Laure Conan, L'oublié


 

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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Laure Conan, L'oublié. (1925)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Laure Conan, L'oublié. Ouvrage couronné par l'Académie française. Sixième édition. Montréal: Librairie Beauchemin, 1925, 124 pp.

[13]

L’OUBLIÉ

Préface

de la seconde édition

Nous lisons dans l’Histoire de la vie de M. Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, fondateur et premier gouverneur de Villemarie, par M. l’abbé P. Rousseau, ces lignes consacrées à Lambert Closse, sergent major de Montréal sous M. de Maisonneuve : « Il était né à Saint-Denis de Mourgues, dans le diocèse de Trêves. Il s’était joint à M. de Maisonneuve dans la fondation de Villemarie, uniquement dans le dessein d’y verser son sang pour y établir la foi catholique. Il était homme de cœur, intrépide, généreux, l’ami des braves, l’ennemi juré des poltrons. On le voyait partout où il y avait du danger, et partout il faisait des merveilles. Faute de monuments écrits, il est impossible de raconter toutes les nobles actions et les services immenses qu’il a rendus à Villemarie, où il a combattu si vaillamment.

« Il exerçait fréquemment ses soldats au maniement des armes, il leur apprenait à tirer juste et à tirer toujours devant eux, de manière à tuer le plus d’ennemis possible. Lui-même était singulièrement habile à manier le pistolet, semblable à ces guerriers dont parle le Livre des Juges, qui, avec leurs frondes, pouvaient frapper un cheveu [1] ».

[14]

Le nom de ce héros, jusqu’à ces dernières années, était demeuré parfaitement inconnu de la plupart de ceux qui n’avaient point lu le récit détaillé des premières années de Montréal ; c’était un « oublié ».

Le sculpteur Hébert l’a fait publiquement sortir de l’ombre, en plaçant sa statue dans son monument de Maisonneuve, sur la Place d’armes de Montréal ; et c’était justice de symboliser dans la personne de ce brave des braves les colons-soldats qu’il avait si souvent conduits au feu, avant de tomber au milieu d’eux, frappé d’une balle iroquoise.

Or, ce qu’avait déjà tenté pour l’« oublié » de Villemarie le ciseau du sculpteur, la plume patriotique de Mlle Laure Conan l’a entrepris à son tour, en lui donnant une place dans la galerie de portraits que nos écrivains forment lentement à l’honneur de nos gloires nationales.

Il faut avouer qu’il était difficile de lui faire cette place un peu large, en s’en tenant aux indications de l’histoire.

M. voilier de Casson, dans son Histoire du Montréal, a dit à propos du brave major : « Si on avait eu le soin d’écrire toutes les belles actions qui se sont faites autrefois en ce lieu tous les ans, nous lui ferions plusieurs éloges, d’autant qu’il était partout, et partout il faisait des merveilles ; mais la négligence alors d’écrire m’oblige à les laisser dans le tombeau, aussi bien que celles de plusieurs autres, dont les faits héroïques, entrepris pour Dieu et sa gloire, seront un jour tirés du sépulcre par un bras moins faible que le mien et une main plus puissante que celle avec laquelle je travaille à cette histoire [2] ».

[15]

Ce vœu du modeste annaliste méritait de s’accomplir. Malheureusement, les bras et les mains qu’il appelait à compléter son œuvre, se trouvent en face de la même pénurie de documents, qui l’empêchait dès lors de mettre en plus vive lumière les héros des premiers jours de Villemarie et leurs actions d’éclat ; et si lui-même, qui vivait à peu d’années de distance de ces événements, sur leur théâtre et au milieu de plusieurs de leurs témoins [3], se voit impuissant, faute de documents ou de souvenirs précis, à « tirer du sépulcre » nombre de faits mémorables qu’il aimerait à narrer, les historiens d’aujourd’hui se trouvent bien empêchés de remplir les lacunes de son livre.

Mais, par bonheur pour notre littérature nationale et le prestige de nos grands hommes, là où s’arrête le pouvoir des historiens, le domaine des poètes et des romanciers commence.

Sans contredire aux premiers, au moins dans les choses essentielles de leur récit, ils peuvent orner et compléter leur œuvre, en y ajoutant des faits secondaires qui s’y rattachent avec vraisemblance, et en prêtant aux personnages historiques des actions, des sentiments et des discours qui cadrent avec leur caractère connu ; en respectant, en un mot, la vérité artistique, qui demeure la vérité historique, par le fond, l’ensemble et le caractère général de l’œuvre, bien qu’en se permettant de légers écarts de détail à l’endroit de la réalité pure.

