Jean GRAVE [1854-1939], Les scientifiques


 

RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Jean GRAVE [1854-1939], Les scientifiques. Publication des Temps nouveaux, no 62. 1913, 8 pp. Paris: Temps nouveaux. Une édition numérique réalisée à partir d’un facsimilé de la Bibliothèque nationale de France.

[1]

Publications des « TEMPS NOUVEAUX » — N° 6

JEAN GRAVE

LES SCIENTIFIQUES

Prix : 0 fr. 05
1er tirage : 10.000 exemplaires

PARIS
Aux Bureaux des « TEMPS, NOUVEAUX »
4, rue Broca, 4

1913

[2]
[3]

LES SCIENTIFIQUES

On ne saurait trop s’élever contre le pédantisme de certains qui, lorsqu’ils ont éjaculé : « c’est scientifique ! » s’imaginent vous avoir à tout jamais cloué le bec. Et aussi contre le sectarisme de quelques sincères qui ne peuvent admettre que la science ne peut résoudre, à l’heure actuelle, tous les problèmes humains.

Cette maladie, pendant longtemps, avait été spéciale aux économistes politiques qui, pour avoir considéré l’homme comme un outil, et la société comme un mécanisme à engrenages ayant une marche déterminée par sa construction, et ne pouvant donner que les mouvements dictés par ces engrenages, pensaient avoir fait de la science inattaquable.

Sont venus après, à la suite de Marx, les guesdistes qui, comme les économistes, considérant davantage l’homme comme un rouage que comme un être pensant, pouvant se déterminer pour et par des motifs que la vraie science n'est pas toujours à même de prévoir ou de découvrir, se sont déclarés les grands prêtres du « socialisme scientifique ».

[4]

De là, enfin, cette manie a gagné certains milieux anarchistes, où on cite : Nietzche, Stirner, Buchner, Letourneau, sinon sans les avoir lus, sans les avoir compris tout au moins. Et il faut voir la morgue de ces « savants v lorsqu’ils parlent de la « masse avachie, de la foule ignorante avec laquelle il n’y a rien à faire, ni à s occuper, pour se consacrer au développement de son propre « Moi ! »

On ne saura jamais combien de cervelles de jeunes ces prétentions au scientifisme ont détraquées.

*
*    *

Mais ne confondons pas, s’il vous plaît. Je ne viens pas, après Jules Lemaître, proclamer une nouvelle faillite de la science, ni après de jeunes idiots bourgeois, me moquer de ceux qui, prenant sur leurs loisirs, et, le plus souvent sur leur repos, pour suppléer à l’insuffisance de l’éducation reçue dans leur jeunesse, s’astreignent au dur labeur d’acquérir les connaissances dont ils sentent tout le prix. Je m’élève seulement contre la suffisance de ceux qui, pour avoir lu deux ou trois bouquins de science, s’imaginent avoir emmagasiné toutes les connaissances humaines, et, sortant à tort et à travers quelques phrases, qu’ils ont mal comprises le plus souvent, s’en autorisent pour traiter d’ignorant, d’abruti ou d’idiot tel qui, sans appuyer son raisonnement de citations si « savantes » pourra cependant dire des choses justes.

Ces gaillards-là ignorent qu’une vérité scientifique ne s’élabore pas seulement par raisonnement, mais que, pour être confirmée, elle doit avoir passé par l’expérience, et des expériences sévèrement contrôlées pour être convaincantes.

[5]

Ce n’est pas faire preuve de « science » mais d’érudition de citer Darwin, Spencer, Letourneau. Et, comme ces pseudo-scientifiques ne sont pas difficiles, ils ont même pour autorités les Le Bon, les Vacher de La Pouge, les Lombroso et outres seigneurs de moindre importance, dont les travaux menés avec un parti-pris absolu n’ont la réputation d’être scientifique que parce que le savoir-faire et le bluff arrivent toujours à en imposer à quelques-uns.

*
*    *

Certes, il est indéniable que, pour pouvoir discuter avec fruit des sociétés, il faut connaître pas mal de choses, quand ça ne serait que la nature de l’homme, sa physiologie, sa psychologie et son évolution.

Non seulement de l’homme-individu, mais aussi de l’homme-social, comment le milieu influe sur lui, comment il réagit contre ce milieu ; car la mentalité de l’individu en foule n’est plus la même que celle de l’individu isolé.

Quelle transformation subira sa mentalité dans ses rapports avec ses semblables ? Quelles formes prendront ces rapports ? Et comme innombrables sont les caractères, les tempéraments, innombrables sont — et seront encore plus — les formes de groupements. Les complications de plus en plus nombreuses se font au fur et à mesure que l’on serre la question de plus près.

