[5]
L’ESPRIT DU SOCIALISME
Préface
Cinquante ans après sa mort, il est à craindre que Jaurès ne soit une manière de méconnu célèbre.
Voici d’abord l'image un peu floue que se fait le grand public : un barbu pléthorique, distrait, cordial, négligé dans sa tenue, peuple dans son allure, un orateur produisant par « fructification instantanée » des images poétiques comme le pommier produit des pommes, un normalien vivant dans la familiarité d'Homère et d’Eschyle, l'incarnation en somme de la générosité naïve, un père fondateur parmi d'autres d'une République touchante, respectable, un peu comique, dépassée.
Ensuite, le souvenir des contemporains, dont bien peu survivent. Pas un qui ne l'évoque avec un mélange de sourire et d'exaltation, « l'admiration attendrie » dont parlait Jules Renard. Pour les gens de son bord qui en 1914 étaient déjà des hommes faits, Jaurès est souvent l’équivalent d'un fondateur de religion, toujours une immense force de la nature. « Chaque fois, écrit Trotsky, ce fut comme si je l'entendais pour la première fois. Il n’accumulait pas les routines. Pour le fond, il ne se répétait jamais. Toujours, il faisait une nouvelle découverte de lui-même, toujours il mobilisait les sources cachées de son inspiration. Doué d’une vigueur imposante, d'une force élémentaire comme celle d’une cascade, il avait aussi une grande douceur qui brillait sur son visage comme le reflet d’une haute culture. Il précipitait les rochers, grondait tel un tonnerre, ébranlait les fondations, mais jamais il ne s'assourdissait lui-même. Parfois, il balayait les résistances comme un ouragan, comme un frère ainé ». Et Léon Blum, qui fut son intime, parle de sa « sainteté, je veux dire par là l'absence, et l’absence complète, totale, de mobiles personnels,... une pureté d’âme, une limpidité de cœur qui était par moments presque enfantine... Il n'avait pas [6] d’ambition. Il n’avait pas d’orgueil. Il n’avait pas de vanité... Il n’avait pas de besoins. Il était plus juste encore il l’a montré en maintes occasions vis-à-vis de ses adversaires que de ses amis ».
En somme, les deux images se complètent : elles réduisent Jaurès à incarner la « belle époque » du socialisme. Aussi bien y a-t-il du vrai dans cette façon de le voir. Le secrétaire du Bureau Socialiste International, Camille Huysmans, déclara lors de ses obsèques : « Il était plus que la parole, il était plus que l’orateur, il était la conscience ». La conscience d’une organisation qui se voulait vivante par-dessus les frontières, qui mourut du même coup qui le tua et qui, en vérité, n’a ressuscité depuis ni sous la forme de la Seconde, ni sous celle de la Troisième Internationale. L’allure intacte d’un socialisme aux mains propres, qui n’avait été confronté avec les difficultés du pouvoir ni sous les espèces de son « exercice en régime capitaliste », ni sous celles de sa conquête et de sa pratique « révolutionnaires ». Il y a en ce sens un côté consolateur et un goût du désuet dans le souvenir de Jaurès et dans le culte de sa mémoire.
Il reste après cela qu'on risque d’oublier, en présence de l’hommage généralement rendu à son caractère, aujourd’hui, que la vie de Jaurès fut un combat incessant, harassant, constamment périlleux, que son assassinat ne fut pas un accident, mais l'aboutissement logique d'effroyables calomnies, d'accusations de trahison, de vénalité, de démagogie, de mensonge. Il reste que Jaurès, quel que soit le domaine où il ait appliqué sa compétence d'une étendue prodigieuse, s'est toujours battu pied à pied, sans rémission. Il reste que Jaurès, ce n’est pas seulement un caractère et un langage, mais aussi une pensée actuelle qui continue à demeurer valide en présence des problèmes de notre temps.
Ce besoin d’unité qui lui était consubstantiel, cette conception synthétique du socialisme, qui réunissait les apports aussi bien de Fourier, Saint-Simon, Proudhon que de Marx, tout en restant critique à l'égard de chacun d'eux, cette indépendance d'esprit qui qualifiait l'humanité de « grande commission d’enquête internationale », cette constante référence à la vie, ils sont des stimulants, des garanties contre [7] la sclérose et le vieillissement qui guettent toute doctrine, et ils expliquent l’attitude perpétuellement accueillante de Jaurès à l’égard de tout ce qui allait, vînt-il de l’adversaire, dans le sens du progrès social.
Son attitude positive en présence du besoin religieux de l’humanité et même de l’évolution de l’Église (combinée avec une défiance constante envers la hiérarchie catholique et un attachement intraitable à la laïcité de l’État) devançaient son temps et correspondent aujourd’hui tant à l’évolution de certains chrétiens (on a pu voir en sa pensée une parenté avec celle de Teilhard de Chardin) qu’à une conception plus large des rapports avec les croyants en vigueur dans le mouvement ouvrier d'aujourd’hui.
Veut-on considérer sa lutte contre les conquêtes coloniales ? Sans mettre en cause le principe même de la pénétration européenne en Afrique et en Asie, c’est dès 1898 que Jaurès réclamait le droit de vote pour les « indigènes d’Algérie » ; vers le même temps, il signalait le réveil de l’Inde et de l'ensemble de l’Asie. Examine-t-on ses conceptions militaires et stratégiques ? Il avait prévu l’aspect que prendrait la guerre qui allait venir ; il avait annoncé l’invasion par la Belgique ; il avait aussi mis en garde contre les espoirs millénaristes en une révolution issue d'un conflit guerrier. Se penche-t-on sur les problèmes de l'organisation socialiste ? Il avait dégagé la cité future de toute confusion avec l’empire du fonctionnariat.
Jaurès, après sa mort, a eu une destinée étonnante. Quantité parmi ceux qui l’avaient dénoncé et haï vivant se sont découvert à son égard révérence et admiration quand il eut cessé d’être pour eux un danger. Les héritiers naturels de sa pensée et de son action, divisés, se sont longtemps disputé son souvenir.
Point n’est besoin d’en aller chercher loin la raison : incarnation parfaite de l'unité de la gauche française, l’homme qui collabora jusqu’à sa fin à la radicale « Dépêche de Toulouse » tout en tendant la main aux syndicalistes révolutionnaires de la C.G.T. d'alors, ressuscitera tel qu’il était quand cette gauche se reformera.
Jean Rabaut
[8]
|