RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Julien BENDA (1867-1956), Discours à la nation européenne (1933)
Extraits


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Julien BENDA (1867-1956), Discours à la nation européenne. Paris: Les Éditions Gallimard, 1992, 148 pages. Collection Folio/Essais. Première édition, Éditions Gallimard, Paris, 1933. Une édition numérique réalisée par Pierre Palpant, retraité et bénévole.

Extraits

L'Europe ne se fera que si elle adopte un certain système de valeurs morales.

 

Il paraîtra plaisant de parler de nation euro­péenne à l'heure où certains peuples de l'Europe affirment leur volonté de s'accroître aux dépens de leurs voisins avec une précision que l'histoire n'avait jamais vue, où les autres s'attachent, avec une force accrue d'autant, à conserver leur être menacé, où les moins appétents, parce que les mieux repus, n'admettent pas de résigner la plus petite partie de leur souveraineté. Pourtant, au sein de chacun de ces peuples, il existe des hommes qui veulent unir les peuples, des hommes qui pensent à « faire l’Europe ». C’est à eux que je m’adresse. Souhaitant de donner à leur désir au moins l’incarnation verbale, je les nomme la nation européenne.

Je ne m’adresse pas à tous. Parmi ces hommes, les uns cherchent ce que l’Europe, pour gagner l’exis­tence, devra faire dans l’ordre politique, d’autres dans l’ordre économique, d’autres dans l’ordre juridique. Je n’ai point qualité pour retenir leur audience. D’autres pensent à la révolution qu’elle devra accomplir dans l’ordre intellectuel et moral. C’est à ceux-là que je parle.

Davantage. je parle à ceux qui pensent que cette dernière révolution est la plus nécessaire. Que le problème européen est, avant tout, un problème moral. Que, du moins, ce problème doit être conçu en soi et, pour quelque mesure, indépendamment des autres.

Mais tout de suite je me demande : Existent‑ils, ceux qui pensent ainsi ? Existent‑ils autant qu’il faut pour que l’Europe se fasse ? Et, d’abord, pourquoi le faut‑il ?

Tout le mouvement de ce discours s’ordonne autour de l’idée suivante. Que celui qui la repousse ne lise pas plus avant :

L’Europe ne sera pas le fruit d’une simple transformation économique, voire politique ; elle n’existera vraiment que si elle adopte un certain système de valeurs, morales et esthétiques ; si elle pratique l’exaltation d’une certaine manière de penser et de sentir, la flétrissure d’une autre ; la glorification de certains héros de l’Histoire, la démonétisation d’autres. Ce système devra être fait exprès pour elle. Il ne sera pas une rallonge du système qui sert aux nations, dont il signifiera, au contraire, sur la plupart des points, la négation.

Ce système sera l’œuvre d’une action proprement morale, s’adressant à la région proprement morale de la sensibilité humaine, dans ce que cette région a de spécifique et d’autonome, dans la volonté qu’elle a — volonté qui est tout le fait moral — d’être spécifique et autonome. Il ne sera pas seulement la projection, dans le plan moral, de la sensibilité économique de l’Europe.

L’Europe se fera, ici, comme s’est faite la nation. Celle‑ci n’a pas été un simple groupement d’intérêts matériels. Elle n’a vraiment existé que le jour où elle a possédé un système de valeurs approprié à sa nature, le jour où, au XIXe siècle, s’est constituée une morale nationaliste. Ce n’est pas le Zollverein qui a fait l’Allemagne, ce sont les Discours à la nation allemande de Fichte, ce sont les professeurs de morale qui en sont issus. Et le créateur prussien de la morale nationaliste a donné ses commandements comme étant d’essence proprement morale, considérables pour cette raison. Il ne les a pas donnés comme n’étant que la traduction, en langue morale, d’un catéchisme économique.