Mlle Laure Conan, pour répondre à l’invitation de l’auteur de l’Histoire du Montréal, a fait œuvre de romancier et de poète ; elle a appelé la fiction au secours de l’histoire, pour assurer à la figure de Lambert Closse un relief et un [16] attrait que la simple mise en œuvre des documents primitifs n’aurait pas suffi à lui donner.

Pour cela, elle ne devait pas se contenter de faire guerroyer son héros à plaisir, de nous énumérer ses beaux coups d’épée et de pistolet, de nous montrer la sûreté de coup d’œil et la bravoure qu’il déployait dans les combats, entremêlant de nobles discours le récit de ses actes de vaillance, et faisant saillir ses tableaux sur un fond de forêt vierge et de culture primitive.

Il n’y eût eu là, en somme, qu’une opération d’arithmétique littéraire, agréablement couchée sur un antique parchemin et enluminée d’encadrements et de vignettes artistiques.

Mais son œuvre eût manqué de la note délicate et profonde, sans laquelle on conçoit peu une création romanesque, si austère et guerrière qu’on la veuille. Et puis, ce cœur de héros eût paru dépourvu de sensibilité, de tendresse ; il n’aurait pas, en tout cas, laissé voir la lutte intéressante de deux sentiments impérieux, l’amour et le patriotisme, se disputant un cœur généreux ; l’un qui l’attire aux douceurs intimes et aux joies exquises de la vie conjugale et domestique, au rêve de deux vies en une, de deux personnalités prolongées et multipliées dans des êtres chers ; l’autre, qui réclame jalousement, au nom des aspirations les plus hères et les plus viriles de l’âme, le sacrifice total de l’être et de la vie au service et à la défense de la patrie.

En réalité, ce preux a dû connaître ces combats du cœur, lui qui répondait un jour à ceux qui lui reprochaient d’exposer trop aisément sa vie : « Messieurs, je ne suis venu ici qu’afin de mourir pour Dieu, en le servant dans la [19] profession des armes ; et, si j’étais assuré de ne pas y donner ma vie pour lui, je quitterais ce pays et irais servir contre le Turc, afin de n’être pas privé de cette gloire ».

C’était un chevalier chrétien dans la force du terme. Mais d’autres chevaliers chrétiens, avant et après lui, ont aimé à la fois « Dieu et leur dame », et rien n’empêchait le sergent major de Villemarie de faire comme eux.

L’histoire nous autorise à supposer qu’il sut unir étroitement ces deux sentiments, puisqu’elle nous instruit de son mariage, et ce que nous savons de son caractère ne nous permet ni de douter qu’il n’ait aimé profondément la compagne de sa vie, ni qu’il ne l’ait épousée par une forte inclination de cœur.

Le nom de sa femme, Élisabeth Moyen, appartient à l’histoire. Il figure dans le récit de M. Dollier et dans les archives de l’église Notre-Dame et du greffe de Montréal. L’annaliste nous raconte brièvement l’enlèvement de la jeune fille par les Iroquois, après le massacre de ses parents, son échange, avec sa sœur cadette et quelques Français captifs, contre des guerriers indiens, et sa réception à l’Hôtel-Dieu de Montréal, où Mlle Mance lui fut une seconde mère. Les archives religieuses et civiles de la cité contiennent l’acte de son mariage avec le major Closse, et quelques autres actes légaux qui pourvoient à sa situation matérielle et aux droits de ses créanciers, après la mort de son mari. M. Faillon, dans son Histoire de la Colonie française en Canada, nous apprend qu’elle resta veuve à dix-neuf ans, avec une petite fille de deux ans, et l’auteur des Ursulines de Québec, qu’« elle ne chercha de consolation qu’au pied des saints autels ».

Ces données suffisaient du reste à l’imagination d’un [18] poète pour broder un léger roman autour des amours et du mariage de. Lambert Closse et d’Élisabeth Moyen.

