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LES FOSSOYEURS.
Tome II. PÉTAIN
Épilogue
I
La victoire des Nations Unies semble se lever. Ce n’est encore que la pointe de l’aube. Mais le peuple français, indiciblement malheureux, ne mesure pas son espérance aux faits dûment constatés. Il les dépasse de ses appels. Il anticipe sur le dénouement favorable pour se fortifier contre les rigueurs atroces du présent, contre les cuisants retours sur le passé. Un ami, arrivant de France, me disait : « L’optimisme, là-bas, est toujours en avant de ses positions prudentes d’Angleterre, des États-Unis, de Russie. »
L’un de mes vifs souvenirs d’enfance est le récit d’un archevêque de Bordeaux tombé en léthargie. De son lit de parade, il avait suivi les apprêts funèbres. Il eut ensuite de longues années pour raconter son expérience. Je crois avoir lu qu’il en fit un discours au Sénat de l’Empire. Tel ce prince de l’Église, la France vivante a pensé demeurer couchée parmi les morts. Les hommes auxquels elle demandera des comptes furent des Fossoyeurs. Les uns ont trafiqué de son indépendance, c’est-à-dire de son corps et de son âme : ils ont creusé le tombeau. Les autres n’ont pas su la protéger. D’autres l’ont ensevelie, croyant ou feignant de croire qu’elle ne respirait plus. D’autres n’ont essayé que faiblement de s’interposer. Et les plus coupables ont roulé sur la fosse un bloc de rocher et prétendu n’entendre aucun bruit.
La guerre de 1870-71, nous l’avons déjà écrit, provoqua, dans la masse française, une renaissance du patriotisme, de l’esprit militaire. La Nation se racheta du laisser-aller, du matérialisme [276] qui avaient par trop donné le ton sous le Second Empire et même, en dépit de l’effervescence révolutionnaire, sous la Monarchie de juillet. La Troisième République ne posséda pas, pour une autre raison, en 1914, la diplomatie la plus heureuse et une armée sans égale depuis l’âge napoléonien. Ses premières années retentissent de batteries et fanfares. La vigilance du peuple français s’est maintenue, avec des fluctuations, pendant plus de quarante ans. Sans le souvenir du désastre, Poincaré n’aurait pas été élu à la magistrature suprême en janvier 1913. Pour le salut de la France, il faut qu’un sentiment plus vif, plus puissant, plus large, plus durable que l’amertume de 1870, se dégage de la passion subie après juin 1940. L’image des Fossoyeurs doit être gravée dans l’esprit de chacun et les affaires publiques, conduites à l’opposé des exemples qu’ils ont laissés. Dans ses libertés reconquises (puissent les procédés dictatoriaux nous être épargnés !) la Nation sera plus assurée de ne pas dévier.
L’histoire que nous avons essayé de raconter est compliquée, difficile à suivre en beaucoup de traits. Sur la France, depuis trente mois, a pesé le silence partial qu’impose la tyrannie. N’ont pu être entendus que les récits des Allemands et l’interminable apologie des hommes de Vichy. La présentation suffisamment exacte du passé immédiat qui s’accomplit presque automatiquement par le journal et par le livre (l’erreur s’éliminant peu à peu dans la concurrence quotidienne des témoignages), n’a même pas été commencée. Des élections auxquelles procéderait le peuple français, insuffisamment éclairé sur les causes de son malheur, ne seraient que farce dangereuse. Les Fossoyeurs lutteront pour se sauver. Ils ne joueront pas seulement de l’ignorance des gens pour brouiller les faits. Ils plaideront que leurs fautes furent celles du peuple tout entier. Ils se précipitent déjà dans les bagages des armées alliées débarquant sur le territoire africain. Tous, sauf les plus compromis, se proclameront les amis de l’Angleterre et des États-Unis, qui, auparavant, ne retinrent leur zèle et ne cachèrent le fond de leur cœur que par prudence politique, par machiavélisme [277] conforme à l’intérêt national. À leur conduite visible, ils opposeront de prétendues intentions secrètes. Ils font, ils feront état des rigueurs nazies à leur égard. Weygand, Reynaud et tant d’autres sont aujourd’hui dans les prisons allemandes. Leur constance patriotique est-elle contestable ?
Le premier argument, le consentement déclaré ou tacite de la majorité, dénie aux Français le droit de juger les hommes responsables de la défaite, du déshonneur et de l’esclavage temporaire. Les actes des chefs eurent l’approbation du Parlement, des électeurs ou répondirent au vœu manifeste de la plupart : l’erreur des gouvernants, si erreur il y eut, ne peut donc être séparée de celle des gouvernés. Pitoyable défense ! Des commettants n’aliènent jamais le droit de juger les ministres et politiciens qui se firent octroyer un mandat. Le mode d’exécution est, en tout état de cause, imprévisible et, par conséquent, n’engage que l’exécutant. Osera-t-on soutenir qu’en juin 1940, le problème de l’armistice séparé et de la dictature fut posé devant le peuple terrorisé ?
L’homme ayant part au gouvernement qui ne sut point avertir la multitude d’un péril immense ni la mettre en garde contre ses propres tendances, a commis un crime. Contester ce truisme reviendrait à dire que ministres, parlementaires et électeurs sont égaux en responsabilité ou plutôt que, par définition, nul n’est responsable de rien. Mais le suffrage universel lui-même ne peut faire à quiconque un tel cadeau. Le mouvement instinctif de la communauté, sa volonté de survivre le repoussent. Elle est comme le roi constitutionnel qui ne peut faire mal. C’est la condition de la foi qu’elle doit garder dans sa destinée. Et la fureur des Nazis retournés contre le personnel qui, d’une façon ou d’une autre, les a aidés, parce que n’ayant pas obtenu de lui tout ce qu’ils en attendaient ou encore parce que vengeant des griefs antérieurs ou postérieurs à la catastrophe, ne change rien à l’appréciation du passé. La commisération, la pitié peuvent atténuer des rigueurs pénales. Mais les faits sont un granit qu’elles n’entament pas. Quant au passage tardif dans le camp des Alliés des [278]
hommes qui, précédemment, avaient trahi l’indépendance nationale et la liberté, le point ne peut être réglé en aussi peu de mots.
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* *
Je n’ai pas essayé de pousser le récit au-delà de cette journée du 14 avril 1942 où le vieux maréchal abdiqua ce qui lui restait de conscience, de sens de l’honneur et d’autonomie pour rappeler Laval. La vue qu’il est possible d’avoir des événements devient trop sommaire par la suite et, d’ailleurs, la figure des Fossoyeurs a été suffisamment dessinée à cette date pour que soit intelligible ce qu’ils firent ultérieurement. Ils sont fixés dans une description faite de longue observation. Le plâtre a été mis sur leurs visages et livre des empreintes qui se retrouvent toujours après grimaces et contorsions. Leurs gestes peuvent varier sous la pression des circonstances qui bifurquent. Au repos, le masque reste le même. Il s’agit seulement de ne pas être dupe des apparences, de ne pas conclure du retournement des attitudes au retournement des caractères. Quelques aperçus sur les derniers événements seront un guide suffisant.
Au printemps de 1942, les Allemands avaient leurs sérieux motifs d’exiger le retour de Laval. Ils se sentaient au bout de leur grande fortune militaire. En Russie, pendant l’été, ils ont jeté les dés et ils ont perdu. Le flot de la conquête s’est renversé vers la mi-automne. Et ce fut une succession de surprises. 7-8-12 novembre, débarquement de contingents américains et anglais dans l’Afrique du Nord française. 11 novembre, jour anniversaire de l’armistice de 1918, irruption des Allemands dans la « zone libre », équivalant à la suppression des conventions de juin 1940. Dans la subordination, le gouvernement de Vichy n’est plus qu’une petite autorité administrative. 13 novembre, signature du contrat Eisenhower-Darlan. L’Amiral de la flotte, à la merci du commandant-en-chef depuis cinq jours, s’est décidé à devenir l’homme de confiance des envahisseurs. 27 novembre, sabordage de la flotte réunie à Toulon. L’armée est, pour la plus grande partie, [279] licenciée. Elle n’existe plus que dans une fonction de police et combien surveillée. 24 décembre, assassinat de Darlan qui, flanqué d’un « Conseil impérial » où siègent tous les proconsuls d’Afrique, Noguès, haut commissaire à Rabat, Chatel, gouverneur général de l’Algérie, Boisson, gouverneur général de l’Afrique occidentale, général Juin, commandant-en-chef, général Bergeret, ancien ministre de l’Air [1] et général Giraud, amené de Gibraltar à l’heure de l’action, mobilise, pour la guerre, les grandes ressources de l’Empire africain.
Quel beau plaidoyer s’offre aux Fossoyeurs ! Nous attendions l’heure de la force britannique, de la force américaine et de la force russe, disent-ils, dans un double jeu exactement calculé. Nous avons couru à la rencontre des rédempteurs de la France. Nous n’avons pas balancé. Nous nous sommes rangés sous les drapeaux des Nations Unies. Notre trahison n’était qu’en surface : elle dissimulait d’énergiques desseins. Nous avons laissé le temps aux conquérants de s’épuiser, aux vengeurs de se préparer. Tel est le discours. Pour savoir à quoi s’en tenir, il suffit de vider le cas Darlan, prototype maintenant fabriqué en série.
D’abord, une remarque d’ordre général. Pourquoi les Fossoyeurs, [280] certains d’entre eux, dès 1934-35, manièrent-ils pioches et pelles au service d’Hitler et de Mussolini ? Ce n’est pas qu’ils brûlassent d’amour pour les deux despotes. Ils attendaient d’eux la confirmation de l’ordre social établi et de leur fortune politique. Il leur était indifférent que s’accomplît la prophétie de Renan dans la « Réforme Intellectuelle et Morale » publiée après la guerre de 1870-71 : communauté française molle, relâchée, habituée à de grandes facilités de vie, abandonnant à la Prusse le monopole des vertus militaires et le soin de policer l’Europe. Pour eux, sous le protectorat nazi, ils étaient disposés à se comporter comme les podestats que s’entre-prêtaient les villes italiennes du XIIe siècle, lassées de leurs factions. Mais, une fois l’Allemagne ébranlée sur les champs de bataille et manifestement vouée à la défaite, les podestats de vocation, cela va de soi, ne demandent pas mieux que de passer de l’autre côté et de sortir de la route qui mène au poteau. À plus forte raison si leurs intérêts personnels non seulement ne sont pas contredits, mais peuvent recevoir une prime. Pourquoi les Vichyssois feraient-ils fi de l’aubaine ? L’étonnant n’est pas qu’ils se soient saisis du cours nouveau des choses, mais qu’ils aient lutté contre lui et, dans une rencontre tout au moins, à Toulon, qu’ils aient gâché ce qui s’offrait. L’étonnant, c’est que la première victoire des Alliés n’ait pas eu seulement à les venir prendre par la main, mais qu’elle ait dû les empoigner.
