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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Le Play. Textes choisis et préface par Louis Baudin.
Préface


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Frédéric Le Play, Le Play. Textes choisis et préface par Louis Baudin. Paris: Librairie Dalloz, 1947, 316 pages. Collection des grands économistes. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole.

Préface
- 4 -
LA CONSTRUCTION.
Le Play n'insiste pas sur le cadre juridique de la société qu'il entend construire ou plus exactement reconstruire. Il accepte, en effet, les institutions essentielles de l'individualisme classique et les justifie par des arguments qui ne sont pas originaux, mais demeurent valables. Le caractère spontané du droit de propriété individuel ne lui échappe pas et la comparaison qu'il fait à maintes reprises entre les organisations fondées sur ce droit et les groupements « communautaires » lui révèle le vice radical dont souffrent ces derniers : les paresseux et les intempérants profitent du travail et de l'épargne des autres. C'est pour ce motif que les partisans de ces communautés sont les individus les moins recommandables.

Très justes sont les expressions qu'emploie Le Play pour caractériser et justifier la concurrence. Ce n'est pas là une lutte stérile et dangereuse comme l'imagine Louis Blanc, ce n'est pas une antithèse à l'harmonie sociale qui demeure le but principal à atteindre, au contraire, c'est le moyen le meilleur d'éviter la paresse et la routine qui sont les fruits amers du monopole.

Le mal pour Le Play ne réside donc pas dans ces institutions individualistes qui demeurent excellentes et doivent être maintenues; il a sa source dans la manière dont les citoyens en usent, c’est-à-dire dans le cœur de l'homme.

C'est pourquoi aux faux dogmes de la Révolution, Le Play expose les vrais dogmes : la morale au lieu de la liberté absolue, la hiérarchie au lieu de l'égalité, l'autorité au lieu du droit de révolte. Ainsi complète-t-il l'individualisme. Il part bien de l'individu, mû par ses intérêts, mais en même temps il le situe dans son milieu, successivement devant Dieu, dans la famille et dans la société.


1° La morale et la religion.


Les commentateurs ne semblent pas avoir apprécié correctement l'attitude de Le Play dans ce domaine. Les uns, comme Ch. Gide, voient en lui un réformateur d'esprit religieux, mais non clérical, à cause de la défiance qu'il manifeste à l'égard des ecclésiastiques dont il désire réduire le nombre. Les autres, comme Paul Ribot lui reprochent de s'inspirer d'une religion naturelle et non chrétienne, car il invoque surtout le Décalogue, antérieur au christianisme, et n'hésite pas à donner souvent des peuples païens en exemple aux peuple chrétiens.

On ne saurait évidemment contester que Le Play soit profondément religieux : « La religion, écrit-il, a toujours été le premier fondement des sociétés » ; il déplore « la propension au doute et au matérialisme » qu'il constate en France, tout en considérant l'essor du scepticisme à la fin du XXVIIe siècle comme une réaction de l'esprit public contre la corruption, l'intolérance et l'action politique du clergé. Il précise bien sa pensée dans une note (Réforme sociale. I, p. 199) en parlant du « rôle prépondérant qu'il entrevoit pour le christianisme en ce qui concerne la réforme de la société – prépondérant, mais pas unique –. Somme toute, il distingue nettement la religion et le culte, avec un souci très apparent de ne pas aller an delà de cette distinction et de ne pas engager de controverses au sujet des différentes religions. Il traite de questions sociales et ne se laisse pas entraîner sur d'autres terrains. Lorsqu'il parle de la religion, c'est en vue d'en déduire son corollaire : la morale.

Quelle morale ? celle qui résulte des dix commandements du Décalogue. Et cette affirmation ne constitue pas un postulat, elle repose, elle aussi, sur l'observation des faits : « Toutes les sociétés s'accordent à nommer loi morale les prescriptions du Décalogue ».

Mais est-il nécessaire que l'homme soit soumis à une loi morale ? oui, car il est naturellement mauvais, comme nous l'avons déjà indiqué.

Autrefois des groupements sociaux existaient dont les membres étaient unis par des liens d'affection et de respect. Depuis Louis XIV, ces liens ont été remplacés par la tutelle de l'État, et les gouvernements postérieurs à 1791 n'ont, fait qu'enchérir sur ceux de l'Ancien Régime. Pour ramener le peuple à Dieu, plusieurs moyens sont à recommander : d'abord le bon exemple, ensuite l'impulsion donnée par les chefs des ateliers de travail, enfin le dévouement de quelques personnalités désireuses de se consacrer à la réforme.

Le Play analyse dans cette lumière morale les deux facteurs essentiels de la production : le travail et le capital.

Le travail « est le principal auxiliaire de l'ordre moral » parce que l'homme, pour travailler, doit dompter sa nature, doit surmonter « cette propension en quelque sorte animale qui le porte à éviter tout effort pénible ». Rien ne définit mieux la conception de Le Play que cette formule dont on pourrait faire sa devise : « Le but suprême du travail est la vertu et non la richesse, et j'aperçois de plus en plus que 1'intelligence de cette vérité contient en germe toute la « science sociale » (Réforme sociale, I, p. 240). À côté des économies de puissance et des économies de bien-être, voici l'économie de vertu. Elle apparaît comme située très au delà des réalités, comme utopique, mais, si l'on examine le contexte, on voit que l'auteur a quelque peu forcé sa pensée. La vertu est le but éloigné, l'idéal, nous serions presque tenté de dire le mythe, et elle postule un minimum de bien-être qui demeure le but immédiat d'ordre économique. Mais l'homme ne doit pas perdre de vue cette vérité fondamentale que le bien-être ne se suffit pas à lui-même car, s'il est disjoint de la morale, il engendre la corruption et conduit au déclin.

Les pages que Le Play consacre à l'épargne et que l'on trouvera plus loin sont caractéristiques. Le sacrifice que l'épargnant s'impose est hautement moral, il implique que l'individu « a la force de réprimer ses passions et de contenir ses appétits ». Le Play préfère l'épargne au crédit qui favorise l'imprévoyance, source de paupérisme.

Dans ce domaine aussi il existe une opposition entre les sciences physiques et les sciences morales. Les peuples sont enclins à utiliser les découvertes physiques sans avoir la moindre notion des lois scientifiques qui les justifient, alors qu'ils se refusent souvent à faire leur devoir, même si celui-ci leur est clairement révélé.


2° La famille.


