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Histoire du peuple anglais au XIXe siècle.
Tome I. L’Angleterre en 1815.

Avant-propos
de la première édition
En entreprenant d'écrire une histoire du peuple anglais au XIXe siècle, je sais bien quelle est mon audace. Même lorsqu'il s'agit d'époques reculées, au sujet desquelles les documents sont plus rares, les historiens se défient des ouvrages d'ensemble, préfèrent la monographie à la synthèse. À plus forte raison cette attitude semble-t-elle sage, lorsqu'il s'agit des temps modernes, et que le chercheur est d'abord effrayé par la surabondance des sources dont il dispose. Je crois pouvoir cependant, à cet égard, plaider en ma faveur les circonstances atténuantes.
Il est impossible, d'une part, de considérer les monographies qui ont été déjà écrites, et qui portent sur tel ou tel aspect, sur tel ou tel point de l'histoire d'Angleterre, comme se suffisant à elles-mêmes. Il faut que, de temps à autre, si l'on veut justifier le travail des spécialistes, on fasse l'épreuve de voir si leurs recherches peuvent être utilisées en vue de quelque œuvre d'ensemble. Tel est l'objet du présent livre. Je me propose non point de raconter les épisodes de l'histoire militaire, diplomatique, ou parlementaire, mais d'étudier simultanément, sous ses aspects opposés, la civilisation, ou la société britannique, et de comprendre comment les diverses séries de phénomènes politiques, économiques, religieux s'interpénètrent et réagissent les uns sur les autres. Peut-être même, grâce à l'emploi de cette méthode synthétique, éviterai-je une faute que trop souvent sont entrâmes à commettre les auteurs de monographies. L'homme est généralisateur, même quand il se défend le plus de l'être. L'historien qui met sa prudence à étudier la réalité sociale sous un seul de ses aspects, est inconsciemment porté à considérer cet aspect comme [vi] présentant, par rapport aux autres, une importance singulière, à expliquer les autres par celui-là, à professer, par exemple, suivant Tordre des phénomènes qu'il étudie, une philosophie politique, religieuse ou économique de l'histoire. Notre méthode, parce qu'elle est moins limitée dans son objet, est de nature à mettre en garde contre ces explications simplistes, et à faire mieux éprouver la complexité des relations de toute espèce dont l'enchevêtrement constitue le fait historique.
On ne peut, d'autre part, constater sans surprise, lorsqu'on étudie l'histoire de l'Europe moderne disons plus particulièrement : de l'Angleterre moderne, l'insuffisance des recherches de détail dont elle a jusqu'à présent fait l'objet. S'agit-il d'histoire religieuse ? Nous ne possédons pas d'ouvrage vraiment scientifique sur les sectes dissidentes, si importantes cependant, ni chose plus étonnante encore sur l'Église anglicane elle-même. S'agit-il d'histoire économique ? Autant les travaux abondent sur la condition des ouvriers et les progrès de la technique, autant ils sont rares en ce qui concerne l'organisation industrielle, commerciale et financière de la classe patronale. Il serait aisé de multiplier ces exemples : et voilà peut-être le plus grand péril que présente l'emploi exclusif de la méthode monographique. On part de cette idée qu'il n'y a pas de bon travail sans division des tâches. On néglige ce fait qu'il n'y a pas de division rationnelle des tâches sans une coordination préalable, et que c'est à l'histoire générale à opérer cette coordination en orientant les recherches des érudits. Puisse mon livre, dans la mesure où il mettra en évidence tant de lacunes, où il rendra manifestes tant d'incertitudes et d'ignorances, contribuer à faire que ces lacunes soient comblées, ces incertitudes et ces ignorances transformées en savoir ! Puissent mes conjectures provoquer de nouveaux travaux de détail, pour compléter, corriger, annuler au besoin ces conjectures elles-mêmes ! Mon ambition n'en demande point davantage pour être satisfaite.
