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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

LES DOCTRINES DE HAINE :
l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme. (1902)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Anatole Leroy-Beaulieu (1842-1912), LES DOCTRINES DE HAINE : l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme. Paris : Calmann-Lévy, Éditeurs, 3e édition, 1902, 309 pp. Une édition réalisée à partir d’un facsimilé de la Bibliothèque nationale de France, Gallica. Une édition numérique réalisée avec le concours de Pierre Cabrol, bénévole, Docteur en droit privé, Maître de conférences de Droit privé à l’IUT Michel de Montaigne Bordeaux 3 (France). Une édition considérablement enrichie par les notes explicatives de Pierre Cabrol ajoutées au texte de l'auteur.

[1]

LES DOCTRINES DE HAINE :

l’antisémitisme, l’antiprotestantisme, l’anticléricalisme.

Introduction

L'ESPRIT DE SECTE ET LES PARTIS.

De l'origine ou de la recrudescence, chez nous, de l'esprit de secte et des doctrines de haine. — Comment l'esprit de tolérance et l'esprit de liberté semblent partout en baisse. — Influence de l'Affaire Dreyfus. — Comment les partis extrêmes n'y ont vu qu'un moyen d'agitation. — L'esprit de faction et l'esprit de proscription. — I. L'antisémitisme. —Comment il s'est retrempé dans l'Affaire. — Sa responsabilité dans la crise que traverse la France. — Des causes de sa diffusion. — Comment, à l’aide de l'Affaire, Il a coupé la France en deux. — II. Le nationalisme. — Ce qu'il doit à l'Affaire. — Ses violences et ses excès. — Ses procédés de polémique. — Comment il fait, lui aussi, des catégories entre Français. — Les sans-patrie. — Patriotisme et nationalisme. — III. Le socialisme. — Comment il a exploité l'Affaire. — Tout ce qu'il y a puisé. — Raisons de sa diffusion et de son ascendant. — La lutte de classe et les appels à la haine. — IV. L'anticléricalisme. — D'où vient son réveil. — Contrecoup de l'Affaire et des menaces de l'antisémitisme. — De la revendication du droit commun et de la lutte contre l'esprit de secte.



L'antisémitisme, l'anti-protestantisme, l'anticléricalisme sont trois phénomènes connexes qui, par leurs [2] violences et par leurs appels à l’intolérance, méritent, tous les trois, presque également, le nom de doctrines de haine. Avant d'en entreprendre l'étude, de rechercher, en toute loyauté, quelle est leur origine, et quel est leur esprit, par où ils se ressemblent et par où ils diffèrent, il convient de se demander d'où proviennent leur récente diffusion et leur, virulence nouvelle. Comment des préjugés, des passions, des fanatismes qui, naguère encore, semblaient, sinon a jamais éteints, du moins assoupis, se sont-ils réveillés, brusquement, avec une vigueur et une fureur jusque-là inconnues ? Pour tous ceux d'entre les Français qui savent s'élever au-dessus de l'esprit de parti et de l'esprit de coterie, pour tous ceux qui ont le courage d'être sincères envers eux-mêmes et de se placer résolument en face de leur conscience, la réponse est aisée. Il n'y a pas à chercher bien loin la cause de la recrudescence de cet esprit de secte ; elle est dans nos querelles intérieures des dernières années, elle est dans les luttes et les intrigues des partis autour d'un événement où l'esprit de parti n'avait rien à voir, et auquel il n'a pu se mêler sans crime.

Au milieu de toutes nos divisions, il est un point sur lequel nous sommes tous d'accord. La France passe, aujourd'hui, par la crise la plus grave qu'elle ait traversée, depuis la guerre et la Commune. D'où vient cette crise où se sont brisées, en quelques mois, tant de vieilles amitiés, et où les passions des partis et les haines [3] de sectes ont pris une âpreté nouvelle ? Elle provient, faut-il le rappeler ? De l'Affaire qui a si lamentablement divisé le pays. Elle vient, surtout, de ce que, au lieu de rester, pour tous, une douloureuse affaire judiciaire, l'angoissant procès est tombé aux mains des partis qui l'ont exploité en sens inverse, au profit de leurs intérêts et de leurs passions. Si la France en a tant souffert, si elle en reste profondément divisée, c'est qu'ils étaient en trop petit nombre, les combattants qui, dans cette confuse mêlée, luttaient, uniquement, pour ce qu'ils croyaient la vérité et la justice, se faisant scrupule de rien blesser de respectable, n'ayant en vue que la justification de l'innocence ou le châtiment du crime.

Parmi les meneurs et les politiciens, combien n'ont vu, dans le procès de Rennes [1], qu'une querelle de partis, où il fallait, a tout prix, triompher d'adversaires détestés. C'est ainsi que l'Affaire a été si vite élargie et envenimée par l'esprit de faction, qui s'était jeté sur elle comme sur une proie qu'il ne voulait pas lâcher. Riche proie, en effet, où tout ce que devrait respecter la France a fini par passer ; armée, magistrature, clergé, parlement, président de la République, hommes et institutions, tout était dévoré, à belles dents, par les passions furieuses. Antisémites et nationalistes, d'un côté, socialistes et anticléricaux, de l'autre, se sont rués sur l'Affaire, se servant des incidents du procès comme d'armes meurtrières, — les uns contre les juifs et leurs alliés, contre les protestants et les « judaïsants [2] », contre [4] « la république panamiste [3] et maçonnique », — les autres contre les jésuites et les « galonnés », contre l'Église et contre l'État-major, contre « le sabre et le goupillon ». L'apaisement est-il si difficile, c'est que les factions qui ont exploité l'Affaire ont tout intérêt à en prolonger l'agitation.

Tout autre est le sentiment des hommes qui, au-dessus des passions des partis et des haines de sectes, placent les intérêts permanents de la France. S'ils ont pu être divisés sur l'Affaire, leur patriotisme n'a cessé de réprouver les violences qu'elle provoquait et de rappeler les Français à l'union, dans l'amour de la commune patrie.

Ce n'est pas leur faute, si le vent de haine qui a soufflé sur la France a creusé, plus que jamais, les divisions entre Français. Comme aux plus tristes époques de notre histoire, on réclame des proscriptions ; ce sont des catégories entières de Français que l’on veut mettre hors la loi, sous prétexte de salut public. De droite ou de gauche, on entend des adversaires se contester, réciproquement, le titre de Français, comme si, dans cette France, à population stagnante, les Français étaient trop nombreux. La haine semble devenue l'âme de la politique et le lien des partis ; elle prête à nos luttes et à nos polémiques une âpreté nouvelle. « À bas ceux-ci ! Mort à ceux-là ! », semble devenu le cri de ralliement des foules ; alors même que l'on pousse des vivat, l'accent qu'on y met en fait une menace pour ses adversaires. [5] Haines de races, haines confessionnelles, haines politiques, haines de classes, on voit surgir, de tous côtés, des « anti » qui rivalisent d'exclusivisme et d'injustice, de fureurs aveugles et de colères ineptes : antisémitisme, anti-protestantisme, anticléricalisme, antiparlementarisme, antimilitarisme, anticapitalisme, comme si le patriotisme, comme si la religion et la raison elles-mêmes consistaient à maudire et à proscrire.

L'esprit de secte et l'esprit de faction sont partout et vicient tout. Jamais, peut-être, depuis la Révolution, l'esprit de liberté, disons plus, l’esprit de tolérance, n'a été plus bas. Le mot même de liberté qui, autrefois, faisait battre les jeunes cœurs, ne trouve guère d'écho et est bafoué des foules. On a trop menti en son nom. Le libéral, le vrai, celui qui veut la liberté pour tous, semble une espèce en voie d'extinction. Une seule liberté paraît toujours chère aux meneurs de l'opinion, la liberté de l'injure et de la calomnie. Quant aux autres, on dirait qu'on en a perdu le goût et l'intelligence. Le sens même de la liberté politique s'est oblitéré ; pour la sauver, nombre de ses prétendus défenseurs veulent supprimer la liberté religieuse, la liberté d'enseignement, la liberté d'association, la liberté de la charité, comme si toutes les libertés n'étaient pas solidaires, comme si la liberté politique ne devait pas être la garantie des autres et la gardienne de tous les droits.

On a dit que l'Affaire avait désagrégé les partis, renversé les anciens cadres, comme un vent violent qui [6] brise tout sur son passage. Elle l'eût fait, elle eût emporté les anciennes barrières et brisé les cloisons des vieux partis que, en nous libérant de la servitude de préjugés et de rancunes souvent surannés, en laissant le champ libre à des groupements nouveaux, elle eût rendu service à la France. Mais, l'a-t-elle fait, elle n'a émancipé de la tyrannie des partis et de la superstition des étiquettes que le petit nombre de Français qui pensent par eux-mêmes. Les autres, le grand nombre, elle les a laissés, plus que jamais, asservis au joug et aux préventions de l'esprit de parti ; elle a seulement parfois changé les étiquettes et les cocardes. Loin d'arracher ou d'abaisser partout les barrières de partis, elle les a souvent relevées. Elle a donné, dans chaque groupe, l'ascendant aux violents, parce qu'elle a partout réveillé les préjugés, attisé les passions, envenimé les antipathies, si bien que, plus que jamais, notre démocratie et la France, avec elle, semblent entraînées, par une force fatale, vers les doctrines ou les partis extrêmes.

Autre phénomène également digne de remarque : les partis proprement politiques, ayant un programme défini, perdent partout du terrain, jusque dans les assemblées électives et jusque dans le parlement. Qu'est-ce donc du pays et des masses électorales ? Aux partis politiques, nettement délimités, ayant une foi commune et un programme précis, tendent à se substituer, sous l'empire des passions soulevées autour de l'Affaire, des groupements confus aux aspirations vagues, [7] qui débordent, de tous côtés, l'arène légale de la politique. C'est, à la surface agitée du pays, comme des courants et des contre-courants violents qui menacent de tout entraîner avec eux, et qui, en se rencontrant et se heurtant, font comme des remous en tous sens. De ces courants parallèles ou opposés, on peut distinguer quatre principaux qui s'unissent, sans se mêler, en deux fleuves contraires : l'antisémitisme et le nationalisme, d'un côté, l'anticléricalisme et le socialisme, de l'autre.

Si différents qu'ils soient par leurs tendances ou par leur inspiration, et quelque droit qu'ils aient de ne pas nous laisser les confondre ensemble, antisémitisme et nationalisme, anticléricalisme et socialisme se ressemblent par leurs procédés de propagande, par les emportements de leurs polémiques, par leur peu de souci de la liberté et leur propension à proscrire leurs adversaires, par leurs invocations à la haine et à la violence. Ils ont, presque également, quoiqu’en sens inverse, exploité l'Affaire et, en ayant vécu durant des mois, y ayant puisé leur force, ils cherchent à en perpétuer l'agitation. Ils se plaisent à entretenir l'exaltation des foules, et dans leurs revendications ou leurs excitations quotidiennes, ils font appel aux antipathies et aux préjugés du peuple, dénonçant leurs adversaires comme des scélérats et des ennemis publics, capables de tous les forfaits. Ils tendent, presque également, à ériger leurs doctrines en dogmes, et leurs griefs en articles de foi ; et, [8] comme ils constituent, pour leurs adeptes, une sorte de religion, ils ont la foi ardente, le zèle brûlant d'une Église et, trop souvent aussi, l'intolérance et le fanatisme d'une secte. Ils lancent, bruyamment, l'interdit autour d'eux, jetant l'anathème sur tout ce qui leur résiste, allant parfois jusqu'à excommunier les tièdes et les indifférents, répétant, chacun à leur façon : Hors de nous, pas de salut ! Chacun d'eux s'arroge, en effet, la mission de sauver la France et, pour la sauver, professe que tout est permis, lois d'exception et tyrannie légale, émeutes de la rue ou coups de force de l'armée.

Les partis les plus opposés semblent accepter, également, la périlleuse doctrine du salut public. Chacun d'eux se dit en mesure d'assurer le salut du pays, brusquement, à l'aide d'une sorte d'opération miraculeuse : révision, révolution ou coup d'État, qui, seule, à les en croire, peut rendre à la France la force avec la santé. Comme trop de nos médecins d'aujourd'hui, on nous vante, de tous côtés, la méthode chirurgicale. Cette France malade, lasse de luttes énervantes, au lieu de lui accorder le repos dont elle a tant besoin, on prétend la traiter par le fer et par le feu, l'amputer de membres qu'on dit pourris ou gangrenés, la débarrasser de kystes parasites qu'on croit découvrir en elle. Par malheur, ou mieux par bonheur pour elle, on ne s'entend pas sur les membres gangrenés qu'il faut retrancher, sur les tumeurs cancéreuses qu'on veut extirper ; pour les uns, c'est le juif ou le protestant ; [9] pour les autres, c'est le jésuite ou les congrégations ; pour ceux-là, ce sont les étrangers de l'intérieur et pour ceux-ci, c'est le bourgeois capitaliste, ou c'est l'officier, c'est l'armée. N'importe, il y a, pour beaucoup d'entre nous, des Français à proscrire, des catégories entières de compatriotes à mettre hors la loi ; telle est, aux yeux de trop de nos contemporains, la tâche urgente. Aimez-vous et supportez-vous les uns les autres, disait, autrefois, le patriote, comme le chrétien. Haïssez-vous et supprimez-vous les uns les autres, semble, aujourd'hui, la maxime de trop de nos concitoyens. Aussi, peut-on dire que la France est en état de guerre civile morale, la seule, heureusement, que puisse tolérer la douceur ou la mollesse de nos mœurs.

I

L’ANTISÉMITISME

De tous les phénomènes politiques de ces dernières années, un des plus attristants est la diffusion de l'antisémitisme. Nous ne sommes pas, on le sait, de ceux qui en ont été surpris. Nous en avons signalé, de longue date, les causes et les progrès. Quelques bonnes âmes s'étonnaient, naguère, de l'importance que nous semblions donner à l'intrusion en France de ce produit d’origine teutonique. Les faits n'ont que trop montré la clairvoyance de nos inquiétudes.

[10]

Sous le couvert d'un nationalisme équivoque, l'antisémitisme tend à devenir un des facteurs de la politique. C'est lui, naturellement, qui a le plus bénéficié de l'Affaire. Il en avait fait sa chose ; il l'avait prise à son compte, dès le début, n'y voyant qu'un instrument d'agitation et de division, sans songer au mal qu'en pourrait ressentir le pays. Il en a tiré tout ce que la haine et la sophistique [4] en pouvaient faire sortir, s'ingéniant, dès le premier jour, à l'envenimer et à l'élargir, jusqu'à faire du procès d'un homme le procès de toute une race, sauf à s'indigner quand d'autres se permettaient, contre l'état-major et contre l'armée, les mêmes généralisations illégitimes. Si la France en demeure lamentablement ébranlée, l'antisémitisme en a été le premier coupable. Sur les violences et les excès de sa polémique, sur son obstination à imputer les fautes ou les crimes des individus à tous leurs coreligionnaires, sur sa prétention d'identifier la haine du juif avec l'amour de l'armée, sur son acharnement à passionner des débats et à exalter des antipathies que le patriotisme eût conseillé de calmer, retombe, pour beaucoup, la responsabilité de la crise que traverse le pays.

Grâce à l'Affaire, l'antisémitisme est devenu une puissance, et, comme toutes les puissances, il trouve des courtisans. Les hommes et les partis qui se disputent le pouvoir n'ont pas honte de lui tendre la main. Nationalistes d'un côté, royalistes de l'autre, n'ont pas rougi de mendier ses bonnes grâces. Comment les [11] ambitieux n'iraient-ils pas à lui, alors qu'en lui souriant, ils se font applaudir, à la fois, des salons et de la rue ? Si l'on n'ose toujours prendre, ouvertement, ses couleurs, on emprunte, volontiers, son jargon ; on s'approprie sa spécieuse formule, « la France aux Français [5] ». On ne craint pas de se réclamer de ses vagues thèses sociales, de son ethnologie conventionnelle, de sa courte philosophie de l'histoire sur les luttes de races. Car, on le sait, l'antisémitisme a sa philosophie et ses théories scientifiques. À cet égard, il est bien moderne, ce rejeton du Moyen-âge ; il sacrifie aux dieux et aux idoles du siècle. Les retentissantes théories sur les races, sur la lutte pour l'existence, sur la concurrence vitale dont notre époque a tant abusé, l'antisémitisme se les est appropriées. S'il n'en est pas sorti, il s'en est nourri. Elles ont été, pour beaucoup, dans sa fortune. De là même ce nom pédantesque d'antisémitisme importé, avec la chose elle-même, de la pédante Allemagne. Un nom d'aspect savant est une chose précieuse, en ce temps de religion ou de superstition scientifique. L'antisémitisme, à l'en croire, reposait, tout entier, sur la séculaire opposition des races « sémitique » et « aryenne » que Renan [6] avait, en sa jeunesse, érigée, imprudemment, en une sorte de loi de l'histoire. Cette théorie, abandonnée de Renan lui-même en sa maturité, a beau être démodée partout, elle reste un dogme, pour nos antisémites, heureux de couvrir leurs haines du manteau de la science. Pour eux, l'histoire du monde n'est [12] que le duel de l'Aryen loyal et du vil Sémite, si bien que le procès de Rennes serait l'épilogue de Zama [7] et de Poitiers [8]. Mais qui, en dehors des simples d'esprit, peut encore se persuader qu'en criant : À bas les juifs ! il est le continuateur des Scipions [9], de Charles Martel [10] ou de Godefroy de Bouillon [11] ? Les docteurs de l'antisémitisme eux-mêmes, depuis qu'ils ont fait de l'Algérie leur terre d'élection, ont dû laisser leur théorie favorite à Marseille. En passant la Méditerranée, l'antisémite, au contact des Arabes et de l'Islam, doit dépouiller son prétentieux déguisement scientifique, pour redevenir un vulgaire antijuif.

Veut-on le rattacher aux modernes théories de la science, l'antisémitisme est, en grande partie, un cas d'atavisme ou une « survivance ». C'est, comme on dit en Allemagne d'où il nous a été rapporté, la Judenhetze [12] du moyen âge ; ou encore, c'est un de ces « morts qui parlent », qu’on nous décrivait naguère en si beau langage [13], un de ces morts que l'on croyait enterrés à jamais, et qui crient, qui gesticulent, qui se trémoussent en nous et autour de nous. C'est un revenant, et combien en voyons-nous s'agiter, s'injuriant et se menaçant les uns les autres, dans notre pauvre France troublée, de ces revenants du passé ! L'antisémitisme, assurément, n'est pas le seul ; bien d'autres, à commencer par le jacobinisme et par l'anticléricalisme, [13] ne sont guère, eux aussi, que des morts mal enterrés, des spectres échappés des cimetières de l'histoire, qui se dressent devant nous et rôdent parmi nous, avec leurs passions mal éteintes et leurs haines surannées. Et si l'Affaire nous a profondément secoués, c'est qu'elle a réveillé, au fond des Français, tant de morts assoupis qui, ranimés par elle, se sont mis à batailler ensemble, avec les fureurs et les rancunes anciennes, comme au temps de la Terreur [14], ou comme au temps de la Ligue [15]. Tel qui se figurait s'être fait une opinion sur le procès de Rennes n'était guère que l'écho inconscient des préjugés ataviques. Et ce qui est vrai de l'Affaire ne l’est pas d'elle seulement ; que de fois, dans nos disputes confuses, il nous faut nous scruter et nous tâter nous-mêmes pour nous assurer que nous sommes bien vivants, et qu'en nous injuriant et en nous combattant les uns les autres, nous sommes autre chose que les porte-voix des morts et les champions héréditaires des vieilles luttes ancestrales !

Mais, pour être de ces survivances du passé dont notre politique contemporaine est encore encombrée, l'antisémitisme n'en est pas moins alimenté par des passions bien vivantes et des haines vivaces, des passions qui sont de tous les temps et de notre âge démocratique peut-être plus que de tout autre. Pour être juste envers lui, c'est une étrange et trouble mixture que l'antisémitisme contemporain. On y trouve de tout, des sentiments élevés et des inspirations nobles, avec des [14] instincts vils et des passions brutales, des générosités dévoyées, à côté des appétits déchaînés. C'est à ce mélange hétérogène de bien et de mal, d'idéalisme égaré et de matérialisme pratique, de naïves protestations contre le culte de Mammon [16] et de convoitises inavouées vers la richesse, de révoltes indignées contre la prépotence [17] de l'argent et de rancunes intéressées ou de jalousies envieuses, que l'antisémitisme doit sa popularité et sa diffusion ; car, par-là, il a une double prise sur les âmes simples, les prenant a la fois par en haut et par en bas, comme par les deux extrémités de la nature humaine, si bien que, nobles ou vulgaires, nos contemporains ont peine à s'en défendre. Comme si l’on avait le droit de faire du juif le seul auteur et le seul bénéficiaire de tous nos maux, il y entre, en même temps, du dégoût des vilenies du jour, des révoltes de la conscience contre les fortunes trop rapides, contre la corruption des politiciens, contre l'étalage d'un faste provocant, et aussi des ressentiments de concurrents évincés ou d'hommes d'affaires malheureux contre des rivaux plus heureux ou plus habiles ; des jalousies de propriétaires fonciers et de châtelains dont les revenus tarissent, contre le banquier et l'homme de Bourse, dont les mobiles capitaux semblent toujours grossir ; des rancunes aristocratiques contre les fortunes et les influences nouvelles, et des rancunes provinciales et rurales contre les parvenus des grandes villes et les nouveaux venus de l'étranger ; sans compter la jalouse [15] malveillance du petit boutiquier et du petit bourgeois en face des grands magasins, de la haute bourgeoisie et des gros capitalistes ; si bien qu'on peut dire que l'antisémitisme est le faisceau de toutes les rancunes et de toutes les jalousies, exaspérées encore par la terreur des influences occultes et des puissances ténébreuses, haute banque et syndicats cosmopolites, vagues spectres dont l'ignorante naïveté des foules croit sentir partout la main invisible. Faisceau des jalousies et faisceau, également, des préjugés, — préjugés ataviques, préjugés religieux, préjugés de race, préjugés économiques, préjugés de classes, préjugés mondains aussi ; car, de tous les ingrédients qui entrent dans la composition de cette drogue malsaine, le snobisme est, chez nous, un des plus fréquents, et l'on sait quelle est, dans notre république, la puissance du snobisme. Elle s'est manifestée jusque dans l'Affaire, dictant l'opinion des hommes et encore plus celle des femmes, selon les milieux et les cercles. Or, l'antisémitisme est bien porté dans nombre de salons ; c'est leur façon, à eux aussi, de protester contre les insolences d'un luxe qu'ils ne peuvent tous égaler, contre l'arrogante intrusion des parvenus, contre la prépondérance des hommes d'argent, voire contre les iniquités du « capitalisme » et contre le « parasitisme social ».

Car les déclamations de l'antisémitisme contre la finance et le capital l'amènent à un vague anticapitalisme, partant à une sorte de socialisme ingénu, inconscient [16] et inconséquent, le socialisme, oserai-je dire, de ceux qui ne voient pas où leurs idées les mènent. A cet égard, l'antisémitisme se rencontre avec le socialisme ; ce sont comme deux frères ennemis qui ont grandi, côte à côte, dans deux milieux différents. Au point de vue économique, en effet, l'antisémitisme n'est guère que le socialisme des salons, le socialisme du clubman [18] et du hobereau [19], le socialisme mondain de tous ceux dont les rentes sont inférieures aux appétits ou aux ambitions, le socialisme bourgeois de tous les vaincus de la vie et de tous les mécontents de la fortune. Socialisme, celui-là, sans vain déguisement scientifique, comme sans trompeuse parure d'idéal et sans auréole de fraternité ; socialisme, qui a, sur l'autre, l'avantage de ne s'attaquer qu'à un groupe défini, taxé d'étranger, de sorte qu'en hurlant, avec les antisémites, contre les crimes des accapareurs ou les abus du capitalisme, le bourgeois de Paris ou le gentilhomme de province ne risquent pas de tirer sur eux-mêmes, et d'être les premières victimes des colères soulevées par leurs déclamations.