Après la religion, la famille ; après Dieu, le père. Là se trouve le pivot de toute la doctrine de Le Play. L'unité économique n'est plus l'individu, comme chez les classiques ; elle n'est pas davantage l'association, comme elle risque de le devenir aujourd'hui dans les civilisations de masse, elle est la famille lato sensu, la maisonnée, suivant l'expression de Tarde, c'est-à-dire la famille étendue à des personnes qui lui sont juridiquement étrangères (domestiques, apprentis). Sous cette forme, elle se présente comme « une institution immuable ».

Le Play pousse si loin cette conception qu'il fait de la famille le modèle de tous les groupements humains; nous le verrons à propos du patronat et de la société en général. Il la regarde non seulement comme un fondement dévoilé par l'étude des faits, mais comme une structure idéale.

Aussi l'étudie-t-il avec un soin particulier et les informations qu'il nous donne sont-elles du plus grand intérêt. Il distingue trois formes essentielles :

1er type : la famille patriarcale, fréquente chez les pasteurs de l'Orient, les paysans russes, les Slaves de l'Europe centrale. Le père garde ses fils, même mariés, auprès de lui et continue d'exercer son autorité sur tous. La propriété est indivise entre tous les membres. Le père dirige les travaux et se charge de l'épargne familiale pour le compte de tous. Chez les nomades, cette communauté persiste pendant la vie du père ; chez les sédentaires, elle se divise lorsque les enfants sont trop nombreux pour vivre sur le sol familial ; le père procède alors à l'installation de l'essaim grâce à l'épargne qu'il a constituée et il désigne le nouveau chef de famille. L'avantage de ce système est qu'il fait participer au bien-être commun les individus les moins moraux, les moins habiles, les moins laborieux. L'inconvénient est que « la communauté arrête l'essor qu'auraient pu prendre dans une situation indépendante les individualités éminentes de la famille ». Le Play souligne l'antithèse groupe et individu, l'un dévorant l'autre.

2e type : la famille instable qui domine dans les populations ouvrières de l'Europe occidentale. Elle s'accroît par la naissance des enfants, puis s'amoindrit quand ceux-ci s'établissent au dehors. Dans ce régime, l'individu, n'ayant plus à pourvoir aux besoins de ses proches, arrive rapidement à une situation élevée s'il est pourvu d'aptitudes éminentes ; en revanche, s'il est malhabile ou vicieux, il tombe plus vite encore dans une condition misérable et cette condition se perpétue car personne ne vient au secours de l'abandonné. Ainsi certaines fortunes sont rapides et en même temps le paupérisme se développe.

3e type
, intermédiaire entre les deux précédents : la famille souche. Le père de famille établit et marie au foyer domestique, où il l'associe à ses travaux, celui de ses enfants qu'il juge le plus capable de continuer son œuvre. Les revenus de la famille servent à l'établissement des autres enfants au dehors. L'héritier-associé reste seul propriétaire du foyer, ce qui évite le morcellement du domaine rural, de l'entreprise ou de la maison de commerce. En cas de mort prématurée de cet héritier-associé, les autres enfants ou certains d'entre eux reviennent au foyer natal. Ainsi ce régime satisfait à la fois ceux qui se complaisent dans la condition où ils sont nés et ceux qui veulent s'élever dans la hiérarchie sociale par des tentatives aventureuses. À ces divers titres, il concilie, dans une juste mesure, l'autorité du père et la liberté des enfants, la propension à la nouveauté et le respect des traditions.

Ces familles souches, dont certains ont souri, sont remises à l'honneur par un des meilleurs économistes contemporains qui voit en elles un contre-poids de l'État. « Elles assurent à l'édifice social sa durée et sa solidité ; elle sont à l'antipode de la grégarisation, du déracinement et de la collectivisation. On a d'autant plus fortement conscience aujourd'hui de leur inappréciable importance qu'elles ont davantage tendance à disparaître. » (W. Röpke, Civitas humana, trad. franc., Paris, 1946, p. 190).

Ces familles sont favorables à la multiplication des enfants. Le Play en a trouvé fréquemment qui comptaient 10 à 15 enfants chacune en Scandinavie, en Allemagne, dans les Alpes, les Apennins, les Pyrénées ; il a constaté que certaines d'entre elles se maintenaient dans la même habitation et exerçaient la même profession depuis un temps immémorial en Bavière, au Tyrol, dans les Pyrénées.

L'exemple le plus célèbre est celui de la famille Mélouga qui possédait un domaine de 18 hectares à 1.000 mètres d'altitude près de Cauterets (Hautes-Pyrénées). Elle comptait quatorze membres et un domestique ; le domaine s'était transmis intégralement pendant 400 ans à un héritier qui versait des soultes aux autres enfants. Par une attristante coïncidence, des discussions ont commencé d'éclater entre les membres vers 1864, au moment même où paraissait la Réforme sociale. Elles aboutirent à un procès. Un des plus remarquables disciples de Le Play, Cheysson, a suivi cette évolution et l'a contée dans un appendice de: « L'organisation de la famille ». Alors qu'en 1869 il prenait plaisir à observer encore chez les Mélouga des scènes bibliques, il constatait quelques années après l'atmosphère de trouble et de peur causée par le procès, pourtant gagné par l'héritière instituée, mais qui avait causé la ruine de la famille. Cette héritière remit en 1874 le domaine à sa fille moyennant paiement aux autres enfants de soultes qui l'obligèrent à vendre des parcelles d'abord et tout le domaine ensuite en 1882. Le dernier des Mélouga devint journalier.

La famille souche a un centre matériel : le foyer. Le Play veut que ce foyer soit propriété de la famille et approuve les initiatives en faveur de l'acquisition par les petites gens de leurs habitations, telles que la constitution des Land Societies britanniques et en France la création des cités ouvrières, comme celle de Jean Dollfus à Mulhouse.

L'âme du foyer, c'est la femme. Le Play est « anti-féministe » il traite d'utopistes ceux qui veulent confier aux femmes les fonctions de la vie civile. « Le foyer domestique est à quelques égards un monde complet dont le gouvernement réclame toute la sollicitude de la mère de famille » (Réforme sociale, I, p. 186). Le Play regrette que les femmes de son temps « semblent s'appliquer à détruire la démarcation qui jusqu'à ce jour avait été maintenue, même dans les apparences, entre le vice et la vertu »; il estime que « dès qu'elles ont dévié du droit chemin, elles ne tardent pas à dépasser les hommes en perversité et à devenir les auxiliaires les plus actifs de l'esprit du mal » (d°, p. 190).

