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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Du côté de Marcel Proust,
suivi de Lettres inédites de Marcel Proust à Benjamin Crémieux
. (1929) [2011]
Postface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Benjamin Crémieux, Du côté de Marcel Proust, suivi de Lettres inédites de Marcel Proust à Benjamin Crémieux. Tusson, Charent (France), Du Lerot, éditeur, 2011, 189 pp. Fac-similé de l’édition de 1929 de Lemarget à Paris. Postface de Catherine Helbert. Une édition numérique réalisée par Daniel Boulagnon, bénévole, professeur de philosophie au lycée Alfred Kastler de Denain (France).

[171]

Du côté de Marcel Proust,
suivi de Lettres inédites de Marcel Proust
à Benjamin Crémieux.

Postface

En août 1947, trois ans après la mort de Benjamin Crémieux au camp de concentration de Buchenwald, Georges Dupeyron lui consacre un article dans la revue Europe dont voici les premières lignes :

« Évoquer le nom de Benjamin Crémieux, c’est évoquer le nom d’un critique avant tout, et d’un critique qui a joué un rôle de tout premier plan dans la période comprise entre les deux guerres. En effet B. Crémieux, c’est le critique-né. Tout l’y prédisposait. Son appétit jamais repu de connaissances : depuis la philosophie jusqu’à la politique ; sa bienveillante curiosité, sa lucidité ; son bon sens ; son goût de méthode, d’ordre, de mesure [...] son aptitude à éclairer d’une Lumière méditerranéenne les recoins les plus [172] dissimulés des œuvres qu’il avait judicieusement choisies à établir le bilan d’une époque, d’une génération littéraires ; et surtout ce coup d’œil quasi infaillible qui lui faisait mettre aussitôt l’accent sur l’essentiel d’un ouvrage, l’originalité d’un tempérament. »

Ces talents, c’est avant tout au sein de la prestigieuse NRF que Crémieux les exerce. Il la rejoint en 1920, sollicité par Jacques Rivière qui dirige la revue au sortir de la guerre. Il a alors 32 ans. Il n’appartient donc pas à la génération des « fondateurs », dont il s’éloigne encore par son origine sociale. À la différence de Gide ou de Schlumberger, Crémieux n’a rien d’un « héritier ». D’origine modeste il est le fruit de la méritocratie républicaine et, fils d’un tailleur de Narbonne, sera boursier jusqu’à l’agrégation d’italien. Il a bénéficié d’une formation universitaire qu’il a enrichie en assistant Julien Luchaire dans la création de l’Institut français de Florence où il passe plusieurs années qui contribueront à faire de lui un grand passeur de la littérature italienne en France. Il y fera connaître Pirandello dont il devient le traducteur principal, mais aussi Svevo et bien d’autres... Après la guerre, durant laquelle il a constamment combattu, blessé trois fois et décoré au titre de ses faits d’armes, Crémieux renonce à l’enseignement et rejoint le ministère des Affaires [173] Étrangères pour y diriger le Bulletin de presse italienne. Il y fera carrière et sera directeur du service de la presse étrangère jusqu’à ce que les lois antisémites du régime de Vichy ne l’en chassent.

