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Rimbaud le voyou
et l’expérience poétique
Préface de la 2e édition
Il est entendu qu’une intention polémique avait présidé au choix du titre de ce livre, mais le « succès » de malentendu qu’on lui a fait, il me le faut respecter avec quelque amertume. Se peut-il que personne n’ait compris, ni voulu comprendre, que le « voyou » était pour moi le contraire du héros, du saint, du juste des hommes qui ayant satisfait à la Loi y ont trouvé leur béatitude et que par là, des antipodes mêmes, naissait une nouvelle sainteté, des piétineurs de la Loi, des martyrs de la raison, des non-conformistes de l’Etre ? Il suffit de lire ce livre pour s’en persuader. C’est donc l’intention polémique qui exige quelques développements.
J’avoue en avoir assez des biographies « sublimes » ou sublimes à rebours car conclure contre son héros au nom de l’Esprit, de l’Idéal, de l’Ethique, c’est encore verser dans le « sublime ». J’en avais à la biographie « romancée » quelle invention d’esprits émasculés ! « Un tas [20] de choses que ça fait pitié » telle est la biographie de Rimbaud, telle est celle de tout le monde. Et je n’écarte guère les vies « réussies », triomphantes, couronnées de succès... Quelle misère ! On nous a fait croire que l’homme a de quoi remplir sa vie, qu’il avance vers quelque chose, qu’il peut arriver à quelque chose : telle est la prémisse sous-entendue. Et malgré cette prémisse tacitement reconnue, nulle biographie ne l’a jamais vérifiée ; nulle biographie ne répond à cette question pressante et angoissée du lecteur : Que faire ? Néanmoins, nous demandons à toute vie de conclure. Et si elle ne conclut pas, on force les événements un tantinet et ça y est. On est tellement accoutumé à ces jeux que, vienne une biographie vraie, sans fard, et tout le monde de la trouver personnelle, fausse, traîtresse. Bon Dieu ! Avec quoi ferait-on une biographie, sinon avec sa propre vie ? Et si votre propre vie est gérée par un miroir, renoncez à vous occuper de celle des autres. Il ne faut pas confondre peindre une pensée de l’intérieur, ce qui veut dire la vivre, et passionnément, avec dresser une statue sur la place publique. Il ne faut pas confondre la vérité avec l’édification, et ce que l’on se dit à soi-même avec le prêche. Le rôle du biographe n’est pas de faire état des textes, de tous les textes sans discernement, et de les considérer comme sacrés, mais de faire les problèmes siens, d’en entreprendre l’expérience personnelle, de sorte qu’il ne résolve point pour les autres les [21] difficultés qu’il rencontre, mais pour lui-même, en lui-même et en tant que lui-même. Et si les questions de Rimbaud me sont aussi étrangères que celles d’Ignace de Loyola ou de Ramsès II, à quoi bon en parler ? Si je ne puis les supporter qu’en les réduisant à ma mesure, pourquoi ne pas chercher un « sujet » à ma taille, afin de m’y glorifier honnêtement ? Si Rimbaud vous laisse dormir, pourquoi écrire un livre précisément sur l’insomnie ?
Depuis la parution de mon Rimbaud, d’autres études ont vu le jour, qui lui ont emprunté termes et conclusions : tempérament métaphysique, comparaison avec Stavroguine, mise à néant de la psychologie du Rimbaud révolutionnaire, etc., etc.