Mlle Laure Conan l’a fait avec une grâce aisée et délicate, un charme de naturel sain et sans subtilité, qui siéent bien aux amours d’un compagnon de Maisonneuve et d’une pupille de Mlle Mance. Le caractère de son héros n’en est pas amoindri. Il apparaît, au contraire, d’autant plus fort et plus noble qu’après avoir combattu d’abord le sentiment nouveau qui l’envahit, pour garder tout son cœur à l’œuvre de sa vie, il ne fait à ce sentiment, lorsqu’il y a cédé, aucune lâche concession. Comme il l’avait désiré et décidé dès la première heure, il demeure, jusqu’au dernier jour, le défenseur intrépide de la colonie, et il tombe au champ d’honneur, digne, par sa mort comme par sa vie, de ce sobre et bel éloge que lui décernent les Relations des Jésuites : « Il a justement mérité la louange d’avoir sauvé Montréal et par son bras et par sa réputation [4] ».

Les autres personnages du livre appartiennent aussi presque tous à l’histoire, et leur caractère a été fidèlement observé par l’auteur. Maisonneuve, Mlle Mance, Brigeac, parlent et agissent tels qu’ils apparaissent dans les écrits de M. Dollier, de la sœur Morin et des Relations ; on croirait presque que l’auteur a vécu dans leur société, tant elle interprète bien et traduit fidèlement leurs vues et leurs sentiments.

La description des lieux occupe peut-être un trop faible place dans ces pages. L’auteur a fait peu d’efforts d’imagination pour suppléer en cela à la sobriété des narrateurs primitifs, qui se contentaient de raconter, en chroniqueurs [19] et tout bonnement, les faits tels qu’ils se sont passés, sans faire la peinture des endroits où ils ont eu lieu. Cette extrême sobriété de coloris, jointe à la simplicité continue du style, donne à l’œuvre entière l’aspect de beauté sévère qui caractérise les bas-reliefs.

Les lignes, pures et nettes, y dégagent suffisamment des figures monochromes, groupées en un plan unique, mais sans ouvrir derrière elles de perspective profonde qui attire l’œil et sollicite l’imagination.

L’inspiration générale du livre, d’ailleurs, est grave, même austère et essentiellement religieuse ; et il n’en pouvait être autrement d’une œuvre destinée à faire revivre sous nos yeux les premiers colons et la vie naissante de Villemarie.

Car il ne faut pas oublier que cette ville est née uniquement d’un dessein religieux : la conversion à la foi des peuples infidèles de l’Amérique du Nord. Ce dessein est longuement exposé, et même défendu, dans un édifiant et curieux mémoire, publié à Paris en 1643, et justement attribué à M. Olier, fondateur de la Compagnie de St-Sulpice, qui fut vraiment l’âme de cette fondation. Il est intitulé : Les véritables motifs des Messieurs et Dames de la Société de Notre-Dame de Montréal pour la conversion des sauvages de l’Amérique du Nord. Entre maints passages aussi significatifs, nous détachons celui-ci, qui exprime clairement l’intention des fondateurs et la convenance du lieu où ils avaient résolu de bâtir leur « ville chrétienne » : « Dieu, grand amateur du salut des hommes, qui n’a pas seulement la science des temps, mais des lieux commodes aux biens de ses créatures, semble avoir choisi cette situation agréable de Montréal, non seulement pour la subsistance [20] de Québec, dont elle dépend, mais propre pour y assembler un peuple composé de Français et de sauvages, qui seront convertis pour les rendre sédentaires, les former à cultiver les arts mécaniques et la terre, les unir sous une même discipline, dans les exercices de la vie chrétienne, chacun selon sa force, complexion et industrie, et faire célébrer les louanges de Dieu en un désert où Jésus-Christ n’a jamais été nommé, et naguère le repaire des démons, et maintenant, par sa grâce, son domicile et le séjour délicieux des anges [5] ».

On se figure aisément que les auteurs de ce pieux dessein n’en confièrent point l’exécution à des ouvriers impuissants ; et ceux-ci l’eussent certainement été, si leur foi chrétienne n’avait pas égalé le courage et l’énergie que réclamaient les difficultés et les périls d’une pareille tâche. Ils devaient être, dans la pensée des fondateurs, les auxiliaires laïques des missionnaires, les défenseurs armés de la mission, une sorte de milice chrétienne, préposée à la garde de la cité de Marie, comme jadis les chevaliers de St-Jean de Jérusalem montaient la garde autour des lieux saints et protégeaient la marche des pèlerins contre les attaques des infidèles.

