Gaston Bachelard, Physique et métaphysique


 

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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Une édition numérique réalisée à partir du texte de Gaston Bachelard, “Physique et métaphysique.” in « Septimana Spinozana: Acta conventus oecumenici in memo-riam Benedicti de Spinoza diei natalis trecentissimi Hagae comitis habiti », Societatis Spinozanae éd., La Haye, 1933, pp. 74-84. Une édition numérique réalisée par Daniel Boulagnon, bénévole, professeur de philosophie au lycée Alfred Kastler de Denain (France).

[74]

Gaston Bachelard (1933)
Professeur à l’Université de Dijon

Physique et métaphysique.”

in « Septimana Spinozana : Acta conventus oecumenici in memoriam Benedicti de Spinoza diei natalis trecentissimi Hagae comitis habiti », Societatis Spinozanae éd., La Haye, 1933, pp. 74-84.

Il semble qu’il y ait une contradiction entre l’avenir intellectuel de la science et le rôle présent de la métaphysique, car la science, par le fait même qu’elle est inachevée, porte en elle un avenir intellectuel alors qu’une métaphysique est obligatoirement un système clos. Il y a donc un certain artifice à partir d’une métaphysique intrinsèquement parfaite comme celle de Spinoza pour méditer certains aspects nécessairement fragmentaires de la science contemporaine. Cependant on trouve dans la philosophie de Spinoza des thèmes de réflexion si précis et si réels que ces thèmes, pris même en dehors de leur contexte métaphysique, sont propres à définir la juste portée de la pensée scientifique. Il y a peut-être intérêt à prendre un morceau de spinozisme comme germe de cristallisation pour une philosophie de la science moderne. Or parmi les thèmes spinozistes qui paraissent avoir gardé une grande liberté d’application, aucun n’est métaphysiquement mieux placé que le problème de la correspondance des attributs étendue et pensée. Spinoza pose ce problème avec une telle clarté, une telle économie, une telle pureté métaphysique, qu’on peut aussi bien partir de la doctrine spinoziste pour aller au monisme que pour aller au dualisme. En effet, dans le dyptique natura naturans, natura naturata, y a-t-il vraiment deux tableaux, n’y a-t-il qu’un seul phénomène ou une seule puissance ? Suivant la réponse, la philosophie s’engage dans une perspective particulière en ayant conscience d’un choix. Ce point du Spinozisme est donc vraiment au centre du problème métaphysique fondamental. Il peut être un point de vue pour juger de la valeur et de la portée métaphysique de la [75] physique moderne. J’essaierai donc de me placer sur le plan de la pensée scientifique et je me demanderai, à propos de quelques aspects de la physique expérimentale et de la physique mathématique, si la natura naturata contemporaine de l’expérimentation garde bien la valeur d’une natura naturans, si, d’autre part, la natura naturans saisie comme pensée mathématique a bien une valeur efficace, une valeur réalisante.

En fait, à l’époque de Spinoza, il semblait que les deux termes de cette dialectique de la création, résumée dans le dyptique natura naturans, natura naturata, fussent l’un et l’autre bien clairs et bien séparés, tout en étant réunis précisément par ce lien fonctionnel que serait une création prise dans sa totalité, issue d’un acte unique. Au fond, on ne doutait pas plus du réel qu’on ne doutait de Dieu. On avait des preuves ontologiques et cosmologiques de l’existence de Dieu et inversement Descartes avait des preuves théologiques de l’existence de la Réalité puisque c’était pour lui la véracité de Dieu qui faisait la vérité du Monde. Ainsi le Créateur et la Créature étaient pour la méditation deux systèmes également organiques et achevés, bien enfermés l’un et l’autre dans leur totalité respective et cependant prouvés l’un par l’autre.