Et maintenant, l’amiral.
Darlan passa les trois semaines qui précédèrent le débarquement anglo-américain à organiser la défense de l’Empire français, car, dès septembre, Berlin et Vichy ont, à la date près, perçu le plan adverse. Vichy n’avait pas conservé la flotte et l’armée d’Afrique, obtenu la libération de Juin et autres généraux, que sur promesse d’opposer la force à la force si le territoire d’outre-Méditerranée était envahi. Cette fois, dit l’amiral à la presse, il n’y aura pas simulacre de combat comme à Madagascar, mais bataille poussée à fond. Nous sommes à même de vaincre et il ne faudra pas beaucoup [281] de temps à l’envahisseur pour l’apprendre. Les ordres anciennement donnés pour la résistance restent donc en vigueur. Et la résistance se déploie. Elle dépasse de beaucoup ce qu’exige le point d’honneur, à Casablanca, à Port-Lyautey, à Fedallah, à Oran [2], etc. Sur terre, au Maroc, les hommes ont dépensé leurs munitions. Sur mer, devant Casablanca, plus de vingt, unités de la marine française ont été envoyées à la destruction par l’amiral Michelier, ami classé de Darlan.
Le commandement américain est dans l’embarras. Il lui faut lancer au plus vite le mouvement vers Bizerte, autant que possible y devancer les Allemands. Et le voilà forcé de disperser ses effectifs en Algérie et au Maroc pour faire face à une guerre de désert, pour surveiller l’Espagne ! Sur la foi de Mr. Robert Murphy, il a cru que de tous côtés, des mains se tendraient vers lui. À l’épreuve, de l’entreprise agencée depuis longtemps avec des militaires africains, avec le général Giraud, il n’est sorti que l’opération de cinquième colonne de M. Lemaigre-Dubreuil, opération utile, mais limitée à Alger et incomplète, simple préliminaire [3]. Encore des Gaullistes dont on ne s’était guère occupé, livrèrent-ils la centrale télégraphique, la mairie, rejoignant dans l’action les sbires de l’ancien président de la Fédération des Contribuables, vétéran du 6 février 1934. La cinquième colonne a donc arrêté des généraux réputés dociles au maréchal, livré quelques-unes des clés de la garnison d’Alger. Résultat précieux, mais circonscrit. Le reste de l’Afrique du Nord est en armes. Et l’ennemi va prendre pied à Bizerte, à Tunis. L’amiral Derrien, préfet maritime, l’amiral Estéva, [282] résident général, le général Barré, commandant des troupes, sont d’autant plus impuissants à lui fermer l’entrée que l’amiral Platon, ministre de la Marine de Laval et collaborateur fanatique, arrivé inopinément, les harcèle, les gêne, et qu’ils n’osent pas l’arrêter [4].
Dans la hiérarchie militaire et administrative, il ne s’est trouvé que deux hommes de cœur pour s’insurger : Maste à Alger et Béthouard à Casablanca. Béthouard, promptement emprisonné, et Maste, soustrait comme Robert Murphy [5] à la poussée offensive des gardes mobiles, par l’affluence tardive des contingents américains. Les autres, tels Noguès ont téléphoné en tous sens pour savoir s’ils avaient affaire à une massive opération américaine ou à une brève intervention de Commando. Les prud’hommes ont pensé que la deuxième hypothèse était la moins hasardeuse. Que la puissance anglo-américaine éclatant en terre d’Afrique, avec une magnifique promesse d’affranchissement ait été accueillie par plus de coups de feu que de complicités : là est le prodige. Weygand et ses successeurs avaient enfermé les dissidents. C’en était assez pour stériliser les plus grands préparatifs politiques et économiques. En contraste, rappelons-nous le mouvement spontané de la population, en mars, à Saint-Nazaire. Les Vichyssois de l’Afrique du Nord forment une sorte de protoplasme que les notions d’intérêt national n’entraînent pas vite, que dominent des noyaux de fanatisme, de cynisme et, irrésistiblement, au titre de la discipline, les instructions reçues de vieille date. Mais il y a l’imprévu, il y a Darlan.
De Vichy, il a regagné Alger sur une dépêche lui apprenant la grave maladie de son fils. Le 8 novembre, à 2 heures du matin, Mr. Murphy s’est présenté dans la maison de l’amiral Fénard où il habite. Le commandement américain n’a pas seulement éprouvé une déconvenue à l’atterrissage. Auparavant, à Gibraltar, il n’a [283] pu s’entendre avec le général Giraud sur les modes de l’opération [6].
Or, la popularité réelle ou supposée de Giraud était le levain dont il avait pensé se servir pour travailler la pâte militaire française. Giraud n’arriva à Alger que le 9, avec deux ou trois jours de retard sur la date fixée. Ses proclamations ont été lancées sans qu’il fût présent.
Darlan sera pris à moins d’être le deus ex machina dénouant le drame. Il se proclame « libre » et, par conséquent, toujours revêtu des pouvoirs de commandant-en-chef conférés par le maréchal. Il refuse de les céder à Noguès qui, sur instruction de Vichy, les revendique un instant [7]. Il ordonne aux Vichyssois d’arrêter le feu. Rien ne l’empêchera plus de créer, sous les ailes de l’aigle américaine, un Vichy d’Afrique, un Vichy numéro 2, associé aux Alliés, mais fidèle à la révolution nationale qui, seule, peut éloigner le châtiment.
Avec le général Eisenhower, il ne signe le contrat ou ce qui en tient lieu que le 13, mais cinq jours auparavant, il s’est mis en devoir d’arrêter le mécanisme de défense entré en mouvement sur ses propres instructions et qu’il savait déjoué à l’avance par l’habile stratégie américaine frappant beaucoup plus loin à l’Est qu’il ne [284] l’avait jamais pensé, portant un coup droit sur Alger. S’il n’était point tombé aux mains des Américains, sa conduite eût-elle été différente ? Lors de son premier passage à Alger, dix jours plus tôt, il avait dit à Mr. Murphy : « Si vous venez jamais ici, que ce soit en grande force ! » Il pensait donc comme Noguès. Mais il n’eut pas le loisir de délibérer. Il croyait qu’aucun corps expéditionnaire ne débarquerait avant février ou mars. Il était probablement résolu à voler au secours du vainqueur. Mais il n’avait rien changé aux plans en vigueur. Il eut l’humiliation d’assister, dans le camp adverse, à la défaite des soldats et marins que lui-même avait alignés. Tout s’est passé comme s’il avait versé le sang français pour faire mieux apprécier ses services, pour obtenir la plus haute récompense. Combien d’hommes payèrent de leur vie la « politique » de Darlan ? Des milliers peut-être.
Cet homme a été assassiné le 24 décembre. Nous ne savons au juste quelle vengeance servit le bras qui l’a frappé. Vengeance des fanatiques de Vichy ou des amis de la liberté ? Les uns et les autres étaient également fondés à le tenir pour un traître [8]. Mais la bonne fortune légendaire de l’amiral n’a été qu’interrompue par le revolver qui l’abattit. D’une certaine manière, elle reprend outre-tombe. Les émissaires américains qui, depuis juin 1941, travaillèrent à préparer l’évolution vers les Nations Unies de Noguès, Boisson et d’autres moins haut placés, désappointés dans leurs calculs par la lâcheté de ces personnages, confondent volontiers la combinaison reposant sur l’action de Darlan qu’ils eurent à improviser, avec celle qu’ils montèrent de longue main et qui avorta. Ils prêtent donc à Darlan figure de chef dont le patriotisme latent ne fut jamais contestable et qui, même travaillant avec Hitler, n’attendait pour sauver le pays que l’instant propice, l’heureuse intersection de ses moyens et de la force montante anglo-américaine. Ce qui fut, moralement, une fuite vers les Alliés de [285] Darlan déconfit, (et peu importe à quelle date il eut conscience de sa déconfiture), nous est décrit comme un pas de charge.
Mais, pour l’accuser jusque dans son palais d’Alger, trônant sous la protection des États-Unis, il n’est pas besoin de rappeler son ralliement à Hitler inscrit dans les éphémérides de 41-42. Il n’y a même pas à évoquer les morts récents de Port-Lyautey, de Casablanca, d’Oran. Que comparaisse seulement la flotte de Toulon abîmée le 27 novembre ! Sa parole est assez accablante. Darlan, en intelligence avec les Américains, dès le 8, a multiplié les appels à cette flotte. Il n’a pas été écouté. Il a raconté que son intervention arriva trop tard, le maréchal Pétain ayant pris le commandement, par malheur, le 10 au soir. Il trouble les dates. Il n’a pas attendu le 11 pour parler. Ses premiers messages sont partis avant que le vieillard n’ait assumé l’autorité militaire suprême. En réalité, le Darlan du 10 novembre 1942 s’est heurté au Darlan antérieur. En 1940, 1941, 1942, il avait disposé que les navires, pour échapper à une menace allemande imminente, seraient sabordés. Jamais il n’avait fermement prévu de circonstances où les navires n’auraient d’autre direction à suivre que celle des escadres anglaises, non pas pour les combattre, mais pour les rejoindre. En février 1942, il ramenait encore le Dunkerque à Toulon ! Prenant, à l’improviste, une résolution apparemment inattendue de tous, ses appels sont tombés dans le vide. On a raconté que du combustible n’était pas à portée en quantité suffisante. Mais si l’hypothèse de la reprise du combat contre l’Allemagne avait été retenue, et pas trop lointainement, est-ce que la petite réserve requise n’eût pas été constituée, tout au moins pour un certain nombre d’unités ? Il n’était pas nécessaire aux bateaux de parcourir des milliers de milles pour être saufs. Les exhortations de Darlan, lancées d’Alger, à partir du 10, n’ont pas suscité de réponse parce que contredisant à toutes les instructions qui avaient émané de Darlan au cours de trente mois [9]. Et le massacre de la flotte française [286] démontre combien Darlan avait été sincère, à Berchtesgaden, en mai 1941, quand il offrait à Hitler ses services. Certes, il avait pu craindre que les Allemands ne le fissent avancer dans la collaboration jusqu’au point où sa personne deviendrait instrument superflu et il avait essayé de parer à leurs excès éventuels par des ordres de « sabordage ». Mais il ne s’était jamais sérieusement arrêté à la possibilité de remettre la marine en guerre contre les Nazis.
