, le nègre aux orteils ferrés... Il regarda le ciel ultra-marin frémissant avec ses étoiles comme s'il avait la chair de poule. Cette chair de poule un peu rose qui raidit parfois le sein des négresses en fleur. Il regarda la cour. Il regarda le sol, miroir de fange qui reflétait sa silhouette effilochée.

La nuit tropicale avec ses épaules noires et ses cheveux de petits nuages de laine blanche, faiblissait lentement.

Les masures étaient posées dans la vase luisante telles les piles croulantes de caca de bœuf dans le parc communal... La cour était endormie bien dur, et l'horloge de Sainte-Anne sonna :

« Ting... ti-ting..., ping... »

Hilarion, tu auras le temps ! Le temps de quoi ? Est-ce qu'il le sait, foinc ! Quand on a grand goût, est-ce qu'on sait tout cela !

[14]

« Faut que j'y aille, tonnerre ! » songea Hilarion.

Dans la cour, de masure en masure, la même saloperie, la même odeur crue, la même cochonnerie. Hilarion, sur la pointe des pieds danse, la danse de la faim et de la fièvre, la danse du crime avec son pas de silence, la danse de la peur et de la prudence. Il court, il danse, il fait des entrechats, des petits chicas, il court, il danse.

Le petit vent qui tousse comme un jeune poitrinaire sur le macadam de la route pousse Hilarion vers la grand'ville. Port-au-Prince... Port-aux-Crimes est couché là, aux pieds du morne ; couverte de chrysocales brillantes et éclaireuses comme une fille endormie, les gigues écartées sur le morne dont les arbres emmêlés font des touffes de poils. Son flanc dessine la baie vorace, sa tête croule derrière le Fort-National, épaule sombre couverte des cheveux égaillés que sont les broussailles crépues. Port-au-Prince, la nuit, est une belle fille, une fille couverte de bijoux électriques, de fleurs de feu qui brûlent...

Hilarion court vers la ville. Les arbres, les « pieds-bois » courent avec lui, les pieds-bois dansent. Les arbres dansent le bal, le bal que la vie fait valser. Hilarius Hilarion, ce soir la vie est un carrousel déchaîné ! Les cahutes grises ou sans couleur fixe... Les cahutes de la route qui vire, les cahutes, les broussailles, les cahutes, les broussailles... Port-au-Prince dans la nuit...

La nuit tropicale vibre, entremetteuse vêtue de noir, transparente sur ses choses de chair rose et ses stigmates de vice. La nuit tropicale semble bouger.

Une ribambelle de lumières crient sur la rue : le quartier-lupanar : la Frontière. Un tcha-tcha [8] rit sur un jazz. Des femmes hurlent avec frénésie des jurons et des insultes ordu-rières :

« Cognio ! »

« La mierda ! »

« Hijo de puta ! »

Le jazz est enragé. Le swing crache, pète et se balance. Plus loin la rumba hennit comme une jument. Le tambour ronfle ; une conga lance sa voix fracassée d'hidalgo ivre :

... La hicotea no tiene cintura...

[15]

Une putain, une bouzin dominicaine sort en courant du « Paradise » endiablé. Le « Paradise » comme un château crevant de lumières par toutes les issues de la nuit. Le chant, entre les clartés spasmodiques de l'orage tropical de musique :

... La hicotea no tiene cintura...

La hicotea no puede bailar !...

Un saxo gémit son orgasme. Le piston fouaille les sens avec un hurricane sexuel et brutal. Les éclairs de sons vertigineux mettent le rythme en syncope.

La fille devant le « Paradise » a les cheveux qui lui battent les reins. Dans la nuit sans horizon, le ricanement du jazz vicieux. Titubante, ivre de rhum et de désespoir, en rut des sensations qui donnent l'oubli, elle se cambre et d'un coup soulève sa robe, son sexe-pain-quotidien face à la nuit, puis lâche une tempête de grouillades tourmentées dans toutes les directions du vent. Aux quatre points cardinaux, elle hèle une plainte déchirante :

« Aï...ïï...ïe..., la mierda !... »

Et le quarteto sanglote une meringue inconsolable sur la joie douloureuse et poignante des femmes perdues, des putains saoules qui se débattent dans les hypogées de leur vie désespérée.

