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Collection « Les auteur(e)s classiques »

LA RÉPÉTITION. Essai d’expérience psychologique. (1843) [1933]
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Søren Kierkegaard [1813-1855], LA RÉPÉTITION. Essai d’expérience psychologique. Par Constantin CONSTANTIUS. Traduit du danois par P.-H. TISSEAU. Paris: Librairie Félix Alcan, 1933, 207 pp. Une édition numérique réalisée avec le concours de Charles Bolduc, bénévole, Docteur en philosophie de l'Université de Sherbrooke et de l'Université Laval, ami, membre du CA des Classiques des sciences sociales et professeur de philosophie au Cégep de Jonquière.

[1]

La répétition.
Essai d’expérience psychologique

Introduction


L’extraordinaire difficulté que présente la traduction de Kierkegaard est sans doute cause de l’ignorance presque complète où l’on est en France du nom et de l’œuvre du grand penseur danois. L’intelligence de La Répétition est à peu près impossible si l’on ne connaît les grands traits de sa vie et de ses conceptions.

Sören Kierkegaard dédie nombre de ses ouvrages à la mémoire de son père qu’il considéra toujours comme le principal de ses maîtres. Michel Pedersen Kierkegaard avait dans son enfance gardé les moutons en Jutland, sa province ; un jour qu’il souffrait trop du froid et de la faim, le petit berger de douze ans avait maudit le Dieu vivant. Venu de bonne heure à Copenhague, il s’y enrichit dans la bonneterie et le commerce des denrées coloniales et put à quarante ans se retirer des affaires ; mais, dans cette retraite, il resta jusqu'à sa mort (à 82 ans, en 1838) accablé sous le fardeau du terrible péché. Il n’eut pas d’enfant d’un premier mariage ; sa seconde femme, épousée dans l'année même de deuil, lui en donna sept. Sören, le dernier-né vint au monde en 1813, l’année « où tant de mauvais billets furent mis en circulation » (car le Danemark, allié de Napoléon, était en funeste situation politique et financière). Le père avait 56 ans, la mère 45. « Fils de la vieillesse », Sören reçut la plus singulière éducation où l’influence maternelle fut à peu [2] près nulle. Il fut élevé dans la piété la plus stricte ; son père lui apprit à voir la méchanceté des hommes crucifiant celui qui est tout amour ; cette religion allait de pair avec le culte absolu du devoir moral. Ce rigorisme, et cette austérité étaient d’ailleurs adoucis par l’agrément de conversations où l’enfant trouvait un captivant intérêt. Autodidacte comme il y en a tant parmi les Danois (Bonstetten s’étonnait déjà du degré d’instruction de ce peuple), le vieux bonnetier suivait les grands mouvements intellectuels du temps ; chez lui se réunissaient des philosophes et des théologiens qui n’étaient pas toujours de simples amateurs ; il voyait souvent l’évêque Mynster, primat de Danemark, ami de Frederikke Brun dont on connaît les relations avec Madame de Staël. Sören assistait donc à des joutes où son père avait invariablement le dernier mot, et déjà il se demandait par quel art l’on pouvait ainsi renverser raisons et raisonnements. Il arrivait aussi que l’austère vieillard, enveloppé de son manteau de bure, prenait l’enfant par la main et, en guise de jeux et de promenades, faisait avec lui un voyage autour de la chambre : c’était déjà, avant de vivre, le tour du monde nécessaire à qui veut vivre. On imaginait un décor, une scène, un drame ; sous la puissance magique d’une parole aussi évocatrice de réalités qu’elle était experte en logique, Sören assistait au déploiement de sa propre imagination, et ces contes vécus le laissaient plus fatigué que s’il eût réellement été en ville ou le long de la mer. Laissé à lui-même, il recomposait ces tableaux (on en trouve un souvenir dans la lettre du 15 novembre, 2e partie de La Répétition). Parfois, très rarement, on allait dans les rues animées de Copenhague, et déjà Sören opposait la foule à l’homme à part qu’était pour [3] lui son père. Le port éveillait la vision des Indes faciles à confondre avec le pays des mille et une nuits qu’Oelenschläger venait d'évoquer dans Aladin ; on suivait le Strandvej, la côte sans pareille de Copenhague, mer bleue et forêt verte, d’où l’on voyait, au loin, l’île de Tycho Brahé et les rivages suédois. Les paysages de Seeland inspirent presque tout le sentiment de la nature dans l’œuvre de Kierkegaard, et les impressions de l’enfance ont gardé chez lui une netteté peu commune. Mais elles se gravaient sur un fond de mélancolie et, quand l’enfant rêvait, le vieillard, lisant dans ses yeux le jeune reflet de son vieux tourment, laissait tomber la triste prophétie : « Pauvre enfant, tu vas dans un muet désespoir. » Kierkegaard ne semble guère avoir connu les troubles de l’adolescence. Son être moral pousse tout droit. Chez lui, l’enthousiasme de l’imagination enfantine devient celui des choses de l’intelligence. Il admire « l’autorité de la grammaire latine, la dignité divine des règles ». La grammaire grecque le ravit, au point qu’il en « oublie de lire Homère à haute voix, comme il avait d’ailleurs coutume de faire pour s’enivrer du rythme du poème ». Sans doute, il aperçoit Nausicaa, et scrute l’onde « du ruisseau coulant devant la maison paternelle » pour y découvrir quelque Aréthuse ; mais, dans ces rêveries et ces visions, son être reste transparent : nul auteur n’a parlé de l’éphèbe avec plus de pudeur et de noble respect que Kierkegaard, et l’on se tromperait en attribuant à tel ou tel passage de ses livres un sens ambigu.