Donc, la sociologie est une science qui doit s’aider non seulement de toutes les autres sciences, de toutes les connaissances acquises, mais aussi des « connaissances » que nous pressentons exister, mais qui [6] nous échappent jusqu’à présent, ce qui revient à dire que si la sociologie est une science elle n’est encore qu’une science incomplète qui laisse place à toutes les interprétations possibles, à toutes les erreurs.

Et c’est ce qui fait que ceux qui ont voulu la traiter le plus scientifiquement possible ont, le plus souvent, dit les plus grosses bêtises, car, Oubliant que, s’il y a en science, quelques vérités établies, ces vérités n’étant qu’en petit nombre, et le grand nombre des autres n’étant que des « vérités actuelles » peuvent, demain, être remplacées par d’autres vérités plus sûrement démontrées, ils prenaient leurs erreurs et leurs préjugés, pour des preuves scientifiques.

*
*    *

Faut-il donc renoncer à faire de la sociologie ? Nullement, car la vie en société amène chaque jour des problèmes qui réclament leur solution immédiate.

Ceux qui souffrent et crèvent de la mauvaise Organisation sociale, n’ont pas le temps d’attendre que les « savants » se soient mis d’accord sur les questions qui les divisent. Si notre intelligence est bornée, la vie suit son cours, et c’est de notre vivant que nous devons chercher à résoudre les problèmes qui nous la font bonne ou mauvaise. Et, du reste, combien de lois naturelles ont été expérimentalement découvertes et appliquées par l’homme, bien avant qu'il pût les expliquer scientifiquement ?

Il faut, évidemment, lorsqu’on discute une question, s’entourer de tous les éléments qui participent directement ou indirectement à cette question. Plus on envisagera de faces à cette question, le plus de ses [7] conséquences envers d’autres questions on pourra prévoir, plus de chances on aura de serrer de près la vérité ; mais que de fois une objection sortie de l’expérience ou du sens commun suffira pour détruire des hypothèses construites à grand renfort de connaissances apprises dans les livres.

Comme l’a si bien exprimé celui quia dit que « le vrai savant était celui qui savait qu’il ne savait rien » chaque nouvelle connaissance que nous acquérons nous met à même d’en constater un plus grand nombre qui nous échappent.

L’individu qui pourrait prévoir, non seulement dans le temps mais dans l’espace, la répercussion du moindre acte qui s’accomplit, de la moindre pensée qui s’exprime, celui-là serait vraiment le « savant », celui-là serait Dieu, puisque Dieu c’est celui qui sait tout, prévoit tout ; or celui-là n’existe pas et n’existera probablement jamais, puisque tous les dieux que les hommes ont inventés n’ont jamais su rien prévoir ni prévenir quoique inventés après coup et passent leur temps à chercher, sans y réussir, à réparer les bêtises qu’ils ont faites, ou à punir l’humanité de fautes qu’ils auraient dû prévoir, étant données les conditions dans lesquelles ils la plaçaient.

Nous devons étudier, nous devons élargir le cercle de nos connaissances pour notre propre développement, afin d’élargir nos facultés d’adaptation avec le milieu qui nous entoure ; mais gardons-nous de croire que nous avons atteint l’infaillibilité et de traiter les autres d’ignorants ou d’abrutis, lorsque nous n’avons pas su nous faire comprendre dieux.

*
*    *


[8]

La science n’existe pas par elle-même. Ce n’est qu’un mot pour désigner l’ensemble de connaissances auxquelles est arrivée l’humanité, et ces connaissances personne ne les détient dans leur ensemble. Chacun s’en assimile ce qu’il peut, les uns plus, les autres moins ; mais les plus grands cerveaux n’en emmagasinent que ce qu’ils sont capables d’en emmagasiner, sans jamais arriver à englober toutes les connaissances acquises. Tel qui sera supérieurement ferré sur la physiologie, la biologie, la psychologie, pourra n’avoir que des connaissances imparfaites sur d’autres sciences accessoires et raisonner comme un pied dans les choses les plus ordinaires de la vie. Sans compter qu’il ne suffît pas d’emmagasiner le plus grand nombre de connaissances, faut-il encore savoir s’en servir.

Invoquer l’opinion de tel ou tel savant peut bien apporter des probabilités en faveur de la vérité que nous énonçons — ou que nous croyons telle — mais ce n’est pas une preuve irréfutable.

Et lorsque nous avons réussi à acquérir quelques bribes de connaissances, restons convaincus que nous avons fait quelque effort pour approcher de la vérité, mais ne nous croyons pas les détenteurs de la vérité absolue, car ces connaissances acquises ne deviendraient pour nous que la source des plus grossières erreurs.

Jean GRAVE



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 1 juillet 2026 6:44
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref