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PRINCIPES DE MÉTAPHYSIQUE ET DE PSYCHOLOGIE.
Leçons professées à la Faculté des Lettres de Paris 1888-1894
TOME PREMIER.

Préface
Lorsque nous avons publié, en 1880, notre Traité élémentaire de philosophie, nous avions cru pouvoir promettre un cours complet et développé en quatre volumes, qui aurait embrassé toutes les parties de la science. Nous avions trop présumé de nos forces : ce plan, à l'exécution, a dépassé nos efforts. Nous avons dû y renoncer. Nous n'avons pas voulu cependant laisser cette promesse entièrement caduque, et, de ce tout que nous avions promis, nous donnons aujourd'hui au moins une partie importante, à savoir un essai de Métaphysique mêlé de Psychologie et précédé d'une Introduction à la science. C'est ce qui fait aujourd'hui le plus défaut dans les traités de ce genre.
Nous ne nous sommes point placé au point de vue du criticisme, qui règne presque exclusivement en philosophie depuis quelques années ; nous ne l'avons pas dédaigné cependant, et l'on en trouvera la discussion dans la dernière partie de notre livre ; mais on s'est renfermé trop exclusivement dans ce point de vue. Nous avons voulu faire une métaphysique concrète, objective, réelle, [vi] ayant pour objet des êtres et non des idées. L'âme, Dieu, le monde extérieur, la liberté, tels sont les objets que Descartes a défendus dans ses Méditations, que Kant a combattus dans la Dialectique transcendantale, et dont nous persistons à soutenir l'existence et la vérité. Nous avons donc exposé les principes d'une philosophie dogmatique, mais dans un esprit assez large pour contenir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on appelle assez vaguement l'idéalisme.
Ce livre est en quelque sorte, si j'ose dire, mon testament philosophique. À ce titre, je le livre à la sympathie bienveillante de mes collègues, de mes élèves et de mes amis, et à celle du public qui a bien voulu suivre avec quelque intérêt mes autres travaux.
Il y a aujourd'hui cinquante-six ans que j'ai commencé à penser. C'était en 1840. J'entrais en philosophie. Ce fut pour moi une année décisive. « Je ne suis pas Malebranche, disait M. Cousin ; mais en entendant les leçons de M, de La Romiguière, j'ai éprouvé quelque chose de semblable à ce qu'éprouva Malebranche en lisant pour la première fois le Traité de l'homme. » Et moi, je dirai à mon tour : « Je ne suis ni Malebranche ni M. Cousin ; et cependant j'ai éprouvé aussi quelque chose de semblable en entendant les premières leçons de mon maître en philosophie, le vénéré M. Gibon, qui n'était pas éloquent, car il lisait ses leçons ; mais il était grave, convaincu, d'un esprit libre et indépendant : je lui dois un amour de la philosophie qui n'a jamais tari depuis tant d'années. Encore aujourd'hui, affaibli et refroidi par l'âge, j'ai conservé pour cette belle science le même amour, la même ferveur, la même foi. Quelques crises philosophiques que j'aie traversées, rien [vii] ne m'a découragé. Je n'ai pas eu l'oreille fermée aux nouveautés ; elles m'ont toujours intéressé et souvent séduit. Je ne me suis pas montré à leur égard un adversaire hargneux et effrayé ; j'en ai pris ce que j'ai pu ; mais, malgré ces concessions légitimes, je suis resté fidèle aux grandes pensées de la philosophie éternelle dont parle Leibniz ; et ces pensées n'ont jamais cessé de me paraître immortellement vraies.
Je n'ai pas seulement aimé la philosophie dans son fond, mais dans toutes ses parties, dans tous ses aspects et dans toutes ses applications. Philosophie populaire, philosophie didactique, philosophie transcendante, morale, politique, application à la littérature et aux sciences, histoire de la philosophie, j'ai touché à tout, je me suis intéressé à tout, nihil philosophicum a me alienum putavi. Cet amour de la philosophie dans son ensemble et dans son tout pourra faire pardonner ce qu'il y a d'incomplet et d'insuffisant dans chacun de mes travaux.
Cela dit, je n'ai plus qu'à abandonner à son sort le livre que j'offre au public. Je dois seulement faire remarquer qu'il est sorti de mes cours de la Sorbonne, dans la chaire de philosophie où j'ai eu l'honneur de succéder à mon ami, le si regretté M. Caro. J'ai cru devoir conserver à ces leçons leur forme primitive, avec les imperfections qu'elle entraîne, le négligé, les lacunes, les répétitions ; la refonte sous forme de livre eût exigé un travail dont je n'étais plus capable ; peut-être même ces leçons intéresseront-elles plus sous la forme libre et variée de l'enseignement ; enfin j'ai voulu rester professeur devant le public qui lit, comme je l'avais été si longtemps devant le [viii] public qui écoute. Et maintenant, il faut que je me sépare de ces pages où j'ai mis le meilleur de ma pensée. Puissent-elles, dans le monde troublé où nous vivons, procurer à ceux qui les liront le même calme et la même satisfaction d'esprit que j'ai toujours trouvés dans la doctrine dont elles sont la trop imparfaite expression !
Octobre 1896.
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