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[V]
Baudelaire et l’expérience du gouffre
Préface
Encore une victime du nazisme ! Encore un nom à ajouter à la longue liste, et un beau nom dont le livre qu’on va lire ici et qui faisait suite déjà à d’importants écrits nous donne à imaginer de quel éclat de plus en plus glorieux il eût pu se revêtir. En Benjamin Fondane les barbares ont tué un esprit extraordinairement brillant et un cœur extraordinairement généreux, et l’un et l’autre s’illuminant réciproquement de leurs vertus, l’esprit de celles du cœur, le cœur de celles de l’esprit. Nous n’étions pas, lui et moi, du même bord intellectuel, il m’avait fait l’honneur, dans ses livres, de polémiquer avec moi, notre amitié était une polémique : je n’en ressens que plus d’émotion à poursuivre le dialogue sous forme posthume. Et à retrouver, dans ce livre suprême, cette voix ardente, animée d’une si puissante et irrésistible vie.
Cette vie était la vie d’un métaphysicien. Fondane était né métaphysicien, et il vivait la vie de celui qu’il était né. Il incarnait les problèmes de la métaphysique et les parlait dans un langage aussi concret que celui de la poésie. De beaux poèmes de lui nous rappellent qu’il était aussi né poète, mais c’est en son cas une même chose, ses poèmes n’étant qu’une autre façon, plus extrêmement et délibérément lyrique, de dire sa métaphysique. Le langage de la métaphysique prenait sous sa plume un ton d’éloquence charnelle, prodigieusement brûlant. Fondane était de la race de ces métaphysiciens poètes, qui ont vécu leur métaphysique comme une tragédie et dont il avait fait ses maîtres, Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, Dostoïevsky, Chestov, et au cortège desquels il ajoute, en ce livre, un poète, le plus poète des poètes, mais qui, lui aussi, a vécu une métaphysique, Baudelaire.
Dans une de ses analyses il nous montre comment en ces hommes s’est réfugiée la protestation religieuse à une époque de l’humanité où la religion est devenue dépossédée et réduite à s’entendre avec les conquêtes de la raison. Fondane combat dans les rangs du dernier carré. Je me suis, pour ma part, senti toujours [VI] à l’écart des métaphysiciens, et gêné devant leur tragédie. Exclusivement poète, je saisis mal le mécanisme par quoi l’expression du singulier, qui est le fait de la poésie, l’expression de conditions, de conflits, d’aventures et de secrets personnels peut passer, autrement que par la poésie, au plan du général, de la vérité universelle, de la vérité philosophique. Il me semble que le métaphysicien, à son départ, nous confie, comme fait le poète, une situation particulière, puis ensuite fait tomber la qualification et le prédicat de cette situation pour en faire l’être même, pur et absolu, l’être de l’homme. D’une angoisse d’amoureux, de paria, d’individu blessé, de fils meurtri par sa mère, de pauvre insulté par la société, de malade, de rêveur, il fait l’Angoisse et sur son concept construit le monde. Mais ceci, dès lors, ne me paraît plus vrai, dépouillé qu’il est de sa réalité accidentelle. Les rêveries du poète sont vraies ; de celles du métaphysicien j’ai envie de dire : mais ce n’est pas vrai ! Seules du poète j’admets que les rêveries se généralisent ; et dans leur expression je me retrouve et tous les hommes se retrouvent. L’histoire du poète s’est épanouie en musique et dans cette musique tous les hommes entendent le surprenant et irréfutable écho de leur propre histoire. À travers le drame personnel si terrible ! de Baudelaire, tel que l’expriment les Fleurs du Mal, tous les destins et tous les soucis humains finissent par se retrouver : je ne les retrouve plus dans l’algèbre où jouent le concept d’angoisse et celui du désespoir. Et j’imagine que le cours de la pensée humaine qui a éliminé la mentalité pré-logique, Dieu et le reste, éliminera du comportement humain les raisons des métaphysiciens tragiques, mais n’éliminera jamais la poésie, expression du souci qualifié et conditionné de l’homme, expression musicale et musicienne, universelle, nécessaire et vraie.
Je dis ces choses naïvement et sommairement. Mais sans me refuser à partager l’ardeur du drame spirituel que Benjamin Fondane décrit en témoin dantesque des enfers baudelairiens. Quelle vie pathétique en ces profondeurs ! Et que de suggestions nous apportent ces analyses, telle, au chapitre XXIX, celle, si admirable, de l’ « Apocalypse de l’ennui ». Analyses agitées par une souple dialectique, sans cesse en action, pressante jusqu’à l’ironie, et par une connaissance fervente, sympathique, de la grouillante symphonie des systèmes. C’est parce qu’il est poète, justement, et [VII] qu’il a ce sens de l’individuel et du concret, que Fondane anime et humanise à ce point les idées. Il en est l’éblouissant dramaturge : et pourtant, lui dirait l’adversaire que je suis, s’il se faisait grossièrement impertinent, ce ne sont que des idées, donc des fantômes. Mais encore une fois, quel art de faire vivre les fantômes ! Et quelle épopée il en tire ! Avec notre cher Benjamin Fondane, dans la tragédie que nous venons de vivre, plus atroce que toutes les tragédies métaphysiques et elle aussi, par certains côtés, une tragédie métaphysique un grand feu vient de s’éteindre.
JEAN CASSOU.
[VIII]
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