MARC BLOCH, MÉLANGES HISTORIQUES. TOME I


 

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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

MARC BLOCH, MÉLANGES HISTORIQUES. TOME I. (1963)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de MARC BLOCH, MÉLANGES HISTORIQUES. TOME I. Préface de Charles-Edmond PERRIN, Membre de l’Institut, S.E.V.P.E.N., 1963. Paris: École Pratique des Hautes Études, 1963, 560 pp. Collection: BIBLIOTHÈQUE GÉNÉRALE DE L’ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES, VIe SECTION. Une édition numérique réalisée par Pierre Patenaude, bénévole, professeur de français à la retraite et écrivain, Chambord, Lac—St-Jean.

[vii]

Mélanges historiques.
Tome I.

Préface

Dès le lendemain de la Libération, alors que les informations recueillies confirmaient la nouvelle de la mort héroïque de Marc Bloch, Lucien Febvre, resté seul à la direction des Annales d’histoire sociale, décidait de dédier à la mémoire de son collègue et ami les deux fascicules de la revue à paraître en 1945. Ces deux fascicules ont été publiés sous le titre Hommages à Marc Bloch ; destinés à honorer la mémoire du grand historien, ils groupent des textes de caractère assez différent ; ils comprennent, en effet, le testament spirituel de March Bloch, une étude inédite de celui-ci sur les invasions, puis une série d'articles, rédigés par des collègues et amis du Maître en vue d'honorer sa mémoire. Après la publication de ces deux fascicules, il parut à plusieurs des amis de Marc Bloch qu'il était une autre forme d'hommage qui méritait d'être retenue ; il s'agissait de réunir en un même ouvrage les nombreux articles et comptes rendus publiés par Marc Bloch et dont certains avaient paru dans des publications d'un accès difficile. L'utilité d'un tel recueil, surtout quand il s'agit d'un auteur d'une fécondité exceptionnelle, ce qui est le cas de Marc Bloch, est évidente et, si l'on pouvait en douter un seul instant, je n'en voudrais pour preuve que l'anecdote suivante ; je l'évoque d'autant plus volontiers, que le souvenir de Marc Bloch s'y trouve associé.

En 1911, l'historien allemand du droit médiéval Heinrich Brunner avait fait paraître dans un Festschrift dédié à von Martitz, soit dans un de ces Hommages, qui sont tirés à peu d'exemplaires et qui pour cette raison sont parfois difficiles à se procurer, une étude sur l'origine de la mainmorte dans le droit germanique. Le seul titre de cette étude (Zur Geschichte der ältesten deutschen Erbschaftssteuer) était bien fait pour piquer la curiosité de Marc Bloch ; avait-il eu connaissance du titre de l'article en question dès sa parution, avait-il cherché à en prendre connaissance ? je ne sais ; toujours est-il que, installé à Strasbourg en 1919, il eut la désagréable surprise de constater que le Festschrift en question, qu'il n'avait pas eu jusqu'alors l'occasion de consulter, ne figurait pas au catalogue de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, qui pourtant était supérieurement équipée ; l'ouvrage était rare et de consultation difficile à une époque où le prêt international n'était pas organisé comme il l'est aujourd'hui. En fait, c'est seulement en 1928 que Marc Bloch, profitant d'un voyage à Oslo, où se tenait le Congrès international d'histoire, fit un détour par Berlin et put enfin prendre connaissance du mémoire de Heinrich Brunner à la Bibliothèque nationale de cette ville. La publication en 1931, sous le titre de Abhandlungen zur Rechtsgeschichte, d'un recueil, qui, paru sous le nom [viii] d'H. Brunner, groupe les articles, comptes rendus et allocutions de cet historien du droit, si elle avait été avancée de plusieurs années, aurait permis à Marc Bloch de satisfaire facilement sa légitime curiosité.