À côté de la mère de famille, le père « a pour mission de continuer l'œuvre principale de création en reproduisant le seul être qui ait le sentiment de l'ordre moral et qui s'élève à la connaissance de Dieu ; il se trouve par cela même investi de la plus haute fonction sociale. À ce sujet, on a justement remarqué que, dans l'ordre purement humain, le père se classe au-dessus du souverain, dont le rôle se borne à diriger une société qu'il n'a pas créée » (d°, p 199). Or en France l'autorité paternelle a « des ennemis systématiques ».

Comparons cette conception à celle de la majorité des dirigeants actuels. Lors des discussions qui se sont poursuivies à l’Assemblée Constituante le 15 mars 1946 au sujet de la nouvelle Déclaration des droits de l'homme, un orateur s’exprime en ces termes: « À qui appartient cette liberté que vous invoquez ? Aux parents, dites-vous. Mais n'y a-t-il pas un droit de l'enfant qui, à certains points de vue, est égal à celui des parents ? Et s'il y a conflit qui l'arbitrera ? à quoi le rapporteur ajoute: « Voilà le vrai problème ». Tronchet avait déjà répondu à cette question lorsque, dans un discours prononcé au Conseil d'État pendant les débats relatifs au Code civil, il avait déclaré : « La loi doit servir d'arbitre entre le père et les enfants. »

Le Play ne l'entend pas ainsi. La jeunesse doit subir l'autorité paternelle qui dompte le vice originel et l'ignorance grâce à une instruction et à une éducation appropriées. Malheureusement les parents, dans les familles instables, se déchargent de ces devoirs au profit des écoles et des pensionnats où se propagent les habitudes, vicieuses comme l'emploi d'un jargon grossier. « Les caractères, écrit Le Play, prennent dans ce milieu anormal je ne sais quoi de dépravé et de difforme » et le résultat est pire pour les jeunes filles qui deviennent impropres au gouvernement du foyer domestique.

Les liens familiaux doivent être tendus non seulement dans l'espace entre les membres épars, mais encore dans le temps entre les générations successives. La propriété doit s'adapter à cette continuité nécessaire. D'ailleurs la simple logique postule l'institution de l'héritage: si l'individu, de son vivant, peut aliéner son bien en faveur d'un tiers, comment serait-il privé de ce droit à l'égard de ses enfants ? Pourtant la liberté du père de famille n'est pas pleinement reconnue par toutes les nations. Le Play, examinant cette question, construit une de ses plus célèbres théories : celle des successions.

Il y a, d'après lui, trois types principaux de régimes successoraux :

Régime de la conservation forcée. – Le bien de famille est transmis intégralement à un héritier institué par la loi ou par la coutume, sans que le propriétaire intervienne dans le choix de son successeur. La forme la plus répandue de ce régime est le droit d'aînesse. Elle est consacrée par la tradition, en dépit des lois, dans le Lavedan français ; elle est admise en Écosse pour les immeubles seuls, dans certains pays allemands et scandinaves pour les biens que le propriétaire lui-même a reçus en héritage, non pour ceux qu'il a acquis par son travail et son épargne. Quand l'État institue ce régime, il le fait parfois pour transmettre un fonds et un nom ; on l'appelle alors majorat. En Angleterre, un système de substitution à deux degrés seulement a été adopté, par ordre de primogéniture, mais à chaque génération le système a été prorogé et il s'est perpétué de la sorte.

L'avantage d'un tel régime était d'inciter le père de famille à travailler jusqu'à sa mort pour assurer la propriété d'un établissement qui devait lui survivre avec son nom. Les rejetons créaient ailleurs de nouveaux établissements car ils étaient soutenus par la richesse et la renommée de la famille. « Le régime de conservation forcée a été évidemment au moyen âge pour les Français, les Allemands et les Anglais la source de la prépondérance dont ces trois peuples jouissent encore aujourd'hui. » (Réforme sociale, I, p. 114). Ce sont les cadets qui ont été les grands bâtisseurs d'empires.

Mais Le Play rejette ce système au nom de la liberté individuelle, nouvelle preuve de son libéralisme. Il ajoute que la conservation forcée affaiblit le droit de propriété en réduisant le propriétaire à la condition d'usufruitier, et restreint l'autorité du père de famille en le privant de la faculté de récompenser ou de punir.

Régime du partage forcé. – Le bien du propriétaire défunt est encore transmis suivant certaines règles légales, mais au lieu de l'être intégralement, il doit être partagé. Sous sa forme absolue, ce système impliquerait un partage de tous les biens sans exception (loi du 7 mars 1793), mais il n'a pas été appliqué (la loi du 4 germinal an VIII a réformé celle de 1793). On peut dire qu'il y a partage forcé, tant que le propriétaire ne peut disposer au moins de la moitié de ses biens. Il en est ainsi en France. Dans les petits États, ce régime a été dû parfois à l'idée de repousser l'invasion du luxe ou à celle de réaliser une sorte de justice dans la distribution ; mais, dans les grandes nations agricoles, la préoccupation des législateurs a été de priver les familles des avantages de la transmission intégrale en les morcelant pour affaiblir une puissance qui risquait d'être excessive. Le partage forcé a été alors une machine de guerre « dirigée contre les traditions établies chez certaines classes de la société ». Par exemple, il a servi en Russie à restreindre l'influence des propriétaires nobles. En France, il a été utilisé par les révolutionnaires pour ruiner l'autorité des pères de familles, « gardiens naturels de la tradition nationale ». Le Play rappelle que Napoléon désirait appliquer le Code civil à Naples pour désorganiser les familles et fonder la puissance de son frère Joseph.

Les défauts de ce système sont apparus en France nettement : le père, devenu vieux, ne se soucie pas de poursuivre une œuvre qui s'effritera à sa mort et tombera en ruines. En effet, la direction n'est pas, susceptible d'être partagée comme le patrimoine, et si un des enfants l'assume seul, il ne saurait le faire sans subir les inconvénients de la propriété collective ou sans risquer de succomber-sous le poids des hypothèques, Aussi le domaine est-il généralement vendu. Quand la nature des lieux n'y met pas obstacle, en Champagne ou en Lorraine par exemple, il peut être partagé, mais chacun souffre des maux qui découlent de la culture parcellaire, mal commode, routinière, coûteuse.