C'est là, il faut le dire, une des causes de la vague de l'antisémitisme. A tous les mécontents, à tous ceux qui prétendent rejeter sur autrui la responsabilité de leurs déceptions ou de leurs souffrances, l'antisémitisme fournit un bouc émissaire, autrement commode et autrement rassurant, pour notre égoïsme, que le « bourgeois » auquel s'attaquent les socialistes. Le bourgeois, [17] c'est un être vague, mal défini ; on ne sait trop où il commence ; le bourgeois, c'est vous ou moi ; s'en prendre à lui peut être dangereux pour vous. Le juif, au contraire, c'est précis, c'est limité ; cela désigne un groupe fermé, une manière de caste, tout comme, pendant la Révolution, le noble ou le prêtre. En s'attaquant au juif, en le dénonçant aux soupçons et aux fureurs de la foule, le bourgeois ne compromet pas sa sécurité ; il détourne sur autrui les ressentiments des masses, tout en satisfaisant ses propres rancunes ou jalousies. L'antisémitisme est, ainsi, une façon de canaliser les haines sociales. L'erreur est de croire que, dans notre France, les passions soulevées contre la richesse et contre le capital puissent se borner à battre les guichets des banques israélites ou les murs des hôtels juifs, et que, pour se mettre à l'abri des tracasseries du fisc ou des violences de l'émeute, le jour où le peuple voudrait procéder à la « révision des fortunes », il suffirait, comme dans la Sainte Russie, d'arborer sur sa porte une croix ou une Vierge.

Les meneurs de l'antisémitisme ne l'ignorent point ; Ils ont beau s'efforcer de ranimer les vieux fanatismes, ils sentent que la France contemporaine y reste, malgré tout, rebelle. Aussi, pour se délivrer de cette tare de l'intolérance, odieuse à la générosité française, prétendent-ils ne pas s'attaquer, chez le juif, à la religion, mais à la race. Ils n'ont cessé de le répéter, durant toute l'Affaire, à l'heure même où ils attisaient les passions [18] religieuses, sans voir que, chez les juifs, la race est inséparable de la religion, et que s'en prendre à la race, à de lointaines et douteuses origines, est d'une haine antichrétienne et d'une intolérance plus profonde ; car, de religion, on peut changer, de race, non. Mais soit, c'est au sang de Jacob [20], non à la loi de Moïse [21] que nous devons fermer l'état-major, la magistrature, l'administration, l'université, toutes les professions réputées nobles ; mais ce sang des patriarches, cette race sémitique, à quel signe, à quel stigmate la reconnaîtrons-nous ? Sera-ce, comme le nègre, à la couleur de sa peau ? Ou bien serait-ce à la courbe de son nez ? Ses ennemis ont beau dire, le seul signe du juif est sa religion ; c'est elle qui le conserve et le distingue ; faire la guerre au juif, c'est faire campagne contre la Synagogue. Partant, c'est se révolter contre la liberté et l'égalité religieuses. Les lois d'exception, réclamées contre le juif, auraient, forcément, un caractère religieux, et, pour que le juif n'y pût échapper, à l'aide d'un baptême menteur, nos antisémites, comme leurs précurseurs d'Espagne, seraient contraints d'établir, parmi nous, à défaut d'autodafé, ce que la France de l'ancien Régime n'a jamais toléré, une Inquisition.

Ils l'ont bien compris, les Français qui n'appartiennent pas au culte de la majorité, les descendants de ces huguenots, autrefois persécutés et chassés, eux aussi, au nom de l'unité religieuse, autant dire de l'unité nationale, car alors, comme aujourd'hui, l’une tendait [19] à se confondre avec l'autre. Sans avoir, plus que les catholiques, de personnelles sympathies pour les juifs, les protestants français, en tant que minorité religieuse, se sont sentis menacés par l'intolérance antisémite. Et comment traiter leurs appréhensions de vaines, alors que, de l'antisémitisme, nous avons vu sortir l'anti-protestantisme, légitime rejeton du premier, fait de passions analogues, des mêmes préjugés, des mêmes rancunes, des mêmes jalousies ? Il se peut, — car nous voulons être juste envers tous, fût-ce envers ceux qui, vis-à-vis de leurs adversaires, font si peu de cas de la justice, — il se peut que l’anti-protestantisme, ainsi que l'antisémitisme lui-même, ait été parfois provoqué par les imprudences de quelques protestants, par leur participation aux luttes anticléricales, ou encore, par l'ascendant des protestants ou des juifs sur un gouvernement visiblement défiant des catholiques. Il ne nous en coûte pas de le reconnaître, l’anti-protestantisme et l'antisémitisme n'ont été, pour nombre de catholiques, que la revanche de la politique anticatholique et des campagnes anticléricales. Car, il y a longtemps que nous l'avons constaté, l'antisémitisme et l'anticléricalisme sont, à bien des égards, le produit et comme le pendant l'un de l’autre. Sans l'anticléricalisme, nous n'aurions peut-être pas eu d'antisémitisme, et encore moins d'anti-protestantisme.

Il n’en est pas moins vrai que nous avons eu l'humiliation d'entendre glorifier, publiquement, la révocation [20] de l'édit de Nantes [22], tout comme l'expulsion des juifs au Moyen-âge. Ces apologies des grands actes d'intolérance du passé, naguère timides et comme honteuses, l'Affaire les a rendues plus hardies et plus retentissantes. Par suite, elle a eu pour effet de ranimer, avec l'intolérance des uns, les appréhensions des autres ; elle a rapproché, dans des craintes communes, les minorités religieuses, et comme à la guerre, on passe volontiers de la défensive à l'offensive, et que l'intolérance appelle l'intolérance, l'Affaire a, par contrecoup, réveillé les défiances anticléricales et les haines jacobines, si bien que, de droite ou de gauche, tous les fanatismes en ont été surexcités à la fois.

C'est ainsi qu'à l'aide d'un procès où la religion n'avait rien à démêler, l'antisémitisme est parvenu à couper la France en deux, par un fossé confessionnel. D'un côté, les catholiques encore croyants, ceux que leurs adversaires nomment les cléricaux, avec leurs alliés politiques ou mondains ; — de l'autre, les juifs, les protestants, les libres penseurs, ceux que les antisémites appellent les « judaïsants » ; — et entre les deux, suspects aux deux camps, les chrétiens qui se font scrupule d'exiler personne de la charité chrétienne, ou les Français qui osent regarder les juifs comme des hommes ayant les mêmes droits que les autres hommes, — témérité impardonnable, aux yeux de sectaires habitués à découvrir partout des achats de conscience, comme s'ils refusaient de croire au miracle de convictions désintéressées.

[21]

Voilà comment, par le lent travail de l'antisémitisme, à l'aide de l’Affaire, la France, qui avait tant besoin de paix religieuse et de concorde intérieure, se voit rejetée, plus que jamais, sous prétexte d'unité nationale, dans les stériles conflits de races et de confessions. Abyssus, abyssum [23] ; l'antisémitisme a ravivé, avec l'anticléricalisme, les instincts de violence et la fureur des proscriptions, si bien que, à nombre de Français, il semble que, pour rétablir la paix en France, il n'y ait qu'à désigner les victimes à proscrire et les libertés à sacrifier.

II

LE NATIONALISME

Nous ne ferons pas au nationalisme l'injure de le confondre avec l'antisémitisme. Ils ont beau, trop souvent, se donner la main, leur inspiration, en son principe au moins, est différente. Le nationalisme, pour la foule de ses adhérents, est né de l'exaltation et des angoisses du patriotisme. C'est, dirai-je, du patriotisme exaspéré, parfois du patriotisme aigri. Or, alors même qu'il aurait quelque chose de morbide (et comment s'en étonner dans un pays malade), le patriotisme, pour nous, qui maintenons, au-dessus de tout, l'idée de patrie, demeure respectable, jusqu'en ses excès ou ses égarements. Mais, de ce qu'il procède du sentiment le plus noble, d'un sentiment que nous nous honorons de partager, il ne [22] suit pas que le nationalisme, dans la forme qu'il tend à prendre comme parti, soit toujours rassurant pour notre patriotisme. De ce qu'il fait appel à l'amour de la patrie, il ne suit pas que le nationalisme ne s'inspire point, lui aussi, de l'esprit de haine.

Nationalisme, c'est là, certes, pour un parti, un beau nom, un nom pareil à un étendard aux brillantes couleurs qui flotte au-dessus des têtes. Nationalisme, cela sonne fièrement à l'oreille ; mais, à tout prendre, cela est aussi vague que sonore, et je crains que ce vague même ne soit pas étranger à la fortune du nom et de la chose. Des monarchistes aux « socialistes patriotes », quelle bigarrure [24] présente l'armée rangée sous cette confuse bannière ! Nationalisme, c'est un mot nouveau, chez nous, Français, plus ancien peut-être et moins obscur en littérature qu'en politique. Nationalisme, cela s'entend, aisément, dans un pays opprimé par un maître du dehors, comme il s'en trouve encore, à notre honte, plus d'un en Europe, — en Irlande, par exemple, où les nationalistes réclament, avec le Home Rule [25], un parlement à Dublin. Mais, dans notre France, le mot peut-il avoir le même sens ? La France est-elle une Irlande ou une Pologne, dépouillée de son gouvernement et de son drapeau ? Est-elle un pays conquis, et réclame-t-elle, en vain, comme l'Irlande, un parlement national ? Si elle est opprimée (les partis sont souvent oppressifs), est-ce bien par des maîtres du dehors, qui la gouvernent pour le compte de l'étranger ? À cette question, nombre de [23] nationalistes n'hésitent pas à répondre par l'affirmative. On a beau leur montrer le Luxembourg et le Palais Bourbon où siègent des législateurs, élus de la nation, ils maintiennent que la France est tenue en esclavage, sinon par une garnison étrangère, au moins par des agents ou des complices de l'étranger, par des cosmopolites et des « sans-patrie », entre lesquels figurent, naturellement, les juifs.

Le nationalisme se rencontre, ici, avec l'antisémitisme. ÀA l'entendre, la France ne s'appartient pas à elle-même ; tous les pouvoirs, chez elle, ont beau procéder, directement ou indirectement, de l'élection populaire, la France est asservie à des tyrans, ce qui ne serait peut-être pas la première fois dans son histoire ; mais, ce qu'elle n'a jamais toléré, ces tyrans sont les suppôts de l'étranger. La France est, depuis des années, sous le gouvernement d'un syndicat de sans-patrie qui, pour être inscrits sur nos registres de l'état civil, n'en sont pas davantage des Français ; et ce joug honteux, les Français, les vrais, ont le droit et le devoir de le briser.

Voilà, dans toute son outrance, la thèse qui s'étale, chaque matin, dans une partie de la presse française. Elle est nouvelle, chez nous ; elle n'y remonte guère qu'à un petit nombre d'années ; elle n'a pris toute sa force et toute sa vogue que durant l'Affaire, et grâce à l'Affaire. On en sent la portée : elle ne tend à rien moins qu'à créer des catégories entre Français, accordant [24] aux uns, pour le refuser aux autres, ce beau nom de Français, notre patrimoine commun, imitant par là les antisémites, et, comme les antisémites, s'appliquant, sous prétexte d'unité nationale, à couper la patrie en deux, excommuniant, arbitrairement, de la nationalité française une partie des Français.

Une politique nationale, comme nous en promettent les nationalistes, serait, semble-t-il, celle qui travaillerait à rétablir l'harmonie et l'union des Français, à rapprocher, dans un même sentiment de tolérance et de patriotisme, tous les enfants d'un même pays, sans distinction d'origine, de religion, de parti.

Cette politique de réconciliation nationale, est-ce bien celle que préconisent les organes les plus bruyants du nationalisme ?