Cependant, il a commencé dès son séjour à Florence une carrière de journaliste qui l’enchante, se partageant entre des articles politiques, dans La Dépêche de Toulouse ou la Revue européenne par exemple, et des textes plus littéraires dans des bulletins ou des revues. C’est d’ailleurs un article publié dans le quotidien Don Quichotte, fondé par Luigi Campolonghi pour promouvoir les relations franco-italiennes qui attire l’attention de Jacques Rivière. Dans La NRF, il écrira donc très régulièrement de 1920 à 1940, certaines années dans tous les numéros ou presque. Il y rédige des notes destinées à rendre compte d’ouvrages de nature diverse : romans, essais... mais aussi des chroniques ou des articles de synthèse. La littérature italienne occupe bien sûr une place de choix dans ses interventions et en 1926 et 1927 il rendra compte régulièrement de l’activité théâtrale, sujet qui le passionne et qu’il compare lui-même à une « drogue ». Il est en outre aux Éditions de la NRF Gallimard un des codirecteurs littéraires et à la mort de Jacques Rivière, remplacé par Jean Paulhan, il devient membre du comité de direction de la revue. Cela pourrait suffire à occuper son homme... mais, de fait, Crémieux collabore encore à de nombreux [174] périodiques : dès 1920, outre Don Quichotte, à Europe nouvelle ; à partir de 1922 il signe régulièrement dans Les Nouvelles littéraires, et encore dans Candide, les Annales politiques et littéraires, Je suis partout (période fréquentable), puis dans Marianne et Vendredi... Pour ne citer ici que les principaux en passant sous silence les multiples interventions dans des revues littéraires de moindre audience mais souvent de grande qualité. Ajoutons de nombreuses conférences en France et à l’étranger, notamment en Amérique du Sud, l’écriture d’un roman ct de plusieurs pièces de théâtre, les traductions diverses... Ce boulimique de travail est aussi, en 1922, un des fondateurs du Cercle littéraire international (CLI), qui est la section française du Pen Club dont il sera pendant vingt ans le secrétaire général, déployant tous ses efforts pour organiser, administrer et favoriser les rencontres et les échanges intellectuels entre écrivains du monde entier.

Cette activité intense traduit, entre autres, la nécessité pour Crémieux de vivre de sa plume, bien qu’il s’en défende, elle en fait également un intellectuel engagé à sa façon, non pas directement politique, mais par la participation à une vie littéraire qui, dans l’entre-deux-guerres, se confond intimement avec la vie tout court. La littérature est alors au centre des préoccupations de tous, les écrivains sont des « vedettes « dont le point de vue se fait entendre, [175] et compte, sur tous les sujets politiques et sociaux. Le développement et le succès de la presse quotidienne, mais aussi de nouveaux hebdomadaires culturels et politiques qui les sollicitent constamment, contribuent à valoriser, sous des formes diverses, leur parole et leur personne. Qu’on songe de ce point de vue à l’étonnante anecdote rapportée par l’écrivain et journaliste Ramon Fernandez : le 12 février 1934, durant la manifestation qui rassemble la gauche face aux ligues fascisantes, un ouvrier lui déclara : « il faudrait un homme qui marche à notre tête, un chef, un homme enfin... tenez un type dans le genre de Gide ». L’anecdote [1], au-delà du prestige littéraire de Gide, témoigne du prestige de l’homme de lettres en général et de ce que Fernandez appelle  « la puissance mythique de la littérature », de ce point de vue, par sa participation à tous les aspects de la vie littéraire, Crémieux est pleinement un homme de son époque.

On peut toutefois regretter que ces nombreux engagements aient aussi contribué à limiter sa production. Après 1931 Crémieux ne publie plus que des articles et abandonne la rédaction d’ouvrages dont on trouve la trace et le projet aussi bien dans ses archives [2] que dans celles de son éditeur.

[176]

Quel type de critique est Benjamin Crémieux ? Si l’on se souvient de la distinction établie par Albert Thibaudet [3]  entre les trois types fondamentaux de critique, on constate que Crémieux tient d’une façon ou d’une autre aux trois : il est en effet « professeur » par sa formation universitaire et s’il a refusé de faire carrière dans l’enseignement, il n’en soutient pas moins en 1928 une thèse de doctorat consacrée à l’évolution littéraire de l’Italie depuis 1870, thèse qu’il publie sous le titre Panorama de la littérature italienne [4] ; « journaliste » par ses activités professionnelles et lui-même « écrivain », auteur d’un roman, Le Premier de la classe et de récits.

Alvin Eustis, qui a consacré une étude à trois critiques de La NRF, Marcel Arland, Ramon Fernandez et Benjamin Crémieux, qui forment avec Paulhan le comité de lecture restreint de la revue, formé en 1927 [5], qualifie ce dernier de « critique érudit ». Cette très grande érudition lui permet d’établir comparaisons, [177] parallélismes et analogies qui contribuent à inscrire la lecture des œuvres dans une histoire : celle des liens entretenus avec le contexte, les contemporains, l’histoire sociale, politique et littéraire, mais aussi grâce à la connaissance intime des auteurs dont il parle, histoire « interne » de l’œuvre. Cette « méthode », A. Eustis l’a ainsi qualifiée : « Une étude génétique doublée d’un coup d’œil panoramique [6]. » À cela Crémieux joint une attitude presque toujours sympathique, pour reprendre l’expression de Georges Dupeyron [7], envers l’auteur qu’il évoque, refusant en particulier d’utiliser l’ironie, qui lui semble une arme déloyale, il commence par s’identifier intellectuelle­ ment à son sujet, ce n’est qu’ensuite qu’il prononce un jugement qui, pour le coup, n’hésite pas à s’engager.

Après la réunion en 1924 sous le titre XXe siècle [8]  d’un certain nombre de chroniques consacrées aux auteurs contemporains, l’effort de synthèse qui caractérise l’essai Inquiétude et Reconstruction, essai sur la littérature d’après-guerre en 1931 traduit la vision panoramique dont parle A. Eustis. Comme nous l’avons dit, l’importance du fait littéraire est alors telle que la littérature apparaît à la fois comme un symptôme, un [178] moyen d’analyser et de comprendre son époque, et comme un outil de transformation, susceptible d’aider à dessiner les contours d’une société future. Au diagnostic des crises engendrées par la guerre : triomphe du relativisme et de la mobilité, partant, impossible connaissance du réel et du moi, irrationalisme, crise de l’universalisme, succède donc une interrogation sur les moyens de la reconstruction qui conduit Crémieux à diverses hypothèses, mais globalement à un optimisme serein quant à la création d’un nouvel humanisme. Il sera démenti par l’histoire.

Benjamin Crémieux a beaucoup écrit sur Marcel Proust [9]. La plus importante des chroniques de XXe siècle, qui ouvre le volume, lui est consacrée [10], il est longuement évoqué dans Inquiétude et Reconstruction et entre temps paraît ce Du côté de Marcel Proust ici réédité. C’est bien le moins pour un auteur majeur de la part d’un critique qui occupait alors une place elle aussi majeure dans le panorama littéraire. Toutefois il ne faut pas oublier que si, comme l’écrit Jean-Yves [179] Tadié [11]  « à la veille de sa mort », en 1922, « Proust est lu et admis comme un classique » à qui La NRF consacrera un numéro d’hommage, son œuvre est loin encore d’être unanimement considérée comme le « monument » littéraire qu’elle figure aujourd’hui. Dans l’étude qui ouvre XXe siècle et qui date de 1924, Crémieux écrit d’ailleurs : « il se rencontre des lettrés, des écrivains de mérite qui nient Proust en bloc et en détail, l’accusent d’avoir publié d’informes brouillons et ne voient en lui qu’un bavard incontinent, rabâcheur, snob, pédant et fumeux ». Le titre de Crémieux, Du côté de Marcel Proust, s’il est évidemment un clin d’œil est donc aussi à prendre au pied de la lettre, comme un engagement du critique auprès d’un écrivain dont il n’a cessé de défendre l’œuvre. Dans cette défense il est d’ailleurs largement représentatif de La NRF qui jusqu’au numéro d’hommage de janvier 1923 est presque constamment laudative, puis engage une période de réflexion et d’interrogation sur la place et l’influence de l’œuvre sans remettre en cause son importance et sa nouveauté.

Il faut rappeler qu’Albertine disparue et Le Temps retrouvé paraîtront après la mort de l’écrivain en 1925 et 1927, jusque-là les articles sont donc fondés sur une version incomplète de la Recherche. Le premier [180] ouvrage entièrement consacré à Proust est celui de Léon Pierre-Quint en 1925 : Marcel Proust, sa vie, son œuvre [12], la même année le philologue allemand Robert Curtius publie un remarquable Marcel Proust qui ne sera traduit en français qu’en 1928. Du côté de Marcel Proust lui fait immédiatement suite.

Un peu oublié jusqu’à maintenant, le travail de Crémieux lui a pourtant valu l’admiration dès sa publication. Curtius dans son propre ouvrage, renvoie en termes élogieux au travail du critique qui a écrit « l’étude sur Proust la plus récente et la plus due [13] », notamment quant à l’étude du style, qui est alors largement inédite. Dans son article d’Europe, Dupeyron qualifie l’étude consacrée à Proust de « chef-d’œuvre » et Eustis parlant des premiers écrits les qualifie de « miraculeux » quand on les reporte à la date de 1924, alors que les derniers volumes de À la Recherche du Temps Perdu n’avaient pas encore paru.

