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Le pluralisme cohérent
de la chimie moderne.
Introduction
Le problème philosophique
du divers
On a tendance à attribuer au donné une diversité inépuisable. En d’autres termes, on prend le donné et le divers comme synonymes et l’on affirme, sans discussion, que la variété des phénomènes est immédiate ; on pose même comme une fonction primordiale du phénomène son caractère de diversité prodigieuse et gratuite, multipliée aussi bien dans les formes que dans les substances, dans les qualités que dans les changements. Les rapports du donné et du divers sont cependant philosophiquement plus complexes.
En effet si l’élimination du divers par le général, la règle, la loi, le genre s’opère à partir du donné grâce à l’activité de la réflexion, on peut constater aussi que la variété se reforme derrière même ces premières conquêtes de l’unification théorique et que la réflexion est également fort propre à multiplier les points de vue et à faire surgir d’un donné, qui semblait uniforme, les aspects particuliers, l’exception, le détail. Nous ne pouvons penser le normal sans imaginer l’anormal.
On objectera sans doute que cette diversité reconquise est une diversité dominée par cela même qu’elle apparaît au sein d’un système du Monde déjà organisé par une pensée claire. Cette objection revient à oublier [12] ce qu’il y a de provisoire dans toute description minutieuse du phénomène. En fait, c’est par la nouveauté des découvertes suggérées qu’une vue générale prouve sa valeur. On ne demande pas simplement à une vue générale d’être étendue, on lui demande d’être extensible. La diversité sort à nouveau, avec une puissance et une prodigalité renouvelées, de la pensée même qui avait unifié une diversité antécédente. S’il n’y a de science primitive que du général, il n’y a de science en progrès que dans la conquête des spécifications. C’est d’ailleurs la généralité saisie comme généralisation, dans le sens de la synthèse, qui nous montre le chemin des spécifications. Le particulier n’est pas étudié dans une analyse. Il est toujours reconstitué, et il est reconstitué comme une somme de caractères abstraits, tirés d’un vaste domaine imprécis sans qu’on puisse vraiment saisir en dépit des affirmations de la psychologie élémentaire l’action d’une pensée analytique. Nous ne devons pas nous laisser tromper par la fausse évidence du caractère immédiatement réciproque de l’analyse et de la synthèse. En fait, comme nous aurons maintes occasions de le montrer, ce sont des procédés qui ne s’inversent pas commodément. Si ces méthodes sont semblables par les termes qu’elles relient, elles sont différentes par leur perspective et surtout par l’extrapolation épistémologique qui continue leur mouvement. Dans le problème de la réduction du divers, analyse et synthèse n’ont certainement pas des rôles réciproques.
Vu dans ses grandes lignes et non plus seulement dans une description particulière, le rapport de la diversité et de l’unité de la pensée scientifique n’est pas moins utile à considérer. Si la pensée scientifique, comme on [13] le dit souvent, tend à l’unité dans l’explication, elle tend aussitôt à la diversité dans la découverte et dans l’invention. S’il est vrai qu’on n’invente que dans le domaine même où l’explication a préparé les voies et que les fonctions de l’invention correspondent déjà à des explications que l’inventeur se donne à lui-même, il faut ce pendant bien comprendre que les preuves dominantes d’une explication claire sont les preuves mêmes de la fécondité de cette explication. L’explication qui, par fonction, se réfère à un acquis ancien doit être cependant un facteur de nouveauté. Ainsi la pensée unifiante doit avant tout faciliter une diversification nouvelle. C’est là sa fonction active, c’est là qu’elle montre sa vraie valeur.
Finalement on voit la pensée philosophique et scientifique s’animer dans une dialectique qui va du divers à l’uniforme pour retourner de l’uniforme au divers. Devant une telle alternative sans cesse renversée, il est sans doute vain de poser un problème d’origine. Qu’importe que la connaissance commence par l’aperception du divers ou par la constitution de l’identique puisque la connaissance ne s’arrête ni dans le divers ni dans l’identique ! Au surplus, la connaissance est par principe si manifestement inachevée que les conditions de son devenir sont en fin de compte plus intéressantes que le tableau des éléments de son état ; autrement dit, à toute connaissance doit s’adjoindre un problème, une perspective de recherches. La connaissance est un désir alternatif d’identité et de diversité.