Aux paroles de paix, trop d'entre eux préfèrent les cris de haine et les menaces de guerre. La paix nationale qu'ils nous laissent espérer, ils semblent ne l'attendre que de l'écrasement de ceux qu'ils appellent les mauvais Français. Alors que la France aurait, plus que jamais, besoin d'une politique d'apaisement à la Henri IV [26], la plupart des nationalistes s'obstinent à jeter l'anathème à leurs adversaires, les mettant en interdit, comme des ennemis de la patrie. Pour trop d'entre eux, le patriotisme parait consister à dénier aux autres la qualité de Français. Ce titre de Français qui nous appartient à tous, quelles que soient nos opinions politiques ou religieuses, ils s'en attribuent le privilège et comme [25] le monopole. À en croire les plus exaltés, les Français, les vrais, seraient en minorité en France. On a entendu, à la Haute Cour, sans presque s'en étonner, un témoin nationaliste dire d'un accusé : « C'est un Français, ce qui devient très rare. »

Est-ce avec un pareil esprit d'exclusivisme que d'ingénus patriotes s'imaginent fortifier le sentiment national ? Ils ne craignent pas de distinguer, sur la terre française, deux catégories d'habitants qu'ils opposent les uns aux autres : les vrais Français, les Français de France — et les autres, les faux, les pseudo-Français, les Français étrangers ou les étrangers de l'intérieur, opposition coupable dont le dernier mot serait la guerre civile. Quand j'entends certains discours, je pense, malgré moi, à ces naïves peintures du jugement dernier où des archanges à l'épée flamboyante partagent les hommes en deux troupes, les bons et les mauvais, les brebis et les boucs, les bienheureux et les damnés. Si nous avons vu quelque chose d'analogue, à d'autres époques, durant la Révolution notamment, la France, alors, était en guerre, et, dans les rangs de l'étranger, servaient des émigrés qui portaient les armes contre elle. Où voit-on, aujourd'hui, rien de pareil ? Couper la France en deux, au nom du sentiment national qui en devrait être le lien, dénier à nos adversaires politiques le titre de Français, pour exciter contre eux les soupçons des foules et la haine des simples, ce n'est pas seulement envenimer les plaies faites à la France par l'esprit de [26] parti, c'est pécher contre la patrie, en faussant la notion du patriotisme.

Comme l'antisémitisme, dont il s'inspire trop souvent, le nationalisme est ainsi devenu, lui aussi, pour trop de ses adeptes, une doctrine de haine. Autrefois — ses détracteurs le lui ont assez reproché — le patriotisme le plus exalté ou le plus grossier, celui qu'on a flétri du sobriquet de chauvinisme, croyait se fortifier en fomentant les préjugés et la haine contre l'étranger ; aujourd'hui, ce n'est plus seulement contre l'étranger que le nationalisme, qui se donne à nous comme le représentant attitré du patriotisme, excite la défiance et l'aversion des masses, c'est contre des concitoyens, contre des Français, contre ceux qu'il ne craint pas d'appeler les ennemis de l'intérieur. Il ne s'aperçoit point que, sous prétexte d'en défendre l'intégrité, il risque de déchirer, do ses mains, la tunique sans couture de l'unité française.

La France avait, entre toutes les grandes puissances, un privilège, celui de ne compter, chez elle, que des enfants, heureux de lui appartenir. Elle n'avait ni Pologne, ni Irlande ; c'était son honneur, et c'était sa force. Nous nous vantions, à bon droit, d'être tous Français en France. Ce privilège, l'aurions-nous perdu, ou voudrions-nous nous en dépouiller nous-mêmes ? Les partis ont la manie de s'épurer ; c'est une opération qui leur réussit rarement. Cela est autrement dangereux pour un peuple. S'épurer, c'est souvent s'affaiblir ; que serait-ce, pour un pays, comme la France, à population stagnante ?

[27]

Une nation n'est pas une Église ; elle n'a pas le droit d'excommunier ses membres ou de chasser de son sein les hérétiques, au nom de je ne sais quel dogme ou quelle orthodoxie. C'est pourtant là qu'en arrivent nombre de nationalistes. Ils parlent, ils jugent, ils réprouvent, ils anathématisent, dans leurs réunions, comme des Pères de l'Église dans un concile. Ils ont pour maxime : « Hors des nôtres, pas de Français. » Ils tendent à créer, parmi nous, des catégories de suspects qu'ils désignent au peuple comme les auteurs de tous ses maux, et cela, sous la forme qui excite le plus les colères populaires, comme les instruments, avoués ou secrets, de l'étranger. Et parmi ces traîtres à la solde de l'ennemi, ou parmi leurs complices, beaucoup n'hésitent pas à ranger les hommes au pouvoir, à commencer par le chef de l'État, et ils incitent le pays, chaque matin, à se délivrer de ce joug humiliant. Par quels moyens ? — par tous les moyens, la plupart des nationalistes en venant à faire appel à la force, à un coup d'État, à l'insurrection de la rue, ou à la rébellion militaire. Contre l'étranger, en effet, et contre les traîtres à son service, tout est légitime. Comment avoir des scrupules de légalité, quand il s'agit de restituer à la France l'indépendance et l'honneur ?

La première chose, l'œuvre urgente, nous dit-on, est de délivrer le pays du syndicat de cosmopolites et de sans-patrie qui l'oppriment ; cela fait, on saura s'arranger entre Français. Tel semble bien le mot d'ordre, [28] sinon le programme, du gros des nationalistes, en cela d'accord avec les antisémites.

L'Affaire le leur a fourni, car le nationalisme doit beaucoup à l’affaire ; s'il n'en n'est pas né, il s'en est nourri et il en a vécu. Les cosmopolites, les sans-patrie, je ne dirai pas, avec les sceptiques, que c'est là une race imaginaire, qui n'existe que dans les élucubrations de cerveaux malades. Non, hélas ! S'ils ne sont, en France, qu'une infime et turbulente minorité, les sans-patrie ne sont pas un mythe inventé, pour les besoins de la cause, par le nationalisme S'ils font ses affaires, c'est, comme il arrive souvent, sans le vouloir ou sans le comprendre, par ignorance ou par fanatisme. Les sans-patrie, on m'excusera de le rappeler, nous nous sommes, personnellement, heurtés à eux, plus d'une fois, durant les dernières années, dans les réunions publiques quo nous avions organisées, mes amis et moi, pour la jeunesse des écoles. Là, en plein quartier latin, sans doute parce que nous avions mis le mot de patrie en tête de notre devise [27], nous avons souvent été obstinément interrompus par des cris de : « À bas la patrie ! », auxquels ne sauraient s'accoutumer des oreilles françaises [28].

[29]

Ces blasphèmes contre la patrie, mêlés aux cris de : Vive l'Anarchie ! D'où provenaient-ils ? Était-ce de la bouche de députés ou de sénateurs, d'hommes au pouvoir ou de magistrats ? Non, ils provenaient de petits jeunes gens, souvent imberbes, qui, en outrageant ainsi ce qu'il y a de plus sacré pour les cœurs français, s'imaginaient, dans leur cynisme ingénu, faire preuve d'esprits libres et d'esprits forts. Si les nationalistes ne s'en prenaient qu'à ces insulteurs de la patrie, anarchistes ou collectivistes, nous serions avec eux, et la France entière marcherait derrière eux. Mais s'il est, dans les bas-fonds de nos grandes villes, des égarés qui font profession de renier la patrie, est-il d'un patriote d'en enfler, mensongèrement, le nombre ? De proclamer, devant l'Europe, que la France est entre leurs mains ? De tous les cris poussés dans la rue ou dans les salles publiques, à une époque où les partis vociféraient, si volontiers, des outrages de toute sorte, contre toutes choses et contre toutes gens, insultant sans scrupules toutes les institutions et toutes les fonctions, comme si, pour nous, le respect et le savoir-vivre étaient des superstitions surannées, le cri de : À bas la patrie ! Le cri même de : « À bas l'armée ! », sont encore des plus rares, de ceux qui, par bonheur, rencontrent le moins d'écho. De quel droit, les attribuer, gratuitement, à des hommes qui souvent ne les réprouvent pas moins que nous ? Ou, ce qui revient au même, de quel droit, traiter de cosmopolites et de sans-patrie ceux qui se permettent d'avoir d'autres idées [30] que nous sur le rôle de l'État et sur la constitution des pouvoirs publics ? Ou encore, ceux qui ont une opinion différente de la nôtre sur un procès militaire, ou sur un procès politique ?

Le sentiment de la patrie, grâce à Dieu, est encore vivant, dans tous les rangs, dans toutes les classes. L'Affaire, elle-même, nous en a montré les susceptibilités et la vigueur. Le sentiment national reste si vivace qu'il n'y a qu'à lui faire appel pour faire vibrer le pays. Le nationalisme l'a compris, et de là vient sa force. Pour rallier, derrière lui, une grande partie de l'opinion, il n'a eu qu'à montrer le patriotisme mis en danger par le cosmopolitisme. Cela, certes, la plupart des nationalistes l'ont fait de bonne foi ; mais il ne faudrait pas qu'en surexcitant le patriotisme, contre les soi-disant cosmopolites, ils eussent l'air de s'en faire un instrument de puissance et, tranchons le mot, une réclame électorale.

Le patriotisme n'est le monopole d'aucun parti et, dès lors qu'il s'érige en parti, le nationalisme n'a pas le droit de confondre tous ses adversaires sous le vague nom de cosmopolites.

Le reproche de cosmopolitisme, d'internationalisme, est de ceux dont les patriotes doivent user, avec le plus de scrupules ; Il est mal défini ; il prête à l'équivoque et, comme l'accusation de former un État dans l'État, il peut souvent se retourner contre les imprudents qui s'en servent. C'est un des griefs de l'anticléricalisme, comme c'est un des griefs de l'antisémitisme. C'est un [31] de ceux que les factions et les sectes se renvoient le plus volontiers. Il a été lancé, tour à tour, contre les partis les plus divers, contre presque tous les groupes religieux ou politiques, contre les juifs, contre les protestants, contre les catholiques et les congrégations, contre les francs-maçons et contre les socialistes, si bien que tous les hommes dont la foi religieuse ou les espérances sociales dépassent les étroites limites de la patrie, tous ceux qui ont des coreligionnaires au dehors en seraient plus ou moins atteints. À ce compte, la majorité des Français seraient des cosmopolites.

Il ne faut pas cependant que, sous prétexte de patriotisme, on prétende nous cloîtrer, nous murer à l'intérieur de nos frontières mutilées [29], nous interdisant toute communion de croyances, d'idées ou de sentiments avec le dehors. Ce serait rétrécir l'horizon intellectuel et moral de la France, et rogner les ailes de notre génie national, qui, de tout temps, a plané, au loin, sur le monde. Pour être Français, nous ne sommes pas contraints de nous excommunier nous-mêmes de l'humanité ; ce serait, au contraire, une manière d'être infidèles à l'idéal de la France. Toute religion a ses superstitions qui la déparent ; et il en est de la religion de la patrie comme de l'autre ; elle prend, chez certains de ses dévots, une étroitesse d'esprit, une sorte de bigoterie plus faite pour en dégoûter que pour la faire aimer. C'est une des raisons pour lesquelles nous entendons parfois blasphémer la patrie, comme d'autres blasphèment [32] le nom de Dieu. S'ils veulent relever le culte de la patrie, il importe que les nationalistes se mettent en garde contre de tels excès ; — ou bien serait-il vrai que, pour le vulgaire, il ne puisse y avoir de religion sans superstition ou sans fanatisme ?

Lorsque, au lieu de planer au-dessus des luttes politiques, la religion s'abaisse à s'y mêler, elle risque fort de s'y amoindrir. Peut-être les apôtres du nationalisme oublient-ils trop ce péril, quand ils prétendent se constituer en parti. Les inquiétudes de notre patriotisme nous interdisent de le taire. Il ne semble pas que, par ses méthodes de polémique, ou par ses accointances avec l'antisémitisme et l'anti-protestantisme, le nationalisme ait augmenté la cohésion, la sécurité ou la considération de la France.