Nos amis américains disent : « Réjouissons-nous, malgré tout, que tant de cuirassés français reposent au fond de l’eau, qu’ils ne soient pas réunis aux armées de mer allemandes et italiennes ». Le beau résultat, en effet ! Le sort des Nazis est réglé au point que Darlan lui-même s’évade de la partie jouée avec l’Allemagne. La « zone libre » a disparu dont la sauvegarde avait justifié, aux yeux de Vichy, et la conclusion de l’armistice et l’acceptation des pires volontés allemandes. Cependant, l’escadre principale, refuge inviolable de la puissance française, n’a pas démarré. Si serrées avaient été les mesures prises en sens contraire par Darlan, si dévoyés étaient ses lieutenants [10], que lui-même n’a pas été capable, pour servir un intérêt national sans pareil, de défaire le réseau. Sans doute aurait-il fallu qu’un Commando américain vînt, sur place, remplir les soutes et allumer les feux.
Cet homme avait peut-être contribué plus que tout autre à créer la magnifique marine de 1939-40, supérieure à ce que nous n’eûmes jamais sur l’eau depuis Colbert, en tout cas depuis 1850-60. Il était le filleul de Georges Leygues, constamment ministre de la Marine entre 1917 et 1929. Le ministre et le chef de cabinet obtinrent du Parlement des crédits relativement énormes. Mais, de cette marine, Darlan a fait son outil personnel. Plus qu’à tout autre chef militaire, il lui était facile, en juin 1940, de former la seule décision conforme à la cause de l’indépendance française. Il n’avait à prendre conseil que de lui-même pour emmener ses bateaux. [287] Mais, dans la voie de la reddition, lui sont apparues des perspectives de promotion inouïes, sans égales du côté que le devoir indiquait. Un officier général qui l’a connu enseigne de vaisseau sur le contre-torpilleur Chamois, en 1907, le dépeint exerçant déjà l’influence politique au profit de ses chefs immédiats, de ses camarades, de l’officier que sa sœur avait épousé. Ce Gascon avait la politique dans les os. Si reculée que soit l’époque, il y est déjà chef de bande.
Ajoutons ces détails à ceux qui ont été donnés. En 1939, n’étant point parvenu à se faire nommer chef d’État-Major de la Défense Nationale, il essayait de se rabattre sur le titre prestigieux « d’Amiral de France » et d’entraîner Gamelin dans une démarche à deux auprès de Daladier. Maréchal de France Gamelin, Amiral de France Darlan : quelles statues faisant présager le temple de la victoire et ses portiques ! Pour la belle exaltation des soldats et des matelots, il n’était point excessif de relever une charge tombée en désuétude au XVIIe siècle. Gamelin eut le bon sens de se récuser. Darlan ne put s’intituler qu’Amiral de la Flotte. Mais, vice-président du Conseil, en 1941, il se hâta de faire coudre les sept étoiles sur sa manche. Il se décerna le maréchalat naval qu’il avait d’abord tenté de ramasser parmi les vieux accessoires du magasin monarchique. Et, cette intrigue de toute une vie, pour envoyer une escadre au feu contre l’existence même de la France, le 9 novembre, et pour assister, impuissant, à la transformation de Toulon en cimetière du matériel, le 27 ! Quel amiral perdit plus honteusement des batailles qu’il pouvait gagner ? Darlan est le Bazaine de la mer.
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Et le bilan des autres, dans la métropole, en présence du retour offensif anglo-américain ? Pas plus là qu’ailleurs, devant la quasi-certitude (ou, si l’on veut, la probabilité) de victoire alliée, aucun homme en poste de grande responsabilité n’a brisé avec la discipline du Maréchal. Même pas à la manière fourrée de Darlan. Pourtant, depuis l’été, quelques collaborateurs, à même de voir [288] les choses d’assez près, en Allemagne, y avaient décelé des faiblesses internes et Pétain avait été informé. Que pouvait-on faire ? Sauver la flotte, expédier au-delà de la Méditerranée plusieurs milliers d’officiers, les réserves de vaillance et d’énergie patriotique dont l’armée de Vichy était plus abondamment pourvue que celle d’Afrique. Mais Anglais et Américains ne venant pas sur place donner l’élan, la résignation congénitale du Maréchal, et du Maréchal contrôlé par Laval, ne pouvait qu’avoir le dessus. Seulement au niveau des généraux de division et plus bas apparaît l’esprit de sacrifice et de révolte. Une fois de plus, saluons le général de Lattre de Tassigny et d’autres chefs animés de la même foi.
L’auguste statue de bois n’a pas remué dans sa niche de Vichy malgré les horreurs qui, depuis des mois, se suivent devant elle : ouvriers français violentés, embrigadés par Laval pour le compte des usines allemandes, avec le mensonge de la « relève des prisonniers » [11], Juifs de naissance étrangère transportés à l’autre bout de l’Europe dans des wagons à bestiaux, par mesure collective, Juifs français persécutés individuellement, au mépris de leur « statut » qui, pourtant, est déjà une persécution et, ce n’est pas nouveau, internements, exécutions de patriotes ou même de collaborateurs dont le zèle s’épuise. Pour se venger des suites que prend, en Afrique du Nord, l’évasion du général Giraud, les Allemands arrêtent, en zone libre, quiconque leur semble avoir l’étoffe d’un résistant ou même être capable d’agir éventuellement sur le courant populaire. Ils n’exigent pas seulement le licenciement de la petite armée de moins de cent mille soldats qui survécut à l’armistice, son remplacement par une « milice » du choix de Laval, ils traquent les officiers soupçonnés de vouloir servir De Gaulle ou Giraud, et tout homme énergique est porté, d’office, dans la catégorie. Le maréchal acquiesce. Les Allemands font de la France une forteresse. [289] Les côtes se hérissent de batteries. Ils y dépensent les milliards accumulés à leur crédit dont ils ne purent trouver l’emploi. Ils élèvent le tribut quotidien de 300 à 500 millions. Le Maréchal ne bouge pas.
Si l’inertie de Pétain était tout à fait silencieuse, il serait possible de lui accorder le bénéfice d’une abdication implicite. Mais non, l’expression ne va pas. Le 19 novembre, il a délégué à Laval la signature des lois et décrets. À la radio, le même jour, il a enjoint à l’armée d’Afrique de repousser « l’invasion anglo-saxonne ». Aux messages qu’Hitler lui fit tenir, le 11 novembre et le 26, avant l’invasion de la zone libre et l’entrée à Toulon, le maréchal a répondu. Il a tout au moins tracé les lettres de son nom au bas de la page. Il s’est déclaré prêt à recevoir le général de Rundstedt, administrateur militaire de la France. En idiome teuton, maréchal signifiait : esclave préposé aux chevaux. Pétain a ramené le maréchalat à ses origines.
Elle était plus solide qu’on ne le pouvait croire la chaîne qui, attachée à la vieille tête, maintenait dans « l’ordre nouveau » officiers généraux et fonctionnaires. Mauvaise conscience des commis de Pétain, de Darlan et de Laval, appréhension que leur inspirent la France libérée et ses inquisitions. Il y a une discipline de l’enfer et, trop fréquemment, la discipline militaire lui a conféré quelque spécieuse respectabilité.
Qu’ils tentent, les Fossoyeurs, de s’installer dans la victoire des Anglais, des Américains et des Russes. La République renouvelée les traitera en hommes de mort. Leurs rabatteurs réclament l’oubli des torts et des injures. « Il y va de l’unité de la France ! Nous n’en finirions plus si nous nous mêlions de contrefaire le jugement dernier ! » Mais ce mot d’unité est le dernier à prononcer lorsque sont en cause des hommes comme ceux de Bordeaux et de Vichy, qui ont détruit l’unité.
On demande, en somme, qu’ils retrouvent leur place et leur influence dans la communauté de demain. Mais comment accorder les « circonstances atténuantes » à ceux qui firent bon marché de l’indépendance nationale ? S’imagine-t-on que, mêlés de nouveau à [190] la vie publique, ils réciteraient leur mea culpa et deviendraient irréprochables. Leur effort serait plutôt de présenter leur conduite antérieure sous une lumière favorable, d’enchaîner leurs actes futurs à leurs actes passés. Ils chercheraient leur revanche. Ils brouilleraient la claire vision d’un passé rempli de fautes et de crimes, sans quoi, pour notre peuple, il n’est pas de salut. Et comme leurs clientèles reprendraient de la cohésion ! Aussitôt qu’un Vichy No 2 a paru surgir en Afrique, sous protection des Alliés, se sont agitées et ont retrouvé la voix des défroques humaines qui, devant les perspectives de défaite allemande, se dégonflaient et se réduisaient à rien. Chautemps lui-même a osé parler [12]. Si la « clémence » faisait son chemin, Vichy ne se dissoudrait pas. D’une façon quelconque, il demeurerait l’un des pôles de la République. Les contre-révolutionnaires de 1940 ont approfondi le schisme de 1789. Avec les hommes de la défaite et de la dictature restant debout dans un coin du monde français, ce schisme renforcé deviendrait permanent.
Amnistie et réconciliation s’excluent. Si, dans l’état terrible de ses affaires, à la libération, le peuple français ne sent pas qu’un esprit nouveau anime le pouvoir, les divisions anciennes reprendront automatiquement, aggravées des divisions récentes. La seule chance de réunir la Nation, c’est de mettre en place des équipes parlant un langage qui n’ait pas déjà été entendu. N’espérons pas que l’unanimité se créera. Il y aura chez nous trop de victimes, trop de nouveaux pauvres, trop de rancœurs. Mais la plus grande mesure de ralliement sera obtenue par un personnel auquel ne pourront être imputés ni les tares de la Troisième République ni les actes abominables de Vichy. Et, pour ce qui est de Vichy, soulignons que le crime de ceux qui en furent dépasse de beaucoup celui des émigrés de 1790-94. Ceux-ci servaient une vieille France contredisant à la France révolutionnaire. Ils combattaient pour une France qui n’existait plus, mais ils ne concevaient pas que la France disparût. Leurs actes auraient pu conduire à la ruine de la [291] patrie et ils furent, à bon droit, accusés de trahison, mais leurs intentions s’égaraient dans une chimère. Au contraire, l’idéologie de « l’ordre nouveau » n’était pas tendue vers une chimère. Il s’en est fallu de peu qu’elle ne se réalise. Tous ceux qui regrettent la France dite traditionnelle n’ont donc pas suivi Maurras dans l’acceptation. Beaucoup l’ont prouvé sous la Croix de Lorraine. Espérons que, plus nombreux encore, ils reconnaîtront le danger du schisme centenaire après avoir souffert du schisme contemporain. Mais ils s’écarteraient d’un régime ramené à la mollesse de la troisième république finissante, à l’universel pardon des injures.