Cela s’est fait sans qu’on mentionne la source. Je n’y tenais pas, je me suis tu. Mais voyez : de même que l’on a adopté telles de mes conclusions sans discussion, ni résistance, on a refusé telles autres sans plus de discussion ; nul mot n’a été soufflé sur mon explication du Voyant, de la conversion, voire de celle du voyou. De cet amas de critiques plus ou moins fondées, je retiens, pour lui répondre, celle de Jean Cassou [1]. Et non pas uniquement parce que Jean Cassou est [22] un des meilleurs écrivains de cette génération, mais parce qu’il partage et assume la responsabilité de toute une orientation spirituelle qui, mêlée à nos soucis d’ordre économique et politique, risque de nous fournir une nouvelle notion de l’héroïsme intellectuel, aussi dangereuse que celle qui la précéda. Je crains que, fatigués d’idéaliser la vie à la mode bourgeoise (idéalisation née d’un besoin de compensation, consécutive à une absence d’être), on ne soit en train de mettre debout une nouvelle sorte de falsification, aussi peu idoine que l’autre à manifester le vrai. Et je n’appelle pas falsification le fait que Cassou, par exemple, s’y mette tout entier et qu’il fasse de Rimbaud un autre Cassou ; c’est là la règle du jeu, la seule. Je crains seulement qu’il fasse un Rimbaud qui ne soit même pas Cassou : qui ne possède même pas le réel vivant de Cassou, mais quelque chose à quoi Cassou croit que l’on doit obéir pour que la vie ait une signification dont elle se dispense volontiers. La vie, au fur et à mesure qu’elle emplit les plus grands génies, a si peu de sens, qu’un honnête homme n’y peut voir qu’un énorme gaspillage d’énergie. Et si elle a un sens, eh bien il n’est pas donné, on est en train de chercher. Mais alors que faire ? Faut-il être un héros, un saint, un guerrier, un militant ? Comme si après lecture de mon livre, d’un livre en général, vous alliez en suivre les conclusions ! Allons donc ! Mais en ce cas, pourquoi le mensonge ? Pourquoi vous [23] éviter les cauchemars ? Pour vous consoler ? pour bercer votre impuissance ? pour vous donner la satisfaction de pouvoir penser que je suis un homme comme les autres, rongé, obéissant, soumis, menteur ? Un film de Murnau, le Dernier des Hommes, avait percé, avec beaucoup d’humour, l’hypocrisie des conclusions. Après la fin tragique du héros, un titre apparaissait sur l’écran, qui avertissait le public que, pour lui donner satisfaction, une seconde version de la fin avait été préparée à son intention : des images à nouveau inondaient l’écran, et le pauvre bougre devenait, sous nos yeux, millionnaire et humainement heureux. Tout comme pour Murnau, personne ne nous empêche, le film terminé, d’y placer la conversion de Rimbaud ou le refus hautain de la conversion et de conclure : Rimbaud est mort satisfait, aplani, heureux, conséquent avec lui-même, brandissant au-dessus de sa souffrance le drapeau de l’Idée. Il paraît que ce genre de fin paraît à beaucoup de gens, beaucoup plus qu’on ne le pense, une explication. Il a trahi l’Esprit, disent les uns ; il n’a pas trahi, disent les autres ; on dirait que Rimbaud devait rendre des comptes à Quelqu’Un, et que nous sommes les gérants de ce Quelqu’Un ; on dirait aussi que nous tous, tant que nous sommes, savons parfaitement ce qu’est l’Esprit, et les devoirs que nous avons envers lui, et les façons de nous justifier, et que seuls les génies, un Baudelaire, un Rimbaud, un Dostoïevski, un Kierkegaard, avaient [24] été privés de cette révélation, puisqu’aussi bien ils cherchent comme s’ils n’en savaient rien. S’il en était ainsi, on comprendrait bien que les génies se missent à genoux devant nous, nous prenant pour des objets d’adoration, puisqu’ils cherchent en fait, ce que nous, nous savons. Que si, par contre, ils cherchent pour eux, et aussi pour nous, (qui avons vite fait de trouver notre salut dans une discipline d’église, de parti, etc.), je ne vois pas bien le sens d’un jugement que nous portons sur eux. Il nous faut nous décider une fois pour toutes, sur cette ambiguë question du génie : si le génie ne fait que chanter, je veux dire revêtir d’éclat nos erreurs, voilà un préjugé, celui de l’admiration qu’il nous faut mettre au rancart. C’est un fonctionnaire en ce cas, tout comme nous, mais un fonctionnaire dont le rôle est de chanter. Il vaut mieux alors le diriger, lui fournir la matière première, l’éduquer à la vérité commune, l’assouplir à l’obéissance : c’est là par ailleurs l’esprit dans lequel les sociétés totalitaires envisagent le génie. C’est dire, en bref, que la poésie n’est rien, qu’un pas encore nous en délivrera. Si, par contre, ce n’est pas le fait de chanter qui importe, mais ce qu’il chante, je veux dire son expérience intérieure et son aptitude à cette expérience, en ce cas, le génie a un rôle providentiel à remplir, il est notre bouc émissaire, notre exutoire, notre acte manqué. Il est le signe d’une humanité plus grande que la nôtre, et c’est chez lui que nous allons prendre [25] un bain sacré de vérité, c’est à travers lui que nous nous purifions de quelque chose. Il est obscur. Preuve que le meilleur en nous est obscur. Il est fou. Preuve de notre misère.
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[1] Les Nouvelles littéraires, 23 décembre 1933, p. 4 (N.D.E.).
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