Il n'est pas loin le temps où nous aimions à entendre dire que tout étranger a deux patries, la sienne et la France [30]. Le nationalisme nous le permettra-t-il encore ? L'Affaire lui a fourni l'occasion de représenter la France comme l'objet de la haine des peuples. C'est à nous-mêmes, c'est à cette noble et généreuse France, à en croire les feuilles nationalistes, qu'il faudrait appliquer l’odium generis humani [31] de l'historien romain. À l'heure où nous convoquions le monde à notre Exposition universelle, était-ce bien servir la dignité ou les intérêts de la France ? Dans l'ardeur de leur passion, trop de nationalistes n'ont pas rougi de se faire, des échecs de notre politique, une arme de parti, si bien qu'ils ont [33] mérité qu'on les traitât d'exploiteurs des humiliations nationales. Le langage de ceux qui se donnent comme leurs chefs n'est pas fait pour nous rassurer ; nous le voudrions plus prudent ; mais, dans les affaires du dehors, tout comme dans la politique intérieure, ils taxent la prudence de pusillanimité ; certains nous auraient poussés volontiers aux aventures sur terre et sur mer à la fois. Au lieu d'enseigner au peuple le tact, le sang-froid, la possession de soi-même, qui seuls permettent aux nations une politique suivie et féconde, ils encouragent, trop souvent, chez lui, ce qui, tant de fois, nous a été funeste, les illusions décevantes et les manifestations vaines. On retrouve, trop fréquemment, chez eux, les boulevardiers [32] qui mettaient naguère leur patriotisme à barrer l'entrée de l'Opéra au cygne de Lohengrin [33]. S'ils ont préconisé l'alliance russe, ils en méconnaissaient, hier encore, le caractère pacifique, comme au temps où M. Déroulède [34], parcourant la Russie, se flattait de l'entraîner, à notre suite, dans une guerre de revanche. Aveugles à des périls, peut-être prochains, ils ne semblent pas voir que la France ne peut s'exposer, simultanément, à la double inimitié de l'Allemagne et de l'Angleterre, et que, si elle veut tenir tête à l'une dans le monde, il lui faut se concilier l'autre en Europe. Voilà, semble-t-il, assez de raisons pour qu'un ami de la liberté et de la paix se défie des plébiscitaires nationalistes. Si excellentes que soient leurs intentions, la France, entre leurs mains, ne serait pas plus en sûreté, au dehors qu'au [34] dedans. Leur politique nous semble, à la fois, trop exclusive et trop confuse dans ses visées, trop sectaire et trop révolutionnaire dans ses procédés, trop bigarrée dans son personnel et trop équivoque dans ses alliances, trop brouillonne enfin, trop provocante et téméraire vis-à-vis de l'étranger, pour être l'instrument du relèvement national. À notre grand regret, il nous faut y voir un danger plutôt qu'une espérance.

Il a beau prétendre fortifier la France en en refaisant l'unité, le nationalisme est plutôt, pour nous, une menace et une faiblesse. La raison en est simple ; c'est que, par ses violences et par ses anathèmes, par ses appels aux préjugés et à la haine, le nationalisme a menti à son nom et à son programme, à tel point que j'oserai dire que, si le patriotisme nous unit, le nationalisme nous divise.

III

LE SOCIALISME

Comme le nationalisme, et plus encore que le nationalisme, le socialisme s'est fait, chez nous, un agent de haine, en même temps qu'un instrument de division. Loin de rougir de faire appel aux convoitises et aux appétits des foules, loin d'oser se dégager du grossier matérialisme économique, il persiste à exploiter les rancunes et les jalousies des masses, et avec la politique [35] de la lutte des classes, il a élevé la haine à la hauteur d'un principe.

On pourrait dire du socialisme qu'il a deux faces, selon qu'il regarde l'ouvrier ou le patron, le prolétaire ou le bourgeois. À l’un, il se donne comme le représentant de l'amour et de la fraternité ; à l’autre, il apparaît comme la personnification de l'envie et des haines sociales, Ou, ce qui revient au même, on pourrait dire, du socialisme contemporain, qu'il est né de la rencontre de deux sentiments opposés : si son père est l'amour, la haine est sa mère. Il tient, inégalement, de ces deux parents, dont l'influence rivale lutte sans cesse en lui ; si, dans son enfance, il paraissait plutôt s'inspirer de son père, il tend, en grandissant, à prendre surtout conseil de sa mère. Toujours est-il qu'en sa propagande, il montre plus de foi dans la force de la haine que dans celle de l'amour et de la fraternité.

Le socialisme, en outre, tend, lui aussi, à prendre l'aspect et l'esprit d'une secte — et d'une secte qui dresse des autels à la Haine et à la Terreur. Aussi, sans lui faire l'injure de le ravaler au niveau de l'antisémitisme, sommes-nous obligés de lui faire une place, à côté des doctrines de haine.

S'il n'est pas né de l'Affaire, s'il la dépasse, singulièrement, par ses prétentions et par ses aspirations, le socialisme, lui aussi, s'en est nourri et en a vécu, durant des mois. Il l'a exploitée, tout comme l'antisémitisme et tout comme le nationalisme, bien qu'en sens inverse. [36] Tandis que ce dernier se donnait pour le seul représentant de l'idée de patrie, le socialisme affectait de se dire le seul défenseur de l'idée de justice, comme si ces deux grandes choses, la Patrie et la Justice, pouvaient être séparées, dans un pays tel que la France, ou comme si le patriotisme ne se refusait pas à tolérer un pareil divorce.

Pas plus que l'idée de patrie, l'idée de justice n'est le monopole d'aucun parti. En vain, les socialistes s'efforcent-ils de l'accaparer, aux yeux de la jeunesse ou aux yeux des masses. Ce n'est pas que nous mettions en doute leur bonne foi ou leur amour de la justice. Socialistes ou nationalistes, nous ne voulons suspecter la sincérité de personne, fut-ce de nos adversaires. Nous croyons que c'est mal servir la France que de traiter de criminels ou de vendus ceux qui ne pensent pas comme nous. Ce que nous reprochons aux socialistes, ce n'est pas d'avoir sans cesse sur les lèvres le mot de justice, bien que ce mot, nous ne l'entendions pas toujours de la même façon qu'eux ; c'est de s'être faits les exploiteurs de cette idée de justice, et de s'en être attribué le monopole, comme les nationalistes ont fait de l'idée de patrie ; c'est d'avoir prétendu, eux aussi, convertir l'Affaire qui nous divisait en instrument de parti, jusqu'à se présenter à nous, comme les seuls défenseurs de la République et du Droit. Prétention inadmissible, pour les Français qui ont encore souci de la liberté et de la prospérité de la France. Car, alors même que les socialistes se seraient montrés, ce que les faits ne nous permettent pas de leur [37] concéder, les seuls champions du Droit et de la Justice, cela ne prouverait pas la vérité du socialisme, ni le bien fondé de ses thèses sur l'État, sur la famille, sur l'héritage, sur la propriété. Ces grandes questions sociales n'ont rien à démêler avec le procès de Rennes. Elles ne sauraient se trancher par des sympathies ou par des antipathies. Les socialistes ont beau se draper, devant le pays, dans le manteau de la justice, leurs doctrines n'en sont ni plus certaines ni moins dangereuses.

C'est là une vérité qu'il importe de rappeler, car beaucoup, autour de nous, semblent en train de la méconnaître. Il s'établit, au profit du socialisme, une confusion entre ses vagues aspirations vers la justice et ses théories économiques et politiques. C'est là, en grande partie, ce qui fait sa force. D'où provient, en effet, soyons juste envers lui, son ascendant sur les masses et sur tant de nobles esprits ? Est-ce, uniquement, de l'appel aux appétits, à la faim, à l'envie, à la haine ? Non, assurément ; sa force grandissante vient de ce que, au lieu de s'adresser toujours aux instincts vils et violents, il invoque, en même temps, avec une éloquence retentissante, les idées généreuses, les hautes aspirations, trop souvent oubliées ou raillées de notre âge matérialiste, ces idées, d'origine chrétienne, qui sont l'honneur de notre civilisation, et qui, en dépit de toutes les réclames sacrilèges, gardent toujours une prise sur les âmes jeunes, comme sur l'âme populaire, les idées de justice, de fraternité, de solidarité entre les hommes et entre les [38] nations. Le socialisme a su se faire là de belles et nobles patronnes, et l'on comprend qu'elles valent des prosélytes à ceux qui se présentent en leur nom. C'est, en un mot, qu'à l'inverse des politiques terre à terre, uniquement préoccupés des intérêts, le socialisme apporte aux peuples un idéal, si bien qu'on a pu le donner comme un signe de la renaissance de l'idéalisme, quoique, par d'autres côtés, on y puisse retrouver le produit du matérialisme philosophique du siècle et du grossier positivisme des foules.

C'est, en tout cas, grâce à cette invocation à l'idéal, modulée en de mélodieuses variations par d'habiles virtuoses, comme un appel d'en haut à la porte d'un nouvel éden, que le socialisme, tel qu'un Orphée [35] populaire à la lyre enchanteresse, suscite tant de jeunes enthousiasmes et entraîne, derrière lui, tant de braves cœurs, en dehors même des masses qui attendent, de lui, le pouvoir et le bien-être. Je lui pardonnerais beaucoup, quant à moi, sans, pour cela, croire davantage à ses dogmes, si ses adeptes étaient toujours fidèles à ce haut idéal ; s'ils restaient, jusque dans leurs chimères, les chevaliers de la Justice et les missionnaires de la Fraternité ; s'ils combattaient, avant tout, pour guérir l'âme ou le corps du peuple de ses maladies morales ou de ses tares physiques, pour libérer sa conscience de la servitude des vices dégradants ; si, pareils aux premiers chrétiens, avec lesquels ils ne dédaignent pas de se laisser comparer, ils apportaient, vraiment, à notre monde [39] plus vieux et peut-être aussi malade que le monde romain, un évangile de paix et d'amour.

Mais est-ce bien ce que font, en vérité, dans leurs épîtres à leurs frères, ou dans la solennité de leurs conciles nationaux ou internationaux, les apôtres de cette nouvelle religion qui prétend, à son tour, transformer la face du monde ? Comme d'autres évangélistes, dont l'humanité avait béni la venue, ne sont-ils pas, eux aussi, infidèles à leur idéal et, sous le couvert de l'amour fraternel, n'est-ce pas l'envie, la rancune et la haine qu'ils vont, d'habitude, prêcher aux foules rassemblées autour d'eux ? La guerre de classes ne demeure-t-elle pas le dernier mot de leur catéchisme ? Les pères de leur Église ne l'ont-ils pas proclamée dans leurs derniers synodes ? Pour sentir ce que fait, de la doctrine de fraternité, le dogme de la guerre de classes, il n'y a qu'à laisser les socialistes entonner en chœur leurs chants de fête. Nous les avons entendues, ces hymnes de l'Église nouvelle, la Carmagnole [36], le Ça ira [37], avec les Bourgeois on les pendra [38] ! Voilà les psaumes et les cantiques de la liturgie socialiste ; voilà comment s'exprime, à la fin de leurs agapes fraternelles, l'idéalisme humanitaire des nouveaux prophètes. Après cela, comment se scandaliser, s'il est encore de bonnes âmes qui, à ces refrains révolutionnaires, préfèrent « la vieille chanson » et l'antique acte de charité de la foi ancienne ?

Le socialisme a la légitime ambition de devenir un grand parti, et à mesurer le nombre de ses adhérents, [40] le zèle de ses prosélytes et l'intelligence de ses chefs, il y est déjà parvenu ; que ne se dégage-t-il des grossièretés de la rue et des gamineries d'estaminet [39] ? Le socialisme prétend se montrer un parti de gouvernement, et l'on ne peut plus le défier d'y réussir, puisque plusieurs de ses chefs sont entrés au ministère, et que le groupe socialiste s'est montré, à la Chambre, le plus ferme appui du Cabinet Waldeck-Rousseau [40]. Dès lors, pourquoi n'abandonne-t-il pas, au Palais-Bourbon, les vociférations indécentes et les méthodes tapageuses des oppositions sans force numérique ou sans autorité morale, qui n'attendent rien que du vacarme et du scandale ? Pourquoi n'a-t-il pas le courage de rompre avec les violences et avec les violents, et n'ose-t-il point répudier la sauvage propagande et les barbares attentats des sectaires de l'anarchie ? Le socialisme, enfin, compte, aujourd'hui, dans ses rangs un grand nombre « d'intellectuels » issus de la bourgeoisie ; il accueille, à bras ouverts, tous les jeunes gens qui viennent à lui, des bancs de l'Université ou des hautes écoles ; par quelle contradiction s'opiniâtre-t-il à faire de la lutte de classes la pierre angulaire de son programme et de sa politique ? Serait-ce que, dans tous les partis, la direction doit rester aux violents, et que, de tous les appels aux sentiments humains, l'appel à la haine est encore le mieux compris ?

