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[IX]
Baudelaire et l’expérience du gouffre
Au lieu de préface
Il est dans mes habitudes (chacun les siennes) d’écrire mes livres sans me soucier du style, de la propriété des termes, de la correction grammaticale et de différents autres inconvénients possibles, comme les amphibologies, etc., et de n’y porter remède que sur les épreuves d’imprimerie, quoi que l’éditeur en puisse penser (je n’ai pas eu jusqu’à présent à m’en plaindre). Mais, cette fois, il n’en sera pas ainsi. Je ne pourrai pas corriger les épreuves de ce livre. J’en suis d’avance malheureux, mais je n’y puis rien. Pour corriger les épreuves, il faut être là où le livre s’imprime, ou bien il faut une poste qui puisse transporter le manuscrit, un état de choses qui le permette, etc... Nous n’en sommes pas là.
Un problème plus grave que le précédent m’a longtemps obsédé : la préface. Car j’ai pour habitude aussi d’écrire des préfaces à mes livres. Je m’imagine toujours, je ne sais pourquoi, que le lecteur ne comprendra rien si je ne lui dis pas dans la préface ce que j’ai voulu dire dans le livre, et me persuade qu’en dix pages je lui ferai comprendre ce qu’il n’aura pas compris (par hypothèse) dans trois cents. Je m’imagine aussi que la préface est nécessaire pour réduire mes adversaires, concilier mes amis, briser les résistances certaines, annuler les malentendus possibles, et montrer pour une dernière fois que ce que j’ai dit n’amènera pas dans le monde les cataclysmes que des gens, bien ou mal intentionnés, prétendront déjà y voir. Ces précautions n’ont jamais servi à rien, si ce n’est à créer d’autres malentendus, susciter de nouveaux adversaires et provoquer de nouveaux cataclysmes. Mais cela ne m’a pas guéri de l’idée d’écrire des préfaces, pas plus que de celle d’écrire des livres. C’est ainsi, je n’y peux rien. Quand mon livre va chez l’imprimeur, j’éprouve tout à coup la sensation atroce que je n’y ai rien dit de ce que j’avais à y mettre et qu’il faut faire quelque chose à temps pour prévenir le désastre.
[X]
Mais cette fois-ci, la chose ne sera pas possible. Le temps presse. Un bateau m’attend quelque part. (Pourquoi un bateau ? Ce serait trop long à dire). Et un pays d’où je ne pourrai guère corriger les épreuves, écrire des préfaces, ni voir le bouquin paru, ni entendre les cris d’effroi qu’on aura poussés devant le cataclysme que j’aurai déchaîné, soit par mes idées, soit encore par les fautes d’orthographe, les incorrections grammaticales, les amphibologies, soit encore par le fait d’être né, que sais-je ?
La faute n’en est pas à moi. Ce n’est pas moi qui ai créé cette époque et ses misères, ses difficultés, ses désordres, sa trame enchevêtrée où je me perds et à laquelle je ne comprends pas grand’chose, peut-être parce que personne n’a écrit une préface explicative, justificative. Mais le fait est, Dieu ou la Providence ou l’Esprit de l’Histoire (j’ignore quel nom lui donner pour n’indisposer personne) n’a point jugé bon d’y joindre une préface, et me voilà devant les événements, aussi perdu, et étranger, et troublé, que j’imagine le lecteur devant mon livre. Pourtant, si je juge par analogie, le lecteur aurait eu grand besoin d’une explication, étant donné que, moi-même, j’aimerais bien que quelqu’un fût là qui s’expliquât, voire se justifiât, sinon de ses actes, du moins de ses intentions. Mais Dieu, ou la Providence, ou l’Esprit de l’Histoire, ayant peut-être aussi peu de temps libre que moi, n’a pas jugé bon de le faire. Il n’en espère pas moins, sans doute, que je finirai par comprendre ses desseins. Puisse un aussi illustre précédent me servir d’excuse et de modèle. Lecteur, fais comme moi, tâche de comprendre, débrouille-toi et prête-moi si possible les meilleures intentions que tu puisses concevoir. Sois généreux ! Nous parlerons une autre fois de ce livre et des raisons qui me l’ont fait écrire et publier par le temps qui court si l’on peut appeler ça un temps. Nous en reparlerons si Dieu, bien entendu, (ou la Providence, ou l’Histoire), le veut bien. Je ferai comme lui pour le moment. Le bateau m’attend quelque part. Adieu, France ! J’écrirai la préface une autre fois.
BENJAMIN FONDANE.
Paris, 1942.
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