Les filles publiques sont comme des poules, prisonnières, parce qu'enfermées dans un cercle tracé sur le sol. L'amour à perpétuité jusqu'à l'usure. Le bagne à perpétuité dans les arcanes d'un monde mal fait, d'un monde à l'envers qui a besoin de l'amour-salaire, de l’amour-rente viagère, de l'amour sans amour, de l'amour porte-monnaie et de la virginité des couvents contre l'amour. Les putains... Le bail à vie des couvents du vice...

La nuit noire, la nuit tropicale, innocente et complice, la nuit vierge et noire qui respire...

Hilarion court toujours, la faim maintenant retrouvée est dans son ventre, plaie brûlante, lancinante. Il court toujours, mais il est sorti de son anesthésie... Il a les yeux clairs, les mâchoires serrées, il parle tout seul, il rit, il va.

« Parce que nous sommes gueux, pour nous pas de frontières, nos enfants doivent vivre et grandir à côté des lupanars hurlants, à côté des putains saoules comme des toupies, à côté [16] de la déchéance et de la frénésie du vice. Et de ça, personne ne s'indigne, de ça, personne ne s'émeut, personne ne se choque 1 »

Là, trois marines [9] ivres sont aux prises avec un taxi qu'ils refusent de payer. Des faux-poings [10] luisent dans leurs mains. Ils titubent :

« God damn you ! »

Hilarion court toujours, décidé. Il parle et rit tout seul.

« Comme c'est amusant !... Oui, la bamboche, les putains saoules, les jeunes gens de famille, les dollars, les chulos [11], le rhum-soda, les marines, le jazz, les bouzins espagnoles, les sexes, les vomissures, les grouillades, la bière « Présidente Especial » ! Oui, la bamboche, oui, la misère, oui la faim ! Ah ! Ah ! laissez-moi rire, rire avec leur jazz, rire avec ma faim, mon grand goût qui me déchire le ventre... »

Hilarion, ça ! Qu'est-ce que tu racontes ? Ah ! oui, cette nuit la vie est douce-aigrelette comme une canne créole, amère comme une bouzin sentimentale, et un petit goût sûr coule des deux côtés de la bouche, le petit goût de la faim. La mierda !

Maintenant, Hilarion a le cœur tranquille, comme s'il avait de la grenade sur le cœur, comme on dit chez nous, de la grenade bien sucrée. Hilarion marche dans Port-au-Prince aux rues comme des veines charriant le sang royal du devant-jour qui pointe. C'est interminablement long, une nuit d'hiver tropical !

La nuit, là, bleue comme l'encre, s'en allait à pas de loup.

Un gros palmiste secouait ses éventails dans le vent. Ils devinrent verts sous les étoiles, tout comme un anolis saisi de peur dans les herbages, change d'un seul coup de couleur. Hilarion traversait le quartier de la Faculté de médecine dont les jardins sont pleins de femmes aux sourires troués par les dents manquantes, pleins d'adolescents en mal de puberté et timides.

Hilarion coupa par le Champ de Mars où des groupes d'hommes palabrent encore avec passion. En traversant la futaie autour de la pergola, il effaroucha des couples enlacés qui fuirent avec des pépiements d'oiseaux dérangés. Dessalines, [17] debout sur son socle, l'épée brandie haut sur le Champ de Mars qui vit ses dernières heures nocturnes. Dans la rue du Petit-Four, un chauffard fulgura la voie avec sa monstrueuse machine mugissante.

Les étoiles meurent et éclairent leurs yeux dans le ciel. Hilarion pénétra, résolument, dans le jardin qui entourait cette villa du Bois-Verna ; le portail de fer forgé cria comme un petit chien à qui on baille un coup de pied. Ce fut comme si ça lui entrait dans le cœur.

Un jet d'eau était à pleurer dans sa vasque. La fraîcheur lui envahit les yeux telle une vapeur de menthe. Il s'agenouilla pour boire. Il se mouilla toute la figure. Ça lui fit du bien. Il se réveilla tout à fait, se retrouvant stupidement debout sur le gazon. Des coucouilles, des lucioles vertes faisaient du feu. Il était comme égaré, troublé par les parfums sourds de toutes ces fleurs. Il marcha sur les basilics en plates-bandes autour du gazon, elles lâchèrent aussitôt un nuage d'odeurs fortes.

Tout à coup, la peur le reprit. Elle lui coula dans le dos, froide, « frette », comme ces petites couleuvres vertes, familières et glacées qui dans les grands bois s'amusent à vous glisser sous la chemise. Une peur qui pénètre jusqu'aux os. Son cœur se mit à battre très fort. Il en sentit la pulsation jusque dans sa tête. Il battit sauvagement en retraite vers la barrière.