La guerre de classes reste le mot d'ordre des socialistes. La transformation sociale qu'ils nous promettent, [41] ils persistent à la chercher, non dans la conciliation des droits et dans l'union des cœurs, mais dans l'antagonisme du patron et de l'ouvrier et dans le choc des intérêts. La Jérusalem [41] de leurs songes, leur future cité fraternelle, ils en confient l'érection à la haine. S'ils protestent contre le militarisme, s'ils nous invitent à la paix et à l'amour entre les peuples, c'est pour enrégimenter, les uns contre les autres, les citoyens d'un même pays. Aux rivalités nationales, aux conflits de peuple à peuple, à tout le moins intermittents, ils menacent de substituer une guerre intestine, de tous les jours, entre Français. Ces fervents apôtres de l'humaine solidarité en viennent, comme les antisémites, à prêcher la division et la guerre. A la dévotion envers la patrie, à la solidarité nationale, nombre d'entre eux prétendent substituer un nouvel esprit de classe ou de caste, ce qu'ils appellent la solidarité ouvrière ou la solidarité prolétarienne internationale. Or, qui peut dire que ce serait là un progrès ? L'esprit de caste ou de classe, qu'il soit représenté par le noble, par le bourgeois, par l'ouvrier, est étroit et égoïste ; il tend à faire prédominer les intérêts d'une fraction de la société sur les intérêts généraux du pays ; il est fatalement borné, exclusif, tyrannique ; il aboutit, partout, à la haine et aux conflits. Tandis que le patriotisme est un principe d'union, la haine de classes est un principe de division. Tandis que l'amour de la patrie est un lien entre tous les habitants d'un même sol, la jalousie de classe est [42] une cause d'égoïsme et de désunion. Par elle, la France et l'humanité seraient coupées en couches hostiles, en tranches ennemies et irréconciliables.

Comme les antisémites, les socialistes font, eux aussi, des catégories entre Français, s'efforçant de constituer ceux qu'ils appellent les travailleurs en caste fermée, excluant de leur France socialiste des milliers de Français, non plus sous prétexte de religion ou de race, mais, ce qui ne vaut pas mieux, sous prétexte de classe ou de profession ; rangeant les hommes en deux camps, selon la coupe de leurs habits ou la forme de leur chapeau ; réclamant, pour les travailleurs manuels, le monopole du pouvoir ; écartant, sauf d'inconséquentes exceptions, comme amis ou suppôts du bourgeois détesté, tous ceux qui n'ont pas la main calleuse, sans paraître s'apercevoir que, avec les bourgeois, ils excommunient la plupart des Français qui ont fait la gloire et la force de la France.

Certes, le plus grand nombre de nos socialistes sont de bonne foi (en dehors, au moins, de ceux qui se proclament Internationalistes), lorsqu'ils repoussent, comme une injure imméritée, le nom de sans-patrie ; mais s'ils demeurent des patriotes, ou s'ils se persuadent qu'ils le sont, la plupart d'entre eux méconnaissent les conditions d'existence des nations modernes. Emportés par la logique de leur principe, ou aveuglés par les mirages de leurs chimères, ils ne voient pas que l'Europe reste, hélas !, un camp ou les forts seuls ont le droit de vivre.

[43]

Comme ils forment un parti de classe ou de caste, ils sont enclins à subordonner l'intérêt national aux intérêts de classe. Le socialisme se vante d'avoir pris, dans le cœur du peuple, la place de la religion, mais cette religion sociale qui, elle aussi, a ses fanatiques, il ne craint pas d'en mettre les dogmes ou les superstitions au-dessus de l'idée de patrie. Par-là, qu'il en ait conscience ou non, il tend à amoindrir ou à déformer le sentiment national, justifiant, à son insu, les reproches des nationalistes et des antisémites. Il ne se fait pas scrupule, en ses congres annuels, d'élever drapeau contre drapeau, comme si, au noble étendard de la France, il préférait la rouge bannière du prolétariat international. Il ne craint pas de froisser les légitimes susceptibilités du sentiment patriotique, et, chaque fois que le Tsar est venu faire visite à la République, les socialistes n'ont pas rougi de déverser leurs outrages sur les hôtes de la France, au risque de lui rendre toute alliance et toute politique étrangère impossibles. Ils n'ont pas cessé de montrer leur peu de souci de la puissance française, ne semblant même point comprendre que, pour être libre, une démocratie moderne a besoin d'être forte. Bien plus, dans sa hâte de s'emparer du pouvoir, au profit de ce qu'il appelle le quatrième État, le socialisme s'attaque, simultanément, à toutes les institutions qui ont fait la force de la France, comme s'il ne pouvait régner que sur des ruines.

L'armée, la force nationale organisée, l'armée demeurée, malgré tout, le rempart de notre indépendance, [44] semble devenue l'ennemie de nos socialistes, comme si l'ère de la paix universelle s'était, déjà, levée sur le monde. On l'a bien vu, durant l'Affaire. Si, après des hésitations dont ils n'ont pu effacer toutes les traces, le gros des socialistes s'est jeté du côté opposé à l'État-major, cela n'a point toujours été par pur amour de la vérité et de la justice. C'est qu'ils ont vu là un moyen de déconsidérer l'armée et de discréditer l'esprit militaire, imputant, audacieusement, à tous les chefs, la faute de quelques-uns, appliquant, eux aussi, à l'armée, non pour la justifier, mais pour la condamner, l'inique théorie du bloc. Socialisme semble, ainsi, devenu synonyme d'antimilitarisme ; et si manifeste a été la passion contre l'armée des feuilles collectivistes qu'elle a singulièrement affaibli la portée de leurs plus éloquents plaidoyers en faveur de la justice. Par les excès mêmes de sa polémique, par ses grossières injures à tout ce qui porte l'épaulette, par son odieuse propagande autour des casernes, le socialisme a poussé aux excès, en sens inverse, des nationalistes et des antisémites. Il a été, malgré lui, un des principaux fauteurs du nationalisme, car il a révolté l'instinct national qui sent, confusément, que, dans l'Europe de la Triple-Alliance [42], la France ne saurait se passer d'une armée, et qu'il n'est pas d'armée sans discipline et sans esprit militaire.

Cette vérité, le socialisme s'obstine à la méconnaître, et quand son principe l'y contraindrait, nous ne saurions le lui pardonner. Certes, bien des choses nous [45] séparent de lui ; nous ne pouvons accepter ni ses utopies, ni ses sophismes, ni ses déclamations, ni ses violences ; il ne nous est pas permis de tolérer les équivoques de sa propagande, et nous devons démasquer le double visage sous lequel il se présente tour à tour aux ouvriers et aux paysans. Nous ne saurions, surtout, lui passer d'envenimer les souffrances du peuple et d’aigrir l'âme populaire en y versant, chaque jour, les rancunes et la haine. Mais, quand il ne nous aurait pas montré son dédain des libertés individuelles et son peu de souci des droits de la conscience et de la famille ; quand il ne mettrait en péril ni la propriété privée, ni la richesse publique, et qu'il ne nous menacerait pas d'un appauvrissement universel dont les petits et les humbles seraient les premières victimes ; quand nous n'aurions, contre lui, ni griefs économiques, ni griefs moraux, nous aurions toujours à défendre, contre le socialisme, avec la paix sociale et la cohésion de la patrie, les organes essentiels de la puissance française ; et cela seul nous forcerait à le regarder comme un danger pour la grandeur et pour l'indépendance même de la France.

IV

L’ANTICLÉRICANISME

Il est un autre parti, ou si l’on aime mieux, une autre doctrine, qui s'allie souvent au socialisme et qui, aux esprits libres, inspire plus de répugnance encore, parti [46] tout négatif, fait de préjugés invétérés, d'autoritarisme jacobin et de haines sectaires, le tout recouvert d'un menteur vernis de libéralisme et paré d'une pédantesque défroque scientifique. On sent que nous voulons parler de l'anticléricalisme.

S'il n'avait d'autre but que de défendre, contre des prétentions surannées, la souveraineté de l'État et l’indépendance de la société civile, nous ne serions pas des derniers à combattre, avec lui, les adversaires attardés de la liberté politique ou de la liberté de penser. Mais, à cela, ne se bornent pas, aujourd'hui, chez la plupart de ses adeptes, les efforts de l'anticléricalisme. Pour la plupart d'entre eux, « clérical » est devenu synonyme de catholique ; tout homme fidèle à la vieille Église est un adversaire secret ou déclaré, qui doit être tenu en suspicion, et qui mérite d'être écarté de toute fonction publique. Au lieu d'un instrument d'émancipation, l'anticléricalisme s'est ainsi montré un agent de discorde et d'oppression. Bien plus, l'anticléricalisme, chez nombre de ses fervents, emporté, à son tour, par un zèle fanatique, en vient à s'attaquer, par-delà le clergé et par-delà l'Église, à tout vestige de l'idée chrétienne, à toute trace du sentiment religieux, à la notion même de Dieu, comme à de périlleuses et d'immorales superstitions, que l'État doit s'efforcer de déraciner. L'anticléricalisme finit ainsi par devenir une sorte de cléricalisme retourné, animé, lui aussi, d'un esprit de secte, intolérant des croyances d'autrui et jaloux, à son tour, d'employer [47] contre elles l'autorité publique et l'ascendant du pouvoir. Cet anticléricalisme sectaire, infidèle aux idées de tolérance dont il prétend se couvrir, les libéraux, demeurés respectueux de la liberté et de la conscience d'autrui, sont contraints de le repousser, parce qu'au lieu d'un défenseur de la liberté de penser, force leur est de voir, en lui, un adversaire de la liberté religieuse et un agent de haine et de discorde.

S'il ne forme pas, à proprement parler, un parti, l'anticléricalisme est l'âme ou le principe du radicalisme. Il est le lien habituel de la concentration républicaine, lien fait d'antipathies et d'inimitiés communes, plutôt que de communes convictions. Opportunistes, radicaux, socialistes communient dans la haine de la soutane et dans l'effroi de la cornette des soeurs.

Cet anticléricalisme, prétentieux et vulgaire à la fois, arme favorite des politiciens dans l'embarras, de naïfs adeptes nous le donnent comme l'émancipateur prochain de l'intelligence française et le fondateur de la liberté future, comme le seul ou le meilleur garant de l'unité nationale. Ces promesses, les faits et les actes nous ont montré ce qu'elles valent. À le voir à la besogne, l'anticléricalisme militant ne procède guère autrement que l'antisémitisme, si bien qu'on peut dire que, à bien des égards, ils ne sont que la contrepartie et comme le pendant l'un de l'autre. Tous deux ont volontiers recours aux mêmes méthodes de propagande ou de polémique, ne craignant pas de faire appel aux préjugés et [48] aux passions des foules, ne reculant pas devant les insinuations calomnieuses et les légendes mensongères ; grossissant, démesurément, la force ou la fortune d'adversaires, réels ou imaginaires ; ne réclamant rien moins, contre eux, que la confiscation et la proscription. Avec les mêmes terreurs enfantines ou simulées, ils cherchent, l'un et l'autre, aux événements des causes occultes, signalant partout la main de spectres mystérieux, l'un découvrant partout le col blanc du jésuite, comme l'autre aperçoit partout l'or du juif. Ainsi que l'antisémite, l'anticlérical prétend libérer le sol français de la domination étrangère et rétablir, parmi nous, l'unité morale de la nation ; et tout comme l'antisémite, il commence par établir des catégories entre Français, il ne se fait pas scrupule de couper en deux la France, déchirant, de ses mains, cette unité nationale qu'il prétend resserrer. De même, l'anticléricalisme nous promet d'établir, à jamais, le règne de la liberté et, pour en préparer les fondements, il a hâte de supprimer la liberté d'enseignement et la liberté d'association. Il nous annonce la paix religieuse par la neutralité de l'État, et, sous prétexte d'établir la paix, il nous précipite dans les querelles confessionnelles.

Pourquoi ces contradictions entre les doctrines et les actes ? C'est que, pour les plus ardents de ses adeptes, l'anticléricalisme n'est qu'un instrument de règne, à moins qu'il ne soit une façon de secte. L'anticlérical, en effet, n'est souvent qu'un clérical à rebours, dont le zèle [49] iconoclaste prétend renverser, de leurs autels branlants, Dieu et le Christ, pour y placer la Raison et l'Humanité. En ses révoltes contre la vieille foi, il apporte une intolérance tranchante et un prosélytisme arrogant, dogmatisant avec hauteur, comme si, du portique des temples de la Science, il parlait vraiment au nom de la Raison infaillible.