Sentiment du péché et sentiment du devoir, imagination déformant démesurément la réalité et amour du raisonnement le plus clair, ces éléments, déjà présents [4] chez l’enfant, se développent chez l’adolescent ; mais, chez l’étudiant, ils sont submergés par le romantisme allemand, doctrine philosophique et œuvre littéraire à la fois. Comment résister à la voix de Faust et de Werther, pourtant déjà un peu lointaine ? Quelle prise ne devait pas avoir sur une brillante intelligence les doctrines d’un Tieck sur l'ironie ? Le refrain de la jeunesse était : de omnibus dubitandum est ; on comprend qu’un étudiant de vingt ans aux goûts somptueux, ivre de ses succès de causeur, goûte médiocrement la théologie à laquelle il préfère les discussions de cénacle ou de salon. Sören passe par une période de vie mondaine où il fait de l’expérience psychologique comme toutes les générations suivantes du XIXe siècle ; il mène une vie assez légère, si c’en est une que d’aller au spectacle écouter jusqu’au ravissement le Don Juan de Mozart et que de fréquenter les cafés où, à Copenhague comme à Paris, l’on ne jure que par « enfer et damnation » ! Pourtant, avec plus de raison que pour Pascal, l’on peut dire qu’il fut alors dans un grand abandonnement de la part de Dieu, et le remords d’une faute le torturera toute sa vie. Sans doute fait-il allusion à ces années dans ces mots de La Répétition : « Il est également salutaire pour l’homme fait d’avoir dans sa vie un passé où il a contracté une dette envers le rire, que d’avoir un passé qui le force à pleurer. »

Il vit en mésintelligence avec son père qu’il admire néanmoins. Celui-ci a 82 ans ; soit besoin de confession, soit désir d’attirer l’attention de son fils sur le sérieux de la vie, et le tragique du péché, il semble bien, à l’occasion de la majorité de Sören, lui dire le tourment de son existence. Ce fut pour le jeune homme une révélation qui le [5] brisa ; le muet désespoir devint le silence de la mort. « C’est alors que se produisit le grand tremblement de terre, l’effroyable bouleversement qui m’obligea soudain à une nouvelle et infaillible loi d’interprétation de tous les phénomènes. Alors je soupçonnai que le grand âge de mon père n’était pas une bénédiction divine, mais plutôt une malédiction, et que les remarquables facultés intellectuelles de notre famille n’étaient données que pour se déchirer entre elles ; alors, je vis le silence de la mort s’étendre autour de moi, quand je découvris en mon père un malheureux qui devait survivre à nous tous, croix plantée sur le tombeau de toutes ses espérances… » Il suffit au jeune homme d’un instant pour être confondu comme au jour du jugement ; le péché est la loi infaillible du monde. Est-elle irrémédiable ? Tandis qu’il désespère en lui-même, il cherche à consoler le seul homme qu’il avait admiré pour sa force d’âme ; il lui montre, par l’Écriture, qu’il n’est pas abandonné de Dieu, et cette direction spirituelle le soulève lui-même et lui rend l’espérance. « Réjouissez-vous, je le dirai encore : réjouissez- vous. Ce n’est pas une joie de ceci ou de cela, mais le plein cri de l’âme, « à pleine bouche et du fond du cœur » : « je me réjouis par ma joie, de, avec, dans, sur, par et avec ma joie » – refrain céleste qui interrompt pour ainsi dire le reste de notre chant ; joie qui caresse et rafraîchit comme la brise, coup de vent qui souffle des plaines de Mamré jusqu'aux demeures éternelles. Le 19 mai [1838], 10 h. 30 du matin. » Kierkegaard a vingt-cinq ans quand il écrit ces lignes ; il éprouve l'influence de Dieu ; mais, si son cœur le nomme, il est significatif de voir que sa bouche respecte le nom sacré que l’on ne doit pas prendre en vain. Dans cette joie, il est pleinement réconcilié avec son père, [6] quand le vieillard meurt quelques semaines plus tard. Cependant, comme l’apôtre aussi, il a et va de plus en plus sentir son « écharde dans la chair » dont il parle souvent dans son journal sans jamais s’en expliquer. Est-ce une tare physique qui a emporté déjà cinq de ses frères et sœurs ? Est-ce une maladie de la moelle épinière peut-être contractée en faisant une chute comme enfant, ou un secret d’ordre moral ? Est-ce la malédiction qui pèse sur toute la famille ? Il faut sans doute y voir un peu de tout cela ; mais, en dépit de la joie du 19 mai, l’écharde est avant tout le mal du siècle qui trouvait le terrain le plus favorable dans la mélancolie héréditaire de Sören. Ce tourment va bientôt se manifester d'une façon singulière.