*

Il est clair que ce système de valeurs nécessaire à l’Europe ne pourra lui être inculqué que si ses éducateurs se pénètrent de leur fonction telle que je viens de la produire, s’ils adoptent pleinement cette croyance à un monde moral, poursuivant ses fins propres parmi les autres exigences humaines, et apparaissant au milieu d’elles comme un empire dans un empire. Je demande donc à ces éduca­teurs : Adoptez‑vous cette croyance ? L’adoptez-vous avec toute la foi nécessaire ?

En vérité, je ne le crois pas. Ce que je crois lire, au contraire, dans la plupart de vos esprits, c’est que cette autonomie du monde moral est le propos d’un idéalisme antique et enfantin, à jamais périmé ; que les affirmations des hommes quant au Bien et au Mal ne sauraient être autre chose qu’une certaine expression de leur être animal, s’évertuant à trouver sur cette terre les meilleurs moyens de se nourrir et de se vêtir. Tant a triomphé partout, aujourd’hui, le dogme de l’impuissance de l’idéal et de la souveraineté de la vie matérielle. Tant est morte la parole du docteur chrétien : L’Homme est avant tout une chose spirituelle. »

Donc, la première réforme qu’il vous faut accomplir pour atteindre à vos fins, éducateurs moraux qui voulez faire l’Europe, est une réforme au-dedans de vous-mêmes. C’est de rompre avec cet état d’humilité où vous vous plaisez à tenir votre fonction par rapport à l’économique, et de lui restituer sa dignité. C’est de cesser de vous prosterner au pied des autels de Marx pour revenir à ceux de Platon. Ce n’est, d’ailleurs, point la seule fois que l’édification de l’Europe vous demandera de répu­dier les mythes germains en faveur des mythes helléniques, de vous convertir des dieux de la mer du Nord à ceux de la Méditerranée.

*

Bien entendu, je ne viens pas nier les graves transformations économiques que l’Europe devra réaliser pour se faire. Je dis que ces transformations ne lui seront vraiment acquises, ne pourront être tenues pour stables, que le jour où elles seront liées à un changement profond de sa moralité, de ses évaluations morales. J’admets que le sentiment des transformations économiques dont elle a besoin, et qui déjà se dessinent en elle, indique à l’Europe la nature du changement moral qu’il lui faut accomplir pour gagner l’existence ; mais je tiens que, cela fait, c’est le changement moral, en se réalisant, qui produira vraiment le changement économique, lui donnera vraiment l’être, et non l’économique qui, de lui-même et à la longue, créera le changement moral. La Matière invite l’Esprit à lui donner l’existence, qu’elle ne peut se donner seule, et peut‑être lui suggère ce qu’il doit faire pour la lui donner. Mais ce n’est pas la Matière qui, de sa propre expansion, devient l’Esprit.

Prenons quelques‑unes des transformations économiques dont certains spécialistes disent à l’Europe qu’elle devra les réaliser pour se faire.

Ils lui disent qu’elle devra renoncer à la forme individualiste de l’économique — l’individu étant soit la personne, soit la nation —, mais accéder à une forme collective et concertée. Comment obtiendrez-vous cette révolution économique sans créer dans l’âme de l’Europe une dépréciation de l’individua­lisme, un respect de l’abolition du moi en faveur d’un grand Tout ? Et qu’est‑ce que cela sinon une révolution morale ?

Ils lui disent encore qu’elle devra renoncer à l’exercice illimité de son pouvoir d’entreprendre, d’exploiter la planète, mais rationner sa soif d’enrichissement, discipliner sa production. La meilleure méthode, pour atteindre à cette fin, n’est-ce pas de toucher l’homme dans son échelle de valeurs morales ? de lui enseigner à moins vénérer sa volonté de puissance, à honorer la modération ?

Ils disent encore à l’Europe qu’il lui faudra changer sa conception de la monnaie ; comprendre que celle-ci a pour garantie, non pas un certain volume de métal encaissé dans des caves, mais la discipline des peuples qui la manient, la confiance qu’ins­pirent au monde les chefs qui les gouvernent. Ce changement de conception, quelle base solide peut‑il avoir sinon un changement dans la religion des hommes, qui devront croire, non plus à la toute‑puissance de la matière, mais à celle de fac­teurs moraux ?