Mais cet organicisme en quelque manière redoublé entraînait le sacrifice d’une nuance. Cette nuance, c’est précisément l’activité de création, et avant la création, la pensée de création, l’essai et la probabilité d’être. Toute activité de création était alors rejetée dans la zone historique. Même en acceptant l’idée d’une création obligatoirement continuée, il semble qu’au XVIIème siècle, on ne donnait pas son plein sens de participe présent, au mot naturans. C’était toute la nature qui se trouvait donnée d’un seul coup avec toute la pensée. Les idées de totalité et d’unité puisées dans la contemplation d’un espace euclidien, particulièrement simple, éminemment prolongeable, favorisait cette métaphysique d’une substance doublement éternelle, doublement unifiée. Pour le dire en forme de parenthèse, l’espace euclidien est en quelque manière prolongeable par lui-même ; il est, par certains côtés, une simple négation des singularités. Il est donc propre à devenir le schème de l’identité. Sur ce schème géométrique unique, l’étude philosophique du réel devait tendre à ces idées simples où s’absorbait la méditation analytique d’un Spinoza. Ainsi Spinoza qui vit en un temps où la science est à peine manœuvrière, où la méthode géométrique [76]  est fortement marquée par l’unité de son objet ne peut accéder à une doctrine inductive, à une action expérimentale vraiment synthétique vraiment créatrice.

Or si l’on veut bien saisir la science moderne dans sa valeur à la fois réalisante et inductive, on s’aperçoit qu’elle vient de glisser juste au centre de la dualité spinoziste un troisième terme qui actualise ce qui restait de potentiel dans le caractère désigné par le participe présent naturans. Ce troisième terme qui correspond à la nature factice me paraît avoir une valeur primordiale du point de vue d’une métaphysique fonctionnelle et non pas substantialiste où je veux me placer. Ce troisième terme a beau être peu important en soi, il est du moins un exemple qui représente à la fois, l’expérience d’une création humaine et une méthode de pensée inductive. En méditant les succès de l’expérimentation, on s’aperçoit que le destin de clarté de la pensée humaine est un destin actif. Dès qu’on comprend, on crée. Et par réciproque, dès qu’on crée, on comprend. En achevant la science, l’homme s’achève. En réalisant la science, l’homme se réalise. Il y a une réaction de la méthode sur l’objet de la connaissance. Il y a un circuit qui part des mathématiques, qui passe par la physique et qui revient à une mathématique modifiée et élargie. Les cadres a priori de la raison se trouvent enrichis par l’usage et le succès. La raison, par la science physique, s’affirme a posteriori.

C’est à dégager l’exacte fonction de ce troisième terme, de cette nature artificielle et expérimentale que je voudrais occuper les instants que vous voulez bien consacrer à cette conférence.

Mais avant d’arriver à des arguments positifs, il faudrait au moins deux conférences polémiques. Pour la netteté de ma thèse, je me permettrai donc d’indiquer les adversaires que j’aimerais à provoquer. Ces adversaires occupent deux frontières opposées, car il y a deux manières contradictoires de désespérer la raison, soit en montrant le caractère inéluctable de son échec devant la pro­ fondeur insondable du réel, soit en montrant le caractère vain de son succès en prétendant qu’il ne s’agit que du succès de certaines conventions, que d’un jeu de formes et de symboles.

Voyons d’abord cette deuxième accusation. Elle est d’origine assez récente, elle correspond à cet étrange scepticisme scientifique qui a trouvé un complaisant écho dans la philosophie. Cette accusation prend d’ailleurs plusieurs aspects équivalents : tantôt on dit [77] que les mathématiques ne manient que des formes vides, prêtes à informer n’importe quoi; tantôt on va jusqu’à dire que les mathématiques ne constituent qu’une langue bien faite. Comment de telles théories épistémologiques se sont-elles produites ? C’est en gros par le succès même des mathématiques. Mais on peut classer les motifs sous trois chefs principaux :

1°. Cette paradoxale décadence de la morphologie mathématique est due à l’extraordinaire multiplication des formes. Par exemple, la théorie générale des fonctions nous incline à croire qu’il y a autant de fonctions qu’on veut On omet alors la différence qu’il y a entre l’idée générale de fonctionnalité et les cas précisés et toujours plus ou moins organiques de fonctions. Une fonction arbi­ traire en toutes ses valeurs est certes concevable ; on oublie de dire qu’elle ne sert à rien ; on ne se rend pas compte qu’elle n’est pas susceptible d’être explicitement définie. Ainsi le scepticisme s’in­ stalle par le bénéfice d’une richesse illusoire.

2°. En deuxième lieu, tant qu’un plan uniforme suffisait aux mathématiques pour organiser et classer des objets simples, on a cru à la valeur objective de ce plan. Mais on en est venu à séparer les points de vue. Par exemple, en géométrie, on a traité séparé­ ment les informations métriques, projectives, topologiques… On a fini par croire que les objets mathématiques n’étaient que des concrétions accidentelles.