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*     *

Le projet de réunir en un seul recueil de Mélanges la production de Marc Bloch dispersée dans des publications variées, avait obtenu dès l’origine l’approbation de Lucien Febvre. Si toutefois ce projet n'a trouvé son aboutissement qu'avec un retard regrettable, cela tient aux difficultés d'ordre matériel inhérentes à toute entreprise de ce genre, comme le prouve l'exemple même des Abhandlungen de Heinrich Brunner, qui n'ont vu le jour qu'en 1931, soit seize ans après la mort de l'auteur. Dans le cas de Marc Bloch ces difficultés étaient particulièrement redoutables, en raison de l'abondance et de la variété de sa production ; aussi, au lendemain de la mort de Lucien Febvre, l'entreprise risquait-elle de rester à l'état de projet, si elle n'avait été prise en main par Fernand Braudel, qui s'est dépensé sans compter pour la faire aboutir et qui a mis à sa disposition le personnel et les moyens matériels du Centre de recherches historiques qu'il dirige.

La réalisation de l'entreprise supposait au point de départ, que fût établi un inventaire de toute la production scientifique de Marc Bloch en dehors des ouvrages signés de son nom. La tâche des éditeurs était au premier abord facilitée par la découverte dans les papiers de Marc Bloch d'une bibliographie de ses œuvres, établie par lui-même au début de 1934 et imprimée à l'occasion d'une candidature au Collège de France, faite à cette date et présentée en même temps qu'un projet visant à la création d'une chaire d'histoire comparée des sociétés européennes. De plus cette bibliographie avait été tenue à jour par l'auteur lui-même, qui, dans les interlignes du texte, avait inséré la mention de publications qui s'échelonnaient de 1934 à l'été de 1939, date à laquelle la guerre vint interrompre l'activité scientifique de Marc Bloch, qui, en dépit de son âge et de ses six enfants, fut mobilisé avec le grade de capitaine dès la fin du mois d'août 1939.

À en juger par les indications portées sur cette bibliographie, il apparaissait que les articles et comptes rendus représentaient une masse considérable. C'est alors que Fernand Braudel, d'accord avec la famille de Marc Bloch, me chargea en 1959 d'étudier la question et de présenter à l'Association Marc Bloch un projet de publication qui fût réalisable. Prenant pour base la bibliographie de 1934-1939, faisant état de tirages à part que je devais à l'amitié de Marc Bloch et procédant à des sondages à travers la collection des Annales, il m'apparut que cette bibliographie, même enrichie des additions portées par l'auteur jusqu'en 1939, ne donnait pas l'inventaire complet de sa production ; des articles et des comptes rendus d'importance n'y figuraient pas. À vrai dire leur absence ne signifiait nullement que l'auteur les avait écartés parce qu'il les désavouait ; elle s'expliquait soit par une omission, l'auteur n'ayant pas procédé à une mise à jour systématique, soit par des raisons d'un ordre matériel très humble, la difficulté d'insérer de nouvelles mentions dans une bibliographie dont le texte était surchargé et compact.

À la suite de mes investigations il apparut que les textes à publier étaient plus nombreux qu'on ne l'avait d'abord pensé, d'autant plus nombreux [ix] que, à côté de comptes rendus amplement développés, il fallait faire état d’une masse imposante de comptes rendus succincts que rien n’autorisait à exclure de prime abord, en dépit de leur brièveté. En parcourant la collection des Annales, on s’apercevait, en effet, que, à partir de 1929, date de la fondation de la revue, Marc Bloch, disposant librement de celle-ci pour pouvoir y défendre sa conception de l’histoire et diffuser des idées qui lui étaient chères, avait pris l’habitude de confier aux Annales de préférence ce qu’on pourrait appeler des notes de lecture. Je propose ce terme pour désigner des recensions enfermées en général dans les limites d’une demi-page ou exceptionnellement d’une page et consacrées à des publications qui, en raison de leur minceur ou de la nature trop spéciale du sujet, ne semblaient pas mériter un compte rendu étoffé et présenté sous sa forme traditionnelle. Ces notes de lecture, qui répudiaient la disposition typographique du compte rendu, étaient introduites par un titre bref, mais évocateur, qui attirait l’attention du lecteur. Le procédé avait d’ailleurs l’avantage de permettre de grouper sous un même titre des notes de lecture se rapportant à des publications différentes, mais qui, en raison du sujet traité, offraient d’évidentes analogies.