Sören s’était épris de Régine Olsen, fille d'un conseiller d’état, dont le caractère vif et gai contrastait avec le sien. Son amour ne fut d’abord assurément pas exempt de vanité et d’un certain désir « d’expérience psychologique ». Il voulait se prouver, et montrer aux autres que, malgré sa chétive apparence, il était capable des plus flatteuses conquêtes ; en un sens, il badina avec l’amour, ou joua avec le feu comme il jonglait avec les idées. Il n’eut pas de peine à fasciner Régine par sa brillante conversation et d’intéressantes allures de petit maître ; il demanda et obtint sa main en septembre 1840 ; il avait 27 ans, elle, 18. Mais, le lendemain même de ses fiançailles, il s’avoue qu’il s’est trompé ; « l’expérience » d’ordre esthétique avait pleinement réussi, et, par là, perdu son attrait ; par contre, l’aspect moral de la situation apparaissait : était-il capable de « réaliser le général », c’est-à-dire de contracter le mariage, comme il l’avait été de détourner à son profit les inclinations de [7] Régine pour un ami d’enfance ? Comment « le pénitent » qu’il était, avec son écharde dans la chair, pouvait-il faire le bonheur de cette enfant ? Dans son angoisse, il consulte même un médecin. Il était un peu tard, sans doute, pour s'aviser de responsabilité ; mais il ne faut pas non plus, être injuste envers Kierkegaard : il se peut fort bien qu’il ait été poussé aux fiançailles par son entourage, comme le suggère un passage de La Répétition. Il a certainement cru qu’elles dissiperaient son hyponcondrie foncière, mais l’effet fut inverse : la joie saine de Régine lui rendit plus sensible encore sa propre tristesse compliquée de remords. « S’il est mélancolique dans l’âme », dit Constantin dans le même passage, « comment n’en viendrait-il pas à s’occuper en mélancolique de ce qui prend à ses yeux la suprême importance ? » Quoi qu’il en soit, suivant l'une de ses formules, il s’était pris à son propre piège et ne savait comment en sortir ; car se dédire aurait été le fait d’un vulgaire et goujat bourgeois. L’amour-propre du début persiste, sous une autre forme, et renchérit ; au galantin un peu roué et XVIIIe siècle succède maintenant l’amant romantique et romanesque. Il passe souvent de longs moments à pleurer auprès de Régine sans pouvoir ou oser lui en donner d’autre explication que sa mélancolie, dont elle promet de le guérir. Après les crises de larmes, il s’évertue à l’enchanter de poésie, à la manière du pélican : mais il ne réussit qu’à resserrer ses chaînes. En juillet 1841, il n’y tient plus, et renvoie l’anneau. Régine monte chez lui, et, ne le trouvant pas, laisse un billet où elle le « conjure au nom du Christ et par la mémoire de son père de ne pas l’abandonner » ; elle voyait dans cette rupture son arrêt de mort. Devant la réprimande des [8] siens, Sören renoue mais ne renonce pas à rompre ; plus exactement, il voudrait détourner Régine de lui et lui donner l’initiative de briser. Si elle pouvait le mépriser et le haïr ! Pendant deux mois, il s’applique à se rendre odieux ; il va de soi qu’il ne réussit pas. « Ce fut une période d’effroyables tourments : être contraint à cette cruauté, et l’aimer comme je l'aimais ! Elle lutta comme une lionne, et si je n’avais pas cru résister avec l’aide de Dieu, elle aurait vaincu. » Mais elle se lasse. « Ne veux-tu donc jamais te marier ? je répondis : oui, dans dix ans ; quand le feu de la jeunesse sera passé, il me faudra une demoiselle au sang jeune pour rajeunir. Nécessaire cruauté ! »