II
À la fin de cette étude, il n’est pas possible d’esquiver la question posée devant le monde. Faut-il interpréter comme accidentel ce qui est arrivé à la France ? Est-on contraint d’y lire sa décadence ? Cinq fois, en moins de six générations, le pays a été envahi et, quatre fois, la capitale est tombée aux mains de l’ennemi. Vu dans cette perspective, le désastre de 1940 ressemble à la rechute fatale du malade dont les forces se sont lentement retirées et qui, de crise en crise, ne s’est redressé que par un sursaut. La défaite militaire, si complète qu’elle soit, est mal superficiel si elle ne se répète pas. Mais quatre déroutes illimitées en moins d’un siècle et demi, n’est-ce pas le signe d’une faiblesse incurable ?
Passons sur la diminution de la puissance matérielle relative constatée depuis plus de cent ans. Le nombre annuel des naissances a diminué de 40 %. La population française représentait, en 1810, 15 % de l’européenne et seulement 8 %, en 1930. L’économie a trop souvent été marquée de cette pusillanimité, de cette crainte d’accepter le risque appelée « malthusianisme » et, dans la transition de l’ère agricole à l’ère industrielle, notre pays n’a pas gardé son rang. Passons sur tout cela. Mais depuis 1918, des hommes ne sont-ils pas arrivés à s’imposer on les voit à l’œuvre dans les tristes annales que nous essayons d’écrire dont les pires sont des traîtres, dont les meilleurs le cèdent, de la tête et des épaules, [292] aux prédécesseurs qui eurent à répondre du salut de la Nation ? Autour des gouvernants, à quelle époque vit-on classes dirigeantes, société parisienne, d’horizon aussi fermé et, dans l’ensemble du pays, apathie aussi profonde devant la menace mortelle ? En moins de cent trente ans, les lois constitutionnelles ont été bouleversées huit fois, si ce n’est plus. Tous les régimes ont été mis à l’épreuve : empire absolu, monarchie constitutionnelle avec retours vers le despotisme, monarchie parlementaire, république quasiment socialiste, république réactionnaire dégénérant en dictature, empire autoritaire, empire libéral, gouvernement d’hôtel de Ville, à l’approche de l’envahisseur, avec la Commune dans sa traîne, république conservatrice, république radicale, république de Front Populaire et, sous le feu de l’ennemi, contre-révolution. L’ère révolutionnaire exclue, à ne considérer que le XIXe siècle, nous trouvons des années, des mois, des semaines, des journées de guerre civile en 1815, en 1830-35, 1848, 1851, 1870, 1871. Derrière tous ces phénomènes, n’y a-t-il pas atonie croissante de ce qui, dans le cœur des citoyens, est la sauvegarde de la communauté : esprit de sacrifice, résolution passionnée de ne pas laisser périr le grand héritage ?
Nous sommes à un tournant de l’histoire humaine où se dessine une nouvelle civilisation. Les institutions libérales déclinent : le mouvement est vers certaines formes de vie en commun qui ne se montrent pas encore nettement, mais qui différeront autant du legs de 1789 que celui-ci se distingua de la monarchie de droit divin, autant que la monarchie stabilisée et glorifiée trancha sur les tumultes sociaux, religieux et aristocratiques des XIVe, XVe et XVIe siècles, autant que ces turbulences furent elles-mêmes en contraste avec le monde féodal et, plus loin, avec le petit univers racorni de Charlemagne. Quatre fois, en neuf cents ans, depuis le jour où Hugues Capet, le faible monarque, porteur de la « chape de Saint-Martin », allait et venait dans son petit royaume, entre Paris, Laon, Chartres et Orléans, la France a innové avant les autres, pour ce qui est de l’organisation gouvernementale et de [293] l’existence policée [13]. Et, sur le plan intellectuel, elle a, plus que tout autre, recueilli et fait fructifier l’apport gréco-latin, c’est-à-dire la nappe d’expérience humaine la plus large, la plus belle, la plus ennoblissante. Loin de nous l’idée de déprécier l’Italie de la Renaissance qui retrouva avant tous le sens de la vie antique. Mais, peut-être plus que ceux d’ailleurs, nos classiques sont dans l’hérédité des lettres anciennes. Au sortir du souterrain, la fontaine Aréthuse a, de préférence, fécondé notre sol.
Pour être égale à elle-même, notre patrie devrait donc, aujourd’hui, modeler plus que les autres l’âge nouveau. Or, elle a [294] mal réagi à l’occasion jusqu’en 1940, avant de succomber. Sommes-nous à la fin de l’histoire de France ? Avec son grand nom, notre pays réussira-t-il tout au plus à végéter ? Ressemblera-t-il à ces gentilshommes qui oublient peu à peu leurs armoiries et redeviennent des paysans ? Et ceux que nous appelons les « Fossoyeurs », loin d’être des initiateurs, n’ont-ils été que les exécutants d’une inéluctable nécessité ? Voilà ce qui peut être dit pour faire craindre que notre pays ne se relève pas.
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Même dans l’humiliation présente, le Français trouve à étayer son espoir invincible. Je ne marquerai qu’un petit nombre de points. Sur les courbes démographiques des statisticiens, sur leurs tables de naissance et de mortalité, il suffit d’embrasser le corps européen tout entier pour se sentir moins troublé. Le problème n’est point particulier à notre peuple. Multiplication des habitants de l’Europe de l’est et du sud-est, stagnation plus ou moins accentuée à l’Ouest et au Nord : telle est la tendance qui s’est accusée de décade en décade. La France partage la destinée de l’Occident. Et il n’est point insensé de penser que l’Occident, après les années d’angoisse, se reprendra à cet égard comme à tant d’autres. En ce qui concerne la France, nous ne sommes pas devant un signe spécifique de déclin.
De même, nos bouleversements du XIXe siècle ne sont pas convaincants. Que l’on se reprenne seulement à parcourir la période qui s’étend de l’avènement de Charles IX à celui de Louis XIV. Ils paraîtront plutôt bénins. Chez nous, des gens s’écriaient déjà, il y a près de quatre siècles : « Plutôt l’Espagnol que le Huguenot ! » Les vicissitudes que traverse une Nation, le nombre et l’acharnement des Fossoyeurs, ne sont point, par eux-mêmes, symptômes de débilité. Que le redressement soit rapide et violent : la vigueur foncière ne saurait être mieux prouvée. On a pu soutenir que nous étions redevables de notre « grand siècle » aux neuf « guerres de religion », aux désordres des deux [295] régences, que ce qui s’y manifesta d’esprit public fut incomparablement trempé, qu’Henri IV, Richelieu, Mazarin, Louis XIV, en furent secondés dans leur œuvre. Contre la France contemporaine, la démonstration négative n’est pas faite.
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Arrêtons-nous à cette constatation. Un quart de siècle seulement s’est écoulé depuis que notre peuple prouva, sur les champs de bataille, qu’afin de rester indépendant, il acceptait le sacrifice illimité. En 1918, nul n’aurait dit sans provoquer la dérision que les Français n’étaient plus dignes de leur histoire, qu’ils étaient incapables de défendre leurs possessions, de tenir dans le monde leur rôle traditionnel. De l’énergie déployée par eux dans la lutte, Anglais et Américains gardaient une si vive impression qu’ils les crurent en passe de tyranniser l’Europe, de provoquer par leur dureté, par leurs exigences, le retour offensif des vaincus, qu’ils prirent position, et avec quel acharnement, contre un prétendu « impérialisme français ». Sans doute, ils relevaient que la France, pour ce qui était des ressources matérielles, n’était pas taillée à la mesure des plus grands empires et que la disproportion existant entre possibilités et desseins mettait l’Europe en péril. Mais ils disaient bien plus souvent que l’ambition française ne voulait pas connaître de bornes raisonnables, qu’elle était démesurée. Bref, ils nous prêtaient une grande pétulance. Ils dénonçaient en nous le contraire d’une force à la veille de s’abandonner. Aujourd’hui, les mêmes gens allèguent que notre pays est « fatigué ». Faut-il donc penser que dans le laps d’une génération, le changement ait été aussi fondamental, qu’une France dont on redoutait l’expansion, il y a vingt ans, dont, voici peu d’années, en toute certitude, on escomptait encore la vitalité (au point de se décharger sur elle de presque tout l’effort militaire, de fonder la sécurité britannique et l’américaine sur la sienne), soit atteinte d’une consomption mortelle ? Très probablement, dans ses valeurs permanentes la communauté française de 1943 rejoint la [296] communauté française de 1918. La décadence d’un peuple millénaire ne s’accomplit pas en une génération. Les vieilles Nations, les vieux empires qui ont péri ne tombèrent pas aussi vite dans l’abîme. Si la guerre de 1940 n’avait pas été précédée de celle de 1914 et l’écroulement collectif d’aujourd’hui, de l’abnégation magnifique de la Marne et de Verdun, nos adversaires pourraient crier à la prescription de notre grande destinée. Mais l’héroïsme de 1914-18 ne peut être traité comme flamme montant et descendant sur des tisons qui se refroidissent.
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La thèse pessimiste, chère aux Fossoyeurs, est accréditée par le genre singulier de désastre militaire que nous avons subi. Le 10 mai 1940, la France était encore, aux yeux de tous, une force capable de tenir tête à la brutale Allemagne. Le 14 mai, le coup terrible lui avait été porté. À peine soutenait-elle, pendant un laps de temps fort bref, quelque apparence d’un relèvement de ses armes. Nous avons dit que Gamelin s’était écroulé après trois ou quatre jours de lutte. L’écroulement physique et moral du pays n’a pas pris plus d’un mois. Le Blitzkrieg napoléonien a parfois obtenu des résultats aussi rapides, mais, en 1940, la guerre visait à une destruction « totalitaire » que les hommes de 1805 et de 1806 ne concevaient même pas. Chute presque instantanée et conquête sans terme en surface et en profondeur : en cela notre défaite est unique. Ne nous étonnons pas que beaucoup s’exclament : la France n’était plus qu’une armure moyenâgeuse remplie d’étoupe. Au premier coup d’estoc, la mince enveloppe de fer a volé en éclats. Depuis longtemps il n’y avait plus de preux sous la cotte de mailles, derrière le bouclier. La puissance française n’a longtemps survécu, aux yeux du monde, que par une manière de supercherie. Et Charles Maurras d’intervenir avec une idée parallèle : la monarchie française n’a jamais perdu que des batailles de Rosbach. Perdre des batailles de Sedan, c’est le propre des régimes venus de la Révolution, Empire ou République.
