RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

La lumière vient de l'Orient. Essais de psychologie japonaise. (1911)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Lafcadio Hearn, La lumière vient de l'Orient. Essais de psychologie japonaise. Traduction de l'Anglais par Marc Logé, 3e édition. Paris: Mercure de France, 1911, 356 pp. Collection d'auteurs étrangers. Une édition numérique réalisée avec le concours de Pierre Cabrol, bénévole, Docteur en droit privé, Maître de conférences de Droit privé à l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3 (France). Une édition considérablement enrichie par les notes explicatives de Pierre Cabrol ajoutées au texte de l'auteur.

[5]

La lumière vient de l’Orient.
Essais de psychologie japonaise.

Préface

En 1890, Lafcadio Hearn obtint, grâce à l’influence du Professeur Basil Hall Chamberlain [1], une situation au Jinjo-chu gakko, ou École Moyenne Ordinaire, à Matsue, dans la Province d’Izumo, au Japon. Il s’y rendit au mois d’août. Ce fut là qu’il rencontra et épousa, un an plus tard, Setsu Koizumi, une jeune fille samuraï. Lafcadio Hearn fut très heureux à Matsue. La sympathie dont il se sentait l’objet de la part du Gouverneur de la ville, des étudiants, ou des autres professeurs, agissait comme un baume apaisant sur sa sensibilité si vive. On peut affirmer que les années passées à Matsue furent parmi les plus heureuses de sa vie.

Hélas ! Le bonheur n’est qu’un « oiseau de passage ». Il se plaît à nous fuir au moment précis où nous croyons l’avoir capturé ! Hearn, dès sa petite enfance, avait cruellement souffert du froid. Des vents glacials, pendant les mois [6] d’hiver, balayent impitoyablement la province d'Izumo. Sa santé s’en ressentit, et son médecin lui conseilla d’émigrer vers un climat plus tempéré. Et, bien que cela lui causât un profond chagrin de quitter ses amis de Matsue, il sollicita et obtint la chaire de littérature anglaise au Dai-Go-Kolo Gakko, le grand Collège du Gouvernement, à Kumamoto, dans l’Ile de Kyûshu, tout au Sud de l'Empire.

Ce nouveau milieu ne lui plut guère. A Matsue vivaient encore bien des souvenirs du Japon d’autrefois ; Kumamoto, au contraire, représentait le Japon en pleine crise de transformation. Hearn y demeura cependant les trois années de son engagement, mais il se refusa, au bout de ce laps de temps, à le renouveler.

Son séjour à Kumamoto nous a toutefois valu un de ses livres, sur le Japon, les plus beaux et les plus curieux. Ce fut peut-être même de tous ses ouvrages, celui que goûta le plus l’Angleterre : Out of the East [2], parut en 1895.

À propos de ce litre que certains jugèrent trop imprécis et incompréhensible, Hearn écrit :

— Ce titre, Out of the East, me fut suggéré par la devise de l’Oriental Society : Ex-Oriente lux [3]. Plus le titre est vague, mieux cela vaut : cela excite la curiosité.

[7]

Voilà pourquoi, me laissant guider par la pensée du maître, j’ai intitulé ma traduction française : La Lumière vient de l’Orient. Du reste dans la plupart des « esquisses philosophiques », (pour employer sa propre expression), qui composent cet ouvrage, Hearn a cherché à exprimer et à expliquer la supériorité qu’il croyait reconnaître à la religion, la philosophie, la psychologie, et les mœurs du « plus extrême Orient », sur la religion, la philosophie, la psychologie et les mœurs de l’Occident. Et, parfois, la sincérité de ses accents réussit presque à nous convaincre.

Hearn put étudier à Kumamoto certains côtés du caractère japonais qui l’émerveillèrent. Il sut deviner toute la puissance que pourrait prendre dans l’avenir le patriotisme farouche de ces jeunes gens, dont le désir suprême était : « Donner sa vie pour Sa Majesté l’Empereur. » Il comprit pleinement la force morale de cette race dont les femmes et les jeunes filles elles-mêmes n’hésitent point à sacrifier leur vie afin que « le Fils du Ciel cesse de se lamenter ». Il assista, à Kumamoto, au superbe élan patriotique qui surgit lors de la guerre avec la Chine [4] ; il entendit, à l’ombre de la forteresse du grand guerrier, Kato Kyomasa [5], le Chant du Siège, le [8] Rojo-Shonjo, scandé par dix mille voix ; il fut le témoin de l’incomparable manifestation de solidarité qui unit les Japonais de toutes les classes pendant le moment critique. Et, bien que le côté artiste de sa nature le ramenât plutôt vers Matsue, où les ombres du passé semblaient encore glisser doucement parmi les vivants, Lafcadio Hearn ne put cependant s’empêcher d’admirer les nobles qualités qu’il découvrait chez les jeunes gens qu’il enseignait. Et il exprima très sincèrement son admiration. Dans certaines des études qu’on va lire, comme, par exemple dans celles intitulées « Jiujutsu », « Les Etudiants de Kyûshu », il s’est même montré d’une perspicacité remarquable ; il y a annoncé un avenir (qui n'est déjà plus pour nous que le passé), avec une clairvoyance qui pourrait surprendre, si l’on ne se souvenait des qualités de pénétrante observation que possédait à un très haut degré Lafcadio Hearn. Car s’il savait décrire, avec une maîtrise parfaite des subtiles nuances de mots, les variations du ciel d’Extrême-Orient, il suivait aussi aisément tous les méandres de la pensée de cette « race énigmatique », si radicalement différente de la nôtre.