Pourquoi cette nécessaire cruauté, et ce rôle prêté à Dieu dans cette comédie ? Quand, dans La Répétition, Constantin (exactement comme Benjamin Constant dans Adolphe) dit que le sentiment d’éternité éprouvé au début de la passion est le signe de l’amour véritable, il entend par là que l’amour humain n’est que le signe de l’amour divin. C’est ce dont Kierkegaard a conscience. Quand donc, dans les poésies dont il enivre Régine, ou dans les serments d’amour, il invoque l’éternité, il en parle en platonicien, et devine une puissance qui s’empare de lui (par le ressouvenir ou réminiscence) pour l’amener à la réalisation de son destin particulier dans le divin. Cette réalisation tout idéale n’est pas incompatible avec « la réalisation du général » ou mariage ; mais il faut alors que les fiancés soient d’accord, et à l’unisson. Or, comme on le voit dans La Répétition, pour Kierkegaard, Régine parlait de l’éternité en personnage de vaudeville, comme d’une chose immédiatement donnée dans l’amour, une fois pour toutes, et n’ayant plus qu’à durer. « Pourvu que [9] cette éternité de poésie puisse durer ! » pensait-elle, sans s’apercevoir qu’ainsi, elle l’immobilisait dans « l’instant » ; ou, si l’on veut, elle confondait l’amour avec ses manifestations. Pour Kierkegaard au contraire, cette éternité était un devenir de l’âme dont il notait déjà les changements au cours de sa croissante mélancolie, et il pressentait bien qu’il allait tout droit vers une issue spécifiquement religieuse ; « l’idée était en mouvement » ; il importait de la suivre, sans regarder en arrière, à la forme, à la figure, à celle qui avait été l’occasion mystérieuse de cette marche en avant. La fidélité était d’abord à l’idée, ce que Régine ne comprenait pas. Toute explication entre eux ne pouvait être qu’un quiproquo, et le mariage, qu’une duperie réciproque. Dans son langage toujours énigmatique et souvent ironique, Kierkegaard se disait trop vieux de l’éternité, et il l’était réellement ; pour que le mariage eût été possible, il eût fallu que Régine vieillît aussi de l’éternité ou du moins de quelques années, le temps de faire le tour de la vie et d’en reconnaître l’intérêt au lieu d’en rechercher « l’intéressant » ; alors, capable de comprendre l’état d’esprit de son extraordinaire fiancé, et la nature de son affection, elle eût véritablement pu aider à la guérison de sa mélancolie, et, à supposer que la mystérieuse écharde disparût, le mariage eût été possible sans déchéance pour lui, sans tromperie ni déception pour elle.

C’est donc par respect de la personnalité morale de Régine, et pour lui laisser « la possibilité d’exister sous ses propres auspices » jusqu’au moment où elle comprendra, qu’il se charge ostensiblement de tous les torts devant les hommes. Ne croyant pas pouvoir l’épouser dans les conditions morales présentes, il voit dans la suprême [10] indélicatesse le comble des attentions chevaleresques. Summum jus, summa injuria, mais pour lui également. Sévèrement jugé par l’opinion, il va en octobre 1841 à Berlin où il reste jusqu’en mars 1842. C’est, en apparence, la rupture officielle et décisive, mais rien n’est moins vrai, en réalité. Sans doute, dans l’angoisse où il vit, Kierkegaard a besoin de recueillement ; mais il ne cherche pas à oublier : au contraire, il s’interdit l’oubli. Ce voyage, dérivatif à son tourment, est aussi une épreuve, pour elle, et pour lui. Régine pourra-t-elle vivre sans lui ? L’absence tuera-t-elle l’éternité de rhétorique ? En s’éloignant, Sören veut obliger la jeune fille à réfléchir, comme lui-même. Car, dans la retraite, il travaille. Il parcourt la littérature romanesque propre à éclairer son cas ; il étudie la philosophie ; il analyse la notion de mouvement et cherche à comprendre cet élan qui l’a si curieusement porté « au delà de la vie » ; il fait son examen de conscience et procède à la révision des circonstances qui l’ont amené au point où il se trouve bloqué. L’amour l’a rendu poète. Qu’est-ce que le poète ? Qu’est-ce que la vie envisagée au point de vue esthétique du poète ? Jouissance et dégoût. La sagesse n’est-elle pas alors dans les vertus bourgeoises, dans la vie conjugale avec ses menus devoirs et ses charmes ? Il met la première main à l’ouvrage où il examinera ces questions pour éclairer Régine surtout ; il le rédige à son retour de Berlin, de mars 1842 à la fin de l’année ; le livre paraît à Copenhague en février 1843 sous le titre de L’Alternative, en deux substantiels volumes. En mai, il retourne à Berlin. À quel point il souffre, lutte contre sa passion humaine et espère encore retrouver dans une répétition celle qu'il sacrifie à Dieu comme Abraham [11] immole Isaac, il le dit dans son journal : « Si j’avais eu la foi, je serais resté près de Régine… j’ai failli perdre la raison dans ces jours… Mon rapport à elle ne doit pas s’évanouir dans la poésie, il a une tout autre réalité. Elle n’est pas devenue une princesse de théâtre ; elle doit donc, si possible, devenir ma femme… Si je n’avais pas été plus fier de son honneur que du mien, je me serais tu, et j’aurais exaucé son désir et le mien ; j’aurais subi le mariage… Je ne l’ai pas voulu, car elle aurait été ma concubine, et j’aurais mieux aimé la tuer… – La foi espère donc aussi pour cette vie, mais, qu’on le remarque, en vertu de l’absurde, et non en vertu de la raison humaine ; autrement, c’est la sagesse de cette vie, et non la foi. » Telles sont les pensées, telle est l’étrange passion que, dans l’attente de la foi, il met en œuvre à Berlin dans deux écrits. Crainte et Tremblement, et La Répétition, montrant, le premier, un homme de l’ancienne alliance, Abraham, et le second, un contemporain, lui-même, agissant en vertu de l’absurde et sacrifiant à Dieu l’être qu’ils aiment le plus au monde. Régine comprendra-t-elle ? « Quand l’enfant doit être sevré, la mère se noircit le sein, car il serait dommage qu’il fût si beau quand l’enfant ne doit plus le prendre. Ainsi l'enfant croit que le cœur de sa mère a changé, mais elle reste la même ; son regard est plein d’amour et de tendresse comme toujours. Heureux celui qui n’a pas à recourir à des moyens plus terribles pour sevrer l’enfant ! » Il agit comme la mère, il agit comme Abraham levant le couteau, mais il n’a pas encore la foi, ou il l’a à la manière de celui qui cherche parce qu’il a déjà trouvé ; il la désire pleinement, dans l’absolu du sacrifice, pour accomplir ensuite la tâche de sa vie – avec Régine. Un amour aussi tendre [12] et aussi surhumain est sans doute unique dans l'histoire de la littérature réellement vécue ; les héros mêmes de Corneille en sont aussi éloignés qu’aux yeux de Kierkegaard Philoctète l’est de Job.