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Contre Maurras, il suffit de dire qu’il n’a pas dépendu des deux généraux incapables dont 24 000 Prussiens dispersèrent les 43 000 soldats, que la France fût totalement ruinée en 1757. La différence avec les événements de notre temps ne tient pas à la plus grande sagesse stratégique ou politique des chefs, mais au simple fait que le concept de légitimité royale et de république chrétienne constituait des limites, que les royaumes n’étaient pas organisés pour risquer de grands enjeux. Les circonstances expliquent cet état de choses : rois, ministres et guerriers n’y sont pour rien. Cependant, il se trouve que la débandade de Rosbach rappelle par bien des traits ce que nous vîmes sur la Meuse. Tout fut réglé en moins d’une heure et demie par trente-huit escadrons de cavalerie chargeant « avec une incroyable vitesse ». Pour le reste, le roi Frédéric n’engagea que sept bataillons d’infanterie, chaque homme ne tirant que de cinq à quinze cartouches. Il ne compta que 550 tués ou blessés contre 7700 dans l’autre camp. Le barbon Maurras aurait pu mieux choisir sa bataille. Et la guerre de Sept Ans nous a coûté l’Inde et le Canada. La perte fut donc plus grande, plus irréparable, que celle découlant du premier Sedan.
Creusons au-dessous de cet argument superficiel : au point de vue militaire, la France n’est-elle plus la France ? Dans la première partie de ce livre, il a été démontré que la déroute était principalement imputable aux généraux. Attendons-nous à l’objection suivante : un peuple est solidaire de son élite, il a les généraux qu’il mérite. Soit ! Mais, s’il en est ainsi, le moindre regard jeté en arrière oblige à dire que le peuple français n’a pas volé les coups qui lui furent assez fréquemment administrés au cours des siècles. À sa tête, les chefs de guerre capables furent plus nombreux que les mauvais, mais ceux-ci ne lui ont pas manqué.
Notre tradition militaire est la plus ancienne de l’Europe. Probablement parce que le régime féodal s’est développé dans la France du Nord, plus tôt et plus vigoureusement qu’ailleurs. Un historien éminent va jusqu’à dire que les chevaliers, les soldats professionnels de l’époque, toujours à l’entraînement, y formaient [298] probablement le dixième de la population. Qu’on lise l’épopée des Normands et des Angevins en Angleterre, en Sicile, dans l’Italie continentale, sur la rive orientale de l’Adriatique, en Hongrie, en Pologne, sans oublier les exploits de tant d’autres en Palestine, à Constantinople, en Grèce. L’éclat de nos armes, du XIe au XIVe siècle, n’a d’égal que dans les campagnes de la Révolution et de l’Empire et il fut plus durable. La chevalerie française n’en fit pas moins piteuse figure dans la guerre de Cent Ans. Au point d’avoir compté pour quelque chose, après Crécy et Poitiers, dans l’indignation et la révolte des paysans, dans la Jacquerie de 1358. Retenons que, même dans l’enfance combien énergique de notre royaume, la victoire nous a parfois désertés et, pour le XIVe et le XVe siècle, avec des effets terribles.
Plus près de nous, même inégalité des vertus militaires dans le temps. Avant le redressement qui culmina dans la victoire de 1918, nous endurâmes des stratèges auprès desquels le très infatué Gamelin est un modèle de prévoyance, d’esprit de méthode et de vigueur intellectuelle. Le lecteur n’a qu’à se reporter à l’ouvrage du général H. Bonnal, ancien commandant de l’École Supérieure de Guerre : « Le Haut Commandement français au début de chacune des guerres de 1859 et de 1870 [14] » : il sera édifié. Enregistrons seulement que, dans l’été de 1857, envisageant déjà la guerre avec l’Autriche, Napoléon III réunit la Garde au camp de Châlons et, pour se faire la main, ordonna des manœuvres. « Ce furent, toute proportion gardée, des spectacles à l’instar des pièces militaires de l’ancien hippodrome… Le soir, maréchaux et généraux se réunissaient au quartier impérial et là, chose incroyable, mais absolument véridique, en présence du souverain, le maréchal Vaillant leur lisait le récit des batailles du Premier Empire dans l’ouvrage de M. Thiers [15]… » Des leçons de la guerre napoléonienne que le grand homme n’avait pas codifiées et dont l’historien du Consulat et de l’Empire ne pouvait donner qu’un vague décalque [299] littéraire, l’État-Major français n’avait rien retenu de vivant. Dans les campagnes d’Algérie, les généraux s’étaient exercés à manier quelques milliers d’hommes, quelques centaines de chevaux. Leur science s’arrêtait là. Aussi, après Sadowa, les voyons-nous décontenancés par l’opération prussienne accomplie en sept jours. Ils n’en pourraient faire autant : leurs succès de Magenta et de Solférino ne les aveuglent pas. Mais voici que, pour les réconforter, fusils « Chassepot » et premières mitrailleuses entrent en service. La puissance du feu de mousqueterie, la défensive tactique, le culte des « belles positions », à la mode du XVIIIe siècle et des tranchées-abris, compenseront tout ce qui leur manque, leur apporteront malgré tout la victoire. Ils le veulent croire.
Non, nul n’est autorisé à soutenir que la médiocrité du commandement français de 19-40 défie tout ce que l’on vit dans le passé. Jusqu’aux préoccupations politiques de Weygand et de Pétain qui peuvent être, en tout cas, rapprochées de celles de Bazaine [16].
L’ouvrage du maréchal von der Goltz, Rosbach und Iena, publié en 1883, met en évidence le mal du système français de 1940 : « Lorsque, dans une armée, les vieilles idées ont encore force de loi alors que les nouvelles commencent à se faire jour, sous une forme encore imprécise, la période de transformation qui en résulte est une crise des plus dangereuses. » Cette phrase s’applique à la Prusse de Frédéric-Guillaume III. La victoire d’Austerlitz, explique l’auteur, provoqua chez les jeunes officiers prussiens un courant réformateur. Il vint se briser contre la routine des vieux généraux.
La funeste aventure est bien vieille, on le voit. Au sujet de la « décadence » militaire de la France, rien de plus pertinent que [300] ceci ne peut être avancé. Napoléon III et ses lieutenants vainquirent l’armée autrichienne, en juin 1859, nonobstant leur incompétence, parce qu’ils furent hardis envers et contre tout, parce qu’ils pouvaient encore déchaîner la « furia francese » de Fornoue, capable de tenir n’importe quelle gageure. Le maréchal de Moltke, commentant la campagne d’Italie dans un livre publié en 1862, le note exactement [17] : « Bien que les troupes fussent éparpillées et que beaucoup d’hommes eussent perdu de vue leur drapeau, chaque combattant était animé du désir de prendre une part active au combat. La décision fut obtenue par la ténacité du fantassin français, bon marcheur, indépendant et libre dans son action individuelle. » Et le prince Frédéric-Charles de Prusse, écrivant en 1861 : « Personne dans l’armée française n’était capable de relever les fautes de tactique commises par le haut commandement. La confiance des troupes dans leurs chefs resta inébranlable, quoi qu’ils fissent, et, en campagne, l’audace des uns, l’entrain endiablé des autres, rachetèrent bien des erreurs. » Mais les états-majors eux-mêmes entraient dans la lutte comme dans un bal. « Silence, Messieurs, et puis retirez ces fleurs ! » crie le général Regnaud de Saint-Jean d’Angély, le matin de Magenta, sur le pont de San Martino, à ses officiers « fleuris des pieds à la tête par les femmes italiennes et causant bruyamment. » Du même ton, une demi-heure auparavant, le général de Mac Mahon a rabroué les siens : « Voyons, Messieurs, du sérieux !… Entendez-vous le canon [18] ! » Quelle distance entre le monde français de 1859 et celui que nous avons connu ! Tant pour les chefs que pour les soldats, là est le changement. Mais les officiers de 1859 n’avaient cessé de guerroyer contre les Arabes depuis un quart de siècle et les soldats servaient sept années : selon l’expression latine, les armes ne leur pesaient pas plus que des bras et des mains. Ils étaient de cette famille militaire que le général de [301] Gaulle voulait précisément reconstituer, en 1934, par son armée professionnelle [19]. Le service obligatoire exclut toute sélection : il ne peut produire les groupes homogènes où la « furia » trouve son climat. Et ne méconnaissons pas le sentiment d’impuissance causé par un matériel, par une tactique de l’ennemi déclassant les nôtres. Contre eux, les vastes sacrifices humains de Verdun dont l’ancienne génération avait transmis l’épouvante, devaient sembler inutiles. La décadence militaire fondamentale de la France n’est pas une donnée fondamentale que l’on soit obligé d’accepter.
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Peut-on dire que soixante-dix années de suffrage universel aient eu raison de la Nation française et l’aient livrée aux entreprises de l’étranger ? En France, la démocratie est-elle synonyme de déchéance nationale ? Il est bien sûr que le peuple français ne se détachera pas, quoiqu’il puisse arriver dans l’avenir proche, du modèle de gouvernement qui, en tout état de cause, survivra dans ce que l’on appelle l’« Occident ». Dire que les vices de la démocratie française donnent une explication satisfaisante de ce qui est arrivé à notre pays, ce serait donc reconnaître que la France ne se relèvera pas, qu’elle périra comme la merveilleuse Athènes.
Ernest Renan, dans sa Réforme Intellectuelle et Morale, publiée en 1871, au lendemain du traité de Francfort, pour exposer la genèse de notre infortune, s’est prononcé très fortement. Le parti républicain, a-t-il dit, ne sera pas assez puissant pour fonder le régime de son choix. À supposer qu’il l’établisse, contre vents et marées, ce régime n’aura ni armée ni diplomatie. Et si, d’aventure, les choses s’orientaient de telle façon que l’état républicain, rompant en cela avec les principes de 1789, intervînt dans les contrats privés, se mêlât de régler les relations [302] industrielles et commerciales, sa ruine ne serait que plus rapide, car, « aucun système socialiste ne s’est présenté jusqu’ici avec les apparences de la possibilité. » Et de prêcher le retour aux hiérarchies traditionnelles, aux anciennes élites, d’apercevoir le salut dans une monarchie libérale sachant faire ingurgiter par la masse la dose d’inégalité politique et sociale que postule une nécessaire division du travail.
