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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Les idéologues (1891)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de François Picavet, Les idéologues. Essai sur l'histoire des idées et des théories scientifiques, philosophiques, religieuses, etc. en France depuis 1789. (1891). Ouvrage originalement publié en 1891. Nouvelle impression. New York: Burt Franklin, 1971. 628 pages. Collection Burt Franklin Research and Source Wordk: 786; Philosophy Monography Series: 70.

Introduction:

Les origines de l'idéologie au XVIIe et au XVIIIe siècle

I

Descartes entreprit de se défaire de toutes ses opinions, en dehors et au-dessus desquelles il plaçait les vérités de la foi, et dédaigna, en mettant au jour une philosophie nouvelle, de savoir s'il y avait eu des hommes avant lui. Et, en fait, quelques ressemblances que Foucher, Sorbière et Bouillaud, Leibnitz et Huet, Ogier et les défenseurs de la scolastique, aient cru trouver entre les doctrines générales de Descartes, et certaines théories de Platon et des Académiciens, de Démocrite et d'Épicure, d'Aristote et des stoïciens, de Roger et de François Bacon, de Péreira, de Charron et de G. Bruno (note 1), on peut, en cherchant ce qu'il a la et connu des philosophes antérieurs, en examinant sa propre doctrine pour déterminer ce qu'il a puisé chez les scolastiques, chez les philosophes de la Renaissance, chez les stoïciens, les sceptiques et les acataleptiques (note 2), conclure cependant que, malgré ces réminiscences, la philosophie de Descartes est essentiellement originale.

Les successeurs de Descartes ont souvent été tentés de l'imiter. Ils ont insisté sur les doctrines par lesquelles ils se séparaient de leur prédécesseur et quelquefois oublié de reconnaître qu'ils ne faisaient que le continuer par d'autres théories, dont le rôle était capital dans leur système. Trop souvent aussi, les historiens ont cru que le mouvement philosophique procédait par des révolutions, dont chacune a pour résultat de faire table rase du passé, de donner naissance à un système qui est en opposition absolue avec celui qu'il remplace. C'est ainsi qu'ils ont présenté la philosophie du XVIIIe siècle, à tort personnifiée dans Condillac, comme essentiellement contraire à celle de Descartes et qu'ils ont vu dans la philosophie, née en France au commencement de ce siècle, une réaction contre celle du XVIIIe, un retour à celle du XVIIe (note|3). Est-il vrai, pour nous en tenir actuellement à la première de ces deux opinions, que la philosophie du XVIIIe siècle soit absolument opposée à celle de Descartes, ou, pour parler d'une façon plus précise, est-il vrai que Voltaire, Buffon, Condillac, La Mettrie, Diderot, d'Alembert, Condorcet, Cabanis, D. de Tracy, Laromiguière, Thurot, etc., aient traité Descartes et les théories cartésiennes, comme le fondateur de la philosophie française a traité ses prédécesseurs et leurs doctrines?

Voltaire a mis à la mode en France la philosophie de Locke et la physique de Newton; il a raillé les tourbillons (note 4), le plein, la transmission instantanée de la lumière, la définition de la matière, les idées innées (note 5). Plus d'une fois, il a fait payer à Descartes la condamnation des Lettres anglaises et le privilège refusé par le cartésien d'Aguesseau aux Éléments de la philosophie de Newton. Mais il le considère comme le premier génie de son siècle et trouve qu'il a ouvert une route devenue immense, qu'il a appris aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses propres armes (note 6). Il a souvent, trop souvent, avoue-t-il à Mairan (note 7), maltraité Malebranche, mais c'est un grand philosophe qui entrevit la philosophie des qualités occultes, ce que l'antiquité a produit de plus sage et de plus vrai, et qui eût été le plus grand ou plutôt le seul métaphysicien, si, après avoir frappé, dans ses deux premiers livres, aux portes de la vérité, il avait pu s'arrêter sur le bord de l'abîme (note 8). Spinoza lui-même l'attire, comme une énigme qu'on n'a pas encore réussi à deviner, comme le plus grand de tous ceux qui ont soutenu un système auquel il ne croit pas.

Pour Maupertuis, partisan, avant Voltaire, de l'attraction newtonienne, Descartes est un grand philosophe auquel la géométrie doit beaucoup. La Mettrie se croit obligé de faire une authentique réparation à Descartes pour les petits philosophes, mauvais plaisants et mauvais singes de Locke qui, an lieu de rire impudemment au nez de Descartes, feraient mieux de sentir que, sans lui, le champ de la philosophie serait peut-être encore en friche ; il lui fait un mérite d'avoir connu la machine animale, d'avoir le premier parfaitement démontré que les animaux sont de pures machines (note 9). Buffon qui était plein, comme l'a dit Flourens, de la philosophie de Descartes, le suit en ce qui concerne l'intelligence humaine et s'en rapproche beaucoup quand il parle des bêtes (note 10). Montesquieu caractérise admirablement, dans les Lettres persanes, ce qu'a d'original et de fécond la physique de Descartes; il en vante les lois générales, immuables, éternelles, qui s'observent sans aucune exception, avec un ordre, une régularité et une promptitude infinis dans l'immensité des espaces. Il semble bien avoir trouvé, en réfléchissant aux théories de Descartes, sinon dans Descartes lui-même (note 11), sa célèbre définition des lois.

L'Académie française (note 12) proposait pour sujet de prix, en 1762, l'éloge de Descartes. Voltaire avait lancé toutes ses critiques, Montesquieu était mort, ainsi que Maupertuis et La Mettrie ; Condillac avait donné l'Origine des connaissances, le Traité des Systèmes, le Traité des sensations et le Traité des animaux. Le discours préliminaire de l'Encyclopédie et les volumes les plus controversés étaient publiés ; Helvétius avait, depuis quatre ans, été obligé de se rétracter pour son ouvrage de l'Esprit. L'Académie, qui avait déjà couronné le jésuite Guénard pour un Discours sur l'Esprit philosophique, où il avait introduit un éloge enthousiaste de Descartes, donna le prix à Thomas, dont le ton est trop emphatique, mais qui apprécie assez exactement la philosophie cartésienne et les rapports qui l'unissent au XVIIIe siècle (note 13).

Laissons de côté les cartésiens fidèles : Fontenelle qui, en 1752, défend encore les tourbillons sans accepter la métaphysique cartésienne, le cardinal de Polignac, qui chante la physique et la métaphysique de Descartes, d'Aguesseau qui réfute Hobbes et refuse un privilège aux Éléments de la philosophie de Newton, Terrasson qui, en disciple de Descartes, développe une doctrine d'une importance capitale au XVIlle siècle (note 14), Kéranflech et un certain nombre de penseurs qui méritent, comme l'a bien montré M. Bouillier, d'être lus par ceux qui cherchent à se rendre compte de la direction de la pensée au XVIIIe siècle. Mais il faut insister sur quelques-uns de ceux que d'ordinaire on se représente comme des adversaires de Descartes, sur Condillac, en qui l'on voit le véritable chef de la philosophie du XVIIIe siècle, sur Diderot et d'Alembert, qui ont loué Bac-on tout au moins autant que Voltaire avait vanté Locke et Newton. Si l'on examine la doctrine de Condillac et ce qu'il dit de Descartes ou des cartésiens, on verra que ce qu'il a conservé du cartésianisme est de beaucoup plus considérable que ce qu'il en a supprimé ou modifié; qu'il est resté cartésien, sans s'en rendre compte luimême toujours bien clairement, parce qu'il était plus occupé de mettre en lumière ce qui le distinguait de son prédécesseur que d'indiquer ce qu'il lui devait. La distinction de l'âme et du corps, les théories sur l'occasionalisme, la liaison des idées, la méthode et la substitution des hypothèses ou des suppositions (note 15) à l'observation des faits montrent en lui un philosophe qui a pu essayer d'oublier Descartes et Malebranche, après les avoir lus,en quoi encore il les imitait, - mais qui en a conservé les doctrines les plus originales et les plus essentielles. Il reconnaît d'ailleurs que nous avons de grandes obligations à Descartes ; s'il place Malebranche au-dessous de Locke, c'est pour lui un des plus beaux esprits du dernier siècle, auquel personne ne peut être comparé quand il saisit la vérité. Il expose avec, exactitude la première partie de l'Éthique, sans lancer contre Spinoza une seule injure, et critique avec vivacité Leibnitz, mais le défend contre les adversaires superficiels, qui lui attribuent des contradictions grossières.

Diderot, dont la mobile pensée s'est laissé successivement séduire par tant de systèmes divers, a étudié de Descartes les ouvrages qu'on lit ordinairement le moins (note 16); il fait de Bacon le fondateur de l'éclectisme moderne, de Descartes un grand éclectique : « Le génie, dit-il ailleurs, s'élève d'un vol d'aigle vers une vérité lumineuse, source de mille vérités auxquelles parviendra par la suite en rampant la foule timide des sages observateurs; le génie anima les Platon, les Descartes, les Malebranche, les Bacon, les Leibnitz... Descartes a été le vrai restaurateur du raisonnement, le premier qui a amené une nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie, dont une bonne partie se trouve fausse ou fort incertaine selon les règles mêmes qu'il nous a apprises (note 17). »

D'Alembert place, parmi les principaux génies que l'esprit humain doit regarder comme ses maîtres et à qui la Grèce eût élevé des statues, parmi les grands hommes qui préparaient de loin, dans l'ombre et le silence, la lumière dont le monde devait être éclairé peu à peu et par degrés insensibles, Bacon, Descartes, Newton et Locke. Il considère Descartes comme géomètre et comme philosophe. « Ce qui a surtout, dit-il, immortalisé le nom de ce grand homme, c'est l'application qu'il a su faire de l'algèbre à la géométrie, idée des plus vastes et des plus heureuses que l'esprit ait jamais eues et qui sera toujours la clef des plus profondes recherches, non seulement dans la géométrie sublime, mais dans toutes les sciences physico-mathématiques. » Comme philosophe, d'Alembert estime que Descartes a peut-être été aussi grand, sans avoir été aussi heureux ; mais il s'en faut de beaucoup, selon lui, que les sciences lui doivent aussi peu que le prétendent ses adversaires ; sa Méthode seule aurait suffi pour le rendre immortel, sa Dioptrique est la plus grande et la plus belle application qu'on eût encore faite de la géométrie à la physique ; on voit enfin dans ses ouvrages, même les moins las maintenant, briller la flamme du génie. S'il s'est trompé en métaphysique lorsqu'il a admis les idées innées, il a du moins conduit les bons esprits à secouer le joug de la scolastique, de l'opinion, de l'autorité ; il a rendu à la philosophie un service plus essentiel peut-être que tous ceux qu'elle doit à ses illustres successeurs. Et d'Alembert conclut, dans une phrase qui n'a peut-être pas été assez remarquée (note 18), que l' « Angleterre nous doit la naissance de cette philosophie que nous avons reçue d'elle ».

Ces exemples, dont il serait facile d'augmenter le nombre (note 19), sont plus que suffisants pour établir que Descartes a été connu et apprécié par les hommes les plus marquants du XVIIIe siècle. Mais on a soutenu que, dans la tourmente révolutionnaire, la philosophie de Condillac avait seule échappé au naufrage et que la chaîne de la tradition cartésienne n'avait été renouée que par Royer-Collard et Victor Cousin (note 20). Quelques faits caractéristiques montreront que la tradition cartésienne s'est continuée pendant et après la Révolution (note 21). Le 2 octobre 1793, M.-J. Chénier faisait un rapport à la Convention sur la translation au Panthéon des cendres de Descartes : dans le discours qu'il y joint, il range Descartes parmi les hommes prodigieux qui ont reculé les bornes de la raison publique et dont le génie libéral est un domaine de l'esprit humain. Le premier, il a parcouru le cercle entier de la philosophie, dont Képler et Galilée n'avaient embrassé qu'une partie, et donné à tout son siècle une impulsion forte et rapide. C'est un profond penseur qui a posé, pour ainsi dire, un flambeau sur la route des siècles et dont l'existence est une époque remarquable dans l'histoire du génie des hommes (note 22).

A peu près à l'époque où la majorité triomphante de la Convention décrétait la translation des cendres de Descartes au Panthéon, un des membres de la minorité, Condorcet, accusé et mis hors la loi, composait, dans une retraite précaire, son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Il y marquait, mieux encore peut-être que d'Alembert et Chénier, le rôle de Descartes dans le développement de la philosophie et des sciences. Avec Bacon et Galilée il forme le passage de la VIII, à la IXe époque, mais il a imprimé aux esprits le mouvement que Bacon avec sa philosophie plus sage, Galilée avec sa marche plus sûre, n'avaient pu leur donner, et il a réuni, au domaine de la raison, la philosophie générale que Locke a renfermée dans ses limites légitimes (note 23).

En 1796, l'Institut, composé en majorité d'idéologues (note 24), demandait aux Cinq-Cents l'exécution du décret de la Convention. Cabanis rappelait, dans son premier Mémoire, que les erreurs de Descartes ne doivent pas faire oublier les immortels services qu'il a rendus aux sciences et à la raison humaine et il le saluait comme un de ses prédécesseurs (note 25). Thurot, dans le Discours préliminaire à la traduction de Harris, marquait, par le Discours de la Méthode, l'époque d'une véritable et heureuse révolution dans les idées en France (note 26) Destutt de Tracy va plus loin encore : il met Descartes au-dessus de Bacon et ne trouve « dans toute la Grande Rénovation rien d'aussi précis, d'aussi profond et d'aussi juste » que les quatre règles de la méthode cartésienne. Le Je pense, donc je suis, est le mot le plus profond qui ait jamais été dit et le seul vrai début de toute saine philosophie. La Logique et la Grammaire générale de MM. de Port Royal, continuateurs de Descartes, ont fait naître Locke. Aussi D. de Tracy préfère l'ensemble de la philosophie de Descartes, qui a toujours eu pour principe d'employer l'expérience et l'observation, à celle de Leibnitz, qui donne plus à l'imagination et aux conjectures (note 27).

Si l'on voulait montrer, d'une façon précise et complète, l'influence de Descartes sur tous ces philosophes du XVIIIe siècle dont l'admiration pour lui a été si vive, il faudrait déterminer en quelle mesure les cartésiens ont contribué à créer la philosophie de Locke, à préparer le progrès des sciences mathématiques, physiques et naturelles qui ont, en grande partie, nourri la pensée philosophique au XVIIIe siècle (note 28). Nous nous bornerons à rappeler brièvement quelques-unes des doctrines dont l'importance au XVIIIe siècle n'est niée par personne et qui lui ont été transmises à coup sûr par Descartes et ses disciples. L'école cartésienne tout entière avec Pascal, Arnauld, Nicole, Malebranche, Perrault et La Motte, joint au mépris du passé (note 29), la confiance dans l'avenir et l'espoir d'un progrès futur pour l'humanité. Descartes, pour nous en tenir au maître dans cette revue sommaire, croit qu'on peut trouver une philosophie pratique, « par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers des artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature.... qu'on doit chercher dans la médecine (note 30) un moyen de rendre communément les hommes plus sages et plus habiles..., qu'on se pourrait exempter d'une infinité de maladies, tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus... ; qu'il a rencontré un chemin tel, qu'on doit infailliblement trouver, en le suivant, cette science si nécessaire, à moins qu'on n'en soit empêché ou par la brièveté de la vie ou par le défaut des expériences » (note 31). En matière philosophique et scientifique, Descartes inaugure, par la première règle de la méthode, la liberté d'examen que le XVIIIe siècle portera dans le domaine de la religion et de la politique. Il accorde une importance considérable à la méthode et fait du Cogito, ergo sum, le fondement de la science; il distingue profondément le monde intellectuel du monde physique, et explique par le mécanisme les phénomènes matériels et vitaux (note 32). Il cherche enfin dans la médecine le moyen de rendre les hommes plus sages et plus habiles, parce que l'esprit dépend du tempérament et de la disposition des organes du corps. Malebranche va plus loin et, dans la partie de la Recherche de la vérité qu'admirait tant le XVIIIe siècle, il explique, par la liaison des traces du cerveau, la liaison des idées les unes avec les autres, « qui n'est pas seulement le fondement de toutes les figures de la rhétorique, mais encore d'une infinité d'autres choses de la plus grande conséquence dans la morale, dans la politique et généralement dans toutes les sciences qui ont quelque rapport à l'homme ». Par elle encore il explique la mémoire et les habitudes. Par les différences constitutives des fibres cérébrales, il rend compte des différences intellectuelles de l'homme et de la femme, de l’enfant, de l'homme mûr et du vieillard; par elles aussi de la folie, de l'action qu'exercent certains hommes sur leurs semblables, de la croyance aux sorciers et aux loups-garous, des passions différentes qui agitent les jeunes gens, les sanguins et les bilieux, les vieillards, les mélancoliques et les flegmatiques, de l'extension aux choses qui ont quelque rapport avec un objet, de l'amour ou de la haine qu'on porte à cet objet (note 33).

En lisant donc, après les œuvres de Descartes et de ses disciples plus ou moins fidèles, l'Esquisse de Condorcet, les ouvrages où Condillac fait jouer un si grand rôle à la liaison des idées, l'Homme machine de La Mettrie, les écrits de Bonnet, les Rapports du physique et du moral de Cabanis, on ne mettra plus en doute l'influence exercée par le cartésianisme sur toutes les grandes productions philosophiques du XVIIIe siècle, mais on se demandera quelles sont les influences rivales qui l'ont modifié de manière à le rendre inacceptable pour les fidèles disciples de Descartes.

II

La spéculation indépendante de la théologie est loin, en effet, d'être cartésienne en son ensemble. Elle marche dans trois autres directions, qui parfois se confondent avec le cartésianisme, mais plus souvent s'en séparent. Les uns recommandent le doute, comme Descartes, mais n'estiment nullement que le Cogito, ergo sum soit un fondement solide pour les affirmations métaphysiques. Ils reproduisent les anciens sceptiques et acataleptiques (note 34) ou se réclament de Montaigne et de Charron (note 35), qui jamais n'eurent plus de lecteurs et d'admirateurs. Ils deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus puissants: La Mothe Le Vayer est suivi par Huet. Pour Bayle, la suspension du jugement s'impose dans toutes les questions métaphysiques, sur lesquelles ni les théologiens ni les philosophes ne peuvent donner une certitude absolue. Mais son œuvre n'est pas purement négative : il demande la tolérance, limite la physique à l'expérience et aux hypothèses probables, et sépare la morale de la métaphysique (note 36). Avec les sceptiques, d'autres philosophes concourent à ruiner la métaphysique cartésienne. Bacon, sur lequel s'est formée une légende non moins injustifiée que celle dont il a été précédemment question à propos de Descartes, a été vanté et lu au XVIIIe siècle, fort sainement apprécié au XVIIe, comme l'éloquent auxiliaire des savants qui pratiquaient la méthode expérimentale (note 37). Gassendi combat Aristote et Descartes, renouvelle la philosophie d'Épicure et inspire Locke. Il est l'allié des savants et des sceptiques, en tant que les uns et les autres sont partisans de l'expérience ou de l'observation des phénomènes. Sa philosophie prend une importance de plus en plus grande, quand on persécute le cartésianisme, quand Molière et Bernier donnent à la doctrine leur célébrité de poète et de voyageur (note 38). A côté de Gassendi, les purs épicuriens, qui se réunissent chez Ninon ou à Auteuil, à Neuilly, etc. (note 39), répandent moins le goût de l'expérience qu'une morale fondée sur le plaisir ou l'intérêt, à laquelle La Rochefoucauld donne une forme bien propre à la populariser, tandis que Hobbes la présente avec une apparence rigoureuse qui la fera accepter par ceux qui raisonnent (note 40).

Les savants observent, expérimentent, induisent. Peu à peu ils séparent la détermination des phénomènes ou de leurs lois de la recherche des causes et des spéculations métaphysiques. L'astronomie, la première, prend un prodigieux développement et ses découvertes détruisent par la base le système d'Aristote, puis un peu plus tard les tourbillons cartésiens. La géométrie et l'algèbre, la mécanique et les sciences physiques, les sciences naturelles, cultivées par les philosophes et les savants, ne réalisent pas des progrès moindres: l'homme, selon le mot de Pascal, se voit jeté entre un. infiniment grand et un infiniment petit, dont les anciens n'avaient pas soupçonné l'existence. Comment auraient-ils donc pu donner une bonne explication métaphysique d'un univers qu'ils ne connaissaient pas? De plus en plus on a confiance dans l'expérience scientifique et on se défie des théories qui expliquent l'origine, la nature, la destinée de l'univers, où chaque jour la science montre des phénomènes inconnus, des lois ignorées (note 41).

Locke (note 42) conserve, de Descartes, de Gassendi et de leurs disciples, ce qui était surtout resté en honneur dans leur système et continue Montaigne et Bayle. Avec lui, la philosophie est de plus en plus une auxiliaire des sciences, et la psychologie, la logique, la morale, la politique et la science de l'éducation s'engagent dans une voie pratique et positive. Aussi devient-il, pour le XVIIIe siècle, un chef dont se réclament presque tous les penseurs. Ce qui n'implique nullement d'ailleurs que Descartes et ses disciples, les philosophes partisans de l'expérience, Gassendi, Bacon et Hobbes, les sceptiques et les savants de tout ordre, n'aient contribué, en des proportions diverses, mais considérables, à l'éclosion des théories dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle la philosophie du XVIIIe siècle.

III


Si Descartes n'est pas le seul maître du XVIIe siècle, Condillac est bien moins encore le seul métaphysicien et surtout le seul philosophe du XVIIIe.

Le scepticisme, érudit ou littéraire (note 43), combat toujours les solutions métaphysiques, et, avec la science, concourt à faire de l'étude des phénomènes le centre des recherches philosophiques. De plus en plus l'astronomie est positive. Les mathématiques continuent leur marche en avant, mais font toutefois des progrès moindres que la physique, dont l'empire sur la nature devient de plus en plus étendu, de plus en plus assuré. La chimie est au premier rang, dès sa naissance. Les sciences naturelles, envahissant à la fois toutes les parties de leur vaste domaine, se divisent en une multitude de sciences particulières dont chacune occupe des centaines de chercheurs. Tandis que l'Encyclopédie enregistre des résultats bientôt dépassés, des audacieux, savants ou philosophes, s'aventurent sur un terrain qu'ils disputent à la métaphysique. La philosophie des sciences s'essaye par les hypothèses, bien peu justifiées alors, de Maupertuis, de Buffon, de de Maillet, de Robinet et de Bonnet. Plus encore qu'au XVIIe siècle, les philosophes sont des savants qui distinguent la science de la métaphysique et s'accordent pour accepter tout système qui apporte une explication nouvelle et satisfaisante des phénomènes, pour l'abandonner quand les faits le démentent ou quand apparaît un système plus fécond, plus simple et plus près de la vérité phénoménale.

En tenant compte de la chronologie et du développement des doctrines, on peut ranger les philosophes du XVIIIe siècle en trois catégories : la première comprendrait Fontenelle, Montesquieu et Voltaire (note 44); la seconde, leurs continuateurs (note 45) ; la troisième, les philosophes étrangers qui ont pris ou donné des idées aux penseurs français (note 46).

Fontenelle encourage ses contemporains à étudier les sciences et leur transmet, avec l'usage de la méthode cartésienne, la croyance au progrès et le respect pour le maître, l'amour de la tolérance et une tendance marquée vers le scepticisme. Montesquieu, qui loue Descartes et Newton, donne une philosophie de l'histoire romaine et une philosophie politique, dont on s'inspirera souvent par la suite. Plus original qu'on n'a coutume de le dire en notre pays (note 47), Voltaire sépare de plus en plus la science de la métaphysique. Il préconise la religion naturelle, qu'il fonde sur le sentiment et identifie avec la morale. Par lui, l'Europe est gagnée à la cause de la tolérance, la France à celle de la liberté politique; la philosophie est mise, pour le présent, en honneur, mais pour l'avenir, en péril.

Condillac, spiritualiste et théiste, mais phénoméniste, pour parler un langage tout moderne qui résume, sans trop d'inexactitude, sa métaphysique, applique l'analyse à l'étude de l'histoire, de l'économie politique, de la grammaire et des mathématiques. En psychologie, il tente une systématisation des phénomènes qui, après avoir paru le dernier mot de la science, ne saurait plus être acceptée, quoique bien des détails méritent d'en être conservés (note 48). Vauvenargues, s'il eût vécu, eût peut-être été, comme dit Sainte-Beuve, un Locke concis, élégant et éclatant, avec des hauteurs d'âme inconnues à l'autre. Au contraire, La Mettrie tire, des connaissances scientifiques, un matérialisme tantôt cartésien, tantôt stoïcien (note 49).

Buffon qui, avec, Linné, attire l'attention sur les sciences naturelles, se rattache, par sa philosophie, à Leibnitz et à Aristote: la nature marche, selon lui, par des gradations inconnues d'une espèce à une autre, par des nuances imperceptibles d'un genre à un autre genre. De Brosses, son ami, expose, de la formation mécanique du langage, une théorie en partie épicurienne, en plus grande partie originale.

D'Alembert explique la généalogie des sciences, écrit l'histoire philosophique des progrès de l'esprit humain et remplace, dans ses Éléments de philosophie, l'ancienne logique et l'ancienne métaphysique par la philosophie des mathématiques et de la physique, par la morale, la grammaire et l'art de conjecturer. Diderot affirme d'abord qu'il n'y a point de vertu sans religion et voit ensuite ses ouvrages condamnés au feu comme irréligieux. Il voudrait qu'on étudiât les aveu-les et les sourds-muets pour avancer la connaissance de l'homme; il fait à la philosophie et à l'histoire de la philosophie une place considérable dans l'Encyclopédie. Déiste, puis panthéiste plutôt qu'athée, bientôt matérialiste, il aborde et résout de façons diverses, selon les époques, la plupart des questions qui ont rapport à la philosophie des sciences et à la métaphysique. De Jaucourt, son collaborateur, étudie Leibnitz; l'abbé de Prades soutient une thèse célèbre qui montre quelle était alors l'influence de la philosophie (note 50).

Helvétius expose une morale fondée sur l'intérêt, compose un Catéchisme de probité et explique, par la différence de l'éducation, l'inégalité des esprits. Pour faire disparaître cette dernière, il propose de substituer, aux langues anciennes et à la poésie, la langue nationale, la physique, les mathématiques et l'enseignement professionnel; à la théologie et à la scolastique, la métaphysique fondée sur l'observation. Les tendances matérialistes et athées d'Helvétius sont combattues par Rousseau, qui donne à la religion naturelle, célébrée par Voltaire, plus de rigueur, mais moins de largeur et de tolérance. Après Montesquieu, il esquisse une philosophie politique où il déduit en cartésien, de l'idée de la société, les principes absolus qui expriment les conditions essentielles de son existence. Après Locke et Helvétius, il fait une théorie de l'éducation. Tout en construisant a priori l'homme de la nature, il voit fort bien qu'un Montesquieu, un Buffon, un d'Alembert, un Diderot, un Condillac, observant l'homme, dans les pays civilisés et les pays sauvages, feraient connaître un monde tout nouveau.

D'Holbach, matérialiste, fataliste, athée, combat les théologiens et les métaphysiciens, la religion naturelle comme les religions révélées. Il résume, amplifie, complète et systématise les objections de Hobbes, de Bayle, de Spinoza, de Toland, de Collins, et veut fonder la morale, la législation, la politique, l'éducation, sur l'étude physiologique de l'homme (note 51). Son compatriote Grimm se rapproche assez, en morale et en politique, de Hobbes ; mais c'est, en métaphysique, un sceptique déterminé (note 52). Au contraire, Turgot, avec lequel on put croire un moment que la Révolution se ferait pacifiquement, vante les bienfaits du christianisme. En même temps que d'Alembert, il signale les progrès successifs de l'esprit humain et, plus clairement qu'Helvétius, entrevoit la loi des trois états en ce qu'elle a d'incontestable. Partisan de la tolérance comme Voltaire, il ne la défend que par d'excellentes raisons. Spiritualiste, il se distingue de Condillac, au point de vue expérimental, en admettant un sixième sens, le sens intérieur ou vital et en inclinant à croire que la distance nous est donnée par tous. Métaphysicien, il écrit l'article Existence, admiré tour à tour par Condorcet et Cousin. Économiste, il concilie, complète et applique les théories de Quesnay et de Gournay. Il est combattu par Necker qui attaque en même temps le projet, avancé par Helvétius et d'Holbach, par Voltaire et d'Alembert, d'un catéchisme purement moral, où il n'y aurait aucune place pour les idées religieuses (note 53).

En opposition aux économistes, Mably, Morelly, Dom Deschamps veulent supprimer la propriété et réclament la communauté des biens et même celle des femmes (note 54).

IV

Il n'y a plus au XVIIIe siècle de frontière pour l'intelligence. Les philosophes français sont en relation étroite avec ceux d'Allemagne, de Suisse, d'Angleterre, d'Italie, leur donnent des idées et en reçoivent. En Allemagne, Formey corrige Rousseau et célèbre Descartes; Mérian recommande l'observation, l'expérience à ceux qui travaillent à l'histoire naturelle de l'âme, et il pense à une psychométrie ou art de mesurer les âmes. Beausobre étudie la folie, les songes, le pressentiment, les idées obscures, l'enthousiasme; d'Argens relève de Bayle et de Gassendi ; Le Catt veut compléter Condillac, par son Traité des sensations et des passions en général. Wéguelin traduit d'Alembert; Lambert continue Leibnitz et précède Kant; Louis Ancillon combat Voltaire et Hume, loue Locke, mais revient aussi à Leibnitz; Engel réduit l'idée de force au nisus, à la tendance, au sens musculaire. A l'Université de Strasbourg on s'occupe de Bonnet et de Maupertuis, de Kant et de Hume, de Condillac et de d'Alembert (note 55).

En Suisse, Bonnet imagine, comme Condillac, une statue vivante, tient compte, comme Turgot, des sensations organiques et comme de Maillet, Buffon, Robinet, expose des théories transformistes (note 56). Son ami Lesage a pour disciple Sennebier et pour successeur Prévost. En Italie, on suit Condillac, on traduit Helvétius; Beccaria et Galiani inspirent les philosophes et les économistes français (note 57). De même on met en français les œuvres de Berkeley, de Hume, de Robertson, d'Adam Smith, de Hartley, de Reid, etc. Hume, Smith, Dugald-Stewart visitent à plusieurs reprises la France; Voltaire, Montesquieu, Helvétius, Rousseau vont en Angleterre; Bentham se réclame d'Helvétius, Reid reproduit Buffier.

Après les noms, rappelons les doctrines, en suivant les éléments de métaphysique de nos programmes. On a discuté au XVIIIe siècle la valeur objective de la connaissance (note 58) et l'existence du monde extérieur (note 59). On a examiné les questions que soulèvent la nature, la matière et la vie (note 60), exposé et critiqué des doctrines matérialistes et spiritualistes (note 61). On s'est occupé avec passion, quelquefois avec profondeur, de l'existence de Dieu et de la religion naturelle (note 62). Le problème du mal a toute une littérature (note 63). On a affirmé et nié l'immortalité de l'âme (note 64), pris parti pour le fatalisme ou la liberté (note 65). Jamais la question de l'origine des idées n'a été plus vivement discutée (note 66). Comment donc affirmer que Condillac est le premier et presque le seul métaphysicien du XVIIIe siècle ?

Ce n'est pas tout. On aborde alors la philosophie des mathématiques (note 67), celle des sciences physiques et naturelles (note 68). On travaille à constituer une psychologie expérimentale, qui n'est pas toujours séparée de la métaphysique (note 69), une psychologie physiologique (note 70), animale (note 71), morbide (note 72) et ethnique (note 73). La grammaire est rattachée à la psychologie et à la philosophie du langage (note 74). On développe la philosophie de l'histoire, de l'économie politique et de la politique (note 75). La morale, la science de l'éducation et l'esthétique tendent à se constituer en sciences indépendantes (note 76), l'histoire de la philosophie et des sciences prend une importance de plus en plus grande (note 77).

Les sciences et la philosophie sont complètement unies : il n'y a pas une théorie, une hypothèse contemporaine qui n'ait été ou exposée, ou entrevue, ou préparée au XVIIIe siècle. Le mouvement entraîne ceux même qui sembleraient devoir lui être hostiles, des professeurs en Sorbonne et des jésuites, des doctrinaires et des oratoriens, des prêtres et des sulpiciens. Et pour compléter l'esquisse de ce siècle, rappelons que Marmontel, condamné pour ses hardiesses théologiques, analyse l'Organon et défend Aristote contre Port-Royal, que les Bénédictins commencent une Histoire littéraire de la France, dont se moque Voltaire et qui sera continuée par Ginguené, Daunou, Fauriel, Littré et Renan; que Rey-Régis (note 78) expose en 1789 des théories avec lesquelles on combattra par la suite toute la philosophie du XVIIIe siècle.

Note:

(Note 1) Baillet, Vie de Descartes, VIII, 10 ; Ferraz, Psychologie de saint Augustin; Foncin, A propos d'un autographe de Descartes et d'un document inédit sur le « Cogito ergo sum ». (Mém. de la soc. des arts et des se. de Carcassonne, t. IV, p. 3.)
(note 2) Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique et Histoire littéraire du Maine; Waddington, Ramus, sa vie, ses écrits et ses opinions; Saisset, De varia S. Anselmi in Proslogio argumenti fortuna ; Essais de philosophie religieuse; Précurseurs et successeurs de Descartes; F. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne; E. Pluzanski, Essai, sur la philosophie de Duns Scot. - M. Liard a établi que Descartes a surtout été original par sa philosophie des sciences. Nous sommes arrivés au même résultat, en étudiant, aux Hautes-Études, Saint Anselme et Descartes.
(note 3) Cf. les ouvrages de Cousin et de ses disciples.
(note 4) Il les avait d'abord acceptés et chantait Descartes dans la Ire édition de la Henriade :

Descartes, répandant sa lumière féconde,
Franchit d'un vol hardi les limites du monde.

(note 5) M. Bouillier remarque, avec raison, qu'à prendre les idées innées dans leur vrai sens, Voltaire s'éloigne de Locke et se rapproche de Descartes... que nul n'a peut-être mieux que Voltaire réfuté la partie du premier livre de l'Essai sur l'Entendement où Locke combat l'innéité de la justice, (II, 566).
(note 6) Lettres sur les Anglais, XIV. Voyez encore les lettres du 1er mai 1731, du 24 février 1733, de novembre 1733 (Beuchot, 123), le Dictionnaire philosophique, art. Cartésianisme; le Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV, etc.
(note 7) Beuchot, lettre 123.
(note 8) Commentaire sur Malebranche et lettre 5485, édit. Beuchot. Voyez encore F. Bouillier, II, 567.
(note 9) L'homme-machine, Amsterdam, 1764, p. 71.

(note 10) Flourens, Buffon, histoire de ses idées et de ses travaux. Voyez Condillac, Traité des animaux; F. Picavet, Philosophie de Condillac (Introd. au Traité des sensations).
(note 11) Voyez Boutroux, thèse latine sur Descartes.
(note 12) L'Académie était déjà à la discrétion des philosophes. Voyez L. Brunel, les Philosophes et l'Académie française.
(note 13) « Descartes, disait Thomas, a des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon... il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz, mais bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur; enfin il a mérité d'être mis à côté de Newton, parce qu'il a créé une partie de Newton et qu'il n'a été créé que par lui-même... Il n'est plus, mais son esprit vit encore. Cet esprit est immortel, Il se répand de nation en nation et de siècle en siècle. »
(note 14) La doctrine du progrès. voyez F. Bouiller, Histoire de la philosophie cartésienne, vol. II.

(note 15) Descartes « construit » le monde, les animaux et l'homme ; Malebranche affirme que toute supposition, pouvant satisfaire à la résolution de toutes les difficultés que l'on peut former, doit passer pour un principe incontestable (Rech. de la vérité, Il, chap. VII, § 1). Personne n'a, aussi bien que M. Taine, mis en lumière les rapports étroits qui unissent les deux siècles. (Ancien Régime, III, 1.)
(note 16) Lettre sur les Aveugles : « Descartes a rapporté dans sa Dioptrique les phénomènes de la vue à ceux du toucher. » Diderot a remarqué ainsi, longtemps avant Mahaffy (Descartes, Coll. for english Readers) que Descartes est le premier auteur de la théorie de la vision, attribuée à Berkeley.
(note 17) Art. Génie, Logique. Voyez encore les articles consacrés à la philosophie arabe et à Malebranche.
(note 18) Discours préliminaire de l'Encyclopédie, dans les mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie, Amsterdam, 1768, vol. I, pp. 124 à 144. - D'Alembert défend même les tourbillons devenus, dit-il, aujourd'hui presque ridicules, et trouve que cette explication de la pesanteur est une des plus belles et des plus ingénieuses hypothèses que la philosophie ait jamais imaginées (p. 133) ; il dit ailleurs (Mélanges, IV, pp. 228-229) que la philosophie ancienne et moderne n'a peut-être rien imaginé de plus simple en apparence et de plus naturel que l'hypothèse des tourbillons. Il loue Montesquieu, en disant qu'il a été parmi nous, pour l'étude des lois, ce que Descartes a été pour l'étude de la philosophie.
(note 19) On pourrait citer le P. Buffier, qui essaie de concilier Descartes et Locke ; Helvétius, qui emprunte à Descartes le point de départ de sa doctrine, le cite partout comme un grand homme, et le suit en même temps que Locke, Turgot, etc.

(note 20) F. Bouillier, op. cit., II, ch. XXXII, p. 645.
(note 21) On pourrait directement combattre la seconde partie de l'assertion. Royer-Collard, dans son discours d'ouverture, a fort maltraité Descartes, au nom de la réaction religieuse et politique qui, par haine de la Révolution et de ses doctrines, en vint avec Lamennais à condamner toute philosophie. (cf. Paul Janet, Lamennais.) On a souvent accusé Victor Cousin d'avoir amoindri Descartes et faussé sa véritable pensée. Voyez eh. vu, § 4. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ces critiques, Cousin ne l'a pas jugé avec plus de bienveillance que ses prédécesseurs, Condorcet, Cabanis, et D. de Tracy, ou que son maître Laromiguière.
(note 22) Oeuvres de Chénier. Dupont, 1829, t. V, p. 108 sqq.
(note 23) Il faut lire la VIIIe époque tout entière, pour juger avec quelle largeur de vues et quelle sûreté de critique, Condorcet a apprécié Descartes.
(note 24) Voyez ch. I, § 3.

(note 25) Voyez ch. IV, § 1.
(note 26) Aux Écoles normales, Carat était obligé d'expliquer pourquoi il omettait Descartes dans la liste des grands analystes (ch. I, § V).
(note 27) Mémoires de l'Institut national, se. mor. et polit., IV ; Logique, Discours préliminaire; Grammaire, Introduction; Seconde partie du Traité de la volonté, ch. I. Il faudrait encore citer le jugement de Garat (Séances des Écoles Normales, nouvelle édition, Paris, 1800, I, p. 225 sqq.) ; celui de Degérando, dans l'Histoire comparée des Systèmes de philosophie, 1804, II, p. 23 sqq., qui se proclame d'ailleurs disciple de Condillac; celui de Thurot dans un article de la Décade (10 fruct. an XIII); celui de Laromiguière, dans le Discours d'ouverture de 1811 et dans les Leçons, etc. (Cf. ch. I, V, VI, VIII.)
(note 28) Voyez § 3.
(note 29) Bouillier, I, ch. XXIII, et Rigaut, la Querelle des anciens et des modernes. - Malebranche va jusqu'à dire que ce serait un bien petit malheur si le feu venait à brûler, non seulement tous les philosophes, mais encore tous les poètes anciens.

(note 30) Cabanis et Degérando reproduisent cette assertion de Descartes.
(note 31) Discours de la Méthode, VI.
(note 32) Voir surtout les Passions de l'âme, le Traité de la formation du fœtus, le Traité de l'homme, dans la conclusion duquel se trouve une curieuse phrase qui permettrait de faire remonter à Descartes la théorie de l'occasionalisme.
(note 33) Recherche de la Vérité, 71. Consulter Ollé-Laprune, la Philosophie de Malebranche; Paul Janet, les Maîtres de la pensée moderne; Léchalas, l'Oeuvre scientifique de Malebranche (R. ph., XVIII). - Voir surtout l'auteur et ne demander s'il n'y aurait pas lieu de faire de Malebranche, au lieu de Hume, avec Pillon et Renouvier, ou de Hartley, avec Ribot, le fondateur après Aristote de l'associationisme.
(note 34) Estienne et Hervetus éditent et traduisent Sextus Empiricus ; Ménage le vante; Pierre Valence dit que ses écrits sont entre les mains de tout le monde; Foucher remet en honneur la Nouvelle Académie.

(note 35) Notre manuscrit contenait les preuves détaillées de toutes les assertions résumées dans cette Introduction. M. Paul Janet, qui les 4 trouvées suffisantes, nous a engagé à les supprimer pour alléger l'ouvrage : nous avons suivi son conseil et réduit à 20 les 200 pages où étaient exposées et justifiées des affirmations fort opposées à tout ce qu'on lit dam la plupart des Histoires des philosophies.
(note 36) Cf. F. Picavet, art. Bayle (Grande Encyclopédie), et la bibliographie qui y est jointe.
(note 37) Voyez les ouvrages de Descartes, de Gassendi, de Malebranche, de Spinoza, de Bayle, de Baillet, de Huet, etc., etc.
(note 38) Sur Molière, traducteur de Lucrèce et disciple de Gassendi, cf. Larroumet, Études sur Molière; sur Gassendi jugé par le XVIIe siècle, cf. Isaac Uri, Un Cercle savant au XVIIe siècle et François Guyet ; sur Gassendi, cf. Duval-Jouve, Dictionnaire philosophique et Félix Thomas (thèse française sur Gassendi), qui doit prochainement exposer les relations de Gassendi avec ses contemporains ; sur Bernier, cf. F. Picavet, Grande Encyclopédie.
(note 39) Diderot, art. Épicuréisme.

(note 40) G. Cr. Robertson, Hobbes.
(note 41) Fontenelle et Cuvier, Éloges des Savants ; Bailly, Histoire de l'Astronomie, Arago, Astronomie populaire; Bertrand, les Fondateurs de l'Astronomie; Montucla, Histoire des Mathématiques; Hoefer, Histoires des Mathématiques, de l'Astronomie, des Sciences physiques, de la Zoologie, de la Botanique, etc., (collection Duruy, Hachette) ; Sprengel, Histoire de la Médecine; Huxley, les Sciences naturelles, etc., etc., etc.
(note 42) Cousin, Philosophie de Locke; Ch. de Rémusat, Revue des Deux Mondes; Paul Janet, Histoire de la Science politique; Fox Bourne, The Life of John Locke; Marion, Locke; etc.
(note 43) Fabricius donne de Sextus une édition définitive; le mathématicien Huart traduit en français les Hypotyposes. Sur l'influence de Bayle à cette époque, voyez es références de notre article précédemment cité.
(note 44) On devrait joindre à Fontenelle les cartésiens fidèles, Boursier, André, d'Aguesseau, Terrasson, Polignac, Kéranflech et de Lignac ; les cartésiens lockistes, Buffier, Dumarsais; les savants philosophés, Maupertuis et S'Gravesande.

(note 45) On y comprendrait Condillac, Vauvenargues, La Mettrie, Buffon et de Brosses, d'Alembert, Diderot, de Jaucourt, l'abbé de Prades, Helvétius, Rousseau et Raynal, d'Holbach et Grimm; les économistes, Turgot, Quesnay, Gournay, Necker; les communistes, Mably, Morelly, dom Deschamps, etc., etc.
(note 46) D'un côté les philosophes qui se rattachent à l'Académie de Berlin, Frédéric II, Formel, de Béguelin, Mérian, Sulzer, Beausobre, d'Argens, Prémontval, Toussaint, LeCatt, Wéguelin, Euler, Lambert, de Castillon, les Ancillon, Mendelssohn, Kant, etc.; d'un autre côté, les Génevois, Bonnet, Lesage, Sennebier, Prévost; les Italiens, GenoVesi, Pagano, Filangieri, Beccaria, Gallani ; enfin les Anglais et Américains, Hume, Smith, Reid, Hartley, Bentham, Dugald-Stewart, Franklin, etc. - Cf. Bartholmess, Histoire de l'Académie de Berlin; Louis Ferri, la Philosophie en Italie au XIXe siècle; Ernest Lavisse, la Jeunesse du Grand Frédéric, etc.
(note 47) F. Picavet, Rev. ph., XXVI, 621 et Notes (15 et 16) à la traduction de la Critique de la Raison pratique.
(note 48) F. Picavet, Introduction au Traité des Sensations.
(note 49) Cf. F. Picavet, La Mettrie et la Critique allemande. La bibliographie du sujet y est indiquée.

(note 50) Sur l'abbé de Prades, on peut consulter F. Bouillier, Revue Bleue, 11 octobre 1884, mais surtout Gazier, Revue Critique, 1885. - Sur d'Alembert on petit consulter le récent ouvrage de M. Bertrand (Collection des grands Écrivains français). - M. Bonnerot, Rev. de l'Ens. sec. et sup., 15 décembre 1890, a rappelé, après Vinet, que le rôle de d'Alembert, comme littérateur, est trop sacrifié. On peut en dire autant du philosophe.

(note 51) Cf. Lange, Geschichte des Materialismus ; F. Picavet, Arch. f. Gesch. der Phie.
(note 52) Cf. Sainte-Beuve, Lundis, VII ; Paul Janet, Histoire de la science politique.
(note 53) Cf. Condorcet, Vie de Turgot; Foncin, l'Administration de Turgot; Léon Say, Turgot; Paul Janet, op. cit., etc.
(note 54) Cf. Paul Janet, op. cit.; Beaussire, les Antécédents de l'hégélianisme en France; sur l'influence prodigieuse de Mably, cf. Biran, Pensées (1794).

(note 55) Bartholmèss, l'Académie de Berlin ; F. Picavet, Introductions à la Critique de la Raison pratique et au Mémoire sur l'habitude.
(note 56) F. Picavet, art. Bonnet (Grande Encyclopédie).
(note 57) Cf. Louis Ferri, Histoire de la philosophie en Italie au XIXe siècle; Caro, Études sur le XVIIIe siècle; Paul Janet, les Causes finales, etc.
(note 58) Les sceptiques, les savants, Fontenelle, Buffier, S'Grayesande, Voltaire, Condillac, d'Alembert, Diderot, Grimm, Turgot, d'Argens, Ancillon, Engel, Hume, Reid et Kant.
(note 59) D'Alembert, Diderot, Turgot, Hume et Reid.

(note 60) Maupertuis, de Maillet, Buffon, Robinet, La Mettrie, Diderot, d'Holbach, Dom Deschamps, Lambert, Bonnet, etc.
(note 61) Condillac, Diderot, de Polignac et de Lignac, La Mettrie, Helvétius, d'Holbach, Hume, Rousseau, Mérian, Hartley, Reid, etc.
(note 62) Maupertuis, Voltaire, Condillac, La Mettrie, Diderot, d'Holbach, Rousseau, Grimm, Mendelssohn, Bonnet, Hume, etc.
(note 63) Maupertuis, Voltaire, Rousseau, d'Holbach, etc.
(note 64) Voltaire, Condillac, La Mettrie, Diderot, Helvétius et Rousseau, d'Holbach, Mendelssohn, Bonnet, etc.

(note 65) Frédéric Il et Voltaire, Condillac, La Mettrie, Rousseau et d'Holbach, Grimm, Hume, Reid, Kant, etc.
(note 66) Voltaire, Condillac, La Mettrie, Hume, Reid, Kant.
(note 67) Euler, Lagrange, S'Gravesande, d'Alembert, Clairaut, Maupertuis, Lambert.
(note 68) Buffon, Pallas, Haller, Bordeu, Brown, Barthez, Bonnet, les Jussieu, Linné, etc.
(note 69) Diderot, Condillac, La Mettrie, Bonnet, Buffon, Turgot, Le Catt, Reid, etc.

(note 70) D'Holbach et Bonnet.
(note 71) Buffon, Condillac, Réaumur, Georges Leroy.
(note 72) Diderot.
(note 73) Buffon, Maupertuis, Rousseau,
(note 74) Buffier, Dumarsais, Maupertuis, Condillac, de Brosses, d'Alembert, Turgot, Smith.
(note 75) Voltaire, Fontenelle, Montesquieu, Condillac, d'AIembert, Raynal, Turgot, Mably, Beccaria, Hume, Rousseau, Smith.
(note 76) Voltaire, Helvétius, Rousseau, d'Holbach, Bentham, Turgot, Formey, le P. André, Diderot, etc.
(note 77) Fontenelle, Brucker, Condillac, d'Alembert, Diderot, de Jaucourt, Turgot.
(note 78) Paul Janet, un Précurseur de Biran. (Rev., ph., XIV, p. 368.)

Retour au livre de l'auteur: François Picavet Dernière mise à jour de cette page le Vendredi 02 août 2002 12:55
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 



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