La même année, il revient à Copenhague, prêt à faire imprimer les deux livres. Il apprend alors les fiançailles de Régine avec Schlegel, l’ami d’enfance. Il en éprouve une amertume dont le philosophe et le croyant se consolèrent, mais dont le poète au cœur brisé ne guérit jamais. Les violentes apostrophes sur la fidélité et la magnanimité féminines, dont il parsema alors le manuscrit de La Répétition, et qu’il atténua à l’impression, montrent combien la déception lui fut cruelle. Mais il se rapproche de Dieu.

Désormais, comme l’héritage paternel le lui permet, il se voue au travail intellectuel qui, suivant son pseudonyme Constantin, est le succédané par excellence de l’amour. Mais Régine ne disparaît pas de sa vie. Près de lui, dans ce grand village qu’est alors Copenhague et où tous se connaissent, il peut la voir, l’entendre encore ; mais il s’enferme dans une vie de labeur solitaire ; parfois, il quitte sa retraite, « ermite qui prend l’omnibus » pour observer les hommes. L’image de Régine passe comme une ombre élyséenne dans cette réalité à laquelle il n’appartient plus, et elle continue de l’inspirer :

Infandum me jubes, Regina, renovare dolorem.

Elle reste pour lui la dame, telle que n’en vénéra aucun romantique, aucun chevalier du moyen âge, et peut-être aussi aucun mystique religieux. À chaque page de son œuvre, même dans les discours religieux, même dans les ouvrages où il parvient à un parfait détachement du [13] monde, dans La Pureté du Cœur, on sent la présence invisible d’une Eurydice perdue, mais non renoncée, de celle qu’il ne nomme jamais par son nom, mais qu’il vise toujours dans le terme si précis et si ambigu à la fois de ses dédicaces. Elle reste, la reine aux boucles enchanteresses, avec le vieux bonnetier en manteau de bure, l’âme d’une des plus prodigieuses productions littéraires qu’ait connue l’histoire de l’esprit humain. En trois ans (1843-1846), il publie L’Alternative [1], par Victor Eremita ; Crainte et Tremblement, par Johannes de Silentio ; La Répétition, par Constantin Constantius ; Fragments philosophiques, par Johannes Climacus ; La Notion d’Angoisse, par Vigilius Haufniensis ; Les Stades sur le Chemin de la Vie, par Hilarius le Relieur ; Derniers et décisifs Propos non scientifiques, par Johannes Climacus.

Cette œuvre et celle qui suivit constituent, a-t-on dit, « une littérature dans la littérature et une langue dans la langue », ce qui rend souvent les ouvrages de Kierkegaard à peu près intraduisibles. C’est à la fois une Comédie humaine et une Divine Comédie ; ces singuliers pseudonymes sont les aspects successifs ou même simultanés de la pensée de Kierkegaard ; ils se déchirent entre eux, comme les facultés intellectuelles de la famille, [14] jusqu’à l'anéantissement et jusqu’à l’anonymat du jeune homme de La Répétition, pour recouvrer une personnalité plus élevée et plus complète. Ce sont des guides qui, suivant la méthode socratique, prennent le lecteur au point où il peut se trouver sur le chemin de la vie et le conduisent, chacun dans les limites de ses frontières spirituelles, esthétiques ou morales, aux confins du domaine religieux où Kierkegaard invite à faire le saut dans l’inconnu. Kierkegaard craignait qu’on prît à tort ces divers ouvrages pour l’expression réelle de sa pensée définitive ; aussi publia-t-il, en même temps et sous son nom, un grand nombre de discours religieux ; il tenait à proclamer l’unité et l’aboutissement de son œuvre, comme il l’expose dans Point de Vue explicatif de ma Carrière d’Auteur.