Pour composer Du Côté de Marcel Proust Crémieux reprend un certain nombre d’articles publiés, pour l’essentiel à La NRF et aux Nouvelles littéraires entre 1923 et 1928, on peut regretter cette juxtaposition, sans doute liée aux nombreuses obligations du critique, il en conçoit cependant la succession de façon cohérente de manière à fournir une étude ordonnée [181] de l’œuvre. Le texte se donne ainsi à lire comme une progression qui affine l’analyse au fur et à mesure de la parution. Cette progression, que Crémieux fait remonter aux Plaisir et les Jours rend hommage à sa perspicacité, puisqu’elle confirme ses intuitions et, si elle les amende parfois, elle ne les remet jamais en cause.

Le premier point, essentiel, qui mérite d’être relevé porte sur la composition de l’ouvrage. Dans XXe siècle, Crémieux avait évoqué la « composition en rosace. Chaque lobe de la rosace figure un des stades du roman et dans chacune de ses innombrables logettes un épisode révélateur est contenu » il ajoutait « soyons assuré qu’au terme de l’ouvrage, aucun morceau ne manquera [14] ». Cette idée, qui semble évidente au lecteur d’aujourd’hui, faisait plutôt l’unanimité contre elle lors de la parution des premiers volumes, l’on voit dans l’échange avec Louis de Robert en 1926, au chapitre V du présent ouvrage, qu’elle est encore matière à débat.

Crémieux qui a l’intuition de cette composition rigoureuse très tôt, l’établit de plus en plus sûrement au gré des parutions suivantes, soulignant à propos d’Albertine disparue : « on y trouve confirmation de l’ordonnance concertée, de la composition architecturale du roman proustien [15] » et montrant ensuite que dans Le [182] Temps retrouvé « le cercle se ferme si parfaitement que l’itinéraire indispensable qui passe par Combray, Balbec, Sodome et Gomorrhe, en parait abrégé [16] » et il ajoute « comme une preuve de cette composition rigoureuse, le rapport nécessaire du moindre détail au tout, le "bouclage" et l’explication des moindres allusions ». À ceux qui, n’osant plus désormais nier l’intention de composition, remettent en cause son exécution en affirmant que chemin faisant Proust « a perdu le sens des proportions », il démontre qu’il n’en est rien et que l’exécution au contraire est « plus rigoureuse et respectueuse des proportions qu’on n’avait pu jusqu’ici le supposer ». Il montre encore comment l’auteur de la Recherche mène « avec une entente de l’art des préparations et des coups de théâtre que les professionnels du genre  pourraient justement envier » un travail d’écriture qui au travers des suites d’événements, des péripéties, démontre « des dons de romancier romanesque [...] des dons de "conteur pur" ».

Ceci conduit Crémieux à dépasser une lecture seulement psychologique pour souligner l’ampleur de la vision et son caractère social et historique : « Le sujet sociologique c’est en réalité la naissance, la vie, la mort et la renaissance d’une société, le brassage éternel des groupes sociaux par le temps qui les détruit et les renouvelle en un demi-siècle environ comme le sujet psychologique, c’est [183] l’évolution dans la durée d’un certain nombre de personnages représentatifs et la prise de conscience de lui-même et des grandes lois de la vie morale par le héros central [17]. » C’est aussi ce que dit Curtius : « on restreint la portée de son œuvre en la considérant sous le seul angle du "roman psychologique" [...] L’art de Proust veut représenter l’intégralité de notre expérience, la totalité du réel [18] ». C’est pourquoi tout en accueillant favorablement le répertoire des personnages établi par Charles Daudet, Crémieux déplore l’absence d’un répertoire des thèmes qui « eût montré à l’évidence quelle "somme" des façons de penser et de sentir de la fin du XIXe siècle et ou débat du XXe siècle représentait l’œuvre de Proust [19] » puisque A la Recherche du Temps perdu c’est bien « le roman d’une société considérée en soi [20] »