Remarquez, d’ailleurs, la forme verbale que prennent ces commandements : « L’Europe devra renoncer... ; elle devra cesser de croire... ; elle devra comprendre... Toujours des appels à des mouve­ments de l’âme, nullement à des pures actions matérielles. Un de ces docteurs déclare : « Le monde a à refaire sa vérité monétaire », montrant que, pour lui, la solution du problème monétaire réside dans une volonté de l’esprit. Un autre écrit : « Le fond du problème (économique), c’est d’éduquer l’esprit afin qu’il reçoive et féconde l’événement de la dépendance internationale. » Peut-on plus nettement dire que la formation de l’Europe exigera l’intégration des nouvelles réalités économiques dans des cadres moraux ?

Là encore, l’Europe se fera comme se firent les nations. Les changements économiques qui semblent avoir formé celles‑ci n’y ont vraiment réussi que le jour qu’ils furent soutenus par des changements moraux. En France l’abolition des douanes intérieures, en Allemagne le Zollverein ont commencé par se heurter à de violentes oppositions de la part des provinces, qui s’en trouvaient lésées. Ces changements économiques ne sont devenus vraiment constitutifs de ces nations que le jour où l’enseignement est parvenu à inculquer à chacune d’elles la religion — morale — de l’unité et le mépris — non moins moral — du morcellement.

Prenez modèle sur l’Italie, sur la Russie ; bien au‑delà de l’économique, leurs chefs s’acharnent à les créer par l’éducation morale.

Ou encore :

L’Europe se fera comme s’est fait le Parti ouvrier. Celui-ci n’a pas existé parce que les prolétaires ont éprouvé, un jour, certains besoins économiques. Il a existé parce qu’à cette sensibilité économique l’enseignement a superposé, dans leurs consciences, une idée morale : l’idée de leur solidarité, de la grandeur morale de leur solidarité, et une idée religieuse : l’idée de la certitude d’un lendemain meil­leur, d’une nouvelle parousie.

L’action morale doit être transcendante aux phé­nomènes économiques, encore que sollicitée par eux.

*

J’ai dit que vous deviez donner à l’Europe un système de valeurs. C’est dire que votre fonction n’a rien à voir avec la haute activité intellectuelle, si le propre de celle-ci est de chercher la vérité, hors de tout esprit d’évaluation, hors de toute préoccupation moraliste. Au reste, le véritable homme de l’esprit ne s’occupe pas de construire l’Europe, pas plus qu’il ne s’est occupé de construire la France ou l’Allemagne. Il a autre chose à faire qu’édifier des groupements politiques.

C’est dire encore qu’il ne s’agit nullement pour vous d’opposer au « pragmatisme » nationaliste la pure raison ; à des idoles, la vérité. La pure raison n’a jamais rien fondé dans l’ordre terrestre. Il s’agit d’opposer au pragmatisme nationaliste un autre pragmatisme, à des idoles d’autres idoles, à des mythes d’autres mythes, à une mystique une autre mystique. Votre fonction est de faire des dieux. Juste le contraire de la science.

Vous devez être des apôtres. Le contraire des savants.

Vous ne vaincrez la passion nationaliste que par une autre passion. Celle‑ci peut être, d’ailleurs, la passion de la raison. Mais la passion de la raison est une passion, et tout autre chose que la raison.

*

Ce que je crois bon que l’Europe entende, je vous le dirai dans l’absolu, vous laissant le soin de le modifier selon la nature des auditoires auxquels vous aurez à le redire dans vos patries respectives. Cette position, elle encore, m’aliène tout de suite maint des vôtres. Le nationalisme est, en effet, parvenu à vous faire croire que le Verbe n’est considérable que s’il attache à valoir pour une por­tion du globe déterminée, que celui qui prétend s’élever au-dessus de ce relatif et parler dans l’universel ne mérite que notre risée. Comme si le natio­nalisme n’avait pas, lui aussi, son Verbe qu’il a élaboré sur la montagne, loin des nations parti­culières, et qu’il adapte ensuite à la nature de cha­cune d’elles. La réhabilitation de l’Éternel est un des premiers assauts qu’il vous faudra livrer.