Dans le problème de la diversité du donné, la réflexion philosophique a rapidement fait une division essentielle. [14] On a bien vite compris qu’il y avait lieu d’envisager séparément la diversité des formes et la diversité des substances.
En ce qui concerne la diversité des formes, il apparaît presque immédiatement qu’elle n’est pas susceptible d’une analyse limitée par le fait même que la forme, c’est précisément la libre diversité. En effet, la forme apparaît, par essence, comme déformable. Sans doute, dans des principes de symétrie plus ou moins généralisée, dans des principes de correspondance ponctuelle, d’achèvement complémentaire, de répétition ornementale, on pourrait trouver des moyens pour déduire et classer les formes prises d’abord dans leur diversité immédiate. Mais cet effort de réduction, ou bien reste extérieur et factice, tout géométrique, ou bien il réclame aussitôt une recherche plus profonde. On tend alors à expliquer la forme par la matière. On a en effet l’impression que si l’on réussissait à expliquer par l’activité d’une substance les caractères géométriques des attributs, on aurait résolu l’énigme essentielle du réel. C’est là un postulat contenu implicitement dans toutes recherches qui tendent à prouver la réalité profonde de la forme. Pour ne citer qu’un livre moderne, aussi dégagé que possible de toute métaphysique, on peut lire dans les « Principes de Morphologie générale » de M. Monod-Herzen [1]. « La Forme se présente donc comme la résultante de modifications physiques élémentaires, et elle n’est, parmi beaucoup, que l’une des réactions de la Matière. »
Ainsi on prend comme allant de soi que l’attribut est une production de la substance et que toute diversité [15] qu’on peut expliquer sans recourir à une diversité substantielle n’est qu’une diversité apparente et superficielle, finalement négligeable. On s’accorde donc le droit de laisser de côté le pluralisme de composition formelle ; ou du moins, on fait le départ entre certaines compositions qu’on tient pour essentielles, et d’autres compositions d’une inutile richesse qui n’apparaissent que dans une action secondaire, quand le hasard interfère avec la loi. Dans une telle philosophie de la matière, la seule racine de la diversité des phénomènes serait donc la diversité des substances. Nous désignerons sans doute assez bien cette philosophie en disant que c’est une philosophie chimique.
En sacrifiant ainsi la richesse du phénomène immédiat, il semble que le chimiste assure à jamais sa philosophie réaliste. Cependant nous essaierons de montrer que ce qu’il y a de solide dans cette philosophie réaliste, c’est sa « naïveté », Quand il faudra en venir aux preuves vraiment expérimentales, vraiment scientifiques nous verrons que l’extension d’un même attribut à diverses substances joue un rôle primordial devant lequel s’efface le réalisme naïf de la substance. Nous aurons alors à nous demander si une philosophie qui cherche ses preuves dans des expériences qui transcendent la diversité des substances, mérite bien le nom de réalisme. Nous reviendrons souvent sur cette objection qui correspond à une idée directrice de notre livre. Il nous suffit pour l’instant que nous puissions conclure que le problème de la diversité se pose naturellement à deux niveaux différents : il y a une diversité qui joue à la surface du phénomène ; nous ne nous en occuperons pas ; il y a une diversité plus profonde, susceptible de caractériser les [16] substances multiples ; c’est cette multiplicité que nous nous donnons pour tâche de préciser .
Nous allons d’ailleurs trouver tout de suite une raison pour circonscrire encore le problème du pluralisme substantiel.
En fait, dans la philosophie antique, toute réduction de la diversité substantielle apparaît toujours comme une perte de qualité ou au moins comme une dissolution de la qualité complexe au profit de quelque qualité posée arbitrairement comme simple et stable. C’est ce sacrifice de la qualité mobile, fugace, contingente qui va en quelque partie rationaliser la science des substances et livrer cette science aux oppositions dialectiques simples et claires.