En outre, aucun des enfants n'a d'intérêt à s'associer au père pour diriger un établissement qui ne lui sera pas transmis intégralement ; chacun cherche ailleurs une carrière et le père reste isolé.

Remède pire que le mal : pour éviter ces conséquences, les parents se résignent à n'avoir qu'un enfant. Les mariages deviennent stériles dans les classes où précisément les enfants pourraient être le mieux éduqués. Le Play a été très impressionné visiblement par les résultats du dénombrement de 1856 – et pourtant le mal dont nous souffrons n'était alors qu'à sa naissance.

Le père de famille, de son côté, se trouve déconsidéré vis-à-vis de ses enfants ; il n'a plus le moyen de les récompenser ou de les punir, ni même de créer pour chacun une carrière conforme à ses goûts ; il ne tarde pas à perdre le respect de ceux de ses enfants qui ne trouvent pas dans leur conscience ou dans leur cœur des motifs suffisants pour demeurer quand même attachés à un père que la loi a ligoté et qu'elle empêche d'agir.

Le Play trace le tableau balzacien des scènes qui se produisent à la mort du père : les officiers publics se précipitent au foyer pour en prendre en quelque sorte possession ; les experts et gens d'affaires s'abattent sur l'exploitation. Bientôt les détails d'exécution soulèvent entre les intéressés des susceptibilités, puis des méfiances et des haines. Les procès suivent avec les brouilles de famille.

Régime de la liberté testamentaire, c'est-à-dire régime dans lequel le propriétaire dispose librement au moins de la moitié de ses biens.

Le chef de famille se propose ordinairement d'assurer à ses enfants une existence heureuse et honorable, de transmettre à sa postérité la fonction sociale et le nom de la famille, d'assurer à tous un bienfait durable.

De ce fait, le testateur se trouve avoir à remplir des devoirs difficiles. Il doit modifier périodiquement son testament pour le mettre en harmonie avec une situation forcément changeante, il le fait conformément à la raison et à la justice, « sous peine de priver sa mémoire de la reconnaissance et de l'estime de ceux qui lui survivront ». Un acte solennel accompli avec de tels sentiments s'impose « avec une autorité irrésistible aux jeunes générations... »

La liberté testamentaire exerce une action bienfaisante sur le principe de la propriété. « Les droits de propriété conférés par le créateur même de la richesse, par la suprême volonté du père mourant ont quelque chose de plus sacré que ceux qui dérivent d'un système forcé de transmission. Le testament, acte de discernement et d'amour, réussit mieux qu'une loi banale et uniforme à organiser et à choisir le personnel des propriétaires et par suite à inculquer dans les esprits le respect dû à la propriété » (Réf. soc. I, p. 131). « L'usage du testament procède chez les nations supérieures de l'esprit d'initiative individuelle, l'une des principales sources de la liberté civile et politique. L'expérience, enseigne qu'il existe entre ces diverses propensions une connexion intime et que la liberté reste incomplète chez les grandes nations où règne le partage forcé » (d°, p. 132).

Le fondement de la liberté testamentaire est, suivant Le Play, le plus puissant et le plus beau des sentiments : l’amour. Sous son influence, les parents règlent leur succession de la manière la plus intelligente et en parfaite connaissance de cause, car qui connaît mieux les enfants que les parents, et qui les aime davantage ? L'État agit donc sagement en s'abstenant. « Le père qui fixe le sort de ses enfants désigne lui-même la part de chacun avec une connaissance du sujet et une sollicitude qui ne se trouve jamais chez un juge ou un officier public... C'est ainsi qu'il continue son œuvre, même après sa mort. »

Dira-t-on que les pères vicieux et injustes scandaliseront la société en déshéritant des enfants vertueux et soumis ? Le Play répond: « Il n'appartient guère à l'État, chez les modernes, de moraliser par son contrôle les relations privées quand celles-ci ne compromettent point un intérêt public. » Si, d'ailleurs, on interdisait le droit de tester au père, il conviendrait d'attribuer aux enfants le droit à l'héritage ; mais il faudrait pour en arriver là, prouver que le caractère du père offre à la morale publique moins de garanties que celui des enfants. Or, il est bien évident « qu'il y aura toujours plus de fils indolents ou soumis que de pères malveillants ».

Naturellement, la liberté testamentaire doit être complétée par une loi ab intestat ; celle-ci tend forcément à prendre aspect de modèle à suivre, c'est pourquoi il faut l'établir avec soin et prudence. Nous trouvons dans cette institution un bon exemple de l'interdépendance de l'individu et de la société. À la longue, une loi sur les successions ab intestat exerce une influence sur les volontés individuelles : le testateur a tendance à se rapprocher du régime établi par le législateur « qui impose en cette matière par une sorte de contrainte morale le critérium du juste et du bien ». La loi est regardée par l'opinion comme l'expression de l'intérêt social.

Le législateur, pour bien faire, doit procéder à une enquête, rechercher quelle est la coutume et se décider en conséquence. La loi ab intestat des familles souches prescrit la transmission intégrale des biens liés à l'activité de la famille et le partage égal des autres biens ou même de l'héritage entier lorsque le père n'a pas désigné un héritier en l’associant à son travail et en le mariant dans l'habitation de famille.

On sait que, malgré la permanence des dispositions du Code civil, des mesures ont permis de s'orienter dans le sens indiqué par Le Play : bien de famille depuis 1909, salaire différé du décret-loi du 29 juillet 1939, possibilité de transmission intégrale du domaine rural dans certaines conditions, etc.


3° La société.


Le Play part de l'idée de l'inégalité naturelle des hommes dans leurs tendances innées vers le bien ou vers le mal. En dépit du vice originel, certains sont plus que d'autres inclinés vers la paix ou vers la discorde. La variété des psychologies individuelles est un fait inéluctable. Il existe donc et doit exister une hiérarchie des personnes.

À côté de ce point de vue de caractère individuel, il en est un autre de caractère social : les fonctions remplies par les citoyens sont d'inégale importance. Il existe et doit exister aussi une hiérarchie des professions.