On peut relier cette lecture au double mouvement décrit dans Inquiétude et Reconstruction. Là où Proust pouvait sembler, par sa représentation d’un moi dissocié et insaisissable, d’une réalité tout aussi fuyante, l’incarnation même de la crise de l’après-guerre et conduire à une impasse, l’analyse de la mémoire menée au premier chapitre et complétée par la lecture du Temps retrouvé permet une double avancée : « mémoire [184] somatique, mémoire sensuelle, sentimentale, mémoire intellectuelle, tout cela composant un total, visant à recomposer un total, le réel. […] Total qui s’oppose au fragmentaire inévitable de l’observation [21] », puis « Il semblait que Proust aboutît à une dissociation du moi et n’allât pas plus loin. Son mysticisme de la mémoire semblait sans issue. Il n’en était rient. Après avoir jeté à bas le mythe du caractère, de la personnalité "donnée" à l’homme, il nous montre la voie pour nous conquérir, pour reconstruire le monde, en nous affranchissant du temps [22] ».

On remarquera enfin que Crémieux résiste à la tentation d’une facile lecture qui assimilerait exactement le narrateur à l’auteur, c’était le cas de beaucoup des articles consacrés à l’écrivain et le phénomène prendra une autre ampleur avec la publication de la correspondance de Proust, Crémieux refuse le psychologique ou l’anecdotique réduits à eux­ mêmes : « La formule de Sainte Beuve, "chercher l’homme dans l’œuvre", ne nous satisfait plus aujourd’hui [23] », en revanche, la correspondance contribue selon lui à éclairer l’esthétique et les intentions de l’auteur, au travers de ses propres déclarations ou des éléments qui montrent que « À la base de la vaste systématisation proustienne sur la personnalité et la mémoire, la mobilité de l’être, il y a une masse d’intuitions et de sensations de détail [185] amassées par lui sans dessein préconçu et vérifiées, cristallisées bien plus tard sous l’action conjuguée du souvenir et de l’analyse. »

Il est toutefois un point d’inspiration « autobiographique » auquel Crémieux, non le premier ni le dernier, consacre un chapitre, et sur lequel nous voudrions nous arrêter pour finir. Il s’agit du chapitre intitulé Proust et les Juifs. Notre position historique diffère évidemment de celle du lecteur contemporain de Proust et de Crémieux. Tout propos antisémite est intolérable après la Shoah. Le texte de Proust contient des propos antisémites, notamment prononcés par le personnage de Charlus, que nous n’acceptons que parce que l’auteur de la Recherche dont la mère est juive, ne nous semble pas pouvoir être antisémite, dès lors ces propos ne nous sont tolérables que parce qu’ils nous apparaissent comme des propos auto-ironiques ou parce que comme le dit Antoine Compagnon « sous la plume de Proust, la cruauté de ses caricatures antisémites paraît atténuée car elles fonctionnent comme des hyperboles magiques, des vaccins qui ont pour fonction d’immuniser contre l’antisémitisme ambiant [24] »... S’agissant de Proust, le débat a [186] engendré une abondante bibliographie, à laquelle nous renvoyons. Mais c’est de Crémieux qu’il faudrait parler ici dans la mesure où, s’étant défini comme quelqu’un « qui doute de l’existence d’un esprit juif, unique et existant à l’état pur », il n’en tient pas moins des propos qui relèvent pour le lecteur moderne de l’antisémitisme : caractéristiques physiques, maladies typiques, « double nature de juif parisien » qui « regarde lutter en lui l’occidentalisme où baigne, auquel il aspire et l’ancestralité orientale ». Il insiste cependant à plusieurs reprises sur le fait que Proust qui introduit dans le roman un « double de lui-même » grâce au personnage de Swann « accepte volontiers ce côté sémite de sa nature ». Aussi voudrions-nous rappeler quelques faits.

