[v]
Névroses et idées fixes.
Tome II.
Introduction
Les recherches de psychologie expérimentale, appliquée à la médecine, les études de psychologie clinique peuvent être dirigées de deux manières ; tantôt l'observation se concentre sur un seul malade ou sur un très petit nombre de malades très comparables entre eux, tantôt elle se disperse sur un grand nombre de sujets présentant tous des troubles intéressants, mais au premier abord très variés et peu comparables entre eux. La première méthode dirige surtout les études expérimentales de laboratoire, la seconde constitue plus précisément l'étude clinique.
Chacune de ces méthodes, si on l'adopte exclusivement, présente des avantages sans doute ; mais elle présente aussi et d'une façon inévitable certains inconvénients. L'étude approfondie, poursuivie pendant longtemps d'un seul et même malade nous paraît fondamentale. C'est ainsi seulement que l'on peut pénétrer les pensées d'un sujet, connaître son intelligence, son caractère, son langage et se rendre compte de ce qu'il éprouve réellement. C'est aussi le seul moyen de faire de véritables expériences psychologiques ; on ne peut parvenir à ce résultat qu'en attendant des modifications qui se produisent spontanément dans l'état cérébral et psychologique du sujet, ou bien en réussissant, grâce à une influence acquise peu à peu, à produire artificiellement des modifications plus ou moins profondes et durables. Ces deux espèces d'expériences psychologiques exigent une grande connaissance du sujet et une étude poursuivie patiemment pendant un temps souvent très long. Nous sommes donc convaincus de l'importance de cette observation en quelque sorte concentrée et c'est elle que nous [vi] avons appliquée dans un grand nombre d'études dont on peut voir d'ailleurs des exemples dans le premier volume de cet ouvrage [1].
Mais il est également incontestable que cette méthode d'étude, appliquée aux phénomènes psychologiques d'une seule personne, présente des inconvénients. L'observateur ne se rend pas compte du degré de généralité des phénomènes qu'il observe, il est disposé à accorder trop d'importance à des particularités individuelles.
Le danger est d'autant plus grand qu'il s'agit de phénomènes moraux très délicats, très mobiles, qui se transforment et grandissent précisément en raison de l'importance que l'observateur leur accorde. Cette longue étude d'un même sujet expose à un danger considérable, qui consiste dans le dressage du sujet par l'observateur et quelquefois même, on peut le dire, dans le dressage de l'observateur par le sujet. Plus l'observateur croit à l'importance d'un fait, d'un détail particulier, plus ce fait, ce détail grandit chez le sujet et, réciproquement, plus le fait se montre avec netteté, plus l'observateur croit à son importance. C'est là un cercle vicieux dans lequel tombent très facilement ceux qui n'observent qu'un petit nombre de sujets toujours les mêmes. De là viennent ces conceptions étroites qui se forment et se vérifient de plus en plus dans les milieux fermés où les sujets et l'observateur collaborent sans le savoir à l'édification d'une même théorie.
D'une manière absolue, ces dangers sont inévitables et, comme nous l'avons dit bien souvent, nos études ne prendront de la valeur que lorsqu'elles auront été vérifiées ou simplement reproduites dans des milieux différents. Mais on peut diminuer les inconvénients inhérents à cette méthode en la complétant autant que possible par l'emploi de la méthode opposée, celle de l’observation dispersée. Au lieu d'analyser l'esprit d'un seul malade, on cherchera à en observer et à en comprendre un très grand nombre. Bien entendu, l'étude sera beaucoup moins approfondie et moins complète ; bien des détails importants seront omis dans chaque observation. Mais le grand nombre des sujets permettra de voir la généralité de certains phénomènes que leur répétition mettra en évidence et dont elle montrera l'importance. Le plus [vii] grand avantage sera de nous faire échapper, dans la mesure du possible, aux dangers de la culture psychologique du sujet. Celui qui étudie plusieurs centaines de malades n'a pas le temps matériel, ni le moyen de les dresser comme celui qui n'en étudie qu'un seul. Sans doute la méthode dispersée serait insuffisante, si elle était seule, parce qu'elle serait superficielle ; mais elle nous paraît un excellent complément et un correctif nécessaire de la première.
Les conditions les plus favorables à l'application de cette méthode dispersée nous ont semblé réunies dans la consultation du mardi à la Salpêtrière. Des malades très nombreux, parmi lesquels on peut choisir, présentant toutes les formes des névroses et des psychoses viennent des points les plus divers, le plus souvent sans avoir séjourné dans aucun hôpital, sans avoir été dirigés d'une manière bien précise dans un sens particulier. L'observation immédiate, autant que possible, de tels sujets ne nous permettra-t-elle pas de vérifier les remarques faites par l'étude approfondie précédente, sans que nous soyons grandement exposés au danger du dressage ? Aussi avons-nous résolu depuis plusieurs années déjà de profiter d« aces circonstances éminemment favorables pour faire une enquêta sur l'importance des troubles psychologiques dans les névroses, sur les maladies qui semblent « dépendre des idées ».
Voici de quelle manière, après les premiers tâtonnements, cette enquête a été dirigée et comment le travail dont ce livre est un résumé partiel a été conduit.
Parmi les malades qui venaient à la consultation du mardi, ceux qui semblaient présenter quelque intérêt au point de vie de la psychologie pathologique étaient envoyés au laboratoire de psychologie installé dans le service. L'un de nous les examinait, prenait leur observation et faisait sur eux d'une façon malheureusement rapide les quelques recherches qui pouvaient être utiles. Quelques jours après, nous examinions ensemble ces malades et ces observations. Enfin les malades étaient présentés le mardi suivant à la leçon clinique. Ce sont ces observations et ces études du laboratoire de psychologie faites rapidement sur les sujets de la consultation et exposées sous forme de leçons cliniques dont il nous a paru intéressant de réunir les principales.
