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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Maurice Merleau-Ponty, La prose du monde. (1969)
Avertissement


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Maurice Merleau-Ponty, La prose du monde. Paris: Les Éditions Gallimard, 1969, 215 pp. Texte établi et présenté par Claude Lefort. Collection NRF. Une édition numérique réalisée par Charles Bolduc, bénévole, Docteur en philosophie de l'Université de Sherbrooke, ami et professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi

[i]

LA PROSE DU MONDE

Avertissement

L’ouvrage que Maurice Merleau-Ponty se proposait d’intituler La prose du monde ou Introduction à la prose du monde est inachevé. Sans doute devons-nous même penser que l’auteur l’abandonna délibérément et qu’il n’eût pas souhaité, vivant, le conduire à son terme, du moins dans la forme autrefois ébauchée.

Ce livre devait constituer, lorsqu’il fut commencé, la première pièce d’un diptyque – la seconde revêtant un caractère plus franchement métaphysique – dont l’ambition était d’offrir, dans le prolongement de la Phénoménologie de la perception, une théorie de la vérité. De l’intention qui commandait cette entreprise nous possédons un témoignage, d’autant plus précieux que les notes ou les esquisses de plan retrouvées sont d’un faible secours. Il s’agit d’un rapport adressé par l’auteur à M. Martial Gueroult, à l’occasion de sa candidature au Collège de France [1], Merleau-Ponty énonce, dans ce document, les idées maîtresses de ses premiers travaux publiés, puis signale qu’il s’est engagé depuis 1945 dans de nouvelles recherches qui sont [ii] destinées « à fixer définitivement le sens philosophique des premières », et rigoureusement articulées à celles-ci puisqu’elles reçoivent d’elles leur « itinéraire » et leur « méthode ».

« Nous avons cru trouver dans l’expérience du monde perçu, écrit-il, un rapport d’un type nouveau entre l’esprit et la vérité. L’évidence de la chose perçue tient à son aspect concret, à la texture même de ses qualités, à cette équivalence entre toutes ses propriétés sensibles qui faisait dire à Cézanne qu’on devait pouvoir peindre jusqu’aux odeurs. C’est devant notre existence indivise que le monde est vrai ou existe ; leur unité, leurs articulations se confondent et c’est dire que nous avons du monde une notion globale dont l’inventaire n’est jamais achevé, et que nous faisons en lui l’expérience d’une vérité qui transparaît ou nous englobe plutôt que notre esprit ne la détient et ne la circonscrit. Or, si maintenant nous considérons, au-dessus du perçu, le champ de la connaissance proprement dite, où l’esprit veut posséder le vrai, définir lui-même des objets et accéder ainsi à un savoir universel et délié des particularités de notre situation, l’ordre du perçu ne fait-il pas figure de simple apparence, et l’entendement pur n’est-il pas une nouvelle source de connaissance en regard de laquelle notre familiarité perceptive avec le monde n’est qu’une ébauche informe ? Nous sommes obligés de répondre à ces questions par une théorie de la vérité d’abord, puis par une théorie de l’intersubjectivité auxquelles nous avons touché dans différents essais, tels que Le doute de Cézanne, Le roman et la métaphysique, ou, en ce qui concerne la philosophie de l’histoire, Humanisme et [iii] terreur, mais dont nous devons élaborer en toute rigueur les fondements philosophiques. La théorie de la vérité fait l’objet de deux livres auxquels nous travaillons maintenant. »

Ces deux livres sont nommés un peu plus loin : Origine de la vérité et Introduction à la prose du monde. Merleau-Ponty définit leur commun propos qui est de fonder sur la découverte du corps comme corps actif ou puissance symbolique « une théorie concrète de l’esprit qui nous le montrera dans un rapport d’échange avec les instruments qu’il se donne »... Pour nous refuser à tout commentaire qui risquerait d’induire abusivement les pensées du lecteur, bornons-nous à indiquer que la théorie concrète de l’esprit devait s’ordonner autour d’une idée neuve de l’expression qu’il y aurait à délivrer et de l’analyse des gestes ou de l’usage mimique du corps et de celle de toutes les formes de langage, jusqu’aux plus sublimées du langage mathématique. Il importe, en revanche, d’attirer l’attention sur les quelques lignes qui précisent le dessein de La prose du monde et font état du travail accompli.

