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Une Grèce secrète…
Préface
Ce livre, dans sa majeure partie, est un film. La vie, de même, nous fait connaître sa vérité par un déroulement d’images. Elle se dévoile à nous, d’étape en étape, édifiant et consommant notre existence. Son psychodrame nous enveloppe. Par moments une clarté plus vive en illumine le décor et le rend presque transparent. Ces instants de lumière éclairant notre rêve et notre éveil livrent d’un coup, mieux que toutes paroles, une secrète signification de la vie.
Les anciens Hellènes avaient acquis par une longue expérience l’art de susciter ces illuminations. Ils composaient à cet effet des psychodrames avec le concours de leurs mythes traditionnels. On sait que l’initiation à ces « Mystères » comportait un exposé de « drômena » de jeux en action et de « deiknymena » de présentations à la vue. L’instruction venait au myste par le moyen d’un drame sacré auquel il participait intensément. Il ne recevait que peu de discours. Les déclarations verbales révélations, brefs commentaires consacraient tout au plus et clarifiaient les impressions reçues.
C’était là une sage méthode de communication pour éveiller une expérience inaccessible à la pensée verbale. Les « vérités » transmises aux mystes pendant les cérémonies d’Eleusis ou de Lerne sont des « arrheta », des « ineffables ». Il est interdit de les divulguer. Défense fort raisonnable, au demeurant ; à vouloir les enfermer dans le langage on en trahirait et dissiperait l’essence.
[x]
Ce livre propose volontiers une voie de cheminement analogue pour évoquer les paysages et les hommes de l’ancienne Grèce. L’auteur voit alors un décor et des personnages surgir avec une telle intensité de vie qu’il lui paraît inhumain de les rejeter dans le néant.
Que les hellénistes veuillent bien montrer de l’indulgence pour cette manière d’explorer le passé. Ce n’est point fausser l’histoire que de s’entretenir avec Euripide dans sa grotte de Salamine, rencontrer Héraclite un soir sur les marches du temple d’Ephèse, suivre Parménide à l’Acropole d’Elée. Sans aucun doute Euripide passa des journées en contemplation devant la mer au seuil de sa caverne, Héraclite dût certainement s’asseoir sur la « krépis » de l’Artémision, Parménide monta au moins une fois dans sa vie à l’Acropole de sa ville natale. Nous serait-il interdit de rejoindre nos amis aux lieux où ils ont vécu ? Il est vrai que nous les faisons parler. Mais tout ce qu’ils disent est confirmé par leurs écrits et s’y retrouve.
C’est avec un grand respect pour le labeur des historiens, des philologues, des archéologues, des épigraphistes que les pages de cette œuvre ont été rédigées. Chacune d’elles rend hommage, en fait, à l’effort accompli par d’innombrables chercheurs dont les travaux ont été largement utilisés. De nombreux séjours en Grèce nous ont permis une fréquentation assidue de tous les sites décrits.
Enfin et surtout l’audace d’entreprendre sous pareille forme un ouvrage sur la spiritualité grecque nous fut inspirée par un maître en hellénisme : Pierre Jouguet à la mémoire de qui nous le dédions. À maintes reprises il nous encouragea à persévérer dans cette voie. En réponse à ses précieux conseils et à ses encouragements un petit livre consacré à la spiritualité hellénique parut en 1940 [1]. La préface que Pierre Jouguet lui accorda nous incite à donner aujourd’hui une suite à cet opuscule, dans une semblable perspective. Et si nous reproduisons ici les lignes qu’il écrivit alors c’est parce qu’elles ont [xi] déterminé et qu’elles excusent peut-être en partie la présente entreprise :
« Je ne crois pas, écrit P. Jouguet [2], qu’à moins de préférer l’histoire morte à l’histoire vivante on puisse résister à une exégèse aussi probe que pénétrante qui veut aller au sens le plus humain des textes, comme elle a voulu aller, dans sa méditation sur le développement hellénique aux causes les plus profondes et voir naître au sein de la vie, les forces spirituelles qui transforment, conservent ou détruisent la vie. Ce livre plein d’enseignements pour l’homme d’aujourd’hui qui saura le lire, n’est un enseignement pour l’historien qui se contente de la connaissance objective du passé, que par contrecoup. C’est l’œuvre d’un penseur solitaire, mais que sa profession met chaque jour en face des douleurs humaines... » [3].
Si nous voulons recueillir le fruit d’une civilisation qui prépara la nôtre, essayons d’en éprouver le parfum, les émotions, le décor, le cours dramatique, les personnages dans une expérience vivante. Ainsi ranimée l’histoire présentera autre chose qu’un dossier d’informations abstraites, si précieuses et fondamentales soient-elles.
Chacun de nous pourra retrouver, en tous temps, des compagnons, des amitiés qui ne trahissent point, une commune nature humaine. Telle est la perspective qu’ouvre devant nous le mystère de la vie.
[xii]
[1] Préfaces de P. Jouguet aux deux livres suivants publiés par R. GODEL aux éditions Les Belles Lettres : Recherche d’une Foi (Paris, 1940) et Cités et Univers de Platon, 1942.
P. Jouguet consacra en outre à Cités et Univers de Platon, une étude dans la « Revue du Caire » (nov. 1944) sous le titre : « Platon au Cinéma ».
[2] R. GODEL, Recherche d’une Foi, édit. Les Belles Lettres, Paris, 1940, p. 12-13.
[3] Op. cit. Préface par P. Jouguet, p. 12-13.
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