L’expérience que nous avons faite de la République donne tort à Renan. Suffrage universel et Parlement ont été longtemps compatibles, chez nous, avec une diplomatie experte, et l’armée de 1914-18 s’est formée sous les lois populaires. La compétence sans bornes de l’État est phénomène universel. Quant à la dislocation de l’instrument militaire qui suivit la victoire de 1918 et aux mauvais préparatifs de 1935-1940, ceux qui lisent notre étude ne pourront incriminer principalement la démocratie. L’élite militaire a failli à son devoir, une élite militaire recrutée au feu, vingt-cinq ans plus tôt, mais fossilisée, tout au moins dans ses grands chefs. Le tort des ministres et parlementaires français ne fut pas de s’ingérer dans le domaine du commandement et d’y faire sentir leur hostilité ou humeur brouillonne. Pour ainsi dire, tous les crédits demandés au titre de la Défense Nationale ont été votés et le procureur général, au procès de Riom, dut le consigner dans son réquisitoire. La faute fut plutôt de s’abstenir, de se récuser, de témoigner d’un respect par trop grand envers le commandement établi, envers les « étoiles » fixes. La même sévérité doit être montrée aux autres élites françaises, de création ancienne ou nouvelle. Aucune d’elles n’a rempli sa place. Ni la financière, ni l’économique, ni l’industrielle, ni l’académique, ni celle des hommes de loi (nous pensons au Conseil d’État, aux préfets contre-révolutionnaires que Vichy y a recrutés), ni cette élite plus diffuse qui s’appelle société parisienne et détermine, pour une grande part, l’atmosphère morale du gouvernement, à défaut de celle du pays. Seules, dans l’ensemble, l’élite religieuse, choisie, encouragée par un grand pape, et l’élite universitaire n’ont pas démérité.
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On alléguera que l’élite parlementaire, sortie des urnes électorales, étrangère aux examens et concours, au jeu des relations mondaines, aux privilèges de la naissance, n’a pas mieux valu. Et je ne défendrai, certes, ni les Chambres de 1920-1940, dont tant d’exemplaires monstrueux encombrent les pages de ce livre, ni les mœurs de la démocratie française : empiétements désordonnés des sénateurs et députés sur le domaine propre de l’exécutif, cabinets ministériels et services administratifs, « république des camarades », vulgarité repoussante des habitudes. Nous avons côtoyé de trop près la caricature platonicienne de la cité libre : « Est-ce que chacun n’a pas licence d’y faire ce qui lui plaît ? » Mais l’élite parlementaire n’a pas été pire que les autres [20].
Contrairement à la prédiction de Renan, on ne peut prétendre que Démos ait toujours été dans son tort, que les oligarques de toute profession et origine aient eu raison contre lui. Dans la période que nous avons étudiée, la culpabilité de la masse est moindre que celle du petit nombre. Et encore faut-il dire à la décharge de celle-là qu’elle se fût mieux conduite, elle et ses représentants directs, si de plus sages avis lui avaient été donnés par des hommes dont la fonction sociale est de débrouiller les grandes questions nationales, si, dans les deux Chambres, ces hommes n’avaient favorisé la fortune des plus vils. Pourquoi cet affolement des élites ? Pourquoi la stérilité soudaine, par exemple, de cette bourgeoisie libérale qui avait donné à la République tant de bons serviteurs, pourquoi cette basse qualité des hommes de gouvernement après la mort de Clemenceau et de Poincaré ? Une seule réponse se présente. La rencontre de la République et du socialisme a détraqué, d’un bout à l’autre de la communauté, la section possédante et dans ses parties anciennes [304] et dans ses parties récentes. Le recrutement du personnel politique a été affecté. Des hommes qui, normalement, devaient être des forces de gouvernement se sont rejetés vers les partis extrêmes. Ils ont été perdus pour le bien de la Nation. Ils n’ont pas cherché à disputer à d’autres la conduite des électeurs. Ils se sont repliés sur les conceptions, sur les intérêts les plus étroits, sur les moyens d’influence extérieurs au Parlement. L’idée de service public était donc atteinte dans les esprits mêmes où elle devait avoir sa forteresse. Concluons que la France fut trahie par ses classes prétendument conservatrices plutôt que par le mécanisme démocratique. Et c’est un autre motif de ne pas croire à la décadence de notre pays. Des élites manquant à leur tâche et appelant renouvellement : cela n’a rien de singulier dans la vie des peuples.
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Pour la France libérée, le problème sera moins d’innover dans les lois constitutionnelles (bien qu’elles ne puissent être laissées telles quelles) que de préparer des élites en rupture avec celles où les Fossoyeurs ont pullulé. Et cette entreprise est beaucoup plus ardue que l’autre. Elle demande, pour s’accomplir, autre chose que de l’encre et du papier. C’est-à-dire une part de chance et de hasard qui ne peut être supprimée, une sorte de travail de la nature qu’il serait futile de prévoir, à moins que l’on ne recoure à la dictature d’un parti. Eckermann a rapporté cette phrase de Goethe après Iéna : « Le mal universel et le sentiment général de la honte avaient, comme un démon, saisi la Nation. » Le peuple français sera-t-il possédé de ce démon ? Il n’en faudra pas moins pour le délivrer de ses mauvais plis et de ses travers. Lors de la pacification surgiront les mêmes problèmes qu’en 1918, mais infiniment plus graves et des solutions possibles, il y a vingt-cinq ans, ne le seront plus. Pourtant, si notre réussite n’est pas meilleure, le pays achèvera de se perdre dans les luttes civiles.
L’édifice français, l’édifice séculaire est renversé. L’invasion [305] allemande consolidée, ce serait l’asservissement à perte de vue dans le temps. Mais l’invasion allemande rentrant dans son lit n’aura fait qu’œuvre révolutionnaire. Elle aura déplacé les conditions humaines et les idées. Ne nous leurrons pas sur la perte subie et à subir. Du moins, le démon vengeur travaillera-t-il plus à l’aise dans les décombres. S’il ne se déchaînait point, si le peuple français, sous prétexte de concorde, de conciliation, revenait à ses mœurs d’avant le raz de marée, d’autres désastres s’ajouteraient dans la paix à ceux de la guerre. Nous devons souhaiter aujourd’hui une brisure aussi nette que celle de 1789. Et pour cette raison, le jour de la libération, la fiction d’une continuité légale avec la République disparue n’aura pas à être cherchée. Ranimer les Assemblées, les autorités centrales ou départementales qui s’avilirent bien avant le 10 juillet 1940, ne fût-ce qu’afin d’obtenir une transition, ce serait, pour le peuple, retourner à son vomissement.
Qui n’aurait le cœur serré devant le bouleversement de son coin de société ? Mais les regrets individuels comptent peu auprès de la rédemption de la patrie. En tant qu’elle se distinguait par une certaine complexion morale, la bourgeoisie est condamnée. Condamnée avec son incurie, son manque d’application, son lâche mandarinat fabriqué dans les examens et les concours qui, en tout état de cause, ne donnèrent pas de prime au caractère, mais, dégénérant en mauvaise cooptation, exclurent souvent, amortirent, abâtardirent presque toujours les hommes ayant de la fierté et de la force. À ces lignes, beaucoup crieront au communisme. Et les Fossoyeurs leur ont depuis longtemps donné le signal. Mais nous ne pensons pas que tout esprit d’entreprise ait, sur notre sol, plus de chance d’être enfermé dans un camp de concentration qu’en Angleterre, aux États-Unis, en Hollande, en Belgique. Nous appelons de nos vœux, un nouveau tempérament de la France, une société conduite par des motifs qui ne soient pas principalement celui du lucre et, avant tout, par le dévouement au bien de l’État. Les pays qui viennent d’être cités passeront par des transformations analogues. Que notre nef vogue [306] de conserve avec la leur. Bolchévisme mis à part, il va de soi que la reconstruction russe des quinze dernières années est un précédent qui ne peut plus être omis.
Pour apaiser notre inquiétude devant l’inconnu politique et social placé devant nous, il n’est que de considérer les quarante générations de Français d’où nous sommes sortis. On s’est habitué à dire : les deux France. La France formée dans la Révolution et la France royale. Mais, à la vérité, la France d’avant 1789 se subdivise en trois ou quatre, fort distinctes, non comptée l’immatérielle république des écrivains et des artistes, au-dessus des commotions. De l’une de ces France à l’autre, il y eut passage brusque ou graduel, violent ou presque insensible, depuis que la civilisation dut repartir de la terre nue, après la dilapidation de l’héritage romain. L’immobilité absolue dont ont rêvé nos contemporains n’a jamais existé sinon, à l’origine, dans la misère.
Pendant trois ou quatre siècles, à partir du sixième, l’idée même du gain s’effaça de la mémoire des hommes. Plus de manufactures, plus d’échanges, plus de cités. Il ne restait qu’à vivre du sol. Point de monnaie. C’est pour cela que les terres allouées aux chevaliers ne furent qu’une solde. Dans cet abaissement de l’humanité se sont formés les sentiments sur lesquels nous avons vécu jusqu’ici : la fidélité, la piété, l’honneur, avec des nuances auxquelles l’âme antique n’avait pas été éveillée. Plus tard est venue la vénération du roi, l’apport de Saint Louis, c’est-à-dire l’attachement au pouvoir central et, plus tard encore, à la Renaissance, les premières formes du capitalisme, la poursuite des grands profits et le goût d’une liberté élargie débordant les libertés particulières et restreintes pratiquées jusque là, l’affranchissement de la pensée. C’est le dosage toujours changeant de ces éléments qui, pour chaque époque, a créé le tempérament de notre peuple. Ne serait-il pas dans l’ordre de son histoire qu’après l’épreuve sans nom, un nouveau dosage se précipitât, qu’une cinquième ou sixième France apparût et sans que rien fût broyé à la façon des fascistes ou des communistes ? Qu’elle est diverse, quelle est riche la substance de la France, considérée dans le [307] type toujours changeant de chacune de ses classes sociales ! La divine matrice est-elle desséchée ? S’est-elle épuisée en un millénaire ?
III
La France sera sauvée par la victoire de l’Angleterre, des États-Unis, de la Russie. Notre ferme intention est de la « restaurer dans son indépendance et sa grandeur » a écrit Mr. W. Churchill au général De Gaulle, le 7 août 1940. Plus précises sont les promesses du gouvernement de Washington, tant à la France Combattante qu’au pouvoir de Vichy : maintien de l’intégrité territoriale, restauration de la souveraineté [21]. La France, arrachée par les Alliés à l’ennemi commun, sera donc rétablie dans ses possessions et dans son rang.