« En attendant de traiter complètement ce problème (celui de la pensée formelle et du langage) dans l’ouvrage que nous préparons sur l’Origine de la vérité, nous l’avons abordé par son côté le moins abrupt dans un livre dont la moitié est écrite et qui traite du langage littéraire. Dans ce domaine, il est plus aisé de montrer que le langage n’est jamais le simple vêtement d’une pensée qui se posséderait elle-même en toute clarté. Le sens d’un livre est premièrement donné non tant par les idées, que par une variation systématique et insolite des modes du [iv] langage et du récit ou des formes littéraires existantes. Cet accent, cette modulation particulière de la parole, si l’expression est réussie, est assimilée peu à peu par le lecteur et lui rend accessible une pensée à laquelle il était quelquefois indifférent ou même rebelle d’abord. La communication en littérature n’est pas simple appel de l’écrivain à des significations qui feraient partie d’un a priori de l’esprit humain : bien plutôt elles les y suscitent par entraînement ou par une sorte d’action oblique. Chez l’écrivain la pensée ne dirige pas le langage du dehors : l’écrivain est lui-même comme un nouvel idiome qui se construit, s’invente des moyens d’expression et se diversifie selon son propre sens. Ce qu’on appelle poésie n’est peut-être que la partie de la littérature où cette autonomie s’affirme avec ostentation. Toute grande prose est aussi une recréation de l’instrument signifiant, désormais manié selon une syntaxe neuve. Le prosaïque se borne à toucher par des signes convenus des significations déjà installées dans la culture. La grande prose est l’art de capter un sens qui n’avait jamais été objectivé jusque-là et de le rendre accessible à tous ceux qui parlent la même langue. Un écrivain se survit quand il n’est plus capable de fonder ainsi une universalité nouvelle et de communiquer dans le risque. Il nous semble qu’on pourrait dire aussi des autres institutions qu’elles ont cessé de vivre quand elles se montrent incapables de porter une poésie des rapports humains, c’est-à-dire l’appel de chaque liberté à toutes les autres. Hegel disait que l’État romain c’est la prose du monde. Nous intitulerons Introduction à la prose du monde ce travail qui devrait, en [v] élaborant la catégorie de prose, lui donner, au-delà de la littérature, une signification sociologique. »

Ce texte constitue assurément la meilleure des présentations de l’ouvrage que nous publions. Il a aussi le mérite de jeter quelque lumière sur les dates de sa rédaction. Adressé à M. Gueroult peu de temps avant l’élection du Collège de France – laquelle se déroula en février 1952 –, nous ne doutons pas qu’il se réfère aux cent soixante-dix pages retrouvées dans les papiers du philosophe après sa mort. Ce sont bien ces pages qui forment la première moitié du livre alors interrompu. Notre conviction se fonde en effet sur deux observations complémentaires. La première est qu’en août 1952 Merleau-Ponty rédige une note qui porte l’inventaire des thèmes déjà traités ; or, celle-ci, malgré sa brièveté, désigne clairement l’ensemble des chapitres que nous possédons. La seconde est qu’entre le moment où il fait connaître à M. Gueroult l’état d’avancement de son travail et le mois d’août, le philosophe décide d’extraire de son ouvrage un chapitre important et de le modifier sensiblement pour le publier en essai dans Les Temps modernes : celui-ci paraît en juin et en juillet de la même année, sous le titre Le langage indirect et les voix du silence. Or nous avons la preuve que ce dernier ne fut pas entrepris avant le mois de mars, car il fait référence en son début à un livre de M. Francastel, Peinture et société, qui ne sortit des presses qu’en février. Certes, ces quelques éléments ne permettent pas de fixer la date exacte à laquelle le manuscrit fut interrompu. Ils nous autorisent toutefois à penser qu’elle ne fut pas postérieure au tout début de l’année 1952. Peut-être se situe-t-elle quelques mois plus tôt. Mais comme nous savons, [vi] d’autre part, par une lettre que l’auteur adressait à sa femme, lors de l’été précédent, qu’il consacrait en vacances le principal de son travail à La prose du monde, il est légitime de supposer que l’arrêt eut lieu à l’automne 1951, ou au plus lard au commencement de l’hiver 1951-1952.