Deux grandes voies se sont offertes, dès l’origine, pour cette simplification qualitative de la substance :
La première a bientôt rejoint la théorie des qualités immédiates particulièrement saillantes : sec, humide, chaud, froid, lourd... On atteint ainsi à une doctrine des éléments que quelques auteurs classent, sans doute à tort, parmi les théories atomistiques [2]. Cette intuition conduit en effet à une explication par le phénomène d’ensemble, par la propriété générale, par le grand, à l’inverse, croyons-nous, de l’atomisme véritable. Il faut voir dans ces éléments, comme le dit. M. G. Urbain [3] « moins des catégories de substances que des catégories d’états ». Et ces états sont si généraux qu’ils ne représentent de toute évidence qu’un aspect de premier examen. Ils sont insuffisants [17] pour déterminer un classement et un apparentement des substances.
Le long de la deuxième voie d’explication, on procède par analyse ou du moins par morcellement et l’on trouve le concept d’atome. Pour une étude systématique de la diversité matérielle, ce concept d’atome a manifestement un grand avantage sur le concept d’élément. En effet les doctrines atomistiques marquent pour le moins que les atomes sont susceptibles de composition par cela même qu’ils ont été obtenus par décomposition. Malheureusement, l’Antiquité ne fait pas la preuve expérimentale de la composition exacte et réelle ; elle se borne à cette composition toute logique et peut-être tout étymologique qui permet sans débat de rapprocher ce qu’on a d’abord séparé. Il faudra venir jusqu’à la chimie des temps modernes pour saisir la valeur philosophique des problèmes de la composition à l’égard d’une explication de la diversité substantielle.
Un côté essentiel de la question est d’ailleurs laissé dans l’ombre pendant de nombreux siècles : on ne pose jamais nettement dans l’Antiquité le problème de la multiplicité des atomes. M. Lalande remarque finement [4] que le mot atome est presque toujours au pluriel dans les textes anciens. Ce pluriel est sans doute le signe du caractère mal défini de la réduction des qualités diverses. Il laisse entendre qu’un type d’atome, que l’atome n’est pas suffisant pour expliquer le phénomène. Et l’on ne sent pas, dans l’Antiquité, la nécessité philosophique de donner une exacte mesure de la diversité matérielle ; on [18] ne tente à aucun moment d’énumérer, comme il conviendrait, tous les types atomiques nécessaires mais strictement suffisants pour reconstruire les phénomènes.
Au surplus, comment donnerait-on une doctrine constructive du divers quand on accepte ce divers aussi facilement dans les atomes que dans les phénomènes ? On ne se demande pas davantage quelle pourrait être la part des nécessités épistémologiques dans toute réduction de la multiplicité phénoménale. Comme le remarque très justement Mabilleau [5], il y a dans l’attribution de l’infinité des formes phénoménales à l’infinité des particules matérielles comme un « axiome d’école qui ne repose sur aucune démonstration positive… D’après Aristote, les atomistes auraient accordé à leurs éléments une infinie variété de figures, parce que les phénomènes nous offrent cette même variété ». Combien nous sommes loin de l’idée de puissance de composition telle que nous la verrons dans la chimie moderne qui n’hésite pas à constituer des formes géométriques avec des atomes de formes indéterminées !
Ainsi, à la faveur d’un postulat tacite, le problème du divers est évincé, mais non résolu. On suppose des atomes aussi bien pour rendre raison de certaines uniformités dans les phénomènes que pour expliquer ce qui donne la diversité aux phénomènes. L’atomisme est ainsi une doctrine à deux fins ; il prend une position curieusement intermédiaire entre l’identité des lois et la diversité des choses. L’intérêt philosophique d’une telle position moyenne ne peut pas échapper. Malheureuse ment, les philosophies atomistiques ont laissé indéterminée [19] l’extension de la doctrine. Elles ont pris comme allant de soi le droit de substituer à une diversité phénoménale non recensée une diversité atomique non précisée. Le problème philosophique du divers n’a pas avancé d’un pas.
Une partie de nos efforts dans les pages suivantes sera appliquée à étudier cet axiome laissé à la base de tout atomisme. Nous voudrions contribuer ainsi à faire un compte exact du pluralisme substantiel. Le pluralisme atomistique, plus que toute autre doctrine, doit se constituer organiquement et justifier très explicitement de l’extension de ses principes, sous peine de ne correspondre qu’à une substitution verbale. Nous verrons que la science moderne seulement a compris la nécessité d’une telle coordination des principes de l’explication matérielle.
