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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Anti-Dühring (1878):
Avertissement


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Friedrich Engels (1878), Anti-Dühring (M. E. Dühring bouleverse la science). Traduction française, 1950.

viii. La publication de l'« Anti-Dühring »

par E. BOTTIGELLI

Cependant la publication même dans l'organe du parti des articles d'Engels n'alla pas sans incidents. Il est évident que la façon dont Engels malmenait leur grand homme n'était pas pour plaire aux partisans de Dühring. Il est probable qu'ils usèrent de leur influence auprès de Liebknecht pour tâcher de retarder ou au contraire d'accélérer la publication des articles. Les premiers parurent de façon presque ininterrompue, mais c'était la période de la campagne électorale, c'est-à-dire celle où les militants du parti, absorbés par la propagande, avaient le moins de temps pour lire. Puis de longues interruptions se firent après les élections, interruptions au cours desquelles Liebknecht passait sans coupure d'autres articles longs et de moindre intérêt.

Dès le début Engels s'était douté de cette manœuvre possible et, en expédiant à Liebknecht le reste de la partie « Philosophie », il lui écrivait:

« Et s'ils [les partisans de Dühring] se plaignent de mon ton, j'espère que tu n'oublieras pas de leur opposer à l'occasion le ton de M. Dühring à l'égard de Marx et de ses devanciers, et de leur dire en particulier que je fais une démonstration, et qui va même dans le détail, tandis que Dühring se contente de calomnier et d'injurier ses prédécesseurs. Ils l'ont voulu, et ils s'en entendront dire de belles, je te le promets (1). »

Il ne tardera pas à voir dans le rythme de parution de ses articles et dans la manière dont ils étaient coupés, une manœuvre des partisans de Dühring. Le 11 avril, il envoyait un véritable ultimatum à Liebknecht, le sommant de faire paraître ses articles sans les estropier et le menaçant de rendre publique toute cette histoire, si le rédacteur en chef du Vorwärts ne lui donnait pas cette fois satisfaction. Le même jour, Marx écrivait à Bracke:

«Engels a écrit une lettre d'avertissement à Liebknecht. Il voit une intention délibérée dans cette façon de procéder, une tentative d'intimidation de la part de la poignée de partisans de Dühring'. Il serait tout à fait naturel que les mêmes imbéciles qui parlaient de « conspiration du silence» autour de cette tête vide et folle veuillent maintenant faire taire la critique (2).»

Ces impressions de Marx et d'Engels ne devaient pas tarder à être confirmées. Déjà le fidèle Sanche, Pança de Dühring, Abraham Ensz, avait donné libre cours à sa colère dans une brochure injurieuse à l'égard d'Engels. Mais au congrès du Parti, qui se tint à Gotha du 27 au 29 mai 1877, on vit Most proposer une motion tendant à écarter de l'organe central du parti des articles comme ceux d'Engels contre Dühring sous prétexte qu'ils étaient « absolument dénués d'intérêt ou même tout à fait choquants pour la grande majorité des lecteurs du Vorwärts ». Ainsi les partisans de Dühring allaient jusqu'à pousser une attaque directe contre Engels, attaque qui, au-delà de sa personne, visait le marxisme lui-même.

Liebknecht proposa alors la publication de la suite des articles d'Engels dans le supplément scientifique du journal, chose qui allait de soi. Mais même chez les anciens membres de la fraction d'Eisenach, on n'avait pas saisi toute l'importance de la question. Bebel avait déposé une motion de conciliation en proposant la publication en brochure, mais en fondant son argumentation sur le caractère «purement scientifique» de la polémique qui en faisait un thème déplacé dans l'organe politique du parti il montrait qu'il n'avait pas saisi toute la portée théorique et politique de l'œuvre. Quant à Vahlteich, il était allé jusqu'à dire que la publication de ces articles avait été une erreur qui avait fait plus de mal que de bien au parti.

Au cours de ce congrès, Liebknecht intervint tout de même avec une énergie d'autant plus méritoire qu'elle était rare pour défendre l'œuvre d'Engels, et par là même le marxisme. Il dit notamment que depuis le Capital, les articles d'Engels étaient le travail scientifique le plus important qui eût jailli du sein du parti. Et il prononçait là un jugement qui se vérifie encore aujourd'hui.

En vérité, l'œuvre d'Engels eut dès sa parution dans le Vorwärts des répercussions profondes. Dès le début de janvier de nombreux militants, comme Borkheim, Lessner, etc., lui avaient écrit pour le féliciter de cette réponse magistrale aux insanités de Dühring. Bracke lui avait aussi fait savoir avec quelle joie il lisait cette réfutation fondamentale des erreurs introduites par Dühring dans la tête des socialistes. Le congrès avait tout de même marqué un net avantage des marxistes, et l'influence du privat-dozent vaniteux était en régression.

La suite des événements fit beaucoup pour le ruiner totalement. Dühring, que son outrecuidance avait amené à formuler des attaques directes contre Helmholtz, fut relevé de ses fonctions à l'Université de Berlin au mois de juillet 1877. C'était là une mesure directement réactionnaire et les sociaux-démocrates se trouvèrent à ses côtés pour défendre la liberté de l'enseignement. Mais le mauvais caractère de Dühring, ou peut-être son désir de se réconcilier avec un gouvernement qu'il n'avait jamais attaqué que dans la forme, fit le reste: il se brouilla avec les socialistes et commença à les vitupérer. Cela allait vite éloigner de lui ses meilleurs partisans, ceux-là mêmes que les vigoureuses démonstrations d'Engels n'avaient pu ébranler. C'en était fait de son influence sur les milieux sociaux-démocrates, et l'Anti-Dühring allait ressouder le parti en lui donnant une base théorique solide.

Presque au moment même où se terminait dans le Vorwärts la publication des articles d'Engels, le livre paraissait à Leipzig en librairie. Le titre de l'ouvrage retenu par l'auteur était en fait une parodie du titre d'un livre publié par Dühring lui-même en 1865 à Munich: Carey bouleverse l'économie politique et les sciences sociales. L'analogie était d'autant plus piquante que l'ouvrage de Dühring était une apologie de Carey, alors qu'à coup sûr Engels n'a pas rendu le même service à Dühring! Quoi qu'il en soit, une seconde édition devenait nécessaire dès 1885, à un moment où sévissait depuis sept ans la loi d'exception contre les socialistes. Cet ouvrage fondamental a été un des plus lus de la littérature marxiste pendant toute cette période, et c'est sans doute la meilleure preuve de la qualité du livre et de sa portée. C'est aussi le critère de la pénétration du marxisme en Allemagne et de l'élévation du niveau théorique des militants socialistes. La dernière édition qu'Engels put assurer était revue et augmentée et elle parut en 1894 à Stuttgart. Il est sans doute inutile de compter les rééditions qui en ont été faites depuis et le nombre de langues dans lesquelles l'Anti-Dühring, titre qui lui est resté, a été traduit. Signalons pour la France qu'Engels en a extrait en 1880, à la demande de Paul Lafargue, trois chapitres connus sous le nom de Socialisme utopique et socialisme scientifique et que cette brochure n'a pas peu contribué à l'introduction du marxisme en France.

1. Lettre à Liebknecht, du 9 janvier 1877, M. E. W., 34, p. 239.
2. Lettre de Marx à Bracke, du 11 avril 1877, ibid, pp. 263-264.

À suivre...

ix. Portée de l' « Anti-Dühring »
Retour à l'auteur: Friedrich Engels Dernière mise à jour de cette page le dimanche 14 mai 2006 19:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 



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