|
|
RECHERCHE SUR LE SITE
Références bibliographiques avec le catalogue En plein texte avec Google Recherche avancée
Tous les ouvrages
numérisés de cette bibliothèque sont disponibles en trois formats de fichiers : Word (.doc), PDF et RTF |
|
Collection « Les auteur(e)s classiques »
Une édition électronique réalisée à partir du texte de Père Stanislas Le Gall (1858-1916), LE PHILOSOPHE TCHOU HI, sa doctrine, son influence. Variétés sinologiques n° 6. Imprimerie de la Mission catholique de l’orphelinat de T’ou-sé-wé, Chang-hai, 1894, III+134 pages. Ouvrage numérisé grâce à l’obligeance de la Bibliothèque asiatique des Missions Étrangères de Paris. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris. Extrait Par l’effet du mouvement giratoire continu et extrêmement rapide d’où naquirent la chaleur et la lumière, les molécules les plus subtiles de la matière s’élevèrent insensiblement jusqu’au sommet du neuvième orbe céleste. Ces neuf orbes ne sont pas des sphères parfaites, détachées les unes des autres, mais se développent en spirale continue, comme un ressort de montre. La matière y est d’une pureté et d’une clarté toujours plus grande, à mesure qu’elle s’élève du centre dans l’espace. Elle devient de plus en plus consistante, à mesure qu’elle se rapproche de la circonférence extérieure ; et la neuvième et dernière spirale du sommet forme comme une écorce très dure. Là, le mouvement de rotation est le plus rapide. Ainsi fut formé le ciel ; il comprend le soleil, la lune et les étoiles qui tournent sans cesse autour de nous, enfin l’atmosphère, où se répandent les cinq éléments, qui constituent par leur mélange la matière immédiate dont tous les êtres ici-bas sont composés. Cependant les molécules plus grossières, froides et ténébreuses se déposaient, se condensaient pour former la Terre, qui demeura immobile au centre du système, semblable à une grande et large feuille que l’air environne de toutes parts. Elle doit sa stabilité à la révolution très rapide de la machine ronde : si celle-ci s’arrêtait un seul instant, aussitôt la Terre s’enfoncerait comme un vaisseau qui sombre. Le Ciel et la Terre existent maintenant à part. Mais dans quelle relation sont-ils entre eux, quant à leur nature et quant à leurs opérations ? Et d’abord sont-ce deux êtres substantiellement différents dans leurs éléments constitutifs, ou bien leur différence n’est-elle qu’accidentelle ? La réponse est facile. Nous avons dit comment ils ont été formés, l’un recevant en partage les particules les plus subtiles de la matière préalablement élaborée, l’autre les plus grossières ; mais tous deux intimement compénétrés dans toutes leurs parties par Li, principe essentiel de vie, de bonté, d’intelligence, dépendant toutefois, pour la manifestation de son activité, des qualités plus ou moins parfaites de la matière qu’il informe. Les éléments matériels qui entrent dans la formation du Ciel, n’opposent point de résistance au principe actif ; celui-ci trouve donc en lui un instrument docile, au moyen duquel il manifeste par de merveilleux effets sa bonté, son excellence sans mesure. Le Ciel est de tous les êtres le plus digne d’honneur, le plus parfait, le plus intelligent, la source de tout bien. Les titres les plus magnifiques lui sont donnés dans le Chou King, où il est appelé Chang T’ien, Ciel supérieur, Hao T’ien, Ciel brillant, Hoang T’ien, Ciel souverain ; ou bien encore Ti, Roi, Chang Ti, Suprême Dominateur, Hoang Chang Ti et Hoang T’ien Chang Ti, Ciel Souverain et Suprême Régulateur. Ce dernier titre orne aujourd’hui encore la tablette de l’Autel du Ciel, où l’Empereur offre seul des sacrifices. Il semblerait que dans les Annales les mots T’ien et Chang-Ti désignent également bien la même idée ; cependant, d’après Tchou Hi, il