De l'eau tremblait aux yeux jaunes des fleurs. Il arracha un églantier mauvais qui s'était aggripé à son pantalon. Ses doigts saignaient, il les suça. Le sang était tiède et sans goût. Ces fleurs blanches, rouges et jaunes qui crèvent la nuit... Des fleurs semblables à celles des campagnes de son enfance, et plus tard à celles de ce même quartier Bois-Verna où ses jeunes ans furent meurtris, ravagés par l'ignoble esclavage d'enfants que pratique hypocritement la bourgeoisie sous des dehors de charité et de paternalisme.

Tu te rappelles, ces fouettées jusqu'au sang avec des rigoises de cuir, parmi les parfums de ces jardins fleuris ? Comme tu étais heureux auparavant dans ta famélique section rurale dont les fleurs sauvages te baisaient les pieds !...

Il contempla la maison toute blanche dans les feuillages et la demi-nuit creuse... Il se reprit à penser. Pourquoi n'avait-il pas été « fait » dans une maison comme celle-là, avec un perron où traînent des bougainvillées fleuries. Il s'était arrêté et fixa longuement la maison.

[18]

Le châle de soie noire de la nuit tropicale avec ses fleurs multicolores et ses franges d'aurore pâlissait peu à peu...

Il regarda encore et s'élança vers la maison. Il embrassa une colonne de ciment délaissée par les bougainvillées... Il grimpait comme un chat.

*
*     *

Il se rétablit parmi des chaises longues sur une terrasse-jardin-de-pluie où se figeait une vraie peuplade de cactus rares : nopals verts-jaunâtres, velus comme des singes ; raquettes cloutées d'une éruption de variole et porteurs des curieux fruits-fleurs écartâtes hérissés de piquants ; petits candélabres marquetés de dessins linéaires et de plumes ; boules de satin lichéneux, torsades à vermiculures, rubans charnus et brodés et tant de formes jamais vues, qu'il en resta quelques secondes interdit... Une porte était ouverte, il entra.

Une minuscule ampoule bleue brûlait sur une table de chevet. Il est des gens qui ont de la lumière pour veiller leur sommeil ! Une chaise et des vêtements en désordre.

La nuit de la chambre était une gentille petite nuit de verre frêle, qui présentait aux pas ses tapis de couleur et de douces caresses.

L'homme aux pieds nus regardait. Un ventilateur animait la pièce d'une fraîcheur tournante qui allait et venait. Une respiration basse et sourde se mêlait aux ronflements du ventilateur comme un chorus de jazz.

Les yeux d'Hilarion s'habituaient vite. Son corps était crispé, parcouru de petits frissons courts et continus. La pendule palpitait précipitamment. Hilarion serrait les poings avec une force herculéenne. Cette force que donne la faim...

Le dormeur formait un tas énorme et blanc. Un derrière-monument pointant sous les draps d'où sortait cette grosse tête bouffie et un peu chauve.

Les sens d'Hilarion étaient exaspérés par cette tranquillité du sommeil, l'ordre de la pièce, cette lumière bleue inutile. C'était ça qui symbolisait à ses yeux la fortune, et le monde à part des gens de bien, beaucoup plus que le luxe qui n'était pas inattendu. D'ailleurs il ne regardait que cette couche [19] blanche et cette table de chevet où était posé un objet noir, baigné de lumière bleue. Il ne pouvait pas voir le reste de la pièce, tout au plus, il voyait la chaise.

L'argent serait sur la table, ou dans les vêtements ; ça ne cache pas l'argent, les grands bourgeois.

Il était devenu calme, froid, glacial, tendu dans les gestes qu'il allait accomplir. Il était monté par une sorte de colère raisonnée contre ce monde falot avec qui il frayait dans la pénombre.

Ce fut rapide. Sa main connaissait dès qu'il avait pénétré dans la chambre, les gestes à accomplir.

Il tendit le bras. Trois pas de loup.

L'objet noir était un portefeuille de cuir. Un portefeuille, objet inutile pour les gueux ! Il était bourré de billets. Hilarion le serra dans sa main. C'était une pièce à conviction, une pièce justificatrice de son droit. Le droit de défendre son existence, le droit de rançonner les rançonneurs. En une seconde toute une philosophie sociale lui était née. Il croyait parfaitement comprendre ce qu'était leur morale. Les deux mondes contradictoires qui cohabitent face à face, le monde des malheureux, le monde des riches ; cela suffisait pour controuver la morale qu'il avait acceptée comme naturelle jusqu'alors... Le jet de fraîcheur du ventilateur revint le frapper au visage.