Malgré la renommée qui, au Danemark, s’attachait à son nom, Kierkegaard devenait de plus en plus solitaire ; il se concevait comme une exception humaine qui pense « le général », c’est-à-dire les conditions ordinaires de la vie, pour les modifier et les rectifier dans la vie morale et religieuse. Mais, pour aristocratique qu’elle soit, cette conception est loin de se confondre avec celle de la tour d’ivoire, car elle est avant tout un appel à la volonté et à l’action. Les Derniers Propos annoncent la fin de l’activité littéraire proprement dite. Kierkegaard songe à exercer une influence plus directe sur son temps ; il voudrait devenir pasteur ; il fait sa veillée d’armes dans une longue méditation, La Pureté du Cœur (1847), traité d’ascèse où l’intelligence et la volonté s’appliquent à la recherche de l’Un. Mais son mystérieux secret, qui ne s’oppose pas à la réalisation de l’unité de l’âme, demeure cependant un obstacle insurmontable à la vocation [15] pastorale. Il reste donc laïque, et va employer son génie d’écrivain et de polémiste dans deux campagnes successives, l’une morale, l’autre religieuse : c’est, dans le domaine de l’action directe, exactement le même processus que dans l’activité littéraire.

Vers 1845, on vivait à Copenhague dans la détente des sentiments romantiques et dans le bien-être d’une nouvelle prospérité matérielle. Mais les conceptions de Tieck portaient aussi leurs fruits, et l’aimable tempérament danois se complaisait dans une ironie facile et irrespectueuse qui rappelait un peu l’atmosphère française à la veille de la Révolution. Le bon ton était de n’en pas avoir ; la vie privée, la religion, rien n’était à l’abri de la moquerie ; tout sentiment de sérieux réel disparaissait : ainsi en jugeait Kierkegaard qui avait lui-même analysé cet état d’esprit dans Le journal du Séducteur. Une feuille satirique hebdomadaire, Le Corsaire, entretenait particulièrement ce laisser-aller et cette démoralisation, et nul n’osait l’attaquer. Kierkegaard y vit sa tâche. Il provoqua le journal qui, pendant quelques mois, le ridiculisa par la caricature et la chronique. Ce fut une nouvelle période de tourments pour l’excessive sensibilité de Kierkegaard ; la raillerie lui semblait une véritable persécution. Les gamins des rues ricanaient à son passage ; les garçons bouchers se croyaient autorisés à l’insulter, parce que Le Corsaire avait donné l’exemple. Les étudiants renchérissaient, heureux de voir traîner dans la boue la plus grande personnalité que le Danemark ait peut-être jamais possédée. Seul dans sa lutte, il souffre d’autant plus qu’il est abandonné du clergé ; car les prêtres se taisaient, ou déclaraient qu’il était au-dessous de leur dignité de s’occuper de ces misères ; [16] en réalité, ils se vengeaient des traits acérés que Kierkegaard leur avait souvent décochés, comme on le voit aussi dans La Répétition. Cependant, en janvier 1847, dans son journal, il rend grâce à Dieu de ce que ces attaques de la populace ont fondu sur lui. En accusant le sentiment de sa solitude et de sa force, de son rôle d’exception, elles le préparent à une autre tâche d'ordre strictement religieux. Il espérait que l’évêque Mynster élèverait la voix dans la pitié où se trouvait l'Église ; mais le primat luthérien de Danemark se taisait. Kierkegaard comprend que le vrai chrétien ne vit pas dans la commodité des compromis avec le monde ; il est un martyr qui suit le Christ sur la même voie douloureuse. Mais il n’ose pas plus être le prophète martyr des temps nouveaux qu’il n’ose être pasteur ; cette pensée le remplit de crainte et de tremblement renouvelés : non, il n’est pas le prophète, mais le poète dont la tâche est d'éclairer la chrétienté en montrant l’idéal chrétien. Toutefois, cette différence entre le prophète et le poète tel que le comprend Kierkegaard n’est pas si grande. « Qu’est-ce qu’un poète ? » demandait-il déjà dans L’Alternative. « Un homme malheureux qui cache en son cœur de profonds tourments, et dont les lèvres sont ainsi faites que les soupirs et les cris, en y résonnant, produisent une musique harmonieuse. » C’est une définition que pourrait donner tout poète romantique ; mais, dans son journal, Kierkegaard précise en ajoutant la notion d’inspiration ; le poète devient un « télégraphe vivant entre Dieu et les hommes ». Son rôle n’est pas seulement de chanter la beauté du monde ou son néant, l’allégresse de la joie ou la grandeur de la souffrance ; il doit, au sens absolu de l’obligation, [17] éveiller les hommes à la conscience du sérieux, de l’éternité, de leur tout.

Tel est le poète qui rassemble ses dernières forces pour déchaîner une tempête contre l’église. L’évêque Mynster meurt en janvier 1854 ; le professeur Martensen qui devait lui succéder le caractérise comme l’un des « grands témoins de la vérité ». Kierkegaard, qui n’osait se dire chrétien se révolte contre ce christianisme sans Christ ; il s’élève contre la religion chrétienne, passée et présente, sous toutes ses formes. Il rédige une feuille, L’Instant, dont neuf numéros paraissent de mai à septembre 1855. Ce sont les Provinciales du XIXe siècle, écrites avec autant de verve et de feu, mais avec un pathétique autrement poignant. Car il ne s’agit pas ici de casuistique, de scolastique et de querelles de moines, et Kierkegaard n’est arrêté par aucune considération de personne ou de hiérarchie ; L’Instant, c'est le procès impitoyable du siècle confondu avec l’éternité ; c’est le procès impitoyable de la tartuferie de tous les temps fait par un angoissé qui voudrait sauver le monde de la maladie à la mort où il se complaît.