————————

 

Que l’Europe ne doit pas être un nouveau nationalisme…

 

Il importe, si vous voulez vraiment atteindre le nationalisme dans le cœur des hommes, de bien reconnaître l’essence profonde de cette passion.

Il m’apparaît que, en son principe, cette passion se compose de deux mouvements successifs qu’on ne distingue pas assez.

Par le premier, l’homme prononce dans son cœur une certaine ressemblance, une certaine communion de lui à d’autres hommes. Il dit : « Ces hommes sont de la même race que moi. » Ou bien : « Ils parlent la même langue que moi. » Ou bien : « Ils ont les mêmes intérêts que moi, les mêmes souvenirs, les mêmes espoirs. » Il dit : « Ils sont mes frères. »

Par le second, il rassemble ces hommes sem­blables à lui, trace un cercle autour d’eux, et les sépare de « ce qui n’est pas ses frères ».

Par le premier mouvement, il abandonne son égoïsme, abdique sa volonté d’être une individualité unique, séparée de toutes les autres. Par le second, il récupère cette volonté au nom du groupe dont il se fait membre. Ce n’est plus lui, mais c’est sa nation qui est une chose « distincte du reste du monde ». Par le premier, il détend l’affirmation de son moi contre un non‑moi, relâche son orgueil d’être. Par le second, il le ressaisit, sur un nouveau plan.

Toute formation de nation comporte ces deux mouvements. Le semblable s’unit au semblable, puis se sépare du dissemblable. C’est, d’une part, le problème de l’unité ; d’autre part, le problème des frontières. De même dans tous les ordres. Que ce soit la formation d’une amibe ou la constitution d’une œuvre d’art, d’abord des éléments épars, émus par leur croyance à une certaine communauté de nature, s’unissent entre eux ; puis affirment leur union contre ce qui n’est pas eux. Tout être collectif suppose une volonté d’association et une volonté d’opposition. Un amour et une haine.

*

Ceux qui pour quelque raison, politique ou sentimentale, veulent concilier le nationalisme avec ce que le sens courant nomme la moralité ne retiennent de ces deux moments que le premier. Ainsi, la plupart des docteurs chrétiens protestent que le nationalisme est éminemment moral, puisqu’il est un mouvement par lequel l’homme cesse de s’aimer lui seul pour pratiquer l’amour d’une collectivité, qu’il est donc essentiellement une école d’altruisme, de charité. Bossuet assure que le patriotisme n’est qu’une forme de l’amour de l’homme pour ses semblables. Renan, dans sa fameuse étude, montre presque uniquement, dans le nationalisme, l’acte par lequel l’homme accède à un sentiment de fraternité, de similitude de cœur, à l’égard d’autres hommes. Ces psychologues passent sous silence le second geste du nationaliste, celui par lequel il arrête son mouvement de fraternisation et se pose, lui et ses frères, contre le reste des hommes, ou tout au moins en contraste implacable avec eux.

Or, c’est ce second geste qui fait vraiment le nationa­lisme. La force de cette passion réside bien moins dans l’amour de l’homme pour ses compatriotes que dans sa volonté de dresser leur société contre ce qui n’est pas elle, et certains nationalistes modernes ne font que témoigner de leur sens du réel quand ils flétrissent cette école qui prétend servir la nation en prêchant uniquement l’amour interhumain et enseignent à leurs ouailles qu’un de leurs premiers devoirs est de pratiquer « la haine de l’étranger ». Aussi bien, les deux composantes du nationalisme que je viens de décrire comme successives sont-elles, en réalité, simultanées, et la première, le mouvement d’union de l’homme à d’autres hommes, n’a lieu, au fond, qu’en vue de la seconde, pour opposer cette union à d’autres unions. La vraie racine du nationalisme, c’est l’élément que je dénonçais plus haut : la volonté de l’homme de se poser comme distinct du reste du monde, mais de se poser comme tel dans sa nation, non plus dans sa personne.