Kumamoto présentait en 1893-1895 le double [9] intérêt d’être à la fois un des centres du mouvement moderniste, et l’un des milieux où persistait le sentiment conservateur. Hearn eut donc de nombreuses occasions de faire de curieuses études sur la diversité des éléments qui formaient le caractère des habitants de Kumamoto, et principalement des étudiants ; quelques-unes de ces observations nous sont présentées au cours de La Lumière vient de l’Orient.

Fait intéressant à noter : Lafcadio Hearn, tout en ressentant une profonde admiration pour les qualités des Japonais, ne pouvait s’empêcher de relever les dissemblances qui séparent ceux-ci des Occidentaux. Dans une lettre écrite en 1893 à propos de Out of the East, il dit :

— « Je viens de travailler à un nouveau livre qui est à moitié terminé, et qui se compose surtout d’esquisses philosophiques. Ce sera une œuvre très différente de Glimpses of Unfamiliar Japan [6]. Elle montrera comme le monde japonais a changé pour moi. Je m’imagine qu’il est presque impossible pour un étranger d’obtenir l’amitié et la sympathie des Japonais, à cause de la dissemblance psychologique des deux races. Nous ne pouvons que nous deviner, sans jamais nous comprendre entièrement. »

[10]

Et il ajoute autre part :

« — La divergence des manières de penser, et les difficultés du langage, font qu’il est presque impossible pour un Japonais cultivé de trouver du plaisir dans la société d’un Européen. Voici un fait surprenant. L’enfant japonais est aussi près de vous qu’un enfant européen, — peut-être plus encore, parce qu’il est infiniment plus naturel, et plus naturellement raffiné. Cultivez son esprit : plus vous le ferez, plus vous l’éloignerez de vous. Pourquoi ? Parce que l’opposition directe de la race se révèle ainsi. Comme l’Oriental pense instinctivement blanc quand nous pensons noir, plus vous le cultiverez, plus il pensera dans la direction opposée à la vôtre. »

Hearn semble donc confesser que même lui, qui possédait à un degré remarquable la faculté d’entrer dans l’esprit des races, il a dû demeurer relativement étranger à ce peuple auquel il a tenté de s’assimiler. C’est néanmoins à Lafcadio Hearn que nous devons l’aperçu le plus complet qui nous ait été donné, jusqu’à ce jour, par aucun écrivain occidental, des mœurs, des pensées, et du caractère japonais. Et l’on est même porté à se demander si les passages cités plus haut ne sont pas les effets de la tristesse [11] et du regret qu’éprouvait Hearn, de ne pas retrouver dans la ville officielle et froide de Kumamoto, la sympathie sincère dont il s’était vu entouré à Matsue ? En effet, ni les professeurs ni les étudiants de Kumamoto ne s'attachèrent à lui ; il n’y eut qu’un seul ami : Akizuki d’Aidzu, le vieux maître de chinois, dont le nom signifiait Lune d’Automne, et qui, par sa douceur et son exquise courtoisie, conquit le cœur de Lafcadio Hearn toujours amoureux des traditions du passé.

Bien que dans certains chapitres de La Lumière vient de l’Orient, Hearn affirme ne plus éprouver le sentiment qui l’avait étreint lorsqu’il débarqua au Japon, il semble subir encore le charme tout puissant qu’exerça sur lui la beauté presque surnaturelle du paysage japonais, et des merveilleuses légendes d’autrefois. Et, quoiqu’il nous soit facile de deviner, dans quelques articles de ce livre, la mélancolie qu’il éprouvait de se sentir si éloigné par les différences essentielles des races de ces êtres qu’il aimait, qu’il admirait, et parmi lesquels il vivait, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer qu’il est toujours, — et peut-être plus que jamais, — un humble et révérend enthousiaste de la personnalité et de l’enseignement du Bouddha. Certaines des plus [12] remarquables études de ce volume sont même consacrées aux doctrines du Bouddha Omniscient.