Mais les Français se tromperaient gravement s’ils se reposaient quiètement sur ces assurances généreuses. Ils ne rentreront pas dans leur bien, au matériel et au moral, comme l’héritier qui résiste aux revendications contraires par ministère d’huissier. Les vainqueurs et ce ne sera que justice auront à se persuader que la France est de taille à réparer sa fortune, à redevenir un allié utile, qu’aux titres de propriété dont restitution lui sera faite, elle joindra bientôt, par son propre travail, cet autre instrument, le premier de tous quoi qu’on en dise, et le seul durable : la force de défendre son bien et même de le reprendre à la main étrangère qui s’abattrait sur lui. Que la France soit incapable de voler de ses propres ailes au-delà d’une brève période de transition, qu’elle prétende s’attarder sous la protection des deux grandes puissances occidentales, qu’elle ne récupère pas très vite sa personnalité historique : elle sera déchue sans retour.
Il ne serait pas prudent de concevoir les années qui suivront l’armistice comme nécessairement exemptes de chocs et de contre-chocs. Nous voulons croire à la durée de la paix édifiée à l’issue des batailles actuelles. Instruits par l’infortune, ceux qui en [308] seront les architectes et gardiens ne répéteraient pas, si des amateurs de coups de force leur jetaient le gant, la défaillance de 1935-36. Ils ont appris qu’à aucune défaillance de ce genre ne résisteraient les textes, les règlements les plus judicieux. Et sans doute se familiariseront-ils avec l’idée de l’expédition préventive. Puissent-ils être de grands pacificateurs ! Mais les probabilités ne sont pas non plus qu’un continent européen, aux formes arrêtées et précises, émergera très vite du tremblement universel, que les relations des états qui le composeront seront montées, du jour au lendemain, comme pièce d’horlogerie. La terre restera longtemps « mouillée et molle du déluge ». Elle ne durcira que lentement dans le moule qu’on lui aura assigné. Des accidents seront possibles. Les trois grandes puissances organisatrices, extérieures du reste à ce cercle de glaise et d’argile, et le régentant du dehors, à moins d’une occupation de vingt ans, ne pourront les prévenir que dans la mesure où leur concorde ne sera pas troublée. Beaucoup d’empirisme se mêlera forcément à l’application des « Chartes » énoncées ex cathedra.
En Angleterre, s’accuse quelque tendance à constituer, dans le système général de l’Europe, une sorte de fédération occidentale où la France aurait son rôle. Notre pays n’assistera à la Conférence de la Paix (si une conférence de la paix est tenue) qu’à une table secondaire. Alors, il mesurera ce qu’il en coûte d’avoir des Pétain et des Laval. Mais, presque immédiatement, ses services seront recherchés et il importera essentiellement à son avenir qu’il soit à même de les rendre. Les Alliés de 1815 appelèrent Louis XVIII dans leurs Conseils, trois années après Waterloo. Pour une France régénérée, le délai devrait être encore moins long. Et ici nous sommes contraints d’émettre un regret.
Plus de trois mois se sont écoulés depuis qu’Américains et Anglais, débarquant en Afrique du Nord, ont libéré une première fraction du sol français : cependant, la République n’y a pas été rétablie, les effets du coup d’État de juillet 1940 n’y ont été qu’atténués et aucun gouvernement provisoire n’est autorisé à interpréter le sentiment et l’intérêt français parmi les Nations [309] Unies. La Pologne et la Tchéco-Slovaquie (pour ne citer que des pays n’ayant pas de dynastie) ont été traitées avec moins de rigueur. Dans leur cas, nul n’a craint de préjuger indûment la volonté nationale. Pourtant, en ce qui concerne la France, présumer que résistance à l’Allemand et « Gaullisme » [22] ne font qu’un, estimer que les institutions républicaines sont le fait normal et le régime vichyssois l’exceptionnel, renvoyer à des élections générales la correction de l’erreur, si erreur il pouvait y avoir, ne serait pas téméraire. La témérité est plutôt de ne déranger les « Fossoyeurs » ni à Alger, ni à Rabat, ni à Dakar. La nécessité militaire est invoquée. Mettons que, pour ramener l’Afrique dans la guerre, il soit plus nuisible qu’utile de mettre en branle le patriotisme français sous des hommes ne l’ayant jamais outragé, à cause des intérêts de personnes qui seraient atteints, du mécontentement local qui se manifesterait. Il n’en reste pas moins que le mouvement dont nous attendons le redressement de la Nation est ajourné indéfiniment et, à l’intérieur de la métropole, découragé. Ne devrait-il pas être lancé aussitôt que possible ? Il est mauvais que toutes les Nations Unies orientent le peuple français vers nous ne savons quel marché de liquidation avec ceux qui l’ont livré. La cause de la régénération française subit un premier échec. Espérons que la divagation est éphémère.
La France ne se présentera pas devant ses libérateurs, le jour du règlement, portant cilice, couverte de cendres et récitant les psaumes de la pénitence. Un tel attirail ne saurait aller avec la fierté nationale qu’appelle toute reconstruction heureuse. « Vous aviez la Manche, vous aviez l’Atlantique pour vous couvrir et nous n’avions que la Meuse. » Ce discours sera tenu aux Anglais et aux Américains. Nul ne pourra m’accuser d’avoir dissimulé de pénibles vérités. Dans le passé, je n’ai jamais conçu que notre Nation ne se joigne pas à l’Angleterre et aux États-Unis. Comment ne les rejoindrait-elle pas quand elle leur devra le salut, quand la convergence [310] des intérêts vitaux aura été démontrée avec une évidence écrasante ? Je souhaite que cette fédération occidentale, déjà mentionnée imite d’aussi près que possible l’Acte d’Union rédigé à l’instant du plus grand malheur. Mais, cela dit, la France n’a pas eu le monopole des Fossoyeurs, bien que, chez les autres, ils aient été plus insensés que pervers. Toutes les responsabilités ne sont pas sur elle. L’Angleterre et l’Amérique ont leur part.
Ne faisaient-ils pas travail de Fossoyeurs ceux qui voulurent ignorer si longtemps que la puissance militaire française était la garantie de leur domaine, de leur civilisation, ceux qui, pendant quinze ans, s’employèrent à la diminuer ? Ils finirent par persuader les Français que c’était une grande folie que de vouloir être sages tout seuls. Combien de fois Mr. Winston Churchill a-t-il dit aux imprudentes Communes, entre 1932 et 1934 : « Vous vous en prenez à l’armée française. Malheur à nous si jamais elle succombe ! » Que d’hommes de paix voulurent démolir à coups de marteau le bouclier qui les protégeait ! Quand cette pièce centrale fut brisée, ils ont pu évaluer ce qui tombait avec elle. Le monde entier s’est embrasé. Pour remplacer l’armée française, l’entrée dans la lutte de la Russie et des États-Unis n’a pas été de trop. N’est-il pas choquant que l’Angleterre ait attendu jusqu’à la fin de 1936 pour stipuler une garantie de frontières écourtée, inadéquate à la menace déjà très visible ?
Ne creusaient-ils pas des tombeaux, ceux qui, en 1918, traînèrent la France dans un traité de paix ne correspondant en rien aux données de l’expérience européenne et dont ni un seul homme d’État français ni un seul diplomate de qualité n’attendirent rien de bon ?
Que demandait la France après avoir, plus que tout autre, perdu de sa substance sur les champs de bataille ? L’annexion rhénane directe ou camouflée était d’opportunité contestable, je le reconnais. Mais, fondamentalement, la France réclamait de l’Angleterre le lien qui fut concédé pour vingt ans à la Russie soviétique par Mr. Winston Churchill, en mai 1942. Et sa réclamation rhénane n’était guère qu’un moyen de pression. La France se heurta à une [311] fin de non-recevoir parce que son aspiration contredisait au Covenant de Mr. Wilson. Quand il fit droit à la requête russe, quand il subordonna l’éventuel système général de sécurité à la solidarité particulière de deux grands États, le Cabinet britannique, ayant fait le tour de ses illusions, a reconnu implicitement que la France n’avait pas été traitée équitablement, qu’elle avait été frustrée. Je n’ai pas à chercher dans le passé des excuses pour le crime dénoncé tout au long de ce livre : l’abandon de l’alliance britannique en juin 1940, la répudiation de l’amitié américaine ininterrompue depuis cent soixante ans. Mais ce serait manquer à ma patrie que de ne point dire à nos sauveurs anglais et américains sans que gratitude et affection en fussent touchées : rappelez-vous qu’en 1919 vous avez répudié l’allié français.
[312]
[1] Bergeret fut ministre de l’Air à partir du 6 septembre 1940. Lors de la guerre de Syrie, il donna l’ordre à Weygand d’envoyer à la bataille la force aérienne de l’Afrique du Nord. Le général Odic, commandant de cette force (150 avions) protesta, mais Weygand lui imposa l’exécution. Yves Chatel a été remplacé, à la fin de janvier 1943, par Marcel Peyrouton, ambassadeur en Argentine, démissionnaire en avril 1942, lorsque Laval reprit le pouvoir. Gendre de Louis Malvy, le ministre de l’Intérieur de 1914-17, condamné par la Haute-Cour en 1918, Peyrouton est un policier cynique et brutal. Ministre de l’Intérieur en décembre 1940, il fut l’agent d’exécution de Pétain contre Laval. Sur la collaboration avec les Allemands et sur le rétablissement de la monarchie, il partageait les idées du Maréchal. À Buenos Aires en 1942, il s’affirmait encore royaliste, tout en ne laissant pas ignorer à ses interlocuteurs que la Monarchie ne serait qu’un moment dans le film français. Daladier, ministre des Colonies, inventa Peyrouton, alors simple administrateur en Afrique Noire. Président du Conseil, en 1933, il le nomma résident général à Tunis pour mater le Destour. À Tunis, Peyrouton rompit avec les syndicats ouvriers, avec les loges Salammbô et Carthage, c’est-à-dire avec la Franc-Maçonnerie. Léon Blum le rappela en 1936 et une première fois il fut envoyé à Buenos Aires, ménagement dû à Malvy. Pendant la guerre, Daladier lui rendit le poste tunisien. Il y servit la contre-révolution. Boisson appartient, lui aussi, au cadre colonial. Il doit sa fortune à l’échec infligé au général de Gaulle et aux Anglais, devant Dakar, le 23 septembre 1940. Il a fait torturer les prisonniers gaullistes.