A. – Hiérarchie des personnes.
Le Play s'est rendu compte que certains hommes étaient nettement supérieurs aux autres et devaient jouer un rôle particulier et éminent. Ce sont ceux qu'il nomme les autorités sociales. Il remarque que Platon les avait déjà discernés et les avait désignés sous le nom d'hommes divins. Ces hommes « nés avec des tendances exceptionnelles, échappent à la corruption du milieu qui les entoure ». Le Play s'efforce de les tirer de l'ombre : « Maintenant Je passe ma vie à chercher des hommes », écrit-il le 14 août 1864. Parmi les autorités sociales, il, en est deux qui s'imposent : le père de famille et le chef d'entreprise.

Il est clair que ces autorités sociales ne sont pas forcément tous les « hommes supérieurs » à qui Le Play fait ailleurs allusion. Elles s'apparentent plutôt aux « notables » qui détiennent le pouvoir, l'influence ou le prestige. Ce n'est pas là par conséquent une théorie des élites dans le sens que nous avons donné à ces mots (V. notre Manuel d'économie politique, I, p. 88). Le Play n'énonce aucune définition. Nous le regrettons d'autant plus qu'il semble avoir aperçu la distinction que la logique commande de faire lorsqu'il écrit : « Le problème social sera résolu par un petit nombre d'hommes supérieurs » et surtout : « Il est temps de créer la classe supérieure, celle qui ne songe qu'au bien public » (lettre du 4, août 1871). Le Play reconnaît donc que cette classe supérieure ne se confond pas avec l'ensemble des pères de famille et des patrons puisqu'il désire la créer, et il formule une des caractéristiques de l'élite : la recherche du bien public. Il admet, d'autre part, que la famille s'efface pour faire place à l'individu, ou du moins, à certains individus. « La famille de ces individualités originales et puissantes ne nous intéresse pas, remarque M. Vignes, elles peuvent ne pas en avoir. » Cette observation est capitale. Le Play se voit contraint de recourir à l'individu, indépendamment de sa famille ; il comprend que l'homme supérieur vaut avant tout par lui-même et exige un certain degré d'isolement. La famille reste la cellule sociale de la masse.

Mais Le Play n'a pas approfondi cette idée, il s'arrête court par défaut d'analyse, il demeure dans le vague et ne construit pas la théorie des élites qui aurait été l'aboutissement logique de sa pensée.

B. – Hiérarchie des professions.

Comme les Physiocrates, Le Play affirme la primauté de l'agriculture ; comme Adam Smith, il estime que l’intérêt des propriétaires fonciers s'identifie avec l'intérêt général, mais la raison qu'il donne est nouvelle : c'est l'agriculture qui se prête le mieux à l'établissement des familles souches et établit « des liens harmonieux entre la famille, le sol, les plantes et les animaux ». En outre, elle assure l'indépendance aux hommes en leur fournissant les objets nécessaires à la vie et elle les met à l'abri de la corruption. C'est pourquoi il convient de restaurer « l'esprit rural » et de confier les fonctions publiques aux meilleurs propriétaires fonciers.

Ainsi n'est-il question, dans ce classement des professions, ni de besoins, ni de rendement ; l'économique est complètement dominé par le social.

Malheureusement en France, selon Le Play, et malgré des tendances louables en faveur d'un renouveau de l'agriculture, même en ce siècle des erreurs que fut le XVIIIe siècle, cette profession a été plus profondément viciée que toute autre. La preuve en est l'exode rural, dont le régime successoral est la cause dans une large mesure. Le goût du luxe contribue à aggraver ce mal en portant les jeunes filles et les jeunes femmes vers la ville, et en les incitant à choisir des maris ayant des professions urbaines. De leur côté, les ouvriers agricoles sont attirés vers les villes « par les avantages qu'on y accumule depuis deux siècles ».

L'art forestier diffère grandement de l'art agricole. L'intérêt public peut exiger que l'État soit propriétaire des étendues boisées, afin d'éviter le déboisement. L'État cependant pourrait céder la place à des familles souches « dirigeant leurs préoccupations vers le bien-être des générations futures » ; ces familles, comme l'État lui-même, assurent la « continuité ».

L'industrie minérale est située à mi-chemin entre l'agriculture et l'industrie manufacturière. Les mines métalliques ne peuvent prospérer que sous l'inspiration de deux sentiments : « L'admirable propension qui porte le père de famille à se priver des jouissances que lui assurerait la consommation immédiate des richesses acquises et à les conserver dans l'intérêt de ses descendants » et « l'amour du sol... qui porte à désirer que l'activité sociale se maintienne dans les conditions qui assurent le mieux la fortune du maître, le bien-être de la population, la renommée et la splendeur de la propriété, de la province ou de l'État ». Exemple : les mines d'argent, de cuivre, d'étain, de plomb d'Angleterre et d'Allemagne.

L'industrie manufacturière fortifie ou affaiblit la nation suivant les cas. Elle n'est pas liée au sol et à la population par des rapports nécessaires, elle n'est pas stable, elle peut émigrer, elle est aussi moins « nationale » que l'agriculture car ses produits ont plus de valeur relativement à leur volume et peuvent être transportés plus aisément pour être vendus sur des marchés lointains. Le résultat est le développement de l'intérêt personnel, plutôt que celui de l'amour du prochain et du dévouement, à la patrie. L'industrie manufacturière se place donc dans la hiérarchie des professions à un rang moins élevé que l'agriculture, l'art forestier et l'industrie minérale.

Par contre, les manufactures exigent de leur personnel une culture de l'intelligence et des efforts de travail dont se dispensent les agriculteurs qui conservent les habitudes de l'Ancien Régime, elles se montrent particulièrement favorables à l'accession aux degrés supérieurs de la société des « individualités éminentes », soit en créant des emplois intermédiaires (contremaîtres, ingénieurs, agents) qui excitent les adultes et les enfants mêmes à suivre des enseignements appropriés dans l'espoir de s'élever sur ces échelons, soit en favorisant la naissance de petits chefs d'ateliers indépendants qui, s'ils sont capables, étendent leurs opérations et agrandissent leur affaire.