Kierkegaard avait toujours été débile ; cette lutte prit ses dernières forces. En septembre 1855, il tombe dans une rue de Copenhague ; conduit à l’hôpital, il y meurt le 11 novembre, âgé de 42 ans, refusant de recevoir la communion de la main d’un prêtre, mais en paix avec Dieu, sûr d’avoir accompli la tâche qui lui avait été confiée, et demandant à son ami le pasteur Boesen de saluer tous les hommes de sa part.

On a vu que La Répétition exprime le moment essentiel de la vie de Kierkegaard ; ce livre est le pivot de son [18] œuvre. Il ne faut donc pas s’étonner des nombreuses obscurités dont l’éclaircissement nécessite la connaissance de toutes ses conceptions philosophiques, celle du romantisme, en particulier allemand, et celle, non moins délicate, de ses relations avec Régine ; de nombreux passages sont en effet des prolongements de disputes d’amoureux et se rapportent à des conversations ou à des circonstances connues d’eux seuls. Comment, d’ailleurs, Kierkegaard pouvait-il se leurrer sur la portée d’explications aussi abstruses à une jeune fille de vingt ans dont la philosophie, la métaphysique et la dogmatique étaient le moindre des soucis ? En définitive, tout en essayant d’expliquer sa conduite à Régine, il cherchait surtout à se disculper à ses propres yeux et vis-à-vis de la postérité. C’est sans doute pour cette dernière raison qu’il prend humeur d’un compte rendu de son ouvrage par le professeur Heiberg qui n’y comprit rien du tout, ce qui peut nous consoler, car le professeur était du nombre des hérétiques auxquels l’imitateur de Clément d’Alexandrie ne s’adresse pas. Il lui écrivit, ou du moins rédigea à son adresse une lettre privée dans laquelle il l’initie à sa conception de La Répétition, et la dissertation préalable, qu’il fit à ce sujet nous vaut le meilleur commentaire qu’on en puisse donner. En voici l'essentiel.

Kierkegaard ne s’occupe pas de la répétition dans le monde des lois physiques ou de la nécessité. Il ne l’envisage que dans le domaine de l’esprit ou de la liberté. La répétition, dit-il, a alors une histoire ; elle se manifeste dans le développement de la liberté qui parcourt deux stades avant d'arriver à son plein épanouissement.

A. Le stade esthétique. La liberté réside dans le plaisir, que l’auteur considère ici dans ses formes supérieures. [19] La répétition esthétique, si elle est possible, consiste à éprouver deux fois le même état avec la même intensité. C’est ainsi que Constantin va à Berlin pour y retrouver des jouissances vécues lors d’un premier séjour. Cependant, les mésaventures de Constantin montrent qu’il n’y a pas de répétition de ce genre. Le pur esthéticien est ainsi conduit à désespérer, et, à l’extrême, il n’a d’autre issue que la mort (fin de la Ire Partie).

B. Le stade moral. La liberté réside dans une sagesse faite de mesure et de bon sens, dans la pratique de la morale courante. Cette morale suffit pour résoudre les problèmes ordinaires de la vie, et Constantin fait son apologie dans la seconde page du livre ; mais il y a des cas où elle s’avère totalement impuissante, où il est même absolument impossible de discerner une règle de conduite. Par exemple, le jeune homme a cru, de bonne foi, aimer la jeune fille prête à l’épouser. Mais il s’aperçoit qu’il aime en elle autre chose qu’elle, l’idée platonicienne, ou Dieu. Dans ces conditions, il pense à tort ou à raison, mais c’est le drame – qu’il ne peut l’épouser sans la tromper sur la nature de son sentiment, et, d’autre part, sans briser net, à ce point de son développement spirituel, le mouvement qui est en son esprit. La répétition qui consisterait à suivre la sagesse de la coutume, en se mariant, est absolument irréalisable aux yeux du jeune homme ; aucun compromis n’est admissible ; la raison et la morale sont impuissantes. Le moraliste est ainsi conduit au désespoir et à la mort, à laquelle pense le jeune homme.