Crémieux est lui-même issu d’une famille juive du Comtat Venaissin et s’est éloigné de toute pratique religieuse, il se sent visiblement éloigné d’une identité juive puisqu’il écrit à Paulhan en 1938 :

« Je me demande si ne suis pas l’homme le plus mal placé pour parler des questions juives. Spontanément je ne sens rien de juif en moi et tout [187] ce que j’y ai découvert, ce fut parce qu’on me l’avait signalé [25]. »

Dans son roman Le Premier de la classe [26], le narrateur et héros Jean Rigaud, catholique, a pour ami Fernand Blum un jeune juif de famille pratiquante, comme l’était celle de Benjamin, qui est plus qu’un ami puisque Rigaud en dit ceci « Il est dans mon existence comme s’il était mon parent [...] Je n’imagine pas ma vie sans présence. Il m’est indispensable. » Toutefois les rapports de Rigaud et de ce Blum qui ressemble beaucoup à Benjamin sont doubles, faits de mépris et d’amour, de respect (pour la religion de son ami) et de mépris pour l’étranger « qui n’est ni de notre race ni de notre religion ».

En 1934, pris à partie par Charles Maurras, qui se réfère à lui ainsi : « un autre collaborateur de la NRF, un juif celui-là » à l’occasion d’une chronique consacrée aux événements de février, Crémieux se demande si « M. Maurras entend par là que je suis un Français de seconde zone, un Français moins français que lui, moins libre que lui d’avoir des vues politiques », puis ayant passé en revue tous les « arguments » antisémites pour démontrer leur inanité à son égard (et en général) il conclut « alors, pourquoi  "un juif celui-là", serait-ce [188] parce que je suis sang juif ? par simple racisme ? » La polémique [27] s’étendra sur plusieurs numéros et donnera à Crémieux l’occasion de battre en brèche les sophismes effectivement racistes de Maurras.

Voilà quelques éléments sinon d’analyse, du moins d’information, nous finirons sur un dernier fait : Benjamin Crémieux meurt d’épuisement en avril 1944 à Buchenwald, déporté pour faits de Résistance.

Catherine Helbert



[1] Citée par Herbert R. Lottman. La Rive gauche, Points Seuil, 1981, p. 59.

[2] Ces archives ont été déposées à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris par Jean-Pierre Dauphin, exécuteur testamentaire et porteur du droit moral pour l’œuvre de Benjamin Crémieux.

[3] Albert Thibaudet, Physiologie de la critique, Nizet, 1930.

[4] Éditions Kra, 1928.

[5] Alvin Eustis, Ramon Fernandez, Marcel Arland, Benjamin Crémieux, Trois critique de La Nouvelle Revue Française, Nouvelles Éditions Debresse, 1961. Fernandez étant le « critique philosophe » et Arland le « critique moraliste ».

[6] Op. cit., p. 80.

[7] Op. cit.

[8] Réédité par nos soins en 2010 aux « Cahiers de la NRF », Gallimard.

[9] La correspondance ici publiée montre qu’ils n’étaient pas intimes, elle est essentiellement liée à l’attribution du prix Blumenthal, membre du jury. Proust soutiendra la candidature de Crémieux qu’il estime en tant que critique.

[10] Là encore partie d’un tout, cette chronique est tout de même longue d’environ 80 pages.

[11] Jean-Yves Tadié, Lectures de Proust, Armand Colin, 1971.

[12] Éditions du Sagittaire.

[13] Il s’agit ici de la première étude publiée dans XXe siècle.

[14] XX e siècle, « Cahiers de la NRF », op. cit.

[15] Page 41.

[16] Page 54.

[17] Page 55.

[18] Ernst Robert Curtius, Marcel Proust, Les Éditions de la Revue nouvelle, 1928.

[19] Page 150.

[20] Page 153.

[21] Page 11.

[22] Page 61.

[23] Page 131.

[24] Antoine Compagnon, « Le Narrateur en procès » dans Marcel Proust 2, Revue des lettres modernes, Minard, 2000. Voir aussi Stéphane Chaudier, « Proust et l’antisémitisme », dans La Revue Internationale des Livres et des Idées, 2008, Bernard Brun « Sur quelques plaisanteries antisémites dans les manuscrits de rédaction de Proust », dans « Marcel Proust », 4, Revue des lettres modernes, Minard, 2004.

[25] Lettre inédite du 12 avril 1938, fonds Crémieux BHVP, une copie existe à l’IMEC.

[26] Publié chez Grasset en 1921.

[27] Sur ce sujet voir l’article de Martyn Cornick, « Benjamin Crémieux, La NRF et l’antisémitisme des années trente », dans La Revue des revues, n° 44, 2010.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 2 septembre 2022 7:26
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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