Il voulut sortir. Vite, si vite qu'il fut surpris de se retrouver sur la terrasse.

La nuit fraîche le gifla avec force. La nuit pâle, à en mourir, s'accrochait encore désespérément aux reliefs du paysage, tandis que le lait timide du jour se glissait dans les intervalles libres...

La gifle était agréable. Ça le fit sourire, ou grimacer, il ne savait même pas. Il enjamba la balustrade et par les pieds, s'agrippa à la colonne de béton. Il descendait.

Tout à coup, la blême lumière d'une torche électrique jaillit à côté de lui, se promena sur les rameaux folâtres des bougainvillées, puis s'arrêta sur lui. Alors, un sifflet attaqua le silence, ensuite d'autres plus pressés. Un sifflet qui semblait venir de tous les coins de la nuit. Un sifflet qui hurlait comme une bête en furie, ou la mer, ou le vent, ou l'orage. Un sifflet fou de bande de mardi-gras. Un sifflet qui promena sur sa chair un doigt aigu et exaltant. Un sifflet froid comme le museau d'un petit chien. Il se plaqua sur la colonne. Le sifflet [20] de l'Ordre déferlait en salves brèves et impératives, puis un cri :

« Au voleur ! » qui s'en allait concertant.

Brutalement, la faim oubliée avait ressurgi. Ses yeux se promenèrent machinalement autour de lui sans rien voir. Une faiblesse partit des poignets et coula jusqu'aux talons. La tenaille de la faim se jouait dans son ventre, s'ouvrant et se refermant avec des petites douleurs brèves et crues. Ses yeux s'emplirent de larmes.

La lumière qui jaillit de la terrasse avec cette sorte de cri, tout comme un choc inattendu détendit ses muscles inconsciemment crispés. Il glissa jusqu'à terre comme dans une descente de rêve.

Une bouillabaisse de cris, des pas précipités sur l'asphalte et des sifflets entrecoupés baignant dans le jus d'ombre des souffles du devant-jour.

Des rafales de torches électriques croisant leurs feux balayaient le jardin. Le voleur gisait sans force à la merci de l'Ordre Etabli. Jusqu'à des voix d'enfants mêlées à l'hallali de la meute. L'œil hagard et vitreux de la bête forcée qui s'abandonnait, tourna dans la transparence de ses milieux. Le regard blanc et déchirant des nègres à bout...

L'Ordre Etabli emplissait déjà la cour sous l'aspect d'une troupe hurlante. Tout un paysage d'ombres chinoises à demi vêtues et falotes, dansant, brandissant ses bâtons et ses armes hétéroclites...

La demi-nuit grise devint très pâle et triste, comme à la veille d'abandonner son combat contre l'aurore...

Hilarion inclina la face contre terre...

Et les coups commencèrent à pleuvoir, de tous côtés, dans un vacarme de joie et de rage, de toutes les têtes de l'énorme hydre de l'Ordre Etabli.

*
*     *

On le poussa d'une bourrade dans le cachot. Il toucha le sol en béton et rebondit, debout, telle une balle de caoutchouc. Il ne bougea pas, haletant.

Une femme, presque une enfant, était recroquevillée dans un coin et pleurait, à demi vêtue dans sa robe déchirée, le [21] corsage ouvert sur tout un côté. Elle pleurait depuis le ventre jusqu'aux épaules, sa bouche s'ouvrait et se refermait, tremblant sous les sanglots, montrant des muqueuses rouges. Plus loin, une espèce de paquet de linge ronflait comme ferait une scie mordant une planche, d'un va-et-vient régulier. Tout en haut du mur, une lucarne grillagée ouvrait son œil carré.

Dehors, la nuit presque vaincue, criblée de dards clairs, fuyait en taches grises comme un vol éperdu de chauves-souris traquées par l'aurore.

Hilarion voyait par une mince fente de paupières. Un homme vêtu de blanc était debout contre le mur, tenant un mouchoir sur sa joue droite qu'il tamponnait... Des relents d'alcool venaient de sa direction au rythme de sa respiration. Des hommes, des femmes étaient çà et là, accroupis, debout, couchés, une quinzaine en tout dans le cachot. Ça sentait le pissat, le vomi, un cocktail d'odeurs de chair et d'effluves bachiques forçait le nez. Le bruit des pleurs se mêlait aux ronflements, aux hoquets, aux chuchotements, au bruit de tapes sur les corps pour écraser les bestioles.