Nous prendrons donc le problème du divers tel qu’il est traité dans la science moderne. Ce serait au philosophe et non pas à 1’épistémologue que reviendrait la tâche d’élucider les raisons qui ont empêché les doctrines antiques et médiévales d’entreprendre une réduction systématique de la diversité et d’établir ainsi un pluralisme minimum. L’épistémologue en effet ne doit travailler que sur des données historiques vraiment saillantes. Sa discipline s’attache à des faits que la science a effectivement rencontrés, à des pensées qui ont effectivement préoccupé les savants et surtout les écoles. Pour l’épistémologue, une idée valable, c’est une idée qui a eu de l’influence.
Un chapitre nous suffira pour montrer les premières formes du problème. On verra que la maîtrise du divers [20] par la pensée ne se pose dans l’ordre des substances qu’à la suite d’un lent progrès. En prenant la chimie moderne à sa naissance, à la fin du xviiie siècle, et en suivant ses efforts de classification, nous serons amenés à reconnaître qu’une systématique de la diversité chimique est une tâche essentiellement seconde, parce que les principes de classification ne sauraient être immédiats. Dans ce domaine, il faut avoir constitué des espèces pour trouver le caractère du genre. Ainsi les propriétés basiques ou acides qui devaient jouer un si grand rôle dans la classification des espèces chimiques ne sont pas aussi immédiates qu’on pourrait le croire. Elles ne peuvent apparaître avec constance que dans des conditions de pureté difficiles à atteindre. L’étude du général est finalement beaucoup plus obscure en chimie qu’en physique. L’une des raisons de cette difficulté c’est que la généralisation en chimie est plus gratuite et par conséquent plus périlleuse que la généralisation d’ordre mécanique. C’est au fond ce qu’exprime Boerhaave dans sa première leçon de Chimie [6] : « Quand les chimistes eurent découvert l’action qui était propre à un corps particulier, ils regardèrent cette propriété comme universelle et avancèrent hardiment qu’elle était la même dans tous les corps, enfermant ainsi toutes les actions de la nature dans les limites étroites de cette manière d’agir. » L’intuition chimique de cette époque supposait l’état essentiellement mêlé de toutes les qualités. Un corps particulier pouvait donner, pour une qualité particulière, un exemple plus saillant qu’un autre corps ; chacun des corps possédait cependant toutes les qualités chimiques, exactement [21] comme il possédait toutes les qualités physiques et mécaniques. Les conceptions chimiques au début du xviiie siècle en étaient à peu près au point où se trouve notre intuition philosophique actuelle des phénomènes de la vie : nous n’imaginons en effet qu’un principe de vie qu’un élan vital, de la même manière que les anciens chimistes imaginaient qu’il n’y avait qu’une forme d’activité chimique. On comprend facilement combien une telle intuition de l’activité chimique devait faire obstacle à une juste appréciation de la diversité substantielle ; et comme on le voit, ce qui manquait, c’était la préoccupation de la juste extension des qualités.
Un deuxième ordre de difficultés sur lequel nous insisterons, c’est que les qualités chimiques générales n’arrivent pas à l’objectivité par une voie unique. Il en résulte pour l’objectivation une curieuse dualité que nous aurons à souligner. Le général, en chimie, est en effet affecté par un relativisme évident de la qualité, puisque les qualités chimiques d’un corps particulier mettent naturellement en jeu les autres corps de la chimie. Cc relativisme doit nous amener à poser sur un plan tout nouveau précisément sur le plan de l’extension le traditionnel problème de la substance, toujours étudié dans l’ordre de la compréhension.