En fin de compte les textes à retenir en vue d’une éventuelle publication de Mélanges se répartissaient en trois catégories : des articles originaux, des comptes rendus développés consacrés à un seul ouvrage ou à la production historique se rapportant à un même pays (comme ce fut le cas pour les Bulletins d’histoire d’Allemagne du Moyen Âge que Marc Bloch fit paraître régulièrement dans la Revue historique de 1928 à 1939), enfin des notes de lecture au sens qui a été défini plus haut, lesdites notes ne pouvant être d’emblée éliminées des Mélanges, étant donné qu’elles renferment souvent des vues originales et qu’elles ne sont jamais indifférentes.

A la suite du rapport que je lui ai présenté en 1960, l’Association Marc Bloch, adoptant la solution que je recommandais, a renoncé à publier dès maintenant l’ensemble de ces trois catégories de textes, se contentant pour l’instant de réunir dans le présent volume de Mélanges les articles originaux de Marc Bloch à l’exclusion des comptes rendus et des notes de lecture. Cette solution a le mérite de ne pas différer plus longtemps un hommage qui a déjà trop tardé et du même coup de réserver l’avenir. D’ailleurs dans l’intention de préparer la publication éventuelle des comptes rendus et des notes de lecture, on a établi à la fin des présents Mélanges une bibliographie complète de l’œuvre entière de Marc Bloch. On peut espérer qu’un jour le volume des Mélanges (articles) sera complété par un volume de Mélanges (comptes rendus) ; ce jour-là les historiens disposeront sous une forme maniable de l’ensemble de l’œuvre considérable de Marc Bloch ; l’hommage destiné à honorer le grand historien aura pris sa forme définitive.

On trouvera donc en principe dans le présent recueil de Mélanges, divisé en deux tomes, les articles scientifiques publiés par Marc Bloch ou rédigés par lui en vue d’une publication éventuelle. Cette règle exclut quelques articles de circonstance publiés par Marc Bloch dans une éphémère feuille politique parue lors de la campagne préparatoire aux élections législatives de 1928. Toutefois la règle adoptée par l’Association Marc Bloch a subi de légères dérogations. Par un scrupule peut-être excessif, mais dont on comprendra les raisons, on n’a pas accueilli dans les Mélanges un très bref [x] article de toponymie régionale publié par Marc Bloch tout au début de sa carrière (1912) et dont après coup il a barré la mention qui figurait sur la bibliographie de 1934 [1]. En revanche on a jugé bon de rééditer dans les Mélanges le copieux mémoire publié par l’auteur dans la Revue de synthèse historique en 1913 et consacré à l’Île-de-France (Régions autour de Paris), bien que ledit article ait donné lieu à un tirage spécial destiné à la vente, ceci dans la pensée de mettre à la disposition des historiens une monographie, aujourd'hui épuisée en librairie et qui est toujours intéressante à consulter. Ajoutons que les articles ont été reproduits fidèlement d'après le texte de la publication où ils ont paru ; toutefois, dans un cas particulier, celui de l’important mémoire intitulé Liberté et servitude personnelles au Moyen Âge, il a fallu soumettre le texte à une révision très sérieuse. Ce mémoire, en effet, a été imprimé dans une revue espagnole dont les proies, peu familiarisés avec un texte rédigé en français, ont commis des nombreuses bévues et manifestement ont négligé ou ont interprété à contretemps des corrections signalées par l'auteur.

Les différents articles ont été rangés sous un certain nombre de rubriques, celles-là mêmes qu'avait adoptées Marc Bloch en 1934 pour établir la bibliographie dont il a été question plus haut. Il suffit de se reporter à la Table des matières du volume pour retrouver, à travers l'extrême variété des articles, les thèmes principaux qui ont scandé l'activité scientifique de Marc Bloch. Il n'est pas sans intérêt de rappeler, à ce propos, en une très brève esquisse, ce que fut la carrière de l'historien ; si le programme de travail qu'il s'était primitivement fixé a subi de légères modifications, il n'a cessé de bénéficier d'enrichissements et de renouvellements successifs.