Cette collection d'observations avec les réflexions succinctes auxquelles elles donnent lieu ont, à notre avis, quelque intérêt [viii] pour l'étudiant en médecine et le médecin à qui elles étaient adressées tout d'abord. Elles mettent en évidence un grand nombre de symptômes qui se rencontrent plus fréquemment qu'on ne le croit dans la pratique médicale. Elles montrent la vérité pratique d'une notion qui est admise par tous depuis longtemps d'une manière théorique, c'est que les troubles psychologiques, les altérations de la sensibilité, de la mémoire, les maladies de l'attention, de la volonté, de l'émotion surtout jouent un rôle considérable dans les souffrances et dans les troubles organiques dont les malades viennent se plaindre. Sans doute il s'agit là, c'est un point que nous ne nous lassons pas de répéter, quoique souvent on ne semble pas le comprendre, de troubles qui appartiennent comme les autres à la physiologie et à la clinique. Ce sont des troubles dans le fonctionnement du cerveau au même titre que les épilepsies corticales ou les hémiplégies par ictus. Mais il s'agit de troubles délicats, dans des fonctions supérieures du cerveau dont le mécanisme est encore mal connu. Si nous ne les représentons pas par des localisations anatomiques précises, par des altérations histologiques c'est simplement par ignorance ; mais cette ignorance ne nous dispense pas de constater les faits, de les classer, de voir leurs relations et leurs rôles. Nous pouvons nous servir de ces faits psychologiques pour diriger l'interprétation et le plus souvent même le traitement des maladies avant que l'histologie et la physiologie ne nous aient clairement expliqué leur mécanisme. Le médecin, pressé par les besoins de la (?) ne peut pas se désintéresser d'un fait parce que son interprétation anatomique est encore insuffisante. D'ailleurs, nous répétons à dessein, - placé en face de cas analogues à ceux que nous visons, dans ce livre, s'il n'en connaît pas bien le mécanisme psychologique, il est incapable de les comprendre, encore moins de donner, à leur égard, un conseil efficace.
Cette enquête, ce recueil d'observations nous paraît présenter encore un grand intérêt pour le psychologue et pour le philosophe. Sans doute, tous ces faits leur sont déjà connus, mais ils ont été présentés d'une manière théorique et abstraite comme des singularités exceptionnelles, nous voudrions leur montrer ces mêmes faits d'une manière plus concrète et plus vivante en les remettant pour ainsi dire dans leur milieu. Nous voudrions leur faire voir que ce sont des phénomènes presque journaliers que l'on observe très communément et montrer en même temps la [ix] place qu'ils occupent dans la vie du malade, au milieu de tous les autres faits physiologiques et psychologiques qui les environnent. Souvent au cours d'une discussion psychologique nous avons déjà eu l'occasion de faire allusion à tel ou tel de ces faits, mais nous ne pouvions, sans interrompre la discussion, raconter en détail la vie du malade qui présentait ce symptôme, l'évolution des phénomènes, leurs conséquences plus ou moins lointaines, leur terminaison. Il nous semble bon de réunir ici les observations plus complètes de ces sujets auxquels il nous sera plus facile de renvoyer plus tard le lecteur pour tous ces renseignements. Pour que cette comparaison soit possible, nous avons pris la précaution dans cet ouvrage et dans nos autres travaux de psychologie pathologique de désigner toujours le même sujet par les mêmes signes conventionnels, deux ou trois lettres sans rapport avec le véritable nom du malade mais qui désigneront toujours le même individu et autant que possible celui-là seul. Nous serions heureux si ces observations fournissaient un supplément de renseignements aux psychologues qui se sont intéressés à l'étude de ces expériences naturelles.
II est impossible de réunir ici tous les malades de ce genre que nous avons eu l'occasion d'étudier depuis quelque temps. Nous avons dû choisir certains types de chaque groupe d'affections, et nous n'avons donné plusieurs exemples que pour montrer la fréquence d'un symptôme ou pour faire voir ses modifications. Certains groupes d'affections, en particulier les troubles physiologiques, les troubles viscéraux de l'hystérie, les troubles de la miction et des fonctions génitales ont été à peine représentés par quelques exemples. Ce n'est pas que des faits de ce genre aient été rarement observés, c'est au contraire que nos notes, nos recherches nous paraissaient trop longues, trop complexes, soulever des problèmes expérimentaux trop délicats pour être présentés aussi rapidement. Nous les avons réservés pour une nouvelle étude du même genre que nous espérons reprendre plus tard. Les études sur lesquelles nous insistons particulièrement dans ce volume ont rapport aux troubles de l'intelligence, de la volonté, du mouvement des membres, aux idées fixes et aux émotions systématiques qui nous semblent avoir en clinique une grande importance.
Nous avons réuni les observations dans un petit nombre de chapitres, d'après leurs principales analogies, mais il est impossible [x] d'établir des divisions très précises entre des malades voisins l'un de l'autre et qui présentent souvent d'une manière simultanée plusieurs de ces symptômes. D'une manière générale cependant, les premiers chapitres nous présentent des troubles qui sont plus précisément psychiques et qui se manifestent surtout par le langage et les actions des malades. La seconde partie réunit les affections qui ont quelque symptôme objectif, somatique, des troubles de la sensibilité ou du mouvement qui se manifestent avec plus de précision à l'extérieur quoiqu'ils dépendent comme les premiers des mêmes troubles psychologiques.
Décembre 1897.
[1] Névroses et idées fixes, 1er volume, 1898, chapitre 1 : Un cas d’aboulie et d’idées fixes ; chapitre IV : Histoire d’une idée fixe ; chapitre X : Un cas de possession, etc.
|