Moins fermes, en revanche, sont les repères qui déterminent les premiers moments de l’entreprise. La rédaction du troisième chapitre – dont l’objet est de comparer le langage pictural et le langage littéraire – ne put être commencée avant la publication du dernier volume de la Psychologie de l’art, soit avant juillet 1950 : les références à La monnaie de l’absolu ne laissent pas de doute sur ce point. À considérer le travail effectué sur l’ouvrage d’André Malraux, dont nous avons retrouvé la trace dans un long résumé-commentaire, nous serions déjà tenté de penser qu’elle en fut séparée par plusieurs semaines ou plusieurs mois. Qu’on n’oublie pas en effet que Merleau-Ponty enseignait à l’époque en Sorbonne et consacrait aussi une partie de son temps aux Temps modernes. L’hypothèse est renforcée par la présence de plusieurs références à un article de Maurice Blanchot – Le musée, l’art et le temps –, publié dans Critique en décembre 1950. Ce dernier indice nous renvoie de nouveau à l’année 1951.

Rien n’interdit, il est vrai, de supposer que les deux premiers chapitres étaient presque entièrement rédigés quand l’auteur décida de prendre appui sur les analyses de Malraux. Un tel changement dans le cours de son travail n’est pas invraisemblable. Nous doutons seulement qu’il se soit produit, car toutes les esquisses de plan retrouvées prévoient un chapitre sur le langage et [vii] la peinture ; tandis que l’état du manuscrit ne suggère pas une rupture dans la composition. En outre, il est significatif que l’exemple du peintre soit pris dans les dernières pages du second chapitre, avant de passer, suivant un enchaînement logique, au centre du troisième. Ainsi sommes-nous enclins à conclure que Merleau-Ponty écrivit la première moitié de son ouvrage dans l’espace d’une même année.

Mais il est sûr qu’il avait eu beaucoup plus tôt l’idée d’un livre sur le langage et, plus précisément, sur la littérature. Si l’œuvre de Malraux put peser sur son initiative, l’essai de Sartre, Qu’est-ce que la littérature, paru en 1947, fit sur lui une profonde impression et le confirma dans son intention de traiter des problèmes de l’expression. Un résumé substantiel de cet essai est rédigé en 1948 ou 1949 – soit après la publication, en mai 1948, de Situations II, auxquelles toutes les références sont empruntées – et accompagné d’un commentaire critique, qui manifeste parfois une opposition vigoureuse aux thèses de son auteur : or, de nombreuses idées qui feront la trame de La prose du monde y sont énoncées et déjà reliées à un projet en cours. Toutefois celui-ci n’a pas encore reçu une forme précise. Merleau-Ponty prend à l’époque la notion de prose dans une acception purement littéraire ; il n’a trouvé ni le titre ni le thème général de son futur livre. Ainsi se contente-t-il de noter à la fin de son commentaire : « Il faut que je fasse une sorte de Qu’est-ce que la littérature ?, avec une partie plus longue sur le signe et la prose, et non pas toute une dialectique de la littérature, mais cinq perceptions littéraires : Montaigne, Stendhal, Proust, Breton, Artaud. » Une note non datée, mais qui porte déjà le [viii] titre de Prose du monde, suggère qu’il imagine un peu plus tard un ouvrage considérable, réparti en plusieurs volumes, dont l’objet serait d’appliquer les catégories redéfinies de prose et de poésie aux registres de la littérature, de l’amour, de la religion et de la politique. Ne s’y trouvent annoncées ni la discussion des travaux des linguistes qui occupera ensuite une place importante ni, ce qui est plus significatif, une étude de la peinture : son silence sur ce point laisse supposer qu’il n’avait pas lu, à cette date, la Psychologie de l’art, ou mesuré le parti qu’il pouvait en tirer pour une théorie de l’expression. Encore faut-il se garder d’induire de cette note que l’intérêt de Merleau-Ponty pour la linguistique ou pour la peinture n’était pas encore éveillé : il avait déjà interrogé les travaux de Saussure et de Vendryès et les invoquait notamment dans son commentaire de Qu’est-ce que la littérature ? ; son essai sur le Doute de Cézanne, publié dans Fontaine en 1945 (avant d’être reproduit dans Sens et non-sens) et rédigé plusieurs années auparavant, et ses cours à la Faculté de Lyon témoignent, d’autre part, de la place qu’avait prise dans ses recherches la réflexion sur l’expression picturale. Tout au plus peut-on avancer que, dans la première esquisse de La prose du monde, il ne pense pas les exploiter et qu’il ne le fera qu’en 1950 ou 1951, quand il aura décidé de ramener son entreprise dans des bornes plus étroites.

