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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Constantin Leontieff. Un penseur religieux du dix-neuvième siècle. (1926) [1937]
Introduction à l'édition française


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Nicolas Berdiaeff [1874-1948], Constantin Leontieff. Un penseur religieux du dix-neuvième siècle. Traduit du russe par Hélène Iswolsky. Paris : Desclée de Brouwer et Cie., 1937, 351 pp. Première édition russe, 1926. Une édition numérique réalisée par un bénévole qui souhaite conserver l'anonymat sous le pseudonyme “Antisthène”, un ingénieur à la retraite de Villeneuve sur Cher, en France.

[7]

Constantin Leontieff
Un penseur religieux du 19e siècle

Introduction
à l'édition française


Il n’y a pas moins de dix-huit ans que fut écrit ce livre. Je fus séduit de longue date par l’originale personnalité de ce penseur et par sa destinée tragique. Dès 1905, il m’advint, en effet, de lui consacrer un article, — un des premiers, je crois, qui donnent une appréciation d’ensemble sur l’homme et sur l’œuvre.

Mon livre ne fut nullement écrit avec objectivité. Un tel mot ne signifie rien à mes yeux. Mais avec une profonde sympathie pour la personne de Leontieff. Semblable sympathie pouvait paraître étrange, car je suis, en effet, loin de partager les idées de Leontieff, et ma philosophie sociale et religieuse est fort éloignée de la sienne, et lui est même opposée. Mais je considère Leontieff comme un des grands Russes du XIXe siècle. Son destin émeut profondément ; il est un des écrivains les plus représentatifs dans l’histoire de l’esprit russe.

En tant que sociologue et philosophe de l’histoire, [8] Leontieff a prévu bien des événements avec une étrange clairvoyance. Sans doute, appartient-il au passé par son idéologie. Mais il a prédit notre temps d’une manière si juste et si large que ce dernier point le rattache à notre époque.

Constantin Leontieff est le précurseur de Nietzsche, un précurseur russe, qui allait par la suite revêtir l’habit monacal. Il ignorait tout de Nietzsche, mais tout le rapproche de ce penseur : sa passion esthétique de la Destinée, son culte de la force et son aspiration à la puissance, son aristocratisme et sa tension vitale — cette façon d’asseoir sur la violence la hiérarchie des valeurs. Il en est proche encore par son pseudo-amoralisme, par son amour de la culture florissante, dont il redoutait la décadence, par cet appétit de cruauté qu’il met au service des valeurs suprêmes, par ses goûts d’homme de la Renaissance.

Leontieff sut voir que les sociétés humaines ne sauraient valablement durer en se fondant sur le principe humanitaire, qu’il leur faut sombrer dans une dictature sanglante. Il a su prévoir à la fois le communisme et le fascisme. Il sentit juste, quand il dénonça au sein de cette société le « processus de confusion simplificatrice », tendant à l’abaissement des valeurs de la culture. Il est encore le précurseur de Spengler dans la mesure où il pose le problème [9] du « déclin des nations » et où il fait une distinction entre la culture et la civilisation.

C’est avec horreur que Leontieff voyait la culture florissante se transformer en une civilisation nivelée et mécanique. Ce qu’il proposait comme méthode, pour lutter contre ce processus conduisant les sociétés et les cultures vers la mort, était sans doute assez faux. C’était une méthode purement réactionnaire. Il en reconnaissait lui-même la stérilité.

Il ne croyait pas plus à la liberté de l’esprit qu’à la valeur et à la dignité de la personne humaine. Il ne pouvait accepter la démocratisation des sociétés. Il n’y voyait nul élément de vérité. Il envisageait sans espoir la lutte pour sauver les valeurs de la culture ; du moins, tant que cette démocratisation serait en train de s’opérer.

Il prévoyait la fin du monde. En réalité il s’agissait de la fin d’une époque historique, de la fin de l’Empire russe. Il manifestait un dualisme extrême dans sa conception des rapports entre le Christianisme et le monde. S’il croyait à l’esprit du Christianisme, à sa mission dans le salut de l’âme, il ne tenta jamais de le soutenir sur la base de la vie sociale et historique.

Les Français trouveront, sans doute, chez Leontieff quelque ressemblance avec Joseph de Maistre, avec Gobineau, et, plus près d’eux, avec Charles Maurras. [10] Mais il se distingue de ce dernier comme chrétien (Maurras vraisemblablement ne revêtira point l’habit monastique, ainsi que Leontieff le fit à la fin de sa vie). Il se distingue encore de ce penseur par sa critique acerbe du nationalisme.

On trouve, en effet, chez Leontieff des arguments décisifs contre le nationalisme et le racisme. Il témoigne dans ce domaine d’une ardeur assez décisive. Mais ce que l’on décèle chez lui de plus remarquable encore, c’est sa personnalité et sa destinée.

La faillite de Leontieff consiste dans le fait que, tout en étant dominé par le sentiment religieux du péché (qui parfois se transformait en terreur) et par le sentiment esthétique de la beauté, il ne ressentait nullement la dignité de toute personne humaine en tant qu’image et ressemblance de Dieu. Il ne ressentait guère la dignité de la liberté de l’esprit, et ne se rendait pas compte des péchés historiques de l’Église dans le plan social. Les idées de Leontieff seraient, de nos jours, nuisibles, mais son histoire et sa destinée sont au plus haut point instructives.

Nicolas BERDIAEFF.

Novembre 1936.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 13 avril 2020 8:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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