Le Play poussant plus loin la classification subdivise l'industrie manufacturière en plusieurs groupements dont il fixe aussi la hiérarchie.

a)
Au premier rang, les usines rurales ou forestières, c'est-à-dire celles qui sont liées à de grandes exploitations rurales ou forestières ; on y trouve la stabilité des patrons, la sécurité des ouvriers, l' « affection mutuelle des deux classes ». Groupés par familles souches, les ouvriers se succèdent par générations successives au même foyer. Leur salaire est modeste, mais ils ont des moyens de, subsistance dans une petite exploitation rurale conduite par la femme, les enfants ou les parents âgés. Quand le chômage survient, ils trouvent emploi dans les exploitations rurales et forestières dont les usines dépendent.

b)
Viennent ensuite les usines hydrauliques ; les ouvriers y trouvent moins de garanties de sécurité et de travail permanent. Les patrons doivent compenser cette infériorité, d'une part en subordonnant le développement de leurs entreprises à l'étendue de leur capital et en conservant par là le pouvoir de maintenir les travaux en activité lorsque les débouchés se restreignent, de l'autre « en élevant par leur exemple et leurs conseils les aptitudes morales de leurs ouvriers et en les mettant surtout en mesure de contribuer en partie par leur prévoyance à assurer leur propre bien-être ».

c)
Les usines mises en action par des machines à vapeur constituent des agglomérations en voie d'extension continuelle. La sécurité et le bien-être des ouvriers sont moindres que dans les deux régimes précédents. Les patrons et les ouvriers ont des rapports moins fréquents entre eux. D'où la naissance d'un antagonisme de classes.

Mais il n'y a pas de fatalité dans ce phénomène ; l'antagonisme peut être évité. Ainsi les patrons d'Elberfel, observés par Le Play, pourvoient aux besoins de leurs ouvriers par des subventions qui ne correspondent pas rigoureusement, comme le salaire, au travail exécuté, ils permettent à l'ouvrier d'être à l’abri des crises en mettant à sa disposition le logement, un jardin potager, un terrain à pommes de terre et des animaux domestiques.

d)
Les fabriques collectives livrent au commerce les objets fabriqués par le travail des bras ou à l'aide de quelques engins peu coûteux ; telles sont les industries de la dentelle, de la broderie, de la bonneterie, de la bijouterie, de la coutellerie, etc. Les familles travaillent généralement dans leurs propres maisons et sont parfois disséminées dans les campagnes.

Cette forme de production recule devant les grandes usines. Le patron est tenté, en temps de crise, de suspendre ses commandes, car « il est plutôt négociant que fabricant » et il n'est pas retenu, comme le propriétaire d'une usine, par l'opportunité de maintenir en action un matériel considérable.

«
En résumé, l'industrie manufacturière, pour rester complètement bienfaisante, doit être jointe à la liberté testamentaire et au patronage, dont la connexion est plus nécessaire ici que dans toute autre branche d'activité. »

Passons de l'industrie au commerce. Le Play observe que les commerçants sont les « auxiliaires éminents plutôt que la source première de la puissance d'une nation ; seuls ils n’ont jamais réussi à fonder une constitution stable ». Ils ne sont pas liés au sol, ils sont « cosmopolites plutôt que nationaux », ils peuvent facilement transporter leur négoce en terre étrangère, leurs opérations reposent sur leur travail personnel, leur intérêt particulier n'est donc pas toujours conforme à l'intérêt national. Il serait peu opportun de les mettre à la tête d'un État.

Le grand commerce est avantageux pour une nation lorsque son influence est balancée par celle des propriétaires fonciers et lorsqu'il parvient à « se préserver de l'action corruptrice exercée par les grandes accumulations de richesses ». En France, la loi de partage forcé empêche la fondation de puissantes maisons de commerce et l'élévation graduelle « par le travail et la vertu de ces grandes individualités qui se sont développées, de loin en loin, dans notre Ancien Régime ».

De son côté, le petit commerce, fécondé par la famille-souche et le patronage, fournit à la nation « le personnel de cette classe énergique de petits marchands et de colporteurs qui arrivent pour la plupart à la fortune par un travail opiniâtre et par la lente accumulation des épargnes. Tel est le rôle que jouent en France les Pyrénées et l'Auvergne, en Espagne le pays basque et les Asturies, en Suisse et en Tyrol, les Alpes, en Italie les Alpes et l'Apennin » (Réf. soc., I, p. 328).

L'opinion de Le Play sur les professions libérales est particulièrement intéressante. Ces professions sont classées par lui suivant leur sensibilité d'ordre moral. Notre auteur part de celles dont les membres se tiennent autour d'une vertu moyenne. Il passe ensuite à des professions dont les membres ont de plus en plus d'influence et de responsabilité et sont en conséquence susceptibles de grandir aussi bien qu'exposés à déchoir. Autrement dit, les disparités se multiplient entre ces hommes, les uns devenant excellents, les autres détestables. Il termine par les professions exercées par des individus qui, s'ils sont bons, apparaissent comme les grands bienfaiteurs de l'humanité, et, s'ils sont mauvais, comme les pires fauteurs de vices.

En premier lieu figurent « les hommes de guerre », ils subissent la corruption, mais ne la provoquent pas, car la guerre est « la concurrence portée au plus haut degré d'intensité ». La solidarité des gens de guerre dans les épreuves est grande, celle du soldat et de l'officier est plus complète que celle du patron et de l'ouvrier. Le guerrier doit être sobre et tempérant, dur à la fatigue et aux privations ; se trouvant sans cesse en présence de la mort, il songe à la vie future et il est naturellement porté vers la religion. Le Play reconnaît que son tableau est plutôt optimiste, il suppose que l'armée n'est pas soumise au « triste régime des garnisons », et il se livre à une série de considérations qui ne paraissent pas cadrer toujours avec la réalité. Le soldat qui risque sa vie est souvent porté à chercher à profiter de l'existence sans se soucier de moralité, ni de religion. Encore une fois, Le Play parle d'une élite.

Après les militaires, les professeurs. Ceux-ci trouvent dans leur mission même la source d'une autorité qui s'impose naturellement aux élèves ; « ils réunissent en quelque sorte les aspirations du père et du patron ». Le Play veut que le maître ait des contacts prolongés et non éphémères avec ses élèves et qu'une rétribution satisfaisante lui évite d'avoir à chercher des moyens d'existence hors de ses devoirs professionnels. Il préconise la création d'une Université sociale, chargée de donner à la fois l'enseignement scientifique et l'éducation morale (La Constitution essentielle de l'humanité, chap. VI, par. 10).

Les professeurs sont, en général, des savants, c'est-à-dire des spécialistes de la recherche de la vérité ; ils sont alors portés à effectuer un travail assidu par l'attrait même que la science exerce sur eux ; ils réussissent par là à se garantir de la corruption mieux que la plupart des autres membres des professions libérales.