Cet anticléricalisme sectaire, comment s'étonner qu'il apporte, partout, en politique, l'esprit de secte, se rendant trop souvent coupable de ce qu'il reproche amèrement aux cléricaux ? Il ne craint pas de mettre les intérêts de la libre pensée, ce qu'il appelle les intérêts de la Raison et de la Science laïques, au-dessus des intérêts nationaux. Il ne lui répugne point de se faire, à cet égard, le complice de nos adversaires ou de nos rivaux, pour peu qu'il ait chance de faire pièce à une soutane ou à un tricorne. Ne l'entendons-nous pas, chaque année, réclamer, avec une ignorante infatuation, le retrait de notre ambassade auprès du Vatican, l'abandon de notre protectorat religieux, la dispersion des Congrégations et des Missions, la fermeture de leurs écoles et de leurs noviciats ? Peu lui importe qu'en Orient, en Asie, en Afrique, dans le monde entier, les missionnaires et les religieux de toute robe soient les principaux et souvent les seuls propagateurs de la langue et de l'influence françaises ! Sa haine de l'Église est plus forte que son amour de la France. En face des intérêts de la laïcisation, qu'importe, à l'anticlérical le rôle de la France [50] dans le monde ? Son unique souci est le triomphe du dogme nouveau et la ruine de l'Église.

Cet anticléricalisme haineux, honte des esprits vraiment libres, était en baisse, il y a quelques années ; à l'honneur de la France et de la République, il paraissait vieilli, démodé, suranné. La large politique de Léon XIII [43] semblait lui avoir enlevé ses forces, sinon sa virulence. Comment s'est-il tout à coup ranimé, plus menaçant que jamais ? Comment l'intelligente initiative du grand pape n'a-t-elle pas produit des effets plus abondants et plus durables ? C'est, il faut bien le dire, que l'anticléricalisme s'est retrempé, lui aussi, dans l'Affaire. Il a pris prétexte des violences de quelques feuilles soi-disant religieuses et des emportements d'un antisémitisme soi-disant catholique, pour identifier le clergé avec les ignominies de l'antisémitisme et pour exiger, contre les congrégations et contre l'Église, des mesures de défense nationale, analogues à celles réclamées, par les antisémites, contre les juifs et contre la Synagogue. C'est en vain que, dans toute la procédure de l'Affaire, il a été malaisé de surprendre l'ingérence du clergé ; on a accusé les Pères d'avoir tout conduit dans l'ombre. Cela est de tradition, pour l'anticlérical. Des esprits soupçonneux, tout pleins des vieilles légendes sur « la Congrégation [44] », ont découvert, dans les incidents de l'Affaire, le doigt invisible des jésuites. Car, il faut bien le répéter, à notre confusion, l'anticlérical raisonne tout comme l’antisémite ; il voit, lui aussi, partout, des influences occultes et des [51] moteurs secrets. La différence est que l'un attribue tout au génie corrupteur d'Israël, tandis que l'autre rejette tout sur l'esprit d'intrigue et de domination de Loyola [45]. À les en croire, le juif et le jésuite seraient les deux grands acteurs, ou mieux les secrets protagonistes du grand drame de l'histoire, dont ils font mouvoir tous les ressorts. Ils sont, en tout cas, les deux boucs émissaires de nos contemporains ; c'est, sur leurs têtes que, avec des malédictions presque identiques, le vulgaire fait retomber toutes les hontes et tous les malheurs de la France. C'est que l'anti-juif et l'anti-jésuite sont deux visionnaires, également atteints d'une monomanie soupçonneuse, analogue à la folie des persécutions, qui leur fait voir partout un ennemi secret et omnipotent, contre lequel leur délire furieux somme, impérieusement, la France de se mettre en garde. Et, naturellement, c'est par des mesures de proscription et par des lois d'exception que l'un et l'autre de ces hallucinés prétendent protéger le pays.

Anti-juif et anti-jésuite, ces deux maniaques s'exaltent, réciproquement, par leurs divagations et par leurs mutuelles extravagances. C'est ainsi que l'antisémitisme a une grande part dans la recrudescence de l'anticléricalisme. On se demande, avec tristesse, comment la politique conciliatrice de Léon XIII et les avances du pape à la République n'ont pas mieux assuré la paix religieuse. La faute n'en est pas, uniquement, aux préjugés ou à l'intolérance de nos modernes jacobius [46], ou au méfiant [52] scepticisme de nos gouvernants ; la faute en est, non moins, aux inquiétudes et aux colères provoquées par la fanatique croisade des antisémites. L'épiscopat et le haut clergé ont eu beau s'en tenir prudemment à l'écart, on a exploité leur silence pour les en rendre solidaires. La prétention, presque avouée, des antisémites ou des antiprotestants, de faire, au seuil du XXe siècle, de l'unité religieuse, le signe et la condition de l'unité nationale, s'est retournée contre les catholiques. L'unité nationale, l'unité morale de la nation, que de téméraires amis rêvaient de refaire au profit de l'Église, ses adversaires ont prétendu la faire, contre elle, au profit de la libre pensée et des sociétés anticléricales. C'est qu'on ne remue pas impunément, dans un pays troublé comme le nôtre, les vieux fanatismes et les haines confessionnelles. L'intolérance invite à l'intolérance et, comme nous l'avons montré, dès longtemps [47], l'antisémitisme et l'anticléricalisme tendent à se susciter et à se renforcer, réciproquement. Ils sont, à cet égard, le produit aussi bien que le pendant l'un de l'autre. Si nous avons vu reprendre, avec une animosité nouvelle, la campagne ancienne contre les congrégations, contre la liberté d'association et la liberté d'enseignement, les déclamations de l'antisémitisme n'y ont guère moins de part que les haines sectaires et les passions des jacobins. En réclamant, chaque jour, des lois d'exception ou des mesures [53] de proscription contre les juifs, l'antisémitisme suggérait, follement, des lois d'exception contre d'autres que les juifs. Ce qu'un peuple retient, le plus aisément, des lois d'exception, c'en est le principe, et ce principe se retourne vite contre qui l'invoque. Liberté d'enseignement ou liberté d'association, que revendiquent les catholiques français ? Ils revendiquent le droit commun. Or, comment leurs justes revendications ne seraient-elles pas affaiblies, lorsque, à côté d'eux et à l'ombre même de la Croix, de prétendus catholiques ne craignent pas de refuser à autrui le bénéfice du droit commun ? Aux yeux des non catholiques, dissidents ou libres penseurs, aux yeux même de nombre d'indifférents, les retentissantes polémiques des antisémites ont discrédité les plus justes doléances des catholiques ; car on est toujours mal venu d'exiger pour soi des libertés qu'on semble dénier à autrui.

Mais quand les violences des antisémites expliqueraient la recrudescence de l'anticléricalisme, irons-nous dire qu'elles la justifient ? Quand on les présenterait comme une réponse aux provocations des antisémites, les lois contre les associations ou contre les écoles catholiques en seraient-elles, à nos yeux, plus libérales ? Qui ne sent que ce serait là le pire des sophismes ? Est-ce donc par l'intolérance qu'on guérit l'intolérance ? Et quand les libéraux reprochent aux antisémites de réclamer des lois d'exception contre la Synagogue et contre les circoncis, comment pourraient-ils pardonner [54] aux hommes qui veulent édicter des lois analogues contre l'Église et contre les élèves des jésuites ? Est-ce que, pour s'en prendre à des chrétiens, voire à des religieux en froc blanc ou noir, l'intolérance serait moins coupable ? Ou la liberté et l'égalité des droits, que nous nous faisons un devoir de revendiquer pour les minorités religieuses, jugerons-nous équitable de les refuser au clergé de la majorité ? Qui ne voit que ce serait là, précisément, justifier les doléances et les accusations des antisémites ou des antiprotestants, leur fournir de dangereux griefs et des armes nouvelles contre les républicains et contre la République elle-même ? Parce que les antisémites veulent interdire toute fonction publique aux disciples des rabbins, est-ce une raison d'en fermer l'accès aux élèves des congrégations ?

Pour combattre les lois d'exception, nous ne voulons pas, quant à nous, regarder ceux qu'elles frappent. Ce que nous dénions aux antisémites, aussi bien qu'aux socialistes, le droit de faire des catégories entre Français, de créer, parmi nous, au-dessous d'une classe privilégiée, une caste de parias, par quel mépris des principes, pourrions-nous le concéder aux haines anticléricales ? Et ce que l'esprit de liberté ne saurait tolérer, de la part de ceux qui se réclament de l'intégrité de la race française, comment le permettrait-il aux jacobins qui se couvrent de l'unité morale de la nation ? Car, antisémites ou anticléricaux, c'est toujours au nom de l'unité nationale que les passions sectaires ou les factions politiques [55] prétendent couper la France en camps ennemis, et enlever à leurs adversaires les droits de Français.

L'égalité de droits, pour tous les Français, sans distinction de confession ou d'origine, de classe ou de parti, telle est la seule règle qui puisse garantir la liberté et rendre la paix à la France. Cette vérité, il est dur d'être contraint de la rappeler à l'aube du XXe siècle. N'en déplaise aux sectaires de droite ou de gauche, ce n'est point par des mesures de proscription ou par des lois d'exception, contre telle ou telle catégorie de Français, qu'on assurera la paix du pays et l'unité de la nation. L'unité nationale, ce sont les violences des factions et l'intolérance des sectes qui la mettent en péril. L'unité nationale, à l'époque actuelle, on ne peut la chercher ni dans l'unité de race ou d'origine, ni dans l'uniformité religieuse, ni dans le monopole de l'enseignement. Sous quelques formes qu'elles se manifestent, et de quelques sophismes qu'elles s'appuient, de pareilles prétentions, dans un pays comme la France contemporaine, ne sont qu'un archaïsme suranné ou un périlleux anachronisme. L'unité nationale, la France moderne ne peut la trouver que dans la liberté religieuse et dans l’égalité devant la loi, dans le respect des droits de tous et de chacun, dans une large tolérance mutuelle, qui inspire, à tous les Français, un égal amour pour la commune patrie. Au lieu d'un instrument de division et de haine, le patriotisme doit rester un lien de concorde et de fraternité, fait pour rapprocher tous les enfants de [56] la France, dans un même sentiment, le filial amour de fils de la même mère, qui se sentent tous également aimés d'elle et également à l'aise chez elle, qui, lui devant la même liberté et les mêmes droits, peuvent tous avoir, pour elle, la même tendresse et le même dévouement.

Opposer à l'antisémitisme ou à l'anti-protestantisme, à l'anticléricalisme, au socialisme qui prêchent la haine, voire aux excès d'un nationalisme qui nous divise, le patriotisme qui nous unit ; lutter, partout, contre l'esprit de secte et l'esprit d'intolérance, contre la manie de l'exclusivisme et la fureur des proscriptions, tel me semble, à l'heure actuelle, le premier devoir des Français que n'aveuglent pas les préjugés ou la passion. Assurément, ce n'est pas le seul ; mais, c'est le plus urgent ; devant lui, toutes les autres questions et toutes les querelles politiques semblent secondaires. Travailler à la pacification religieuse, en même temps qu'à la pacification sociale, aider au rapprochement des hommes, comme au rapprochement des classes, c'est encore, aujourd'hui, la meilleure, sinon l'unique manière de sauver la liberté et d'assurer, par la solidarité nationale, l'unité et la grandeur de la France.



[1] Note des Classiques : le jugement du Conseil de guerre de 1894 qui avait condamné le capitaine Dreyfus à la déportation sur l’île du diable en Guyane ayant été invalidé par la Cour de cassation, un nouveau Conseil de guerre se tint à Rennes en 1899, avec un verdict de dix ans de réclusion. Il fallut attendre 1906 pour que l’innocence de l’officier soit établie par un nouvel arrêt, sans renvoi, de la Cour de cassation.

[2] Note des Classiques : dans l’église primitive, chrétiens d’origine juive continuant à observer certains rites juifs tels que la circoncision, le respect des interdits alimentaires juifs, etc. Le terme semble ici utilisé pour désigner les juifs et leurs soutiens, les guillemets soulignant le fait que le terme est fréquemment employé dans un sens péjoratif par les antisémites.