3°. Enfin, une troisième raison de scepticisme fut le succès prodigieux de l’idée de correspondance et la formation d’une doctrine générale des transformations algébriques. Alors on ne parla plus que de traductions, que de dictionnaires, que d’expressions commodes. Un auteur disait dernièrement qu’il s’agissait d’une simple euphonie. Il n’oubliait qu’une chose, c’est que cette euphonie de l’expression mathématique décèle une singulière euphorie dans l’âme mathématicienne, une euphorie qui participe précisément à la rationalisation effective, vraiment réelle, de la pensée humaine. Si l’on prétend que les mathématiques sont un langage, qu’on accepte au moins qu’elles soient un langage naturel, le langage de la raison. Comment seraient-elles les seules formes de langage qui relèvent uniquement de la convention ? Elles n’organisent pas simplement une pensée antécédente, elles forment vraiment la raison. À vivre le progrès des mathématiques, on sent bien qu’elles sont exactement dans la zone où l’expérience réagit sur la catégorie et [78] vice versa, juste entre la natura naturans et la natura naturata, précisément dans la région où la Physique mathématique travaille, où cette Physique mathématique conseille et décrit des expériences qui n’ont jamais, de toute éternité, été réalisées. Dans leur création, comme pensée créée, comme expérience suggérée, les mathématiques dessinent une réaction psychologique et une réaction cosmologique. Elles ont un double succès, du côté de la pensée et du côté de la nature.

Voici encore un argument contre le conventionalisme : s’appuyer sur la polymorphie des êtres mathématiques pour en affirmer le caractère conventionnel, c’est oublier l’étrange et fort sentiment de complétude qui anime les mathématiques modernes. On cherche à étendre l’axiomatique de manière à avoir le plan de tout le possible. Au contraire, le caractère d’une table de conventions, c’est précisément de rester fragmentaire. Au surplus, dès que des conventions s’organisent, c’est qu’elles organisent quelque chose, mieux, c’est qu’elles sont organisées par quelque chose d’organique. Et il est bien visible qu’en se révélant aptes à organiser le réel, à achever l’organisation de l’expérience, les mathématiques décèlent dans le réel une capacité d’organisation.

Mais je ne veux pas m’étendre davantage sur cette polémique, je ne voulais qu’en indiquer les traits principaux. Je dois encore, avant d’arriver à la partie positive de ma démonstration, me pré­ munir contre des arguments tout différents, puisés, comme je l’ai dit, dans une philosophie de l’empirisme soi-disant radical. Voici d’ailleurs à mon avis l’essence de la critique : on argue du caractère insondable du Réel parce qu’on prend son aspect confus pour un caractère profond. On prétend alors que notre description du phénomène ne saurait être complète. On se refuse le droit d’éliminer le détail, l’aberrant, l’accident. On nous montre aussi que la substance se suffisant à elle-même reste naturellement indépendante de notre connaissance. D’ailleurs l’argument majeur qui prétend nous prouver que nous ne pouvons prévoir le réel par la raison consiste à citer des phénomènes nouveaux qui souvent déconcertent la raison. Il semble alors que la nature naturée soit dominée par ses modes et que le caractère indéfini de la modification ruine à jamais notre maîtrise sur l’acte substantiel.

Or voici maintenant, contre cet empirisme soi-disant profond et opaque, un argument qui me parait mériter quelque attention : le [79] réel est si peu inépuisable que la science le dépasse, le prolonge, le complète. La science moderne aussi bien dans son effort théorique que dans son action concrète tend à substituer le complet au complexe. Et je voudrais souligner ici deux affirmations métaphysiques :

1°. La pensée mathématique n’est sûre de son jeu que lorsqu’elle a dégagé la totalité de ses règles ; elle est alors une pensée qui se sait achevée.

2°. La pensée physique s’éclaircit de même en se complétant.

Il est remarquable que ce besoin de complément puisse être saisi aussi bien dans la pensée mathématique que dans nos tentatives d’action sur la nature. Ce qui règne ainsi sur la terre et dans les Cieux, c’est l’ordre, c’est l’harmonie qui porte dans ses fragments même la tentation sinon la trace de son achèvement. La Pensée n’est ainsi qu’une tentation d’achever le Monde.