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*     *

À la veille de la guerre de 1914, Marc Bloch, qui, après avoir profité des trois années de loisirs que la Fondation Thiers octroyait à ses pensionnaires, occupait un poste de professeur au lycée d'Amiens, était engagé dans de vastes dépouillements d'archives en vue d'une thèse de doctorat, dont le sujet portait sur les classes rurales (l'expression était alors à la mode) dans la région parisienne au Moyen Âge, l'auteur donnant à l'expression région parisienne le sens qu'il a précisé dans son opuscule sur l’Ile-de-France. Au lendemain de l'armistice de 1918, alors que les mobilisés entrevoyaient un proche retour à la vie normale, Marc Bloch, qui avait fait toute la guerre dans l'infanterie, songeait à reprendre dès que possible ses recherches, mais déjà son programme de travail s'était quelque peu élargi.

Je n'en veux pour preuve qu'une confidence que me fit mon collègue en février 1919, alors que nous étions tous deux affectés au service de l'enseignement à Strasbourg, en attendant une démobilisation que nous espérions prochaine. Profitant d'une journée d'hiver ensoleillée, nous avions projeté de faire l'excursion du Haut-Barr, sommet des Basses-Vosges, qui domine Saverne et qui réserve des vues étendues sur la plaine d'Alsace. Alors que, parvenus au terme de notre excursion, nous parcourions du regard le panorama [xi] pittoresque que nous avions sous les yeux et que par exception ce jour-là ne voilait aucune brume, Marc Bloch, m'entretenant de ses projets de travail, me dit : « Quand j'en aurai fini avec mes ruraux, j'aborderai l'étude de l'onction du sacre royal de Reims », puis, au cours de notre conversation, il me fit remarquer le dessin des champs qui parsemaient la plaine et dont l'extrême morcellement était saisissant. J'ai toujours eu le sentiment que ce jour-là, du haut du belvédère du Haut-Barr, Marc Bloch, qui jusqu'alors avait atteint la paysannerie d'autrefois par le truchement des documents d'archives, avait pris directement contact avec ce problème des régimes agraires, qui par la suite devait sans relâche s'imposer à son attention.

Démobilisé en mars 1919, nommé maître de conférences à la Faculté des Lettres de Strasbourg au mois d'octobre suivant, Marc Bloch, profitant des mesures prises en faveur des candidats au doctorat démobilisés, soumit au jugement de la Sorbonne dès 1920 une étude (Rois et serfs) qui n'était qu'une partie de l'étude beaucoup plus ample qu'il avait projeté de mener à bien. On doit se féliciter grandement de la solution adoptée par Marc Bloch ; celui-ci, délivré rapidement de la lourde corvée du doctorat, a pu, sans tarder, tout en mettant en train son enseignement à la Faculté des Lettres de Strasbourg, commencer ces dépouillements prolongés, qui ont gonflé ses dossiers et nourri une série d'études, dont l'horizon, dépassant hardiment la région parisienne, allait en fin de compte s'étendre à une grande partie de l'Europe occidentale. Toutefois, au cours de ses premières années de Strasbourg, tout en commençant les dépouillements en question, Marc Bloch a consacré une large partie de son temps à l'étude de l'onction royale, étude qui trouva son couronnement dans son ouvrage, Les rois thaumaturges *, paru en 1924.