y a entre T’ien et Chang-Ti cette différence, que le premier s’emploie lorsqu’il est question de protection et d’entretien des êtres inférieurs qui lui doivent l’existence, et le second pour indiquer l’idée de puissance et de gouvernement. Les modernes matérialistes ne doutent aucunement qu’ils n’aient le vrai sens des anciens Livres, tel que l’enseignaient les Sages Confucius et Mong-tse ; et peut-être ne serait-il pas si facile de prouver le contraire, à moins qu’on ne réussisse à démontrer que la logique avait autrefois en Chine plus d’empire sur les esprits que de nos jours. Quoi qu’il en soit, loin de trouver étranges et de rejeter ces beaux noms donnés à T rien, ils en ont inventé plusieurs autres non moins honorables. Ils l’appellent le Maître, le Gouverneur, le Grand Formateur du Monde. C’est en vérité à faire croire, au premier abord, qu’il s’agit de notre vrai Dieu dont la Providence dirige et règle toutes choses : comme, par exemple, lorsque Tchou Hi, dans son commentaire, explique Ti par T’ien tche tchou-tsai, le Gouverneur du ciel. Mais il est clair que tout l’ensemble de la doctrine philosophique de maître Tchou et des auteurs modernes en général, empêche absolument qu’on ne donne à cette expression, ou à d’autres semblables, un sens spiritualiste. Ti, dit Tchou-tse, n’est autre que Li agissant en maître : c’est donc la force inhérente à la matière céleste, qui lui fait produire les êtres dans un ordre nécessaire et fatal. Cette propension naturelle à la production des êtres est également exprimée par le mot Sin (mens). Un disciple demandait si, dans l’expression T’ien ti tche sin, Sin avait le sens de Tchou‑tsai ? « Oui, répondit le maître, il a sûrement le même sens ; mais Tchou-tsai lui-même est l’équivalent de Li, c’est une même chose ». « Et Ti, est-il aussi l’équivalent de Sin ? » « Certainement, car ce que Sin (mens, l’âme) est à l’homme, Ti l’est au Ciel. L’expression T’ien tche tchou-tsai a même parfois un sens plus restreint. Elle signifie un certain endroit du ciel, à l’Est, où se manifeste sa vertu productrice et qui correspond au symbole Tchen, un des huit points qui partagent le zodiaque : il y en a quatre pour le chaud, Yang (printemps, été), quatre pour le froid, Yn (automne, hiver). Quand le soleil arrive à ce point dominant, le printemps commence et, sous l’influence du principe Yang, qui triomphe enfin, tout commence à renaître dans la nature. C’est aussi ce que le philosophe Chao Yong exprime par ces mots Ti tch’ou hou tchen, que le commentateur moderne le plus autorisé explique en ce sens, qu’à un moment précis de la révolution annuelle du monde, le premier principe Li recommence la série périodique de ses productions et remet tout en mouvement, non par une volonté libre, mais d’après un ordre nécessaire, comme on l’a vu plus haut. Tchou-tsai ou Ti ne sont donc que l’énergie victorieuse de Yang, ou la force de la chaleur pendant les six mois du printemps et de l’été, du moment où elle commence à croître, jusqu’au moment où elle recommence à diminuer. Si nous demandons maintenant à Tchou-tse quel est d’après lui, le sens de T’ien (ciel) dans les Livres canoniques et classiques, il nous répondra ce qu’il dit un jour à l’un de ses disciples, qui lui posait la même question : « Dans certains passages, T’ien signifie seulement la voûte azurée ; dans d’autres, l’énergie, la force par laquelle le ciel produit et dirige tout ; parfois il désigne le principe immatériel (Li) qui l’informe et l’anime ; mais p.40 jamais un être personnel qui de là-haut jugerait et condamnerait les mauvaises actions des humains. » « S’il en est ainsi, pourquoi donc dit-on que le Ciel et la Terre sont inexorables ? » « Cela veut dire simplement que tous les êtres sont condamnés à périr un jour ». Et