[3] Note des Classiques : expression péjorative désignant les affairistes ayant trempés dans le scandale du percement du canal de Panama, affaire de corruption qui occasionna des pertes à des centaines de milliers de petits épargnants et dans laquelle furent compromis des industriels et hommes politiques français.

[4] Note des Classiques : art des sophismes, c’est-à-dire capacité à développer des raisonnements qui ont l’apparence de la justesse, mais qui sont, en réalité, faux.

[5] Note des Classiques : « la France aux français » était notamment le sous-titre de La libre parole, journal antisémite français lancé à Paris le 20 avril 1892 par Edouard Drumont. Ce quotidien cessa de paraître en juin 1924.

[6] Note des Classiques : Ernest Renan (1823/1892), écrivain, philosophe, philologue et historien français. Sa ville natale, Tréguier dans les côtes d’Armor en France, lui a consacré un musée (Maison d’Ernest Renan) et érigé une statue. Des catholiques, qui le voyaient comme un anticlérical, ont réagi en édifiant, à côté du port de la ville, en guise de protestation contre cet hommage, un « calvaire de réparation ».

[7] Note des Classiques : en 202 avant Jésus-Christ, la bataille de Zama met fin à la deuxième guerre punique. Scipion l’Africain, qui dirigeait les troupes romaines, assistées par la cavalerie numide du roi Massyle Massinissa, y remporte la victoire sur les troupes carthaginoises commandées par Hannibal Barca.

[8] Note des Classiques : en 732, la bataille de Poitiers (appelée « bataille de Tours » par les anglophones et « bataille du pavé des martyrs » dans les sources arabes) marque le début de la reconquête franque des territoires conquis en Gaule par les arabo-berbères. Elle est gagnée par Charles Martel, qui dirige les francs et les burgondes, ainsi que ses alliés aquitains, sur l’armée omeyyade dirigée par Abd al-Rahman.

[9] Note des Classiques : soit Publius Cornelius Scipio Africanus, dit Scipion l’Africain ou Scipion l’ancien (-235/-183), général et homme d’Etat romain, ainsi que son petit-fils adoptif, Publius Cornelius Scipio Aemilianus Africanus, dit Scipion Emilien, ou le second Africain ou Scipion le Numantin (-185/-129), général et homme d’état romain, auteur de la destruction de Carthage et de Numance.

[10] Note des Classiques : Carolus Martellus, dit Charles Martel (vers 688/741), homme d’état et chef militaire franc, maire du palais.

[11] Note des Classiques : Godefroy de Bouillon (vers 1058/1100), chevalier franc, duc de Basse-Lotharingie, qui refusa la couronne de roi de Jérusalem après la prise de la ville lors de la première croisade et le massacre des populations juives et musulmanes par les croisés.

[12] Note des Classiques : littéralement la « persécution des juifs ».

[13] Les Morts qui parlent, roman du vicomte E. M. de Vogüé. Ajout des Classiques : Marie Eugène Melchior de Vogüé (1848/1910), homme de lettres, diplomate et homme politique français.

[14] Note des Classiques : période de la révolution française allant de l’arrestation et du jugement des députés girondins en mai/juin 1793 à la chute de Robespierre en juillet 1794. Confrontée à la guerre aux frontières, à l’insurrection vendéenne et à une crise économique de grande ampleur, le gouvernement prend des mesures d’exceptions, qui sauvent la Révolution, mais ce au prix de dizaines de milliers de morts et de centaines de milliers d’incarcérations, dont de nombreux massacres et arrestations arbitraires.

[15] Note des Classiques : Ligue catholique, ou Sainte Ligue, ou Sainte Union, nom donné pendant les guerres de religion au parti catholique qui affronte les protestants. Son pouvoir est tel qu’elle parvient, en 1588, à chasser le roi Henri III de la capitale.

[16] Note des Classiques : dans le Nouveau Testament, personnification de la richesse et de l’avarice.

[17] Note des Classiques : toute puissance.

[18] Note des Classiques : de l’anglais « clubmen », pour membre d’un club. Le mot est ici francisé et utilisé dans le sens péjoratif de dilettante issu de la bonne société.

[19] Note des Classiques : gentilhomme campagnard, de petite noblesse, vivant sur ses terres. Le terme est utilisé ici avec une connotation péjorative évoquant une personne insatisfaite de sa condition.

[20] Note des Classiques : ou Israël, personnage biblique considéré comme l’un des trois patriarches.

[21] Note des Classiques : personnage biblique, premier prophète du judaïsme, à qui l’on attribue la rédaction du Pentateuque.

[22] Note des Classiques : édit de tolérance religieuse promulgué en avril 1598 par le roi de France Henri IV pour mettre fin aux guerres entre catholiques et protestants.

[23] Note des Classiques : en son entier, Abyssus abyssum invocat, expression biblique signifiant qu’une faute en entraîne toujours une autre, ou, dans un sens élargi, qu’un malheur en appelle un autre. C’est de là qu’est tiré le proverbe : un malheur ne vient jamais seul.

[24] Note des Classiques : au sens strict assemblage de couleurs ou de dessins variés, ici assemblage d’opinions et d’engagements variés.

[25] Note des Classiques : littéralement « auto-gouvernance ». Le home Rule irlandais est un projet de statut d’autonomie de l’île appartenant au Royaume-Uni.

[26] Note des Classiques : Henri de Bourbon, dit « le Grand » ou « Le Vert Galant » (1553/1610), sacré roi de Navarre en 1572 sous le nom d’Henri III et roi de France en 1589 sous le nom d’Henri IV. Baptisé catholique mais élevée dans la religion réformée, il abjure le protestantisme en 1572, puis y revient en 1576, avant de se convertir définitivement au catholicisme en 1593.

[27] Patrie, Devoir, Liberté, devise du « Comité de Défense et de Progrès social ».

[28] Voyez les Conférences du « Comité de Défense et de Progrès social » dont le compte rendu sténographique a été publié par la Réforme sociale et reproduit par des brochures de propagande.

[29] Note des Classiques : référence à la perte de l’Alsace et de la Lorraine à la suite de la défaite contre l’Allemagne.

[30] Note des Classiques : La formulation exacte serait « tout homme a deux patries, la sienne et la France », et elle serait de Thomas Jefferson (1743/1826), principal auteur de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique et troisième président du pays.

[31] Note des Classiques : littéralement, la haine pour la race humaine. L’historien romain Tacite, dans ses Annales, accuse les chrétiens de cette tare ou, plus précisément d’user d’enchantements maléfiques faisant d’eux la cause principale de toutes les calamités publiques ; De la nature des crimes imputés aux chrétiens, d’après Tacite, Edouard Cuq, Mélanges de l’école française de Rome, 1886, 6, pp. 115-138.

[32] Note des Classiques : amateurs de la vie des Grands boulevard parisiens et du théâtre de boulevard, soit des hommes avides de divertissements et d’esprit de légèreté, ayant tendance à ne rien prendre au sérieux et faisant volontiers le coup de poing pour la querelle du moment.

[33] Note des Classiques : dans son opéra Lohengrin, composé entre 1846 et 1848 mais créé en 1850, Wagner met en scène, en tant que champion d’une jeune fille accusé à tort, un chevalier arrivant par le fleuve, dans une nacelle tirée par un cygne. Ce chevalier, Lohengrin, est le fils de Parsifal et est au service du Graal. L’histoire est tirée d’une légende médiévale allemande. L’opinion publique allemande assimila Lohengrin à Louis II de Bavière et vit dans la scène d’ouverture une exhortation à la réunification de l’Allemagne, ce qui explique que le fait de jouer cet opéra à Paris ait pu être interprété comme une provocation par les boulevardiers au patriotisme cocardier.

[34] Note des Classiques : Paul Déroulède (1846/1914), poète, auteur dramatique, romancier et militant politique français. Antisémite et nationaliste, il incarna, après la défaite de 1870, la France revancharde réclamant le retour de l’Alsace et de la Lorraine à la mère patrie. Dans sa volonté de s’opposer à l’Allemagne, il tenta, en vain, de promouvoir la création d’un axe franco-russe.

[35] Note des Classiques : héros de la mythologie grecque, poète et musicien. Il charmait avec sa lyre les animaux, mais il échoua dans sa tentative de ramener des enfers son épouse Eurydice, morte d’avoir été mordue par un serpent.

[36] Note des Classiques : chanson révolutionnaire créée en 1792 au moment de la monarchie sur un air plus ancien. Hymne des sans-culottes, elle retrouva un regain de popularité au fil des révoltes et révolutions du dix-neuvième siècle, en se dotant de nouvelles paroles adaptées aux rejets et aspirations du moment. La Carmagnole des socialistes dont parle l’auteur n’était pas celle des révolutionnaires de 1792.

[37] Note des Classiques : Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, chanson révolutionnaire de 1790, composé par Ladré, ancien chanteur de rue devenu soldat, sur un air de contredanse très populaire de Bécourt, Le carillon national. Des sans-culottes le transformèrent en un chant de haine à l’encontre de l’aristocratie et du clergé, ce qui lui valut d’être interdit sous le Consulat. Il en existe de multiples versions.

[38] Note des Classiques : modification de paroles du Ça ira révolutionnaire, « les aristocrates on les pendra », en « les bourgeois on les pendra », dans une tentative d’appliquer la chanson au nouvel ennemi de classe désigné par les socialistes.

[39] Note des Classiques : terme autrefois usité dans le nord de la France et la Belgique pour designer de petits cafés populaires.

[40] Note des Classiques : Pierre Waldeck-Rousseau (1846/1904), homme d’état français, républicain et libéral, Président du Conseil des ministres de 1899 à 1902.

[41] Note des Classiques : allusion à la Jérusalem céleste, ou nouvelle Jérusalem, soit, pour les juifs et les chrétiens, un concept associant la terre promise et le jardin d’éden. Ici, l’auteur, filant sa métaphore religieuse, emploie l’expression pour désigner la promesse d’un avenir radieux.

[42] Note des Classiques : ou Triplice, entente diplomatique et militaire entre l’Empire allemand, la Monarchie austro-hongroise et le Royaume d’Italie, de 1882 à 1915. Durant la première guerre mondiale, elle s’opposa à la Triple-Entente entre la République française, le Royaume-Uni et l’Empire russe.

[43] Note des Classiques : Vincenzo Gioacchino Raffaele Luigi Pecci (1810/1903), 256e évêque de Rome, pape sous le nom de Léon XIII de 1878 à 1903. Son pontificat a notamment été marqué par la publication, en 1891, de l’encyclique Rerum novarum consacrée à la doctrine sociale de l’église catholique (doctrine destinée à aider les catholiques dans leur conduite, notamment dans leurs relations avec la société civile).

[44] Note des Classiques : théorie conspirationniste accusant la Congrégation des Jésuites de chercher à dominer le monde et lui prêtant des menées secrètes, ainsi que la responsabilité de bien des maux. Née dès 1614, avec la publication des Monita secreta, ouvrage accusant les jésuites de recevoir des ordres secrets de leurs supérieurs, la théorie du complot jésuite mondial se réactive régulièrement depuis lors. Ces religieux ont même été accusés d’être à l’origine du naufrage du Titanic ! L’auteur dresse ici un parallèle entre la théorie du complot juif international et celle du complot jésuite international.

[45] Note des Classiques : Ignace de Loyola (1491/1556), prêtre et théologien basque espagnol, fondateur et premier supérieur de la Compagnie de Jésus (S.J. pour Societas Jesu en latin), congrégation catholique reconnue par le pape Paul III en 1540.

[46] Note des Classiques : référence à l’ordre des prêcheurs ou frères prêcheurs (en latin O.P. pour Ordo Fratrum Praedicatorum), plus connu sous le nom d’ordre dominicain, dont l’une des vocations est de lutter contre les hérésies et à qui le pape Grégoire IX confia en 1223 la responsabilité de l’Inquisition et de ses tribunaux.

[47] Voyez Israël chez les nations (Calmann-Lévy). Ajout des Classiques : livre de l’auteur publié en 1893, soit un an avant le début de l’affaire Dreyfus, en réponse au pamphlet antisémite de Drumont, La France juive.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 28 décembre 2023 9:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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