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Vie et rénovation
DEUXIÈME PARTIE
Regard sur la médecine
Préface de la 2e partie
L’homme de notre temps risque fort d’entraîner la race à sa perte. Il le sait. Ce thème trop souvent rebattu sonne de manière déplaisante à ses oreilles. Des menaces surgissent autour de lui sur tous les horizons. Sans doute, les circonstances historiques lui permettront d’éviter un conflit mondial.
Mais d’autres fléaux commencent de l’accabler : maladies politiques et sociales, maladies de civilisation, maladies de la personnalité. Ces maux collectifs introduisent un dangereux élément de trouble dans les vies individuelles. Les affections du cœur et des vaisseaux font, d’année en année, plus de victimes. Egalement les grands systèmes régulateurs dont les dynamismes d’interaction contrôlent les échanges physico-chimiques métabolismes cellulaires et interstitiels subissent de graves assauts. On peut sérieusement craindre que les assises sur quoi repose l’hérédité ne soient aujourd’hui en péril.
L’homme, de plus en plus profondément perturbé par le désordre et les carences de sa vie intérieure, accumule des griefs. Incapable d’endurer, coup sur coup, les frustrations réitérées, il les transforme en amertume, en énergie hostile. Une attitude de permanente agressivité ouverte ou camouflée sous des apparences conciliantes se développe en lui.
L’homme redoute l’homme. Même lorsqu’il décide [146] de l’aimer, il l’aime mal. Quant à la Nature, elle représente pour lui une matière à exploiter, une source de richesses plutôt qu’une mère. Le voilà coupé de ses racines biologiques. Contraint d’accepter un monde auquel il voue, en fait, plus d’hostilité que d’amour, il se façonne des masques pour l’affronter.
Ses masques lui dictent bientôt les règles du jeu ; il s’identifie à leurs traits indifférents, burlesques ou tragiques. Le destin de l’homme sera joué gravement sous la double apparence du drame et de la bouffonnerie.
Pendant qu’il exécute cette pièce de bravoure pour la galerie, ses rôles l’absorbent ; il élit domicile au théâtre, oubliant jusqu’au dernier jour de retrouver sa vraie demeure.
Les miroirs où il scrute son visage lui renvoient les traits matériels d’une physionomie engluée dans le maquillage. Mais derrière ce masque peint de main d’homme, s’il cherchait une présence vraie, que percevrait-il ?
La présente étude suggère aux médecins et aux malades d’ouvrir dans cette direction une voie d’accès conforme à l’esprit scientifique. Elle repose sur un ensemble d’investigations conduites pendant vingt-six ans dans un hôpital honorablement équipé.
D’abord lui apparaîtraient des mécanismes biologiques : automatismes mentaux, agencements de réflexes, tendances du caractère configurées en « complexes ». Mais ces potentiels d’action décelés par l’analyse et systématisés en des schémas lui offriraient un pauvre tableau, un graphique sans vie, décharné par l’abstraction.
C’est bien au-delà de ces rudiments qu’il serait contraint de rechercher son identité secrète, dans une connaissance de l’humain poursuivie vers la source.
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Dès lors qu’il décide de s’engager sur cette voie de l’intériorité, de sûrs jalons devront guider son cheminement. Mais les reconnaîtra-t-il dans la pénombre de ce territoire inconnu ? Une science nouvelle du discernement lui est nécessaire : une épistémologie propre à servir l’opération en projet.
Selon l’orientation de cette perspective complémentaire, les fondements de l’ancien savoir seront soumis à l’examen critique ; au besoin, ils subiront les retouches nécessaires. La pensée investigatrice acceptera de réviser ses plus chers axiomes, elle étudiera avec soin ses propres démarches. Immergée dans ce champ de recherche encore vierge, elle se laissera conduire, éclairer sans nourrir d’idées préconçues par les lois de l’exploration en cours. Labeur de longue haleine et qui réclame de la persévérance.
Le rédacteur de ce livre expose ici quelques aspects de ce long travail dont la communication relève de l’enseignement oral beaucoup plus que de l’écriture. De fait, la substance en fut enseignée par l’exercice clinique, pendant tout le cours des recherches, à de jeunes médecins qui l’utilisèrent dans leur profession.
Selon cette perspective nouvelle, les malades sont d’abord examinés, explorés avec soin, et traités conformément aux règles les plus classiques de la médecine contemporaine. Mais c’est là seulement une démarche préliminaire. Aussitôt après l’achèvement de ce travail, une autre voie d’approche doit être ouverte dont il sera longuement question dans ce livre. Le médecin établit un contact non pas objectif ni mécanique, cette fois, mais subjectif, humain avec le monde intérieur du patient. Par ce passage dans l’intériorité du malade et en compagnie de sa directe expérience, il l’aide à résoudre ses problèmes majeurs : attitude devant la [148] vie et à l’égard de soi-même. Il l’aide à dénouer les situations tendues, à corriger des inclinations perturbatrices, à surmonter l’angoisse. Au surplus il le délivre de la solitude en lui accordant une attention compréhensive.
Malades et médecins, unis dans une collaboration confiante par le service en commun à l’hôpital, ont pris une part active aux enquêtes en profondeur. En outre, d’innombrables articles recueillis dans la littérature scientifique internationale ont fourni une contribution indispensable et des bases de départ au travail poursuivi dans ce service. Le signataire de ces lignes reconnaît la grandeur de sa dette à l’égard de tous ceux qui apportèrent par leurs écrits ou leur coopération vivante une contribution à cette œuvre.
Les découvertes de la science moderne nous obligent à transformer perpétuellement le cadre de notre savoir. Un livre traitant des sujets médicaux ou biologiques perd en quelques mois sa valeur d’actualité. L’auteur, s’il veut tenir son texte à jour, produira éditions sur éditions revisées ; une vigilance sans trêve le tient en alerte.
Cet essai d’épistémologie respecte les récentes acquisitions de la science médicale ; il enregistre les données ou les théories nouvellement proposées car elles fournissent à l’auteur d’utiles schémas. Ces schémas font office de supports imagés pour l’esprit. Ce sont des dessins adoptés provisoirement pour leur commodité. Toutefois l’exposé épistémologique affirme son indépendance à leur égard ; les thèmes essentiels que cette dialectique évoque survivraient, intacts, à l’abandon de [149] tel schéma particulier. Peu importe, en conséquence, que les travaux de l’avenir confirment ou infirment les hypothèses anatomo-physiologiques de Penfield concernant l’axe centrencéphalique. Son graphique possède l’éloquence ; il parle clairement en termes de symboles. Même s’il doit tomber un jour en défaveur, il aura fort bien exprimé, à sa manière abstraite, le principe général de l’intégration. Laissons-le donc parler derrière son bel éventail déployé. Il nous démontre comment la conscience est pure intégration du multiple dans l’un. Sur ce point, semble-t-il, l’accord unanime des hommes de science a été réalisé.
Une telle harmonie dans l’essentiel est de bon augure.
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