Il est à noter que, après cette date, Marc Bloch n'est plus revenu sur la question de l'onction royale ; l'ouvrage qu'il lui a consacré fait à cet égard figure unique dans son œuvre ; il se suffit en quelque sorte à lui-même : il n'a été préparé par aucun article et il n'a été suivi d'aucune étude complémentaire. Il en va différemment des autres ouvrages de Marc Bloch ; ceux-ci se sont nourris d'articles qui les avaient en quelque sorte préparés et parfois ils ont donné lieu à des études postérieures, qui leur ont apporté quelque complément. Ainsi de nombreux articles sur le servage et les institutions féodales annoncent La Société féodale ; une conférence de 1936 évoque quelques-uns des thèmes qui seront amplement développés dans Apologie pour l’histoire ; bien des chapitres des Caractères originaux ont été mis au point par le moyen d'articles qui ont débroussaillé la matière, cependant que des études postérieures sur les parcellaires et les régimes agraires en ont enrichi et précisé la rédaction. Dans cet ordre d'idées, on ne manquera pas de remarquer que les articles groupés à la Table des matières sous la rubrique Aspects de la mentalité médiévale forment un ensemble relativement peu fourni ; dans ce cas particulier les nombreux dossiers constitués par l'auteur ont été élaborés directement au profit de La Société féodale, où ils constituent un livre tout entier (Livre II, Les conditions de vie et l’atmosphère mentale).

Plusieurs articles reproduisent des conférences qui ont été faites devant des publics fort divers : historiens de métier, réunis à l'occasion d'un congrès, spécialistes adonnés à telle ou telle de ces sciences humaines, que l'auteur conviait à collaborer étroitement pour le plus grand profit de la science [xii] historique ; parfois même il est arrivé à Marc Bloch d'exposer le résultat de ses méditations d'historien devant un public étranger aux études historiques proprement dites. Dans ces conditions on peut s'étonner que Marc Bloch ait montré peu d'empressement à publier sous forme d'articles des fragments des cours qu'il professait devant ses étudiants de Strasbourg. La vérité, c'est qu'il se méfiait du cours magistral et allait jusqu'à sous-estimer le bénéfice que les étudiants attendent de cette forme d'enseignement oral. Cette méfiance se justifiait sans doute à ses yeux par le fait que le cours, parce qu'il porte en général sur des questions de libellé traditionnel inscrites aux programmes des examens et concours, comprime l'originalité du professeur et ne réclame de lui qu'une mise au point aussi claire et complète que possible. Sauf erreur de ma part, c'est dans deux circonstances seulement, que Marc Bloch a consenti à livrer à la publicité des études empruntées à la matière d'un cours. Je crois me rappeler que certains chapitres des Caractères originaux ont été professés sous forme d'un cours public, forme de présentation qui à certains égards échappait aux contraintes qui ligotent le cours préparatoire à des examens ou des concours. D'autre part Marc Bloch a livré à l'impression un cours sur L’Empire et l’idée d’Empire sous les Hohenstaufen. Il s'agissait en l'espèce d'une série de conférences à l'usage des candidats à l'agrégation d'allemand, un peu désorientés par une question inscrite au programme de l’agrégation avec laquelle leurs études antérieures ne les avaient pas familiarisés. La netteté et l'originalité qui marquent l'exposé d'un sujet difficile et d'une importance capitale dans l'histoire de la pensée politique allemande témoignent de la maîtrise dont Marc Bloch pouvait faire preuve dans un genre de publications auquel il ne réservait pas ses préférences.

À lire les titres des différents articles du présent recueil en les groupant sous les rubriques entre lesquelles ils se répartissent, on prendra directement conscience de l'enrichissement continu dont ont bénéficié la pensée et l'œuvre de Marc Bloch. Une étude qui à l'origine était centrée sur les classes rurales de la région parisienne au Moyen Âge s'est amplifiée au point de devenir une enquête sur les sociétés médiévales de l'Europe occidentale. D'autre part, dépassant les limites d'une histoire proprement sociale, instruit par les prodigieuses transformations que subissait le monde contemporain, Marc Bloch a abordé le domaine de l'histoire économique avant même que l'enseignement qui lui fut confié en Sorbonne en 1936 consacrât sa maîtrise en pareille matière. En exposant sous une forme exceptionnellement lucide les résultats des études parfois ardues de Simiand et d'Hauser, il a contribué à diffuser largement parmi les historiens français des théories riches de promesses sur les cycles économiques et sur l'évaluation des prix. Si le temps lui a manqué pour donner forme aux études d'histoire économique de l'époque moderne et contemporaine auxquelles le vouait l’enseignement qui lui avait été confié en Sorbonne, on doit signaler parmi les articles recueillis dans les Mélanges un mémoire fort original sur le problème de l'or au Moyen Âge, cependant qu'un article sur le moulin à eau inaugurait avec un éclat exceptionnel l'histoire des techniques à une époque où celle-ci en était encore à ses premiers balbutiements. Enfin l'enrichissement de la pensée de Marc Bloch ne se marque pas seulement par la variété des sujets abordés et par l'élargissement de leur étude dans le temps, mais aussi par l'ampleur de leur extension géographique. Ayant conçu à l'origine ses recherches dans le cadre français, [xiii] Marc Bloch a très rapidement étendu son information à l’Allemagne et à l’Angleterre, sans parler de l’exploitation moins systématique des sources italiennes et espagnoles. Il a ainsi appliqué à l’étude des sociétés européennes cette méthode comparative dont la conception et l’application constituent pour lui des titres de gloire indiscutables.