Sur les motifs de cette décision, nous ne pouvons encore que proposer une hypothèse. Disons seulement, en tirant parti de la lettre à M. Gueroult, que l’idée d’écrire un autre livre, l’Origine de la vérité, qui dévoilerait le sens métaphysique de sa théorie de l’expression, a pu le conduire à modifier et à réduire son projet [ix] primitif. Ne lui était-il pas nécessaire à cette fin, en effet, de lier aussitôt, comme il le fit, le problème de la systématicité de la langue et celui de son historicité, celui de la création artistique et celui de la connaissance scientifique, enfin celui de l’expression et celui de la vérité ? Et nécessaire, simultanément, de subordonner un travail, désormais conçu comme préliminaire, à la tâche fondamentale qu’il entrevoyait ? En bref, nous croyons que la dernière conception de La prose du monde est l’indice d’un nouvel état de sa pensée. Quand Merleau-Ponty commence à écrire ce livre, il est déjà travaillé par un autre projet, qui n’annule pas celui en cours, mais en limite la portée.

Si nous ne nous trompons pas, peut-être sommes-nous alors moins désarmés pour répondre à d’autres questions plus pressantes : pourquoi l’auteur interrompt-il la rédaction de son ouvrage en 1952, alors qu’il l’a déjà conduit à mi-chemin ; cette interruption a-t-elle le sens d’un abandon ; celui-ci d’un désaveu ?

À certains signes l’on peut juger que le philosophe resta longtemps attaché à son entreprise. Au Collège de France, il choisit pour sujet de ses deux premiers cours, dans l’année 1953-1954, Le monde sensible et l’expression et L’usage littéraire du langage. Ce dernier thème, en particulier, lui donne l’occasion de parler de Stendhal et de Valéry, auxquels, selon certaines notes, il comptait faire place dans son livre. L’année suivante, il traite encore du Problème de la parole [2]. C’est un fait pourtant qu’en dehors de son enseignement il travaille dans une autre direction. Il relit Marx, Lénine et Trotski, et accumule sur Max [x] Weber et sur Lukács des notes considérables : le but prochain est désormais la rédaction des Aventures de la dialectique, qui verront le jour en 1955. Mais rien n’autorise à penser qu’il a fait à l’époque le sacrifice de La prose du monde. Tout au contraire, une note intitulée révision du manuscrit (au reste difficile à interpréter, car elle semble mêler au résumé du texte déjà rédigé des formulations neuves qui sont peut-être l’annonce d’importantes modifications) nous persuade, par la référence qu’elle porte à un cours professé en 1954-1955, que quatre ans au moins après la composition des premiers chapitres le projet est maintenu. Mais jusqu’à quand l’est-il ? A défaut de repères datés, nous ne saurions risquer une hypothèse. Il faut seulement observer qu’avant 1959 divers brouillons tracent les ébauches d’un autre ouvrage qui porte le titre Être et monde ou celui de Généalogie du vrai, ou encore celui déjà connu d’Origine de la vérité ; et, enfin, qu’en 1959 la publication dans Signes du Langage indirect et les voix du silence semble exclure celle de l’ouvrage laissé en suspens.