À travers le couloir sombre, de la lumière suintait, et des rires et des bouts de phrases. Des gendarmes probablement qui jouaient aux cartes. Hilarion était là, à demi conscient, immobile, debout. Deux longues larmes lui éclairaient les joues. Il ne faisait pas de bruit, les moustiques le piquaient au visage, aux mains, au ventre, à travers sa chemise en loques. Les minutes s'écoulaient interminablement longues, dans les odeurs fortes et la morsure de la vermine.

Insidieusement les choses commençaient à devenir curieuses à ses yeux. L'homme, là, semblait énorme, extraordinairement grand avec une tête minuscule. Les autres dans le cachot paraissaient tout petits avec de grosses têtes grimaçantes. Hagard, il regardait ce paysage de fantasmagorie. Il était debout, mais n'avait pas de pieds !

Une odeur de boulange lui forçait le nez. Du pain frais. C'était envahissant, étourdissant. Il ne lui semblait pouvoir ni se coucher, ni bouger. L'odeur du pain...

Alors Hilarion tourna sur lui-même, poussant un cri giratoire et strident, les bras en croix battant l'air, une fois, deux fois... Il s'écroula comme une masse. D'autres cris lui répondirent, tous les occupants du cachot s'agitèrent, apeurés, les yeux rivés à l'homme.

[22]

Les membres raidis, un rictus au coin des lèvres, étendu de tout son long.

La lumière ruissela de partout. Ses jambes commencèrent à s'agiter. Les saccades se propageaient à tout le corps, aux bras, aux mains. Les membres se projetaient dans tous les sens, les yeux roulaient. Sa face était prodigieusement noire et grimaçante. La tête frappait rythmiquement le sol, tel le bec d'une volaille picorant.

Un cri jaillit : « C'est le mal caduc [12] ! » Alors, tous reculèrent.

Il gisait dans une mare de pissat. De la boue sanglante coulait de ses lèvres. Son corps se débattait comme un poulet égorgé. On lui lança un seau d'eau sur le corps. Il se débattait avec frénésie...

…………………………………………………………

Sa bouche était amère, son front brûlant, une sueur froide mouillait son corps. Il ouvrit les yeux. Il avait l'impression vague d'une sorte de panne de lumière. La douleur et le désespoir promenaient en lui leurs ciseaux et leurs instruments chirurgicaux. Les poings serrés, contractés, il avait une envie folle de se frapper la tête contre les murs, jusqu'à la briser, jusqu'à ce que tout cet attirail qui le torturait s'arrête, se taise, s'endorme, jusqu'à ce que la souffrance meure avec la vie.

La nuit au-dehors gisait morte au ras du sol après l'effroyable lutte des coqs d'ombre et de clarté qui s'époumonaient encore. Le coq du jour avec sa crête de soleil chantait éperdument victoire, battant des ailes ruisselantes de feux...

Mourir... Frapper sa tête contre le mur... Il n'en fit rien. On chuchotait autour de lui. Il sombra dans un sommeil lourd, coupé de cauchemars. Le même cauchemar à chaque fois : une couleuvre grise qui le mordait au visage. Il respirait fortement.


[1] Calalou-djondjon : soupe populaire haïtienne à base de champignons.

[2] Yanvalou, congo : danses folkloriques haïtiennes.

[3] Expression née de l'incompatibilité culinaire de ces deux fruits.

[4] Martinique : danse folklorique haïtienne.

[5] Acassan : bouillie spéciale de farine de maïs vendue pour le petit déjeuner.

[6] Warf : quai maritime.

[7] Zombi : homme sous l'effet d'un philtre, d'un charme qui lui enlève sa personnalité et qui, dans les croyances populaires haïtiennes, est souvent utilisé comme esclave dans les plantations, en grand secret, par certains féodaux fonciers.

[8] Tcha-tcha : maracas, instrument de musique tropical.

[9] Marines : fusiliers marins américains.

[10] Faux-poing : coup-de-poing américain.

[11] Dans l'argot du quartier de la Frontière, maquereaux.

[12] Mal caduc : vieux nom de l’épilepsie, du petit mal.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 10 novembre 2018 11:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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