Pour étayer ces affirmations par des preuves, il faudrait que je puisse dégager d’une part la prolifération ordonnée de l’abstrait et d’autre part la puissance de création concrète d’un schéma d’expérience proposé par la pensée mathématique. Pour être bref, j’appellerai cette nature suscitée par la raison humaine la natura constructa en spécifiant bien qu’elle n’est point la copie d’une structure, mais bien une construction, impliquée dans une théorie, préparée par un plan, dégagée des caractères aberrants, débarrassée de toute confusion, préservée par des écrans, entourée en quelque sorte d’un néant artificiel qui place les phénomènes pro­ duits dans des limites précises, vraiment géométriques et leur garde des caractères nettement distincts. Cela revient à dire qu’à la phénoménologie des philosophes, la science contemporaine substitue une phénoménotechnique. Au lieu de réduire des faits pour contempler je ne sais quelle généralité aristotélicienne ou baconienne, la science moderne produit des phénomènes. Elle fait apparaître le phénomène au mépris des apparences. Désormais on crée les phénomènes à l’exacte mesure de la pensée ; mieux, on les crée par la mesure, comme on les mesure, sur le plan même de la mesure. On les crée méthodiquement, métriquement, comme on effectue un problème de géométrie.

Il n’est pas difficile de montrer à l’œuvre cette phénoménotechnique. Il suffit de suivre l’histoire des techniques qui assemblent des ordres différents de phénomènes pour être bien sûr d’être en [80] face d’une combinaison artificielle ; telles sont par exemple les techniques électriques ou chimiques. C’est en effet par un véritable abus de langage qu’on répète sans cesse que ces techniques utilisent des forces naturelles. Autant vaudrait dire que la musique est l’utilisation des bruits naturels que dire que la téléphonie sans fil est l’utilisation des ondes électromagnétiques. En effet, il s’agit avant tout dans l’un et l’autre cas d’une synthèse artificielle. Au groupement temporel des rythmes électriques s’associe une géométrie de la résonance qui illustre bien cette garde de néant dont je parlais précédemment. N’est admis dans l’antenne de réception que ce qui a l’exacte figure spatio-temporelle réclamée par la technique. Le craquement du parasite par le fait même qu’il passe partout et qu’il transcende les conditions géométriques des antennes trouve sans doute en défaut la garde de néant ; mais on peut faire confiance à l’avenir de la technique, elle arrivera à filtrer le parasite. Ce parasite manque de réalité formelle, il est donc condamné à perdre sa brutale efficacité.

Si d’ailleurs on suivait dans le détail la construction technique du groupe d’ondes, on verrait une véritable création surgir vraiment à partir de rien. On peut presque dire que l’onde sculpte le temps. On groupe des battements, des coïncidences habilement produites et l’on passe ainsi, faisant quelque chose avec rien, des rythmes électriques aux rythmes auditifs. Il n’y a pas là une simple question de mots. On ne peut pas dire qu’un groupe d’ondes est une chose naturelle puisque ce groupe n’a d’efficacité que par sa constitution et que cette constitution réclame de véritables garanties rationnelles. Il ne s’agit pas d’une chose foncièrement inconnue dont l’empirisme intime serait opaque, mais bien d’un schéma réalisé dont tous les éléments sont connus. C’est une totalité recensée parce que c’est une totalité créée.

On jugera mieux encore du caractère immédiat de l’application des théories électriques si l’on se réfère à ce qui se passe dans les techniques simplement mécaniques où l’application souffre au contraire d’une sorte de déclin matériel. En mécanique rationnelle en effet, on considère ce qu’on appelle les machines simples, bâties sur une équation ; on les prend comme des modèles théoriques, mais on sait bien que les modèles réalisés matériellement s’écartent des figures théoriques. On sait qu’un levier plie, qu’un essieu frotte, que la réversibilité théorique de ces machines ne [81] peut se traduire par une exacte réversibilité dans le monde de la matière. Et dans cette vue, on prétend réintroduire le réel opaque derrière les simples schémas de la mécanique rationnelle. On sépare donc complètement la pensée théorique de la nature matérielle. Or une semblable séparation n’est que de style dans les domaines où la technique électrique travaille actuellement. Il semble en effet qu’on y travaille matériellement, au niveau même de la théorie. La matière électrique ne contredit ni ne gêne la théorie. Elle est d’accord avec la théorie, elle reste en quelque sorte théorétique. Mais peut-on vraiment encore parler de matière ? Cette matière a-t-elle encore une sorte de réaction substantive, une puissance d’aberration, un moyen de nier la raison, de dépasser l’expérience ? Au contraire, on la possède absolument, elle est sous la monarchie de l’esprit. Et on la possède par l’extérieur, non pas en tant que racine de propriétés mais bien comme la concrétion, d’une fonction théoriquement définie. L’électron n’est qu’un fonctionnaire sous la dépendance de la pensée technique. Il n’a pas d’individualité.