À un autre point de vue encore, je comprends quelle est mon audace. Français, j'écris une histoire d'Angleterre. J'aborde l'étude d'un peuple auquel je suis étranger par la naissance et par l'éducation. J'ai eu beau multiplier les lectures, visiter la capitale et les provinces, [vii] fréquenter des milieux sociaux divers : une foule de choses qu'un Anglais, même non cultivé, sait en quelque sorte spontanément, il m'a fallu en acquérir la connaissance à grand'peine, d'une manière qui semble condamnée à demeurer factice. J'ai conscience de tout cela : et cependant les risques que j'ai courus valaient, j'en garde la ferme conviction, la peine d'être courus.
D'abord, dans la mesure même où la civilisation anglaise diffère de la civilisation de mon pays natal, je conserve, à l'égard de cette civilisation, une bienfaisante faculté d'étonnement. La société anglaise, pour un Anglais, c'est la société elle-même, la société par excellence : Buckle, dans un ouvrage qui fut célèbre il y a un demi-siècle, ne considérait-il pas expressément toutes les civilisations humaines comme autant de déviations par rapport à la civilisation normale, qui est la civilisation britannique ? Toute autre est l'attitude de celui qui observe un peuple du dehors, ou, si Ton veut, de l'étranger. Une foule de traits qui, familiers aux indigènes depuis leur naissance, font partie inhérente de leur nature intellectuelle et morale, lui paraissent surprenants admirables ou choquants, peu importe, et réclament de lui une explication : en vérité, la nation anglaise est peut-être, parmi les nations d'Europe, celle dont les institutions doivent, à beaucoup d'égards, être considérées comme offrant le caractère le plus paradoxal et le plus « unique ». Bref, parce que je suis Français, ma connaissance du milieu anglais est plus extérieure qu'elle ne serait si j'étais né Anglais ; mais en revanche, et pour la même raison, elle est peut-être plus objective.
Quelles que soient d'ailleurs les différences entre le milieu anglais et le milieu continental, il faut se garder d'en exagérer l'importance. Nous éprouvons une sensation de dépaysement radical, lorsqu'après nous être embarqués à Calais nous mettons pied à terre à Douvres : mais comme le contraste doit paraître insignifiant à un voyageur asiatique, venu de Calcutta ou de Pékin ! Il nous semble qu'entre le catholicisme latin et le protestantisme anglo-saxon, il y ait un abîme : mais qu'est-ce à côté de la distance qui sépare le christianisme européen, pris en bloc, et l'hindouisme ? En vérité, les peuples européens d'aujourd'hui se trouvent placés dans une situation étrangement [viii] équivoque, séparés comme ils sont les uns des autres par les passions morales les plus fortes, et cependant internationalisés à tant d'égards par les intérêts, par les croyances, par la culture classique autant que scientifique. Bien petit apparaîtrait, à l'analyse, le nombre d'institutions et d'idées que chacun n'a pas empruntées, ou communiquées, à un peuple voisin. Ils diffèrent moins les uns des autres, en fin de compte, par les éléments dont se composent leurs civilisations respectives, que par les proportions diverses selon lesquelles se trouvent combinés, dans chacune, des éléments communs à la plupart, ou à toutes. La grande invention politique de l'Angleterre moderne, c'est le parlementarisme démocratique : mais cette invention s'est propagée, se propage encore, et sans doute avec une vitesse croissante, à travers l'Europe et le monde : elle tend à faire partie du patrimoine de l'humanité tout entière. Comment les institutions parlementaires sont-elles constituées en Angleterre ? Selon quel rythme, selon quelle loi, se sont-elles développées, transformées ? Sous l'empire de quelles causes et de quels mobiles le parlementarisme, dans l'État, dans l'usine, dans les églises, est-il devenu au XIXe siècle, pour les Anglo-Saxons, une tradition presque sacrée ? Ces problèmes intéressent tous les Européens. Tous ont, pour les étudier, la compétence nécessaire.
É. H.
Juin 1912
Je dois, l'expression de ma gratitude à M. Lucien Herr, bibliothécaire à l'Ecole Normale Supérieure, qui a lu mon ouvrage en manuscrit, et m'a aidé de ses conseils ; à Miss Eileen Power, Girton Collège, Cambridge, Shaw research student of the London School of Economics and Political Science, qui a bien voulu faire pour moi, à Londres, un certain nombre de recherches.
É.H.
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