voilà comme les lettrés modernes répondent aux textes si nombreux du Chou king qui, pris en eux-mêmes, sembleraient démontrer d’une manière si évidente que les anciens chinois entendaient par les mots de Ciel et de Chang Ti, non pas une pure abstraction ou une force inhérente à la matière, mais bien un Etre suprême, vivant et pensant, agissant librement, souverainement sage, bon et tout-puissant. Mais il est impossible de savoir au juste quelles idées les anciens attachaient à ces mots. Ce qui est certain c’est que dès avant l’avènement de la troisième dynastie le Chou-king parle déjà du Ciel ou Chang-Ti et de la Terre comme de deux puissances unies pour la production de toutes choses. Quand le roi Ou annonce à ses nobles assemblés son intention d’attaquer l’empereur Tcheou-sin (Cheou), il leur parle du Ciel et de la Terre « père et mère de tous les êtres » et leur dit qu’il a eu soin d’offrir un sacrifice à Chang-Ti et à la Terre souveraine pour le succès de la présente expédition. Dans une autre allocution à ses féaux sujets, il accuse le tyran d’avoir négligé d’offrir les sacrifices traditionnels au Ciel et à la Terre. D’où il suit que les idées matérialistes ne commencèrent pas seulement à s’introduire à l’avènement de la dynastie des Tcheou ; elles existaient depuis longtemps déjà. Mais, à partir de cette époque, elles allèrent s’accentuant de plus en plus, entretenues par le I King, que Wen-Wang et le duc de Tcheou avaient composé pour expliquer à leur guise et au profit de leur politique les mystérieux symboles de Fou-hi. C’est dans le paragraphe sixième du canon de Choen que nous trouvons la première mention du culte religieux des anciens chinois. Voici le passage : « Alors il (Choen) offrit à Chang Ti le sacrifice Lei, aux six Vénérables le sacrifice Yen, aux montagnes et aux fleuves le sacrifice Wang ; il étendit aussi son culte à l’universalité des Esprits. De l’aveu de Legge lui-même, les commentateurs, bien avant l’époque des Song, donnaient ici comme l’équivalent de Chang-Ti, le Ciel, ou le Ciel et les Cinq Ti, c’est-à-dire les cinq éléments. Et ce ciel dont ils parlent est le ciel matériel, comme il appert du contexte et de tout l’ensemble de la doctrine de Ma Yong (P. C. 79-166), de Wang Sou (P. C. 240), de Kong Ngan-kouo (2e s. A. C.) etc.. « Je ne puis douter, dit Legge que Chang Ti ne soit, ici le nom du vrai Dieu ; mais la vérité sur son être et son culte était déjà pervertie dès cette époque reculée (2255 A. C.), ainsi qu’on le voit dans la suite du paragraphe ». Que Chang Ti soit, dans ce passage, le nom du vrai Dieu, la chose ne nous semble pas si évidente. En tout cas, l’idée qu’y attachent les lettrés chinois de la plus haute antiquité jusqu’à nos jours ne s’accorde pas avec celle que nous avons de Dieu. Ceux d’entre les protestants qui veulent se servir du terme Chang Ti auront donc à faire admettre tout d’abord aux chinois une explication de ce mot différente de celle qu’en donnent tous leurs commentateurs autorisés. N’est-il pas à craindre qu’ils ne s’entendent dire : « Eh quoi ! vous un étranger, vous prétendez donc comprendre nos Livres mieux que tous nos auteurs ! » S’il y a pourtant quelque probabilité que le Ti ou Chang Ti des premiers siècles du Chou-king désigne un être personnel, dans le I King cela ne semble plus du tout probable. Mr Legge traduit ainsi dans ce livre le 8e paragraphe de la 8e partie ou Aile (chez lui, c’est le 5e Appendice) : « God comes forth in Kan (Tchen) (to his producing work) ; He brings (His processes) into full and equal action into Sun ; they are manifested to one another in Li ; the greatest service is done for Him in Khuan, etc. etc En vérité, qu’on l’appelle (comme il plaira) God, avec l’auteur, ou Supremus Imperator, avec le P. Régis, le nom de la divinité sonne bien mal dans ce passage : le sens attaché ici au texte ne repose sur aucune interprétation faite par des auteurs chinois ; c’est un sens imposé par le préjugé. « I contend, dit Legge, that God is really the correct translation in English of Ti ». Dans certains passages des premières Annales, passe ; mais que dans cet endroit-ci ce soit l’interprétation exacte, nous attendons d’autres preuves que celles que le savant auteur croit être en droit de tirer du témoignage en apparence si évident de Tchou Hi, de Kong Yng-ta et de Wang Pi, chef d’une école de divination. Oui, quoi de plus clair, par exemple, que les paroles de Tchou Hi ? Comme elles répondent bien à nos idées chrétiennes ! Mais recourez donc au contexte ; jugez d’après l’ensemble de sa doctrine et vous verrez combien ses pensées au fond sont différentes des vôtres. Pour lui Chang Ti n’est que la vertu active du ciel matériel. Mr Legge nous semble avoir péché ici contre la même règle d’interprétation, que lorsqu’il nous a donné la traduction des formules de prières extraites du Rituel impérial des Ming. Il y a appliqué aux mots, surtout au terme Ti, vers le triomphe duquel il dirigeait surtout son travail, des idées du plus pur spiritualisme, tout à fait opposées aux conceptions évidemment matérialistes des interprètes modernes, conceptions universellement acceptées au temps des Ming, et favorisées par les Empereurs de cette dynastie, comme elles le sont encore de nos jours. Les mêmes préjugés se montrent passim dans sa traduction des Quatre Livres : il s’efforce d’y tout expliquer dans un sens spiritualiste. Et quand il arrive parfois que le texte chinois est si clairement matérialiste qu’il lui devient impossible de le faire cadrer avec le reste de sa traduction, l’auteur s’étonne de ce qu’il considère comme une inconséquence manifeste. Mais non, il n’y a malheureusement que trop de suite dans leurs idées du plus bas matérialisme. Qu’on applique le système de Tchou Hi au Tchong-yong, au Ta-hio, etc.. et l’on verra que tout s’y tient. A la page 284 du Ier Volume des Chinese Classics (Ed. 1861) on lit en note : « ‘without bounds’ our infinite. Surely it is strange, passing strange, to apply that term to any created being ». Mais les Chinois ont-ils l’idée de création ? Le texte, en parlant du Ciel et de la Terre, avait dit : ce sont des êtres sans mélange d’imperfection : et Legge écrit en note : « It surprises us, however, to find heaven and earth called ‘things’ at the same time that they are represented as by their entire sincerity producing all things ». « Nous sommes surpris, toutefois, de rencontrer le Ciel et la Terre désignés comme des choses, en même temps qu’ils sont représentés comme produisant toutes choses par leur entière sincérité ». Puis au paragraphe 9e : « J’ai déjà fait observer que, dans ce passage, on ne nous présente le ciel et la terre que comme des êtres matériels. Et non seulement cela ; mais on nous montre encore des agents partiels, comme les montagnes, les mers et les fleuves, agissant avec la même inépuisable énergie que ces deux corps entiers, ou agents universels. Le [] dit à ce propos : ‘Les collines et les eaux sont des productions du Ciel et de la Terre ; le pouvoir qu’elles ont de produire elles-mêmes d’autres êtres montre encore mieux combien le Ciel et la Terre sont inépuisables dans leur énergie productive’. La confusion et l’erreur de contenues dans de semblables idées sont vraiment lamentables. » Oui, sans doute ; et ces erreurs sont d’autant plus à déplorer, qu’elles ne sont pas ici exprimées comme en passant et par inadvertance, mais sont la conséquence d’un système purement matérialiste, qui règne sur l’intelligence du peuple chinois depuis de longs siècles.
| ||||||||||||||||||