Ce qui fait le très grand intérêt de La Lumière vient de l'Orient, c'est que Lafcadio Hearn a su exprimer en un style sobre, et cependant très riche d’expressions belles et poétiques, l’état d’âme des jeunes Japonais de 1895. Il nous montre comment, tout à fait modernes par l’éducation, les manières et le costume, ceux-ci demeuraient, dans leur for intérieur, les dignes fils des Samuraïs d’autrefois. Ils avaient beau s’habiller à l’européenne, apprendre les langues vivantes, les sciences, les arts de la guerre et de l’industrie occidentale, ils n’en demeuraient pas moins des Orientaux « du plus extrême-orient ».

Certains trouveront peut-être que Lafcadio Hearn vante trop les facultés des Japonais, au détriment de celles des Occidentaux. Il ne faut pas oublier que si le fonctionnarisme officiel des Nippons lui déplaisait, il avait une admiration illimitée pour les qualités qui, suivant lui, se rencontrent dans la plupart des âmes japonaises : bravoure, abnégation de soi, et un sentiment de l’honneur poussés à un très haut degré. N’oublions pas ce qu’a dit Guyau [7] :

[13]

— « Le sentiment de l’admiration nous élève. Qu’elle soit suscitée par la légende ou par l’histoire, par une vision réelle ou imaginaire, il n’importe : elle correspond toujours à un jugement moral, chose sérieuse par excellence... L’âme se porte à la hauteur de ce qu’elle admire. »

Voilà peut-être le secret de la sympathie qu’éprouvent pour Lafcadio Hearn les natures élevées et vivement sensibles à toute manifestation de beauté : ce clair et juste esprit savait admirer pleinement, avec passion, — et c’est cet enthousiasme pour « le beau, le vrai et le juste », qui pénètre les œuvres de ce grand écrivain, qui leur donne à toutes cette saveur si originale, ce charme si vraiment exotique, qui nous retient et nous enchante.

Pour expliquer le texte de La Lumière vient de l’Orient, Lafcadio Hearn n’a laissé que quelques courtes notes. Il m’a donc paru intéressant de les compléter et j’ai eu recours au Professeur A. Fouché [8], le célèbre indianiste, directeur-adjoint de l’École des Hautes Études. Et, comme il avait bien voulu le faire déjà pour Feuilles Éparses de Littératures Étranges [9], M. Fouché a eu la grande bonté de me mettre à même de [14] rédiger les quelques éclaircissements que j’ai fait suivre de la mention : « Note du Traducteur ».

Marc Logé.

Août 1911.

_______________



[1] Note des Classiques : Basil Hall Chamberlain (1850/1935), universitaire japonais de nationalité britannique, professeur de japonais à l’université impériale de Tokyo, auteur de nombreux ouvrages sur le Japon.

[2] Note des Classiques : que l’on pourrait traduire par « Au-delà de l’Est ».

[3] Note des Classiques : adage latin, littéralement « De l’Orient vient la lumière ».

[4] Note des Classiques : soit la première guerre sino-japonaise qui dura du 1er août 1894 au 17 avril 1895. Elle se termina par la victoire du Japon et la cession à ce dernier par la Chine de l’île de Formose (Taïwan), de l’archipel de Penghu (archipel des Pescadores) et de la presqu’île du Liaodong en Mandchourie, sans préjudice du paiement d’une lourde indemnité de guerre.

[5] Note des Classiques : Kato Kiyomasa (1562/1611), guerrier japonais, une des « sept lances de Shizugatake », dit le « général-démon », daimyo de la période Sengoku.

[6] Note des Classiques : « Aperçus d’un Japon inconnu », ouvrage qui traite de l’histoire et de la culture japonaise.

[7] Note des Classiques : Jean-Marie Guyau (1854/1888), philosophe et poète libertaire français. Son œuvre inspira notamment le penseur japonais Nakae Chômin.

[8] Note des Classiques : Alfred Charles Auguste Foucher (1865/1952), archéologue et philologue, indianiste français, directeur de l’école française d’Extrême-Orient de 1905 à 1907.

[9] Note des Classiques : sous-titré « Histoires reconstruites d’après les livres des Anvari-Sohëili, Baital-Pachisi, Mahabharata, Pantchatantra, Gulistan, Talmud, Kalewala », publié en 1922.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 15 novembre 2025 9:38
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref