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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Benjamin Fondane, Faux traité d'esthétique. Essai sur la crise de réalité. (1938)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Benjamin Fondane, Faux traité d'esthétique. Essai sur la crise de réalité. (1938). Paris: Les Éditions Plasma, 1980, 153 pp. [Une édition numérique réalisée par un bénévole français qui préfère garder l'anonymat sous le nom d'Antisthène, ingénieur français, Villeneuve sur Cher, en France.]

[7]

Faux traité d’esthétique.
Essai sur la crise de réalité.


Préface

De Catherine THIECK


Nul ne témoigne
pour le témoin
Paul Celan

La décision de rééditer en 1980, le Faux Traité d’esthétique paru en 1938, marque, en dehors de toute superstition qui pourrait s’attacher à ces dates prémonitoires (?), une volonté de rendre à nouveau certaines données problématiques. Il ne s’agit pas seulement de combler, par souci d’information, un vide pressenti important dans l’histoire des idées du XXe siècle ; non plus que de révéler à un public déjà très spécialisé la modernité indiscutable de cette personnalité laissée en marge, omise (volontairement ?) de toutes les références aux mouvements qui marquèrent l’entre-deux-guerres. Ce présent livre, dont le titre souligne d’emblée la portée radicale, voire paradoxale, de cet esprit clairvoyant et intuitif, tombe à pic dans les soubresauts théoriques et confortants de la création actuelle dont l’auteur aurait, à coup sûr, relevé « l’absence de nécessité ».

Le procès que Fondane intente à la poésie — dont il est possédé, cela va sans dire — nous concerne avant tout par [8] l’énergie lucide et le danger d’authenticité qu’il manifeste pour faire toute la lumière, au-delà des apparences les plus subtiles, sur la nature essentielle du message poétique : « gratter le palimpseste pour retrouver le texte primitif ». Mais le présent paraît toujours plus douloureux que le passé, et Fondane nous semble particulièrement proche dans la mesure où l’on soupçonne ce qu’il aurait pu dire, craindre ou vérifier — avec les percées de son intuition vigilante — sur le climat dans lequel actuellement nous baignons. Personne ne prit autant d’intérêt à tenter de saisir — sans jamais anticiper sur sa nature — le halo de cette inquiétude « atmosphérique » qui nous pénètre jusqu’aux os. Aujourd’hui il convient donc de reformuler auprès de ceux qui, à bon compte, se croient garants de vérités dont il est permis de douter, les questions salutaires contenues ou impliquées dans cet essai.

La pensée développée dans le Faux Traité d’esthétique est comme un « scanner » : rien ne lui échappe de ce qui est caché sous l’écorce intellectuelle et métaphysique, sous les évidences. Elle corrode toute satisfaction qui découle du bien faire, de l’ouvrage achevé, de la bonne intention, du pouvoir des facultés critiques, si intelligentes soient-elles. Derrière la certitude optimiste de certains (Valéry) que l’art a réponse à tout, elle décèle une grande peur — la peur de l’ « Autre ». Assurément, pas de paix dans la chaumière poésie. Celui qui y loge est inlassablement inconforté. Impossible d’imaginer le poète heureux. « On ne choisit pas la poésie, comme on ne choisit pas la tragédie, qui accepterait de choisir de tels malheurs ? ». Ainsi un « Autre » choisit pour vous, vous choisit, parle par votre bouche (d’où mensonge), quelle que soit la soif d’authenticité des artistes engagés et leur souci de communiquer — ainsi que l’a également souligné Walter Benjamin — dans le langage et non par le langage.

L’intelligence de Fondane (avant tout refus du compromis) joue simultanément sur deux faces (ou plus) : d’une part, il reconnaît passionnément les Romantiques Allemands et les Surréalistes comme les grands défricheurs, les nageurs à contre-courant du langage, « les récalcitrants de génie » ; les saillies qu’ils ont tentées dans tous les domaines du réel, donc du surréel, ont façonné la modernité ; et, du même coup, il a le sentiment profond que c’est leur « drame », leurs expériences périlleuses et le fait qu’ils ont failli aux buts impossibles qu’ils s’étaient assignés, qui demeureront — et non leurs conclusions contre lesquelles Fondane s’insurge violemment. Car [9] eux aussi mentent lorsqu’ils livrent la poésie au service de... y compris au service d’elle-même, et acceptent les demi-mesures ; il ne faut pas « prendre l’expression de ses désirs pour celle de la réalité profonde ». Accuser la poésie de mentir fut un des premiers abus de la philosophie qui ainsi, se séparait d’elle après une intime alliance originelle ; Platon éloignait les poètes de la Cité, les accusant de louer la « partie insensée de notre âme » ; Bergson les considère comme un mal nécessaire et plus près de nous, Roger Caillois met leur parole en doute devant les découvertes de la science contemporaine.

Mais paralyser est beaucoup plus grave qu’anéantir. Canaliser la poésie, tout en lui laissant ses illusions de liberté totale, dans une forme et une technique qui ne mettent en forme qu’elles-mêmes, dans une faculté raisonnable, c’est lui tracer un contour extérieur, et non accepter de poser a priori cette « inconnue » qui la détermine et la constitue. Perdre confiance en son démon, en l’étranger qui est en soi, est ce que Fondane appelle « la conscience honteuse » du poète, ce talon d’Achille par où s’échappe le sang réel de la poésie et par où s’infiltre son sang intellectuel : ainsi s’accentuent les puissances maîtrisantes de l’auteur au détriment de celles, médiumniques, de l’homme — donc du lecteur. Et Fondane jouera toujours la vie contre le poème avec une mélancolie infinie pour une expérience du réel devant l’art, rituelle et utile, et pour le sens véritable d’une poésie « faite par tous » ; « le concept de l’art fut un événement historique malheureux... l’œuvre d’art est un label qui intervient justement lorsqu’on cesse de croire ». Le poète a perdu son « aura », ce pouvoir de rendre proche — ici et maintenant — ce qui est éloigné infiniment, et de recréer ce qui n’a été qu’une fois.

C’est justement parce qu’il est « habité » que le poète a besoin de réalité, ne cherche que la réalité — réalité où ce qui est correspond tout à fait à ce que l’on croit, où le mensonge est exclu parce que « tout cela est vrai ailleurs » (Novalis). Serait réaliste aujourd’hui le fait d’écrire ou de peindre ce que l’on croit, et non ce que l’on croit voir, ce que l’on imite ou ce dont on est informé, qui vous pénètre même si ce n’est pas votre réalité personnelle. Une mauvaise interprétation du « tout est permis » fait qu’actuellement tout se raréfie, s’amenuise comme une peau de chagrin ; et la bougeotte des tendances multiples que l’on voit apparaître tous les X temps, qui essaient de se frayer un chemin à travers l’emprise de l’information, révèle un instinct de survie, une façon de tendre la [10] tête pour chercher de l’air, de monter toujours plus haut un escalier qui va en se rétrécissant, comme dans « les Bâtisseurs d’Empire » de Boris Vian.

Espérons que la corrosion entamée ici par les idées de Fondane soit irréparable ; que les nuances rigoureuses qu’il apporte sur les événements, les engagements rassurants, les concepts établis, débouchent sur d’autres nuances, en d’autres temps en d’autres lieux, et non sur des catégories rigides qui nous dispenseraient de la vie. Notre époque, qui devra trouver une solution d’urgence, témoigne pour ce témoin.

Catherine THIECK



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 9 avril 2025 13:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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