Les hommes de lettres et les artistes ont à rechercher non seulement le vrai, mais encore le beau ; ils relèvent de sentiments et d'aspirations mystérieux et rares, et ils ont une action beaucoup plus grande que les savants sur le public ; mais là est précisément le péril. Ces hommes éminents sont à même de propager le mal et l'erreur, de flatter les passions mauvaises. Leur milieu est un de ceux où se développe l'orgueil avec le plus de facilité et, quand ils joignent à ce vice l'instinct du mal, ils deviennent de vrais fléaux pour l'humanité.

De même pour l’avocat : tout dépend de l'emploi de ses talents, il peut être un précieux agent de civilisation, ou, au contraire, une cause de désordre et de démoralisation. C'est pour éviter ce péril que nos lois exigent la création d'un corps qui exerce une action disciplinaire.

De même encore pour le médecin : il s'élève plus haut que quiconque s'il s'inspire du véritable esprit de sa profession ; il déchoit s'il s'en écarte. Il doit connaître la nature morale de l'homme ; ses qualités distinctives sont le dévouement et le désintéressement. S'il considère sa profession comme une industrie destinée à rapporter des revenus, il s'abaisse moralement. Déjà en son temps, Le Play réclame la constitution d'un corps de médecins analogue à celui des avocats, car celui qui existe en France, d'après lui, n'exerce pas l'action moralisatrice convenable et s'emploie à constituer un monopole.

Les magistrats surtout doivent être intègres et éclairés, c'est l'évidence même ; ils doivent avoir au cœur l'amour du devoir et le sentiment de l'honneur, non le goût du gain et des plaisirs. Malheureusement « la profession de magistrat est l'une de celles qui reçoivent le plus directement le contre-coup de la corruption générale, et la vénalité de cette classe est l'un des caractères les plus habituels d'une société en décadence ». Le magistrat peut être incité « à juger selon l'intérêt de ceux qui, ayant le pouvoir et la richesse, peuvent satisfaire ses passions ».

Le prêtre est dans une situation analogue à celle du magistrat, il est supérieur à tous par le principe même de son existence qui est le dévouement, il attend exclusivement de la vie future la récompense de ses mérites et n'a même pas besoin, comme le magistrat, d'être stimulé par l'octroi de distinctions honorifiques. Mais aussi, le prêtre indigne de sa mission peut tomber au dernier degré de la corruption.

À la fin de l'énumération se placent les hommes d'État et les fonctionnaires civils : ils offrent au plus haut degré les termes extrêmes d'élévation et d'abaissement qui sont le caractère commun des professions libérales. Ils occupent le premier rang dans toute constitution sociale, mais ils n'en sont dignes que s'ils possèdent des qualités éminentes. Or « aucune situation ne porte plus au mal ceux qui perdent le sentiment du devoir et nul plus que l'homme d'État n'a le privilège de tirer parti de ses vices en en rejetant les inconvénients sur le public ». Le Play insiste à juste titre sur le grave danger de contagion de la corruption de l'homme d'État. Il rappelle un proverbe russe : « C'est par la tête que pourrit le poisson. »

Jusqu'à présent, à la suite de Le Play, nous avons passé en revue des individus. Restent l'État et les groupements.

Le Play se méfie de l'État français qui est intolérant et bureaucrate, aussi convient-il d'établir un partage convenable entre la vie publique et la vie privée en réformant la commune, subdivision vivante et agissante de l'État, de manière à soustraire les autorités locales au joug des bureaucraties. L'État ne doit garder comme attributions que celles qui ne peuvent être exercées ni par l'individu, ni par la commune, ni par la province. Le Play énumère les fonctions de l'État, comme le font ses prédécesseurs, sans grande originalité et en marquant une hostilité accentuée à l'égard de toute direction économique. Ainsi il recommande de ne pas suivre « les funestes traditions de Colbert ». La mission de l'État, en ce qui concerne l'organisation sociale, « consiste surtout à ne rien entraver ».

La même prévention contre l'État amène Le Play à voir en lui moins un faiseur de lois qu'un enregistreur de la coutume. S'il est vrai qu'en certaines matières, eu égard à la monnaie par exemple, cette opinion est parfaitement fondée, il faut reconnaître qu'en d'autres domaines elle semble excessive.

Les associations sont divisées, par Le Play en deux catégories : la communauté et la corporation. Il les regarde comme des « panacées » dont on a abusé et qui ont engendré des erreurs en permettant d'attaquer le principe supérieur de la propriété libre et individuelle.

Sans doute reconnaît-il que l'association est le fondement des grandes entreprises et qu'elle permet par là de multiplier les forces des hommes d'élite et de jeter « un grand éclat sur la civilisation moderne », mais il faut prendre garde de porter atteinte à l'activité privée sans avantage pour l'intérêt public.

Les communautés sont les associations dont les membres exercent en commun les industries agricoles, manufacturières ou commerciales. Le Play cite les fruitières et les fromageries du Jura, les communautés agricoles du Nivernais, fondées au moyen âge, les associations ouvrières de 1848. À mesure que progressent l'idée de justice et l’extension de la propriété individuelle, la tendance s'est affirmée d'attribuer plus complètement à chaque chef de ménage les fruits de son travail et de sa prévoyance, de donner plus d'indépendance aux tenanciers et aux enfants, de susciter l’espoir de chacun de s'élever sur l'échelle sociale. Aussi les anciennes communautés se sont-elles dissoutes et celles de 1848 ont-elles échoué, malgré les grandes facilités dont elles ont disposé. S'étendant sur ces dernières, Le Play attribue la rapidité de leur échec à la désorganisation engendrée par des erreurs de base et par des passions : le principe d'égalité dans la rémunération qui a écarté les meilleurs ouvriers, la suspicion dont ont été l'objet ceux des membres qui voulaient réagir contre l'imprévoyance générale, les sentiments d'envie et d'orgueil qui ont amené les associés à repousser, lors des élections, les membres dignes d'exercer la direction, l'ingratitude ou l'hostilité des subordonnés vis-à-vis des dirigeants. Les associations qui ont subsisté ont dû leur survivance à l'adoption des règles traditionnelles : inégalité des salaires, mesures de prévoyance, longue durée des mandats des gérants, embauchage d'auxiliaires salariés.