Quand on aura pu dresser, après de nombreuses tentatives, un panorama complet des différentes substances, on verra la diversité de la nature chimique s’ordonner et s’éclairer. D’abord le problème de la composition des substances se présentera sous un jour nouveau ; on pourra vraiment suivre, d’un corps composé à un autre corps composé, l’image et les liens généraux de la composition. Des plans de plus en plus précis et à la fois de [22] plus en plus étendus et extensibles nous permettront de rationaliser en quelque sorte la composition, au point que les qualités des composés pourront être prévues avant toute expérience. Nous ne consacrerons cependant qu’un chapitre aux problèmes des substances composées, car tous ces problèmes ont fait l’objet de nombreux exposés. Nous n’avons à les reprendre que sous l’angle de notre point de vue particulier. Nous dirigerons plutôt nos efforts vers l’examen d’une systématique des substances élémentaires, puisque aussi bien l’ensemble des éléments constitue le pluralisme de base. Nous verrons alors que l’isolement qualitatif où un phénoménisme paresseux prétendait laisser les diverses substances a été surmonté au cours de l’évolution scientifique du siècle dernier. Là encore, un tableau synoptique viendra solidariser les éléments divers. Dans le domaine môme des corps simples, la diversité perdra alors cette irrationalité qui la caractérisait de prime abord. Des lois inter-substantielles se feront jour. Une perspective qualitative régulière sera visible qui reliera un élément à un autre. Un élément particulier montrera une loi qu’un autre élément illustrera avec des variantes. On verra apparaître toute une harmonie qualitative qui, sous les variations, finira par indiquer nettement le véritable thème.
L’ordre d’explication des phénomènes sera lui-même changé. Nous aurons en effet à mettre en lumière un caractère épistémologique tout nouveau dans la chimie moderne. Il nous faudra pour cela montrer qu’on saisit la relation qui va d’une substance particulière à ses attributs par le seul fait qu’on connaît la place de la substance dans le plan général de toutes les autres substances. Il ne s’agira plus d’une expérience toujours centrée sur [23] l’individu ou sur l’espèce, mais bien sur le genre. Cela déterminera un renouveau nominaliste qui fera de la nomenclature chimique une véritable méthode de connaissance. On nommera pour connaître plus que pour reconnaître et la classification des substances élémentaires se révèlera elle-même animée par une pensée active qui désigne une place régulière pour un objet avant de trouver cet objet.
C’est là, croyons-nous, une méthode de pensée qui déroge à quelques-uns des postulats philosophiques essentiels du réalisme commun. Cette méthode étudie bien un objet, mais les singularités de cet objet sont autant de scandales intolérables ; il faut en venir à les effacer en tant que singularités et pour cela, pas d’autres moyens que de retrouver les mêmes singularités plus ou moins atténuées dans un objet de prime abord différent. L’assimilation des substances, qui est si naturelle dans le règne homogène de la quantité, fait son apparition dans le règne des qualités qui semblaient confinées par nature dans leur hétérogénéité. Les substances chimiques apparaissent alors comme des exemples de lois plutôt que comme des exemples de choses. On ne retiendra donc de l’étude d’une substance particulière que les raisons d’une induction très spéciale, audacieuse entre toutes, puisque cette induction est une extrapolation systématique des qualités substantielles.
Nous sommes ainsi en face d’une question dont l’importance philosophique ne peut échapper : comment la connaissance d’une substance particulière peut-elle être affinée, précisée, multipliée, par la connaissance d’une substance différente, ou mieux encore par la connaissance [24] tout extensive de l’ensemble des substances ? Comment expliquer que la connaissance approfondie d’un corps particulier se révèle moins puissante pour nous faire comprendre le faisceau de ses qualités propres, que l’étude comparative suivie sur un corps nettement différent ? D’où vient cette soudaine supériorité de la comparaison sur la contemplation, de la connaissance discursive sur la connaissance intuitive ?
En répondant à ces questions, nous verrons se constituer dans la chimie moderne une harmonie progressive des formes substantielles. On aboutit ainsi à un pluralisme entièrement nouveau pour la philosophie, car il apparaît nettement défini et coordonné, tandis que toute autre doctrine similaire est comme le symbole du nombre indéfini et de l’indépendance des éléments. En d’autres termes, le pluralisme de la Chimie contemporaine est un pluralisme cohérent. La diversité y devient organique, l’expérience y est sous-tendue par des liaisons rationnelles qui peuvent, par leur propre extension, multiplier la diversité elle-même. On peut alors dire d’une manière paradoxale qu’on réduit la diversité en l’accroissant, car en introduisant des corps nouveaux dans des séries de corps incomplètement connues, on substitue la connaissance de la série à la connaissance des corps particuliers. On simplifie en complétant. On s’approche aussi de l’idéal rationnel : on substitue la loi aux faits dispersés, la règle aux exemples.