*

Or, il est évident que l’orgueil dont s’accompagne, chez l’homme, la volonté de se poser comme distinct du reste du monde est infiniment plus fort quand il prononce cette volonté au nom de sa nation qu’au nom de sa personne. Il la prononce alors, en effet, au nom d’un être qui lui semble éternel, qui occupe une grande surface terrestre, dispose d’une grande puissance pour signifier son existence à ce qui n’est pas lui, et non plus au nom d’une pauvre réalité d’un jour, qui n’atteint pas deux mètres d’espace et que le poing d’un homme ivre peut détruire. En même temps, les moyens qu’il adopte pour satisfaire cette volonté deviennent chez lui l’objet d’un juge­ment tout spécial. Alors qu’il rougit de certains actes qu’il commet pour la prospérité de sa personne, il vénère ces mêmes actes s’ils ont pour fin l’intérêt de sa nation. Le vol, le mensonge, l’injustice, sont alors des vertus. L’égoïsme, en devenant national, est devenu de l’égoïsme sacré .

Cette volonté a pris de nos jours une force dont on n’avait pas connu l’exemple. Jadis, c’était une partie seulement de chaque nation — les rois, les grands, les riches, les classes instruites — qui se clamait distincte des autres hommes en tant qu’appartenant à cette nation. Les humbles, les travailleurs ne se mêlaient que de loin en loin à cette fanfare, mais prenaient généralement d’eux‑mêmes et de leur misère une vague conscience internatio­nale, peu traversée par la notion de frontière. Aujourd’hui, en de nombreux pays, ces classes se sont jointes aux autres pour se poser dans le national. L’âge moderne a inventé le nationaliste-socialiste, la nation s’affirmant, dans son opposition à l’étranger, par le « faisceau » de toutes ses classes, la nation « totalitaire ». Le noble s’est évertué à nier son cosmopolitisme avec une force qui doit faire frémir dans leurs tombes Maurice de Saxe et le prince de Ligne. Le savant, le philosophe, ont décidé de se penser dans leur nation. De petits peuples sont nés qui jettent leur personnalité à la face des autres avec plus d’âpreté encore que les grands. C’est un nationalisme comme on n’en a jamais vu de tel dans l’histoire que vous avez à combattre.

*

Donc, si vous voulez atteindre cette passion, sachez où il vous faut frapper. Démasquez la fausse abnégation dont elle se pare. Montrez l’excellente opération d’orgueil que font les hommes en se niant dans ces réalités précaires et passagères que sont leurs individus, et transportant l’affirmation d’eux-mêmes dans cette chose puissante et durable qu’est leur nation. Montrez combien le brave Martin et le pauvre Conrad sont passés maîtres dans l’art du « se sentir », quand ils renoncent à se sentir dans leurs personnes, qui ne sont rien, pour se sentir dans ces grandes réalités historiques que sont la France ou l’Allemagne. Dénoncez l’hypocrisie de l’homme à se nier en faveur d’un « prochain », qui n’est autre chose que lui-même, et lui-même dans un parti­culier qui lui est cher, mais démesurément grandi et, de surcroît, divinisé. Commentez l’aveu de ce docteur, déclarant cyniquement que le patrio­tisme, c’est « tout l’amour qu’on a pour soi-même, pour ses parents et pour ses amis », c’est‑à‑dire toujours pour soi-même. Et dénoncez cette fausse abnégation sous tous les beaux noms qu’elle sait prendre. Dénoncez‑la singulièrement sous le nom d’esprit de famille. Montrez que, là aussi, l’individu renonce l’orgueil du moi pour son compte person­nel, mais qu’il le récupère au centuple dans le groupe au profit de quoi il l’abandonne et qu’il dresse, gonflé d’arrogance, contre les autres groupes. Destructeurs de l’esprit qui sépare, attaquez le fond du mal : attaquez la primordiale volonté de l’homme de se poser dans le distinct ; attaquez sa science, sa ruse diabolique à paraître abdiquer cette passion par l’acte même où il l’affirme le plus sûrement.