Les progrès de la chimie appelleraient des remarques analogues. À ce propos, peut-on vraiment parler d’une connaissance a posteriori quand on connaît les propriétés avant même d’isoler la substance, quand on voit le chimiste créer des substances pour réaliser un attribut, une qualité ? C’est par millions qu’on compte ces substances produites en suivant des schémas a priori. Le plan de l’être créé par le chimiste déborde le plan de l’être créé par la nature. La raison humaine est alors une natura construans qui dépose une natura constructa bien plus riche que toutes les structures découvertes dans la réalité. L’homme crée ainsi ce que la nature oisive a oublié de produire. A voir tant de lacunes ainsi comblées, il semble que dans le livre du monde on ne puisse lire que des exemples et des règles, et que la vraie puissance poétique soit dans l’âme du lecteur. L’expérience usuelle du réel n’est plus qu’un prétexte de pensée. La connaissance inventive va du genre à l’espèce, dans le sens de la spécialisation. Là encore, la phénoménotechnique suscite du dehors la substance. La chimie organique, c’est vraiment la forme en quête d’une matière, c’est la cause formelle rénovée, supplantant la cause efficiente, c’est la forme géométrique conquérante.

Si des exemples de telles réalisations faites de toutes pièces sur [82] un plan théorique a priori n’emportent pas la conviction, c’est qu’on est habitué à séparer abusivement les conditions où la pensée s’affirme et les conditions où elle s’applique. Or si la pensée se développe c’est qu’elle trouve des raisons de cohérence, elle s’associe au réel pour augmenter le réel. Tout ce qui est organique, si près encore qu’on soit du plan de la pensée, détermine pour l’esprit une tentation de réalisation. Par l’intermédiaire de l’initiative humaine vient s’ajouter au compossible une possibilité de réalisation. Un brillant commentateur de M. Bergson prétendait récemment que [1] l’humilité pluraliste est peut-être en passe de devenir la seule attitude vraiment scientifique. Attitude de philosophe, mais non pas attitude de technicien ! Il est frappant que plus on uniformise les pièces, plus on diversifie les machines. On simplifie plus aisément dans la multiplication des formes que dans leur réduction. En fait, il y a une manière à laquelle les philosophes n’avaient pas pensé pour rationaliser un pluralisme : c’est de le compléter. On voulait toujours réduire le nombre des éléments. La chimie moderne n’a pas hésité à chercher une harmonie dans leur multiplication. De même dans les synthèses de la chimie organique : plus les synthèses sont nombreuses et différentes, plus la combinaison est claire et instructive. On explique en compliquant. Plus on réalise, mieux on pense.

Si l’on essaie de saisir la pensée scientifique dans cette perspective de réalisations, on se rend bientôt compte que l’exigence de simplicité est primée pour la raison elle-même par l’exigence de fécondité. Et c’est pourquoi l’on doit arriver à reprendre en sens inverse la pensée spinoziste, à entreprendre une action synthétique à partir des idées simples. La question essentielle me paraît la suivante : comment les idées simples peuvent-elles être cause de relations et à la faveur de cette mise en relations comment des idées simples auxquelles correspondent des objets simples peuvent-elles suggérer des relations expérimentales ? Si l’on veut enrichir les alentours de l’idée simple, il faut consentir à abandonner ce qui l’épure pour s’attacher à ce qui la complète ; il faut la rapprocher d’un ensemble d’autres idées simples pour en dégager une filiation, bref, lire le complexe dans le simple. Or la force d’insinuation de la raison à l’égard du réel est telle que ce paradoxe n’est pas rare dans l’histoire de la Physique mathématique. On en trouverait [83] maints exemples dans la croissance des doctrines relativistes ; ces doctrines fournissent de véritables instruments de découvertes. Mais dans des domaines plus faciles on pourrait montrer comment un Lamé en étudiant la propagation thermique du point de vue de la Physique mathématique a appris à lire l’hétérogène dans l’homogène, comment les phénomènes en milieu amorphe peuvent suggérer des expériences en milieu anisotrope.

Le principe fondamental d’une telle méthode, c’est de donner aux êtres de raison leur maximum de fonctionnalité et de ne pas se laisser éblouir par l’intuition d’un exemple simple, nécessairement particulier. On y arrive en ravivant l’abstrait, en dégageant tout ce qui permet à l’abstrait de proliférer, en réagissant contre cette abstraction linéaire qui met des caractères en file logique au lieu de réserver la multiplicité des lignes d’abstraction. C’est toute une psychologie de l’abstraction scientifique qu’il faudrait entreprendre ici. En gros, tout processus d’abstraction, se révèle prolongeable de deux manières : en extension et en compréhension. Le prolongement en extension est celui qui a attiré davantage l’attention des psychologues ; on a même cru qu’il suffisait à définir la Raison. Les données rationnelles seraient ainsi des données générales ou plutôt universelles ; elles détermineraient donc une série de cadres que nous essaierions toujours, quittes à rejeter dans l’irrationnel tout ce qui échapperait à leur emprise. Dans cette voie de l’extension, le plus abstrait, c’est le plus général, c’est aussi le plus simple.

Au contraire, si l’on prend l’être abstrait dans sa compréhension, comme synthèse de propriétés, on est amené à associer à l’être abstrait sa puissance de relations, sa valeur de type. Le plus abstrait c’est alors le plus systématique, le plus liant.

En résumé, pour une pensée éduquée par la science expérimentale et la Physique mathématique, il ne s’agit donc plus de contempler des natures simples. Il s’agit de les mettre en rapport, ne serait-ce qu’en les ordonnant. Il faut dégager, soit dans l’expérience artificielle, soit dans la nature, je ne sais quelle force symétrisante, mathématisante, qui se trouve, dans le domaine des entités métaphysiques, à égale distance de la causalité et de la conséquence, plus riche d’aspects que la causalité, plus réalisante que la conséquence.

La valeur dynamique de la pensée mathématique permet donc [84] en quelque sorte de remettre le spinozisme en action, de créer l’expérience comme la pensée more geometrico. Il ne s’agit plus simplement d’une méthode d’exposition mais bien d’une méthode de création. Et cette création ne reste pas obscure comme celle que produirait un élan vital ; elle suit de plus en plus le plan rationnel ; c’est l’élan rationnel et rationalisant. Autre caractère : ce n’est pas nécessairement à l’origine, vers les axiomes, que la métaphysique travaillera désormais avec le plus de fruit. De toute part, nous sommes touchés par la tentation de multiplier les fonctions, de diversifier la pensée et la nature, d’étendre la pluralité. Nous augmentons à la fois les bases et la hauteur de nos constructions, et ce n’est pas aux fondations que notre travail est toujours le plus efficace, mais souvent dans cette partie aérienne, où l’empirisme ne pèse plus, car c’est alors un empirisme réalisé.

Ainsi la méditation de la Physique mathématique, par le fait même de son activité constructive, nous conseille une sorte de spinozisme actif1 constructif, inductif, un spinozisme qu’on pourrait appeler ouvert dans la forme même où M. Bergson parle d’une éthique ouverte. Mais cette ouverture n’est pas synonyme d’inachèvement. L’inconnu de la science n’est pas un inconnaissable. Au contraire, la science nous habitue à remplacer des mystères par des problèmes, des peines par des tâches. Ainsi les études objectives en face de la nature naturée réveillent en nous les raisons de construire de la nature naturante. La pensée puise dans l’expérience des moyens et surtout des raisons de dépasser la nature en nous et hors de nous. Par sa volonté de méthode, la philosophie de Spinoza suscite une volonté de création. La foi scientifique qui est une foi agissante peut prendre Spinoza comme son précurseur, son modèle, son prophète.


[1] V. Jankélévitch, Bergson p.203.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 16 septembre 2021 6:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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