Un tel pluralisme cohérent s’affermirait encore si l’on pouvait dégager tout ce qui appartient à la catégorie de communauté dans la méthode expérimentale du chimiste. Cette catégorie totalise en quelque sorte la catégorie de substance et celle de causalité. C’est donc [25] bien la catégorie de communauté qui nous permet de comprendre comment un corps peut agir qualitativement sur un autre corps, comment une substance peut servir à dégager les propriétés chimiques d’une autre substance, comment deux matières différentes peuvent coopérer pour donner une matière qui n’est pas désignée à partir des composants par des propriétés moyennes mais par des propriétés toutes nouvelles. C’est en accentuant le rôle métaphysique de la catégorie de communauté qu’on accèderait peut-être le plus naturellement au problème central de la métachimie.
Quoi qu’il en soit, en s’étendant progressivement à des substances de plus en plus nombreuses, on peut dire, pour employer une formule kantienne [7], que la catégorie de communauté arrive à remplacer les principes de subordination par les principes de coordination. Nous placerons cette remarque au rang des pensées directrices de cet ouvrage. Elle peut souligner une réaction contre le réalisme initial de la pensée chimique. En effet, alors que la subordination des attributs aux substances peut rester l’idéal d’une science ontologique qui croit à la fois à la puissance productive de la substance et à la puissance déductive de la connaissance, il faut en venir à la coordination des attributs entre eux, puis à la coordination des substances entre elles, quand on veut saisir l’expérience chimique dans ce qu’elle a d’essentiellement corrélatif, de même que la pensée théorique dans ce qu’elle a d’essentiellement inductif. C’est seulement ainsi qu’on rend compte de la nécessité d’une substance pour en révéler une autre. Objectivement parlant, [26] toutes les propriétés chimiques sont relatives. Dégager le caractère corrélatif des notions de la chimie, voilà donc la véritable tâche d’une philosophie chimique.
Dans cette voie, une harmonie s’établit au sein de la diversité phénoménale. On ne réalise plus cette harmonie en se référant à un principe métaphysique plus ou moins vague, en invoquant un facteur caché qui produirait les phénomènes par une puissance de singularisation attachée à l’être. Tout au contraire, on reste prudemment dans le plan même où le divers se présente à notre examen. On tâche de trouver les coordinations phénoménales des phénomènes et on finit par s’apercevoir que ces coordinations s’épurent en s’étendant, s’enrichissent en se généralisant, deviennent plus rigoureuses en devenant plus inductives, bref que l’irrationalité recule dans la proportion où augmente l’extension de notre expérience.
Cependant cet aspect de la philosophie chimique est tardif. En particulier, l’attribut vraiment chimique n’apparaît pas dans l’expérience immédiate. Il faut donc commencer par le dégager. D’où une science qui paraît d’abord creuser son objet en profondeur, dans la direction d’une compréhension de plus en plus nette, de plus en plus riche, dans le sens même où s’affirme tout réalisme. C’est seulement quand cette première tâche est achevée que le problème de l’extension de la connaissance se présente. Dans ces conditions notre conclusion philosophique doit être la suivante : il est bien vrai que le chimiste procède d’abord en étant guidé par une métaphysique réaliste. Mais en cherchant des qualités, il finit par trouver des lois. Dès lors, sa recherche change de sens. Il tend à généraliser la qualité. Aussi, au risque d’amener une confusion, il nous faudra mettre sous les [27] yeux du lecteur ces deux points de vue : le point de vue de la recherche en compréhension et celui de la recherche en extension. Nous indiquerons alors plus commodément comment le réalisme primitif de la chimie expérimentale a ouvert finalement les voies au rationalisme de la chimie mathématique.
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[2] Cf. Mabilleau, Histoire de la philosophie atomistique.
[3] G. Urbain, Les notions fondamentales d’élément chimique et d’atome, p. 1.
[4] Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Art. Atome.
[6] Cité par Mme Metzger, Les Doctrines chimiques, p. 25.
[7] Cf. Kant, Critique de la Raison pure, trad. Barni, t. 1, p. 124.
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