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LA NATURE.
Notes. Cours du Collège de France.
Avant-propos
Ce volume n'est pas un livre inédit de Merleau-Ponty, comme La Prose du Monde, dormant dans quelque tiroir, et qu'un esprit curieux aurait tiré de son fond obscur. Ce n'est pas non plus, à proprement parler, un ouvrage posthume, qui se présenterait sous la forme de notes personnelles de travail, comme c'était le cas de la fin du Visible et l'invisible. Pour l'essentiel, il n'offre pas une pensée avant qu'elle ait été présentée au public, repliée sur elle-même, mais les traces écrites d'une pensée déjà exprimée publiquement, s'échappant à elle-même afin de manifester son propre sens. Le lecteur devrait y entendre l'écho de la parole de Merleau-Ponty dans ses cours, développés pendant trois années universitaires au Collège de France, sur « le concept de Nature ».
Pourquoi ce thème ? Nous pensons que le texte qui suit est suffisamment explicite pour se passer d'un commentaire préalable. Il suffira de rappeler ce qui a amené Merleau-Ponty à prononcer ces leçons. Après ses deux thèses, qui avaient pour thème l'univers de la perception et l'ancrage corporel de l'esprit, il se proposait de montrer comment cette « incarnation de l'esprit » conduisait à refuser la présence à soi de la pensée. Celle-ci ne se rapporte à elle-même qu'à travers le corps, ce qui l'ouvre à une histoire, dans la mesure où la liberté en acte n'existe que dans une situation qui, loin de la limiter, lui permet de s'exprimer : la situation est moyen d'expression de la liberté qui s'invente ainsi elle-même à travers une histoire, et en saisit le sens naissant.
Restait à montrer le passage de ce monde perçu au monde de la connaissance et de ses objets propres par une théorie de la vérité et par une théorie de l'intersubjectivité, comme [14] il l'a exposé dans son Rapport de candidature au Collège de France, publié dans la Revue de métaphysique et de morale en 1962. Mais la première se révèle fondée sur la seconde, c'est-à-dire sur la communication avec autrui parce que « notre rapport avec le vrai passe par les autres ». D'où, tout d'abord, les cours sur le langage, qui déboucheront sur l'ordre des relations symboliques et une théorie de l'« institution » énonçant que le sujet, loin d'être constituant, est instituant. La recherche pourra, à ce moment, être élargie au problème du rapport général des hommes et, plus particulièrement, à la question d'une histoire de l'humanité.
Mais quelle est cette « couche » où les esprits incarnés « appartiennent par leur corps au même monde » (Signes, p. 217) et qui rend possible l'histoire comme ordre symbolique ? C'est la Terre qui est notre souche originaire, le siège de ce qu'il appelle, après Husserl, une Urhistorie mais, plus largement, c'est la Nature. Non, bien sûr, celle des sciences naturelles, c'est-à-dire « l'ensemble des objets des sens » (Kant), mais ce avec quoi nous faisons corps et entretenons une relation réciproque ou de co-appartenance. Bref, la régression conduisait de la connaissance objective, et de ses corrélats, à l'intersubjectivité puis au corps comme expression symbolique, et enfin pouvait reprendre l'interrogation sur la Nature, mais de l'intérieur de celle-ci, en quelque sorte. Comme l'a écrit Merleau-Ponty, le problème était donc le suivant : « Puisque nous sommes à la jonction de la Nature, du corps, de l'âme et de la conscience philosophique, puisque nous la vivons, on ne peut concevoir de problème dont la solution ne soit esquissée en nous et dans le spectacle du monde, il doit y avoir moyen de composer dans notre pensée ce qui va d'une pièce dans notre vie [...] Ce qui résiste en nous à la phénoménologie l'être naturel... ne peut pas demeurer hors de la phénoménologie et doit avoir sa place en elle » (Signes, p. 224-225). Double intérêt, par conséquent, de cette enquête : d'une part, étendre en profondeur le champ de la phénoménologie ; d'autre part, dégager, à partir de cette Nature conçue comme « l'autre côté de l'homme », une analyse du corps comme entrelacs de la Nature et du langage, comme expression symbolique, et fonder ainsi philosophiquement une histoire de l'humanité dans son unité. C'est donc une « nouvelle ontologie » qui deviendrait ainsi possible.