[2] C’est à Port-Lyautey que se déroula le combat le plus vif : un régiment de tirailleurs jeta à la mer les troupes américaines. A Oran, un régiment américain perdit le tiers de son effectif.
[3] Avec Lemaigre-Dubreuil apparaissent des industriels qui « collaborèrent » trop souvent dans le passé, se ménagèrent, dès 1941, une conversion éventuelle vers le dollar et discernèrent, dans l’été de 1942, les lacunes du réapprovisionnement allemand, ce qui les encouragea à prendre des risques. Lemaigre-Dubreuil est entré par mariage dans la famille Lesieur, propriétaires d’usines échelonnées de Dunkerque à Dakar pour traiter l’huile d’arachide. Fournisseur de l’armée Rommel, il circulait librement dans la France et dans l’Empire. Ses relations avec Robert Murphy datent du premier semestre 1941. Confirmer par l’Amérique la révolution nationale exécutée grâce à l’Allemagne : c’est le programme.
[4] Les forces terrestres et maritimes de Vichy avaient été concentrées au Maroc, face à la menace anglo-américaine. Mais, dans la Tunisie, exposée aux entreprises germano-italiennes, bien peu d’effectifs étaient réunis. Et cela montre l’hypocrisie du mot d’ordre dont Weygand fit étalage : tout agresseur, quel qu’il soit, sera repoussé !
[5] Tous deux furent arrêtés pendant quelques heures tandis que les généraux enfermés, la nuit précédente, étaient délivrés.
[6] Le général Giraud s’est échappé de la forteresse de Königstein, vers le début de mai 1942, au grand dam des négociations de Laval avec les Allemands. Nous l’avons déjà rencontré en mai 1940. Membre du Conseil Supérieur de la Guerre depuis 1938, Giraud partagea les erreurs du haut commandement, notamment quant à l’emploi des chars et avions. Auparavant, gouverneur de Metz, il fut en controverse continuelle avec le colonel de Gaulle, son subordonné, placé à la tête d’un groupe de tanks. Politiquement, il est d’extrême droite et Gamelin eut de la peine à le sauver des représailles de Daladier irrité de ses discours aux officiers. Pour Giraud, les institutions républicaines sont responsables du désastre. Honnête et sans intrigue, mais d’intellect plutôt sommaire, il était réputé grand entraîneur d’hommes, à la Mangin. Par Lemaigre-Dubreuil, les agents américains l’ont choisi pour la bataille d’Afrique. Et n’ayant pu obtenir du général de Gaulle une déclaration relative à leurs frontières, les Polonais ont prêté leur concours. Le général Kleber, un de leurs émissaires, passa plusieurs semaines auprès de Giraud. Dans son rapport, Kleber déclara : il veut bien collaborer avec les Américains, mais pas avec les Anglais.
[7] Noguès déclare à Mr. William Stoneman (Daily Telegraph, 15 février 1943) qu’il arrêta la résistance après avoir fait constater par le général allemand, chef de la Commission de Désarmement au Maroc, l’épuisement de ses moyens. Il n’aurait donc pas reconnu l’autorité de Darlan tant que le combat continuait. Et de fait, au téléphone, il refusa d’accepter les ordres de Darlan : « N’est-ce pas un officier américain qui me parle ? Je n’en puis rien savoir. »
[8] Le jeune meurtrier, de père franc-maçon et de mère italienne, était royaliste. Mais les royalistes sont divisés. Et aucun interrogatoire poussé n’a précédé l’exécution. Le comte de Paris arrivé à Alger, deux jours auparavant, pour revendiquer une place au « Conseil Impérial », dut regagner le Maroc espagnol.
[9] Pour être assuré que le sabordage serait exécuté en temps voulu, il avait même envoyé un ordre supplémentaire disant en substance ceci : au jour de la crise, si je contremandais la mesure, vous présumeriez que je ne suis plus libre et vous ne m’obéiriez pas.
[10] Par exemple, l’amiral Michelier, à Casablanca. Il revenait de la Commission de Wiesbaden où il avait longtemps servi. Il était, paraît-il, animé contre les Nazis. Cependant, il obéit à Noguès plutôt qu’à Darlan. Il ne sacrifia pas seulement ses navires de guerre. Il fit saborder nombre de bateaux de commerce.
[11] Laval annonça dans son discours du 22 juin, l’accord relatif à la « relève » qu’il ne réussit à exécuter que par une pression devenant, graduellement, simple coercition. Le 11 juin, à une cérémonie de la Légion, Pétain s’identifia complètement avec Laval : « il a gagné toute ma confiance non seulement par ses paroles, mais par ses actes… » Fort de ce témoignage, Laval proclama peu après : « Je désire la victoire allemande. »
[12] Le Times Herald, de Washington, a publié un article portant son nom, le 21 janvier 1943.
[13] « Si nous observons l’état de la civilisation européenne après la période carolingienne, nous voyons que presque toutes ses caractéristiques essentielles apparurent en France plus tôt qu’ailleurs et qu’en France elles trouvèrent aussi leur expression la plus parfaite. Cela s’applique à la vie religieuse aussi bien qu’à la vie politique. L’ordre de Cluny, l’ordre des Cisterciens et l’ordre des Prémontrés naquirent en France. L’ordre de la Chevalerie fut une création française et c’est en France que les Croisades trouvèrent leurs recrues les plus enthousiastes. C’est également en France qu’au commencement du XIIe siècle, l’art gothique sortit brusquement du sol et imposa au monde sa suprématie. Toutes ces coïncidences ne furent pas fortuites. Que tant de personnalités éminentes aient existé dans un seul pays, que le bassin de la Seine, depuis la fin du Xe siècle, ait été le lieu de tant de réussites et d’innovations : le fait prouve que doit y avoir existé, comme jadis dans l’Attique, un milieu particulièrement favorable aux manifestations de l’énergie humaine. Il est incontestable que les deux grandes forces opérant sur les ruines de l’Empire carolingien pour constituer une nouvelle Europe, le système monastique et le système féodal, ne furent nulle part aussi actives, aussi prédominantes que dans le nord de la France… L’ascendance de la civilisation française a, de loin, précédé l’ascendance de la monarchie française » (H. Pirenne, Une Histoire de l’Europe). Et l’historien belge de citer encore les « manières courtoises », le rôle incomparable de l’Université de Paris, tutrice de l’Université de Prague et, par elle, des universités allemandes, la propagation du latin scolastique dont Paris était le foyer et de la langue d’oil. À propos de Saint-Louis (et de tout ce qu’il représente), de Louis XIV et de la Révolution de 1789, des observations analogues pourraient être faites.
Sans doute, la contribution de la France aux libertés civiles et politiques a suivi celle de l’Angleterre. Un État centralisé et absolu ayant été créé de toutes pièces, à Westminster, par la conquête normande, toutes les forces d’affranchissement ont conjuré à le limiter, à lui imposer des contrats tandis que, dans la France capétienne, leur rôle était de soutenir le monarque contre les principautés quasiment indépendantes qui résistaient à l’érosion de l’ordre ancien. Mais la révolution de 1789 a donné expression universelle et combien dynamique à tout ce qui avait été, sur l’autre bord de la Manche, régularisation et définition de privilèges. La remarque n’est pas faite pour déprécier ce qu’a donné l’Angleterre. Il est même permis de dire que des libertés publiques acquises par des aristocrates sont plus solidement établies que fondées par des robins. Mais ne sont considérées ici que les répercussions sur les autres peuples. Notre révolution, exceptionnellement tumultueuse, l’a emporté sur les autres en force explosive et, comme disait Sainte-Beuve, en « vulgarisation égalitaire ».
[14] Paris, Éditions de la Revue des Idées et Librairie militaire, R. Chapelot et Cie 1905.
[15] Le maréchal Vaillant était ministre de la Guerre. Ventripotent, il ne pouvait monter qu’un cheval tenu au pas.
[16] Nous ne voulons pas dire que des occasions de victoire comme celles dont Bazaine aurait pu s’emparer, le 16 août 1870, à Rézonville, passèrent à la portée de Weygand. Mais Bazaine, commandant d’armée, rêva d’une régence impériale. De cette façon, les chefs de 1940, hantés de contre-révolution, lui sont apparentés. Bazaine, enfermé dans Metz, mentit effrontément. À en croire ses dépêches, il ne pensait qu’à se frayer un chemin au-dehors. Le général de Mac Mahon reçut de Napoléon III l’ordre de l’aider à se dégager et une nouvelle armée française fut perdue. Mensonges dissimulant telle ou telle faiblesse, tel calcul inavouable : nous les avons donc connus avant 1940.
[17] Il n’y a pas à s’étonner que les chefs militaires allemands aient suivi la campagne de 1859 avec une attention passionnée. Ils prévoyaient déjà leurs guerres contre l’Autriche et contre la France. Ces deux états leur fournissaient un champ d’expérience avant l’action.
[18] Germain Bapst, Le Maréchal Canrobert, cité par Bonnal.
[19] Émile Durkheim dans son livre sur le Suicide, publié au commencement du siècle, souligne, si j’ai bonne mémoire, que les sous-officiers libérés, après de longues années de caserne, fournissent le contingent le plus fort. Retranchés de leur régiment, ils ne s’intègrent que péniblement dans la communauté. Telle était la force du lien régimentaire aujourd’hui détruit.
[20] L’affaire Oustric et l’affaire Stavisky ont implanté la croyance à la corruption généralisée des parlementaires. Dans les deux Chambres, une trentaine de gredins pouvaient être comptés et ils étaient connus de tous. Il y a plus d’un demi-siècle, la Cie de Panama est supposée avoir « récompensé » les votes de 104 parlementaires. Dans l’intervalle, les « consciences vénales » n’ont pas augmenté en nombre. S’il y eut changement, ce fut plutôt dans l’autre sens. Mais l’administration s’était dégradée et l’esprit de facilité avait tout pénétré. Analysant l’esprit de facilité en démocratie, Platon dans sa République (VIII, 11) est bien près de décrire l’affaire Stavisky.
[21] Déclaration de Mr. Sumner Welles, au nom du gouvernement des États-Unis du 2 mars 1942 et la lettre à M. Henry Haye du 13 avril.
[22] Témoignage de René Massigli, ambassadeur de France, qui n’est arrivé à Londres qu’en février 1943 : « Pour le peuple français, toute résistance s’appelle de Gaulle. C’est un fait concret. » (Déclaration à la presse du 5 février.)
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