C. L’apparition du religieux. Les deux stades précédents épuisent le réel sensible et intellectuel ; si le mouvement reprend au point d’arrêt du stade moral, ce sera [20]  dans un domaine tout nouveau, celui de l’infini, du « prodigieux », du religieux. Mais comment ? Kierkegaard ne le dit pas ; Constantin qui, en psychologue observateur, peut bien faire le tour de lui-même, mais non s’élever au-dessus de lui-même, déclare que cette reprise de mouvement ne saurait s’effectuer qu’en vertu de l’absurde, en dehors de tout principe rationnel ; mais il reconnaît que le problème posé au début est résolu : la répétition est possible, et elle a un sens, un seul vrai, le sens religieux. La liberté peut s’épanouir ; elle est identique à la vraie répétition, ou conversion. Il importe toutefois de noter que, dans le livre, ce dernier mouvement n’est pas effectué. Kierkegaard laisse le héros dans une attitude qui lui est chère, et qui est celle-là même du mouvement, de l’élan, de la vie : le jeune homme, le pied levé, est prêt à mourir à lui-même, en faisant le saut dans l’inconnu.

Cette doctrine de La Répétition pourrait servir de couronnement à la contingence de Boutroux. Elle va dans le même sens que la philosophie spiritualiste française du XIXe siècle, depuis l’effort de Maine de Biran jusqu’à l’élan vital de Bergson. Peut-être même La Répétition est-elle, dans la littérature psychologique, et près d’un siècle en avant, la meilleure illustration de ce que l’auteur de L’Evolution Créatrice vient d’appeler « l’appel du héros », « la marche en avant » dans la pression sociale et l’aspiration individuelle.

L’importance de La Répétition n’est pas moindre, dans l’histoire de la littérature moderne. Constantin prend soin d’avertir que ce livre ne peut être classé dans aucun genre, mais il y voit avant tout une œuvre lyrique : [21] étrange lyrisme, où la poésie la plus haute se double de l’analyse la plus profonde, où le moi, s’abandonnant à l’enthousiasme prophétique, s’observe et se dissèque en même temps. Dans quelle catégorie littéraire, en effet, pourrait-on classer La Répétition ? Elle est le meilleur fruit de la méthode de Tieck ou des procédés de Hamann au service d’un inspiré ; si on la rapporte aux Français, elle est à la fois Obermann avec son désir angoissé de résoudre d’insolubles questions métaphysiques, René avec son orage (encore que l’orage du jeune homme soit celui de Job), et surtout, peut-être, Adolphe. Il n’est pas impossible que le pseudonyme de Constantin Constantius ne soit un hommage à Benjamin Constant : Adolphe et La Répétition ont d’étonnants contacts, dans la gajeure littéraire comme dans la formule presqu’identique d’idées essentielles. Cependant, La Répétition n’intègre le romantisme européen que pour rompre avec ses doctrines esthétiques et métaphysiques. Alors que Victor Hugo en est encore à La Tristesse d’Olympio, Kierkegaard tourne le dos à l’Olympe, regarde et marche en avant, et crie aux jeunes générations un « sursum corda » dont les échos emplissent l’œuvre d’un Nietzsche et d’un Ibsen. Les Français, dont Kierkegaard redoutait l’incompréhension, sont peut-être ceux qui l’ont le mieux assimilé, sans le savoir. Robert Greslou et Adrien Sixte ne sont pas sans rapports avec le jeune homme et Constantin l’observateur. Les thèmes de Gide, sa manière, et même son vocabulaire rappellent parfois d’une manière étonnante ceux de Kierkegaard. Quand Proust définit l’idée « une impression qui pouvait ressusciter en moi l’homme éternel », il est dans la lignée de Kierkegaard. Valéry conçoit le rapport du désir et de l’idée comme [22] Constantin. Mais aucun des imitateurs du penseur danois, ou de ses continuateurs qui l’ignorent (et ils sont légion), ne l’a surpassé, si même on l’a compris. Car Kierkegaard ne prêche pas la volonté de puissance, mais la puissance de la volonté qui s’en remet à Dieu finalement. La « seconde puissance de conscience » qu’il recherche est aussi éloignée de la mentalité du surhomme que « la crainte et le tremblement » le sont de l’arrogance. De même, il n’épuise pas le trouble domaine de l’imagination avec ses ombres avides de lumières et de réalité pour se complaire aux mystères de la psychanalyse ou de l’extase, mais pour proclamer la grandeur de l’homme dont toute la dignité est de penser, de se connaître et de s’incliner devant Dieu – en adorant. Car, et c’est l’essentiel chez le grand solitaire et la leçon qu’il donne à un siècle dont il a pressenti et vécu d’avance les tourments, la raison et sa dialectique ne sont qu’un moyen d’amener l’homme à l’étonnement, à l’admiration et à l’adoration du Dieu vivant, conquis en se laissant vaincre soi-même.



[1] L’Alternative contient un recueil de pensées dont M. Maury a traduit une partie dans La Nouvelle Revue Française ; plusieurs essais de critique et de philosophie ; un roman, Le Journal du séducteur, traduit par M. Gateau (Stock) ; la contre-partie de ce roman, La Valeur du mariage au point de vue de l’esthétique, etc. A vrai dire, les deux tomes de l’ouvrage mériteraient chacun un sous-titre différent, conforme au changement volontaire de pensée de l’auteur. Le premier pourrait s’appeler ; Ou ceci, Ou cela (indifférence esthétique) ; le second : De deux choses l’une (devoir moral).


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 1 octobre 2021 16:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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