Merleau-Ponty avait commencé la publication de cette entreprise de fondation d'une histoire dans Les Aventures de la dialectique (1955), et en poursuivait l'approfondissement [15] dans ses cours, dont seuls les Résumés donnaient jusque-là une idée. Ceci jusqu'à la découverte, par hasard, de notes dactylographiées d'étudiants, suffisamment bien prises, des deux premiers cours sur « le concept de Nature ». Ces notes étaient déposées à la bibliothèque de l'École normale supérieure de Saint-Cloud sous la forme de deux cahiers, avec une cote indiquant qu'ils avaient été répertoriés en 1958. Malheureusement, aucun nom ne figurait pour permettre d'identifier les auditeurs ayant effectué ce travail de retranscription.
Le premier cahier, intitulé Le Concept de Nature, était constitué de 108 feuillets, et le second, L'Idée de Nature, comprenait 71 feuillets, parfois difficilement lisibles, comme s'il s'agissait d'une dactylographie effectuée sur papier carbone. Mais, depuis le déménagement de la bibliothèque, il semble bien que ces documents aient disparu, et ce ne sont que deux photocopies d'assez médiocre qualité qui nous sont parvenues. En dépit de cela, la pensée du philosophe y était restituée de manière suffisamment fidèle pour que Mme Merleau-Ponty acceptât le principe d'une publication sous la forme de notes de cours. Il convient toutefois d'ajouter à titre indicatif que l'ensemble des notes personnelles du philosophe est déposé désormais à la Bibliothèque nationale.
Un dernier obstacle devait cependant être surmonté puisque, dans la mesure où nous ne disposions d'aucune note d'auditeur de la troisième année, le mouvement d'ensemble de la recherche risquait de ne pas être suffisamment perceptible. C'est pour pallier cette difficulté que sont publiées ici les propres notes de Merleau-Ponty, malgré leur caractère souvent hâtif, allusif et parfois indéchiffrable, notes simplement rédigées en vue des cours, et dont il ne se servait que comme supports parce qu'au Collège de France, comme l'a dit Claude Lefort, la pensée se faisait « événement » à l'épreuve de la parole d'enseignement.
La première partie (année 1956-1957) est établie d'après le cahier d'étudiant, mais nous avons pu consulter les notes personnelles de Merleau-Ponty, afin de retrouver les auteurs cités dans ce cahier mais la plupart du temps mal orthographiés et, lorsque cela était possible, les citations, ou leur référence. En ce qui concerne la seconde partie (1957-1958), nous ne disposions que des notes du second cahier d'étudiant et de quelques rares notes préparatoires du philosophe, essentiellement sous la forme de bibliographies. La troisième partie (1959-1960) est constituée, pour les raisons indiquées précédemment, des seules notes personnelles [16] de Merleau-Ponty. Nous avons suivi, pour leur établissement, les conventions habituelles : un mot illisible, ou un groupe de mots, est noté ainsi : [?] ; un mot douteux est suivi d'un point d'interrogation mis entre parenthèses : (?). Enfin, il nous a semblé utile de joindre en annexe les Résumés de cours de ces trois années. Nous remercions le Collège de France et les Editions Gallimard de nous avoir donné l'autorisation de les reproduire.
Notre travail a consisté à corriger les erreurs contenues dans les notes d'étudiants (orthographe des noms, confusions de termes, etc.) et à rétablir les citations, en indiquant en bas de page les références exactes. Nous n'avons rien ajouté de notre chef et, lorsqu'une transition d'une phrase a semblé nécessaire, comme cela a été le cas une ou deux fois, nous l'avons empruntée aux notes mêmes de Merleau-Ponty. C'est le cas, par exemple, de la phrase de transition qui achève le cours de la seconde année.
Sa pensée se faisait en se confrontant à une autre pensée se faisant, s'efforçait de se développer pour son propre compte à l'occasion d'une rencontre avec ce qui, dans la seconde, questionnait. Loin de chercher à démêler ou à expliquer, au sens propre, les « commentaires » de Merleau-Ponty s'inscrivent dans un dialogue grâce auquel la pensée pouvait atteindre son expression. Ce n'est donc pas en historien de la philosophie ou en historien des sciences qu'il interroge, c'est en philosophe, étant donné que la philosophie, selon lui, « habite l'histoire et la vie, mais qu'elle voudrait s'installer en leur centre, au point où elles sont avènement, sens naissant » (Leçon inaugurale).
Nous remercions très sincèrement Mme Merleau-Ponty pour les encouragements qu'elle nous a prodigués tout au long de cette entreprise, et pour l'aide irremplaçable qu'elle nous a apportée dans l'établissement des notes de la troisième année.
Nos remerciements s'adressent également à Mra Koller, pour sa patiente collaboration, ainsi qu'à Mme Simone Debout, pour son soutien constant et amical.
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