Le Play consacre quelques pages à l'examen des sociétés de capitaux. Il reconnaît que les banques écossaises distribuent le crédit avec beaucoup de sagacité « en ayant égard aux qualités morales aussi bien qu'à la fortune de chaque chef de maison ». Elles exercent de la sorte un « contrôle permanent sur les mœurs privées ». Le choix des gérants par voie d'élection amène à ce haut poste le plus capable des candidats, car les électeurs sont personnellement intéressés dans ce choix, puisque leur responsabilité dans l'affaire est illimitée. Ainsi compris, l'esprit d'association est fécond. Mais, même lorsque les dirigeants possèdent toutes les qualités requises pour réussir, le risque qu'ils courent est redoutable. Les Hollandais, dès le XVIe siècle, ont développé ces communautés. Chez les autres peuples, on a cru bon de stimuler la création de telles entreprises en déchargeant les associés de la responsabilité indéfinie. Peu de temps avant a publication de la Réforme sociale, les États-Unis ont fait passer dans le droit commun le principe de la responsabilité limitée (Act du 14 juillet 1856, complété en 1857 et 1858). Il en résulte que les associés deviennent irresponsables et déjà ce régime « a amoindri dans l'Amérique du, Nord le sentiment de l'honneur commercial ».

Les sociétés à responsabilités limitées ne sont excellentes que dans les cas « relativement rares » où les gérants offrent, par leur caractère et leur fortune, la garantie désirable ; mais elles ont été trop souvent, pour des hommes peu scrupuleux, « un moyen de tromper les actionnaires et le public ». Le Play, en définitive, regarde l'importance attachée par de bons esprits à ce genre d'association comme une des erreurs de son époque. Il a été un des premiers parmi les économistes à souligner les dangers des sociétés anonymes. À cet égard on peut le regarder comme un précurseur de W. Lippmann.

Le Play n'est guère mieux disposé à l'égard des corporations en tant qu'associations d'ordre intellectuel et moral. « À mesure que la civilisation se perfectionne, elles se montrent de plus en plus inférieures à la famille, elles deviennent décidément nuisibles lorsqu'elles prétendent envahir le champ de l'activité individuelle, et surtout lorsque, pénétrées de l'esprit de l'Ancien Régime, elles demandent l'influence aux -privilèges et aux règlements restrictifs » (Réforme sociale, I, p. 384). Le Play distingue parmi elles plusieurs catégories.

Les corporations chargées de l'assistance aux pauvres ont un but louable, mais présentent des inconvénients : le riche n'a pas de contact direct avec le pauvre, rien ne développe les sentiments de bonté chez l'un, de reconnaissance chez l'autre ; l'administration qui s'interpose brise le lien moral, accuse la séparation des classes, institue l'anonymat qui n'éveille ni les qualités de l'esprit, ni celles du cœur.

Quand, au lieu de salariés, ce sont des personnes bénévoles qui pratiquent l'assistance, le mal est moindre, mais il subsiste puisque les bénéficiaires régulièrement assistés se dispensent d'effectuer les efforts nécessaires pour sortir de leur condition.

Ces critiques paraissent assez vaines, car il est évident que la charité individuelle ne suffit pas à secourir la misère. Mais Le Play a certainement raison de demander que les corporations, au lieu de remédier au mal, s'efforcent de le prévenir en détruisant les germes du paupérisme, tels que l'ivrognerie et l’immoralité.

Les corporations de sciences, belles-lettres et arts font l'objet des louanges de Le Play, mais les corporations religieuses sont vivement critiquées par lui, parce qu'elles ignorent les lois de la famille. La fonction principale des corporations est l'enseignement supérieur. Il convient, en effet, que les Universités restent indépendantes et rivalisent entre elles, comme celles d'Oxford et de Cambridge.

On sent toujours, chez l'auteur de la Réforme sociale, une prévention contre toutes les associations ; c'est ainsi qu'il refuse de rendre visite aux Saint-Simoniens à Ménil-Montant. Au sortir de la révolution, les rédacteurs du Code civil rejetaient les associations pour libérer l'individu. Le Play se borne à substituer la famille à l'individu et écarte les groupements qui lui font concurrence. Aujourd'hui l'évolution se poursuit et la collectivité remplace la famille dans le moderne syndicalisme.

Reste la question des corporations de métiers dont certains, déjà à l’époque où nous nous plaçons, préconisaient le rétablissement. Des corporatistes ont cherché récemment à prouver que Le Play n'était pas aussi hostile à ces associations que certains passages de ses livres pourraient le laisser croire. Pourtant Le Play déclare péremptoirement s’opposer à un retour au passé et il énumère les défauts des corporations : elles instituent un monopole que rien ne justifie, elles freinent l'essor des individus les plus intelligents et les plus habiles, elles suppriment la liberté du travail « qui donne à notre époque une supériorité si manifeste sur les temps passés » (Réforme sociale, I, p. 393).

Le Play a-t-il eu tort de laisser dans l'ombre le problème des rapports qui doivent exister entre la famille et la corporation ? Il note que la corporation médiévale groupait dans chaque métier de petits chefs d'entreprise opérant au foyer domestique avec le concours de la famille et l'aide d'apprentis ; il a vu encore des organismes de ce genre dans l'Allemagne méridionale, en Suède et même en France puisque la corporation des boulangers, à Paris et à Lyon, a été supprimée précisément au moment où il écrivait, par décret du 30 septembre 1863. Mais il ne conçoit pas entre le caractère familial et le caractère professionnel une opposition qui lui aurait fourni une arme nouvelle contre la corporation. M. Hyacinthe Dubreuil pense que « seuls les liens résultant de la solidarité nécessaire du travail peuvent fonder la structure organique de la société ». Voilà justement ce que Le Play n'admettait pas et ce par quoi il se distingue d'un grand nombre de nos contemporains trop prompts à le réclamer pour ancêtre. (V. la controverse qui s'est poursuivie entre M. H. Dubreuil et M. D. Parker dans la Vie Industrielle des 2 avril et 26 mai 1943).

Quelques-uns se sont demandés si Le Play, adversaire des corporations médiévales, ne serait pas un néo-corporatiste dans le sens que l'on donnait à ces mots entre 1940 et 1944 dans notre pays (par exemple, M. P. Chanson : Le Play et le corporatisme, dans L'organisation corporative de juillet 1943). Mais une telle question est vaine, car le néo-corporatisme diffère trop du corporatisme ancien pour que nous puissions imaginer ce que Le Play en aurait pensé.


La suite: La question ouvrière

Retour au texte de l'auteur: Frédéric Le Play Dernière mise à jour de cette page le Lundi 30 juin 2003 11:43
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 



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