Les articles des Mélanges permettent également de saisir sur le vif une des qualités primordiales de Marc Bloch, son absolue probité intellectuelle, reflet d'une inaltérable probité morale. L'homme qui a sacrifié sa vie à une noble cause n'a jamais failli à la devise dont il se réclamait à l'exemple d'H. Taine : Veritatem unice dilexit. Au service de la recherche de la vérité Marc Bloch a mis sa haute intelligence, sa culture exceptionnellement étendue, son étonnante puissance de travail. Préparant une réédition des Caractères originaux, un de ses disciples, M. Dauvergne, a eu l'ingénieuse idée d'adjoindre à l'édition un commentaire, dont la substance a été empruntée aux articles de Marc Bloch lui-même. Du rapprochement des textes, il apparaît que sur certains problèmes essentiels de l'histoire agraire de la France, la doctrine de Marc Bloch s'est modifiée au cours des années, preuve de l'extrême liberté d'esprit avec laquelle celui-ci acceptait de réviser sa prise de position. Il est même possible, pour ne pas dire probable, que la théorie sur l'origine du servage, telle qu'elle a été formulée dans l'important mémoire sur les Colliberti, soit sujette à caution. Mais il importe peu ; Marc Bloch savait que, dans le domaine des sciences humaines, la recherche de la vérité suppose une incessante remise en question de résultats qui paraissaient acquis. Les historiens de l'avenir qui se réclameront de Marc Bloch resteront fidèles à la pensée de leur Maître en reprenant le problème du servage à son point de départ pour le traiter en toute indépendance d'esprit.

J'ai évoqué l'excursion au belvédère du Haut-Barr que je fis avec Marc Bloch en février 1919 ; je ne l'ai pas fait sans éprouver une poignante émotion. Ce jour-là, tout à la joie de la victoire, grisés par les projets d'avenir que nous nous confiions mutuellement, nous ne soupçonnions pas que, à quelques centaines de kilomètres au delà du Rhin, que nous apercevions dans le lointain, dans une ville rongée par la fièvre de la défaite, commençait à s'agiter un misérable Feldgrau, qui s'apprêtait à déchaîner des passions démoniaques dont Marc Bloch devait être un jour la noble victime. Que Marc Bloch au cours d'une carrière scientifique qui dépasse de peu un quart de siècle ait pu inscrire à son actif une production aussi abondante, c'est là un fait qui confond l'imagination. On est accablé de tristesse quand on songe aux nombreux travaux que nous étions en droit d'attendre de lui, si sa vie n'avait pas été tranchée avant l'heure. Du moins, grâce à Fernand Braudel et au Centre de Recherches historiques qu'il dirige, auxquels va notre gratitude, les disciples de Marc Bloch et à l'avenir les jeunes chercheurs qui se réclameront de sa méthode trouveront-ils réunis sous une forme commode un ensemble d'articles qui les inspireront et les inciteront à poursuivre dans la voie tracée par le Maître.

Charles-Edmond Perrin.


[1] Cet article intitulé « Cerny ou Serin ? » a paru dans Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais, XXV (1912), pp. 157-160.

* Note des CSS : Livre disponible dans Les classiques des sciences sociales : URL.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 2 juillet 2026 10:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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