À supposer toutefois que l’abandon fût définitif, on ne saurait nullement en induire qu’il portait condamnation du travail accompli. Le plus probable est que les raisons qui l’avaient incité, en 1951 ou un peu auparavant, à réduire les dimensions de son ouvrage sur l’expression, au profit d’un autre livre, lui interdisaient plus tard de reprendre le manuscrit interrompu. Le premier désir d’écrire un nouveau Qu’est-ce que la littérature ?, puis de rejoindre par cette voie le problème général de l’expression et de l’institution, était définitivement barré par celui d’écrire un nouveau Qu’est-ce que la métaphysique ? Cette tâche ne rendait [xi] pas vaine son ancienne entreprise, mais elle ne lui laissait pas la possibilité d’y revenir, et sans doute l’occupa-t-elle toujours davantage jusqu’à ce qu’elle prît corps dans Le visible et l’invisible [3], héritier en 1959 de l’Origine de la vérité.

Cependant l’on ne saurait se satisfaire d’invoquer des motifs psychologiques pour apprécier le changement qui s’opère dans les investissements du travail. Notre conviction est qu’il fut commandé par un profond bouleversement de la problématique élaborée dans les deux premières thèses. Qu’on consulte la lettre à M. Gueroult, ou l’exposé Titres et travaux qui soutient sa candidature au Collège, on verra qu’en ce temps Merleau-Ponty s’applique à souligner la continuité de ses anciennes et de ses nouvelles recherches. Qu’on se reporte ensuite aux notes qui accompagnent la rédaction du Visible et l’invisible, on devra convenir qu’il soumet alors à une critique radicale la perspective adoptée dans la Phénoménologie de la perception. De 1952 à 1959 une nouvelle exigence s’affirme, son langage se transforme : il découvre le leurre auquel sont attachées les « philosophies de la conscience », et que sa propre critique de la métaphysique classique ne l’en délivrait pas ; il affronte la nécessité de donner un fondement ontologique aux analyses du corps et de la perception dont il était parti. Il ne suffit donc pas de dire qu’il se tourne vers la métaphysique et que cette intention l’éloigne de La prose du monde. Le mouvement qui le porte vers un nouveau livre est à la fois beaucoup plus violent, et plus fidèle à la première inspiration qu’on ne pourrait le supposer à considérer les genres [xii] dont semblent se réclamer les deux ouvrages. Car il est vrai que la métaphysique cesse de lui apparaître, dans les dernières années, comme le sol de toutes ses pensées, qu’il se laisse déporter hors de ses frontières, qu’il accueille une interrogation sur l’être qui ébranle l’ancien statut du sujet et de la vérité, que donc, en un sens, il va loin au-delà des positions soutenues dans les documents de 1952 ; et il est vrai aussi que la pensée du Visible et l’invisible germe dans la première ébauche de La prose du monde, au travers des aventures qui, de modification en modification, trouvent leur aboutissement dans l’interruption du manuscrit – de telle sorte que l’impossibilité de poursuivre l’ancien travail n’est pas la conséquence d’un nouveau choix, mais son ressort.