De fait, un certain nombre d’entre eux, appelés à faire journellement la garde autour des travailleurs, pour les avertir des surprises de l’Iroquois, formaient ensemble une confrérie militaire, placée sous le patronage de la Mère de Dieu. « M. de Maisonneuve, dit M. Faillon, l’avait composée de soixante-trois hommes, afin d’honorer, par ce nombre, celui des années que la très sainte Vierge a passées [21] sur la terre, ainsi qu’on le tient pieusement ; et, comme tous ces braves étaient toujours prêts à sacrifier leur vie, tant pour conserver celle de leurs frères que pour défendre Villemarie et tous les pays consacrés à l’auguste Mère de Dieu, pour cela on les appelait : les soldats de la très sainte Vierge. M. de Maisonneuve se faisait gloire d’être lui-même le premier de ces soldats ; tous les dimanches, il en désignait un pour chaque jour de la semaine, et leur faisait à tous une allocution chaleureuse, pour qu’ils s’acquittassent religieusement et courageusement de leurs devoirs... Celui qui était ainsi de garde se tenait prêt à mourir ce jour même, et pour cela il avait eu soin de se confesser la veille et de communier le matin, à la première messe, en esprit de viatique [6] ».

On conçoit que tous les habitants de cette petite ville, à peine un village, dont le gouverneur et les soldats étaient animés d’un pareil esprit, eussent eux-mêmes les sentiments et les habitudes d’une piété fervente, et l’on ne s’étonne point de ce témoignage que leur rend une contemporaine, la sœur Morin, dans ses Annales de l’Hôtel-Dieu Saint-Joseph : « Aussi tous les colons vivaient-ils comme des saints, dans une parfaite unité de volonté et de sentiment, une piété, une dévotion et une religion sincères envers Dieu, et tels que sont maintenant les bons religieux. On n’entendait pas seulement parler du vice deshonnête, duquel tous avaient horreur, même les hommes les moins dévots ; enfin, c’était une image de la primitive Église que ce cher Montréal dans son commencement et dans son progrès, ce qui a duré environ trente-deux ans ».

Ces données précises de l’histoire imposaient une obligation [22] étroite à l’auteur : celle de nous montrer tous ses personnages animés de l’esprit de piété fervente qui régnait à Villemarie, aux jours de Maisonneuve et de Lambert Closse. Elle ne pouvait y manquer sans trahir la vérité historique.

Quelques lecteurs pourront trouver que le livre perd, à ce caractère intensivement religieux, quelque peu de l’intérêt qu’on demande d’ordinaire aux œuvres d’imagination, et qu’il est, en cela, plus propre à édifier qu’à plaire.

Il y a là, sans doute, une question de goût, de tendance et même de conception littéraire, que nous ne prétendons pas discuter ni trancher ici : chaque lecteur le fera pour son compte.

Mais notre devoir, étant donné le héros du livre et son milieu historique, tel que nous le décrivent les documents contemporains, est de louer hautement l’auteur d’avoir si fidèlement attribué au major de Villemarie, ainsi qu’aux autres personnages de son livre, l’esprit et les sentiments qui furent en réalité les leurs.

Son délicat et pur roman, — qui n’est peut-être pas, à vrai dire, absolument un roman, — y trouve le mérite d’être, historiquement, plus vrai, comme il emprunte aux souvenirs héroïques et pieux qu’il évoque un parfum de poésie chevaleresque et mystique, qui a fait dire à un écrivain rationaliste, racontant, en historien simplement, la naissance de Montréal : « Est-ce de l’histoire vraie, ou n’est-ce pas plutôt un roman de chevalerie chrétienne ? C’est l’un et l’autre [7] ».

Abbé G. Bourassa



[1] Histoire de la vie de M. Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, fondateur et premier gouverneur de Villemarie, p. 113.

[2] Histoire du Montréal, Mémoires de la Société historique de Montréal, 4e livraison, p. 90.

[3] L’Histoire du Montréal a été écrite de 1672 à 1673, dix ans après la mort du major Closse.

[4] Relation de 1662.

[5] Les Véritables motifs, etc. Mémoires de la Société historique de Montréal, 1880, p. 13.

[6] Histoire de la Colonie française en Canada, t. II. p. 213.

[7] Parkman : The Jesuits in North America in the seventeenth century, Frontenac Edition, t. 2, p. 25.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 17 avril 2025 17:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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