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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Anti-Dühring (1878):
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Une édition électronique réalisée à partir du livre de Friedrich Engels (1878), Anti-Dühring (M. E. Dühring bouleverse la science). Traduction française, 1950.

ii. La création du parti lassallien

par E. BOTTIGELLI

L'exposition de Londres en 1862 marque un tournant dans l'histoire du mouve-ment ouvrier. Les délégations qui s'y rencontrèrent prirent conscience des possibilités d'un parti proprement prolétarien. A leur retour des initiatives furent prises à Berlin, à Nuremberg et à Leipzig qui aboutirent sous la direction de Vahlteich et Fritsche, et malgré l'opposition de l'Union nationale, à la convocation d'un congrès national des ouvriers allemands à Leipzig. Au début de décembre 1862 ils s'adressaient à Lassalle pour lui demander de formuler un programme, fondé scientifiquement, du mouvement ouvrier. Lassalle accepta et c'est ainsi que naquit la « Réponse ouverte au Comité central pour la convocation d'un congrès général des ouvriers allemands à Leipzig » parue en mats 1863 et connue par la suite sous le nom de « Programme des travailleurs ». C'est sur cette base que fut fondée le 23 mai 1863, à Leipzig, l'Association générale des travailleurs allemands.

Lassalle a eu le mérite de donner ainsi l'occasion à la classe ouvrière de créer sa propre organisation et de se séparer politiquement de la bourgeoisie. Il fondait son programme sur l'idée que le prolétariat ne pourrait se libérer tant qu'existerait l'exploitation capitaliste, et en cela il brisait les illusions que s'efforçaient de répandre les bourgeois libéraux comme Schulze-Delitsch et qui laissaient entrevoir une amélioration progressive de la situation de la classe ouvrière dans le cadre du régime. Il reprenait en ce sens la tradition qu'avait inaugurée la Ligue des Communistes et qui s'était exprimée dans le Manifeste. Mais c'est à cela que se bornaient les emprunts faits à Marx. D'une part il se gardait bien de relier le mouvement actuel à la tradition de 1848; d'autre part il passait sous silence la mission de libération de l'homme dans laquelle Marx et Engels voyaient le rôle historique du prolétariat.

Politiquement il lui fixait deux objectifs: la conquête du suffrage universel direct et secret et la fondation de coopératives de production avec l'aide de l'État. La première revendication se situait dans la tradition du mouvement démocratique bourgeois et pouvait créer l'illusion d'un passage au socialisme par la voie parlementaire, ce qui était en contradiction avec la mission révolutionnaire du prolétariat. La seconde trahissait une conception idéaliste qui voyait dans l'État une organisation située au-dessus des partis et non l'organisme politique de la classe dominante. Les rapports personnels que Lassalle a entretenus avec Bismarck montrent qu'en réalité il comptait sur le représentant le plus typique de la domination des hobereaux pour libérer le prolétariat et qu'il était prêt, en contrepartie, à mettre le parti ouvrier au service, ou du moins dans la dépendance, de la politique de fer et de sang du chancelier.

Sur le plan économique, sa thèse apparemment radicale de la loi d'airain des salaires aboutissait à frapper de stérilité toute lutte des ouvriers pour l'amélioration de leur salaire, élément décisif du combat du prolétariat contre le capitalisme. C'était en fin de compte le désarmer. De même, la conception selon laquelle la classe ouvrière n'avait en face d'elle qu'une masse réactionnaire unique avait pour résultat de l'isoler en lui interdisant de rechercher des alliances dans des couches également exploitées ou dans les mouvements démocratiques nationaux d'autres pays.

L'organisation même que Lassalle a donnée à l'Association générale des travailleurs allemands trahit ses ambitions. Il s'en fit nommer président pour cinq ans, doté de pouvoirs quasi dictatoriaux et assisté d'un comité directeur qu'il ne réunit jamais et qui était dispersé aux quatre coins de l'Allemagne. Il s'estimait la seule personnalité ayant le prestige suffisant pour discuter d'égal à égal avec Bismarck et méprisait au fond une classe ouvrière qu'il prétendait avoir organisée sur des bases révolutionnaires. Malheureusement les 100 000 adhérents sur lesquels il comptait s'appuyer n'étaient probablement que 3 000 à sa mort, en 1864. Ils atteindront à peine le chiffre de 9 000 en 1868 lorsque le parti sera passé sous la direction de von Schweitzer, personnage assez louche qui lui succéda à la présidence et appliqua les mêmes méthodes dictatoriales.

Si le parti lassallien marqua la renaissance du mouvement révolutionnaire et attira à lui des hommes comme Liebknecht et Bracke, son influence resta réduite. Il ne prit jamais pied dans les organisations syndicales qui se créèrent dans les années 60 à 70 et se développa souvent en opposition aux unions ouvrières qui groupaient la majorité du prolétariat organisé. Lorsqu'après 1870 Schweitzer se retira, il laissait un parti divisé qui avait pour seul atout son apparente rigueur doctrinale. Il ne représentait pas une véritable force dans les masses et les militants de valeur qu'il avait attirés rejoignaient de plus en plus nombreux le parti social-démocrate fondé en 1869 à Eisenach.

À suivre...

iii. Vers le congrès d'Eisenach

Retour à l'auteur: Friedrich Engels Dernière mise à jour de cette page le dimanche 14 mai 2006 19:45
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 



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