Certes, nous n’oublions pas les termes de la lettre à M. Gueroult. L’auteur juge en 1952 que La Structure du comportement et la Phénoménologie de la perception apportent à ses nouvelles recherches leur itinéraire et leur méthode : telle est sans doute, à l’époque, la représentation qu’il se donne. Mais, justement, ce n’est qu’une représentation, qui ne vaut, comme lui-même nous l’a enseigné, que d’être confrontée avec la pratique, c’est-à-dire avec le langage de l’œuvre commencée, avec les pouvoirs effectifs de la prose. Or un lecteur qui connaît les derniers écrits de Merleau-Ponty ne lui donnera pas entièrement raison ; il ne manquera pas d’entrevoir dans La prose du monde une nouvelle conception du rapport de l’homme avec l’histoire et avec la vérité, et de repérer dans la méditation sur le « langage indirect » les premiers signes de la méditation sur « l’ontologie indirecte » qui viendra nourrir Le visible et l’invisible. S’il relit les notes [xiii] de ce dernier livre, il s’apercevra en outre que les questions levées dans l’ancien manuscrit sont reformulées en maint endroit, dans des termes voisins, et – qu’il s’agisse de la langue, de la structure et de l’histoire, ou de la création littéraire – promises à s’inscrire dans l’ouvrage en cours. À la question posée : l’abandon du manuscrit implique-t-il un désaveu ? nous répondons donc sans hésitation par la négative. Le terme même d’abandon nous paraît équivoque. Qu’on l’adopte s’il doit faire entendre que l’auteur n’aurait jamais renoué avec le travail commencé dans la seule intention de lui apporter le complément qui lui manquait. Mais qu’on admette, en revanche, que La prose du monde, jusque dans la littéralité de certaines analyses, aurait pu revivre dans le tissu du Visible et l’invisible, si cette dernière œuvre n’avait elle-même été interrompue par la mort du philosophe.

Il reste, dira-t-on, que le texte publié par nos soins ne l’eût pas été par son auteur, que nous le présentons comme la première moitié d’un livre, alors que la seconde ne devait sans doute pas voir le jour, ou que, l’eût-il composée, elle eût provoqué une si profonde modification de la partie autrefois rédigée qu’il se fût agi d’un autre ouvrage. Cela est vrai, et puisque les éclaircissements que nous avons donnés ne rendent pas superflus, mais, au contraire, requièrent de l’éditeur une justification de son initiative, ajoutons que la publication se heurte à d’autres objections, car le troisième chapitre de La prose du monde avait déjà vu le jour dans une version voisine, et le manuscrit révèle des négligences, notamment des répétitions, auxquelles l’écrivain n’aurait pas finalement consenti. Ces objections, [xiv] nous nous les sommes formulées il y a longtemps, mais sans les juger consistantes. C’est peut-être un risque, avons-nous pensé, que de livrer au public un manuscrit écarté par son auteur, mais combien serait plus lourde la décision de le reléguer dans la malle d’où les siens l’avaient tiré, quand nous-même y avons trouvé un plus grand pouvoir de comprendre l’œuvre du philosophe et d’interroger ce qu’il nous donne à penser. Quel dommage n’infligerait-on pas à des lecteurs qui, à présent plus encore qu’au temps où il écrivait, se passionnent pour les problèmes du langage, en les privant d’une lumière qu’on ne voit guère poindre ailleurs. A quelles conventions, enfin, obéirait-on donc qui l’emporteraient sur les exigences du savoir philosophique, et devant qui aurait-on à s’y soumettre quand s’est tu celui-là seul qui pouvait nous lier ? Enfin ces pensées nous ont suffi : Merleau-Ponty dit dans La prose du monde ce qu’il n’a pas dit dans ses autres livres, qu’il aurait sans doute développé et repris dans Le visible et l’invisible, mais qui là même n’a pu venir à l’expression. Certes, le lecteur observera qu’une partie du texte est proche du Langage indirect et les voix du silence, mais s’il est attentif il mesurera aussi leur différence et tirera de leur comparaison un surcroît d’intérêt. Certes il ne manquera pas de relever les défauts de la composition, mais il serait bien injuste s’il ne convenait pas que Merleau-Ponty, même lorsqu’il lui arrive d’être au-dessous de soi-même, demeure un incomparable guide.

Claude Lefort



[1] Un inédit de Merleau-Ponty. Revue de Métaphysique et de Morale, nº 4, 1962, A. Colin.

[2] Résumés de cours, N.R.F., 1968.

[3] N.R.F., 1964.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 12 mai 2014 19:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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