*

Mais attaquer cette passion, c’est, dites‑vous, atta­quer la vie même, le ressort même de l’existence. Exister, c’est être distinct.

En effet, l’Europe sera un certain renoncement de l’homme à lui-même, une certaine défection de sa part à l’existence sous le mode réel. C’est pour­quoi l’Europe trouve ligués contre elle tous les fanatiques du réel — singulièrement l’artiste — , tous les sectaires du monde sensible, comme jadis les trouva ligués la nation, parce qu’elle était moins réelle que la province, moins concrète que le village. L’Europe sera éminemment un acte moral, si la moralité consiste, pour l’Être, à cesser de se penser sous le mode du réel, du distinct, du fini, pour se penser sous le mode de l’infini ou du divin.

*

Beaucoup m’arrêtent alors : « L’Europe, si l’on adopte votre acception de la moralité, ne sera pas plus morale que la nation. Elle sera, elle aussi, la volonté de l’homme de se poser dans le distinct et de s’y poser dans un groupe où il regagnera au cen­tuple ce qu’il renonce comme individu : ce groupe sera l’Europe, au lieu d’être la nation. L’Europe sera, elle aussi, l’affirmation d’une souveraineté : la souveraineté européenne. » Je réponds que c’est précisément ce qu’il faut qu’elle ne soit pas, ce que vous devez vouloir qu’elle ne soit pas. C’est là qu’il vous faudra faire tout autre chose que ce que firent les ouvriers de la nation. Ceux-ci ont invité les hommes à renoncer le sentiment de leur distinction dans l’intérieur du groupe qu’ils voulaient faire, puis à arrêter ce mouvement à la frontière de ce groupe, pour lui rendre la distinction avec toute l’énergie dont ils l’avaient renoncée pour leurs individus. Vous devrez, vous, les exhorter à prolonger ce mouvement, à considérer la frontière euro­péenne comme n’étant qu’une immobilité illusoire dans une évolution qui ne saurait s’interrompre, semblable à l’un de ces cercles concentriques que l’erreur de nos sens solidifie à la surface d’une onde dont le progrès vibratoire ne connaît pas l’arrêt. L’Europe n’aura de portée morale que si, loin d’être une fin à elle‑même, elle n’est qu’un moment de notre retour en Dieu, où doivent sombrer tous les distincts, avec tous les orgueils et tous les égoïsmes.

*

Dites, d’ailleurs, à l’Europe que, ne fût‑ce que pour l’intérêt de son être matériel, elle ne doit pas s’arrêter à elle‑même, s’enclore dans un nationa­lisme à la deuxième puissance. Montrez‑lui l’exemple de Rome, qui a péri le jour où elle a contrarié le principe extensif dont elle se nourrissait depuis des siècles et où elle a refusé aux Barbares de s’insérer dans son orbite. L’Empire serait peut‑être encore debout et deux mille ans de tuerie eussent été épargnés aux hommes s’il eût franchement accordé le droit de cité, comme sa loi le lui comman­dait, aux Goths et aux Allemands. 

Toutefois si même, pour des raisons pratiques, parce que les hommes ne vous suivront qu’à ce prix, vous devez immobiliser la vague d’abnégation qui portera l’Europe, souffrir que l’Europe se bloque, elle aussi, dans l’orgueilleuse conscience de soi, même alors vous aurez fait œuvre rédemptrice. Parce que l’Europe, même impie, sera nécessaire­ment moins impie que la nation. Parce qu’elle sera la dévotion de l’homme à un groupe moins précis, moins individualisé, et par conséquent moins humainement aimé, moins charnellement embrassé. L’Européen sera fatalement moins atta­ché à l’Europe que le Français à la France, que l’Allemand à l’Allemagne. Il sentira d’un lien beaucoup plus lâche sa détermination par le sol, sa fidélité à la terre. Faites l’Europe, même souveraine, et le dieu de l’Immatériel déjà vous sourira.


Retour au livre de l'auteur: Jacques Bainville, historien Dernière mise à jour de cette page le jeudi 16 novembre 2006 8:14
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref