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Essai d’une histoire comparée
des peuples de l’Europe.
Introduction
L’accueil fait en France à mon Histoire sincère de la Nation française m’a encouragé à une entreprise encore plus téméraire ; j’ai essayé de réunir en un seul volume l’histoire comparée de tous les peuples d’Europe depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours. En publiant ce livre je me sens tenu à expliquer exactement pourquoi j’ai risqué une telle aventure et ce que j’ai eu l’intention de faire.
Soixante ans passés à étudier et à enseigner l’histoire de tous les pays m’ont donné l’occasion de comparer entre eux tous les peuples de l’Europe à tous les moments de leur histoire. La comparaison m’a fait apercevoir les traits communs de leur vie qui n’apparaissaient pas aux historiens confinés dans l’étude d’un pays ou d’une époque.
En comparant les aventures des différents peuples et leurs conditions de vie, je suis parvenu à dégager de la masse énorme de connaissances accumulées par les spécialistes, quelques ressemblances générales et à discerner comment elles se sont formées. J’en ai distingué deux sortes, les unes résultant de conditions semblables mais indépendantes, les autres acquises par l’imitation d’un modèle unique créé par un seul peuple.
J’ai tenu à faire entrer dans cette comparaison les différentes espèces de conditions de vie, objets des histoires spéciales, de façon à embrasser l’ensemble des différentes espèces d’activité de la population, les moyens d’existence, le travail économique, les usages, le régime politique et social, la religion, les sciences, les lettres et les arts.
J’ai voulu expliquer comment elles se sont transformées en distinguant deux origines différentes des changements. Les uns ont été l’effet de la rencontre dans un même moment de séries de faits indépendants (appelée hasard ou accident) qui constitue les évènements historiques, guerres, invasions, révolutions, réformes, dont l’origine est souvent l’initiative des individus. Les [vi] autres ont dérivé de conditions antérieures suivant un ordre » de succession qu’on a comparé à l’évolution des êtres vivants, tel que l’accroissement d’un pouvoir, le progrès d’une technique, la propagation d’une religion ou d’une institution.
Toutes ces transformations ont été produites par des actes humains. Mais les actes eux-mêmes ont été inspirés ou dirigés par des motifs, passions, désirs, croyances, connaissances, règles de conduite, surtout par le souvenir du passé qui crée la tradition et les règles, ou par l’idée de l’avenir d’où naissent les entreprises et les progrès. Je ne me suis pas borné à constater des résultats, j’ai tâché de faire comprendre les actes en indiquant les motifs ; c’est pourquoi j’ai mis en évidence ces dispositions intérieures invisibles, beaucoup plus qu’il n’est d’usage dans les livres d’histoire.
Je n’ai pas voulu limiter l’étude à la petite minorité privilégiée (décorée parfois du nom d’élite), dont les actes tiennent la plus grande place dans les documents et les ouvrages d’histoire. J’ai cherché à décrire les conditions de vie de la masse du peuple dans la mesure, malheureusement très insuffisante, où elle nous est connue.
Comme je tenais à comparer non des formes conventionnelles, mais des conditions de vie réelles, j’ai fait peu de cas des règles officielles, institutions, ordonnances, lois, prescriptions qui, jusqu’à des temps très récents, ont représenté les désirs ou l’idéal des autorités, plutôt que les actes de leurs sujets ; je me suis attaché à décrire les pratiques réelles en matière de politique, de religion et de conduite.
Pour décider quelle part je devais faire à chaque espèce d’activité, je ne pouvais avoir de guide que mon appréciation personnelle, naturellement sujette à discussion ; je dois donc indiquer le principe que j’ai suivi.
J’ai donné la place principale aux évènements et aux régimes politiques, guerres, révolutions, actes des gouvernements. La dernière guerre nous a montré avec quelle force la politique étend son action sur toute la vie d’un peuple et domine toutes ses autres activités.
J’ai pu, grâce aux travaux récents d’histoire économique, faire une large place à la production agricole et industrielle, au commerce et au crédit, aux progrès de la technique, souvent même indiquer l’origine des innovations et expliquer dans quelles conditions elles se sont produites.
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J’ai traité la masse des faits qualifiés de sociaux en réunissant dans un même exposé la structure de la société et la division en classes (résultat des conditions politiques et économiques) avec les conditions de la vie matérielle, les coutumes, les relations de société, le droit de famille et de propriété.
Sous le nom de vie intellectuelle j’ai compris surtout les opérations de l’esprit qui dirigent la conduite des peuples, les croyances religieuses, les conceptions morales, l’idéal résultant de l’éducation et dans les temps récents les formules politiques et les connaissances scientifiques. Je n’ai pas osé passer sous silence les lettres et les arts qui tiennent une si petite place dans la vie de l’énorme majorité des hommes ; mais je me suis borné à en indiquer le caractère général et les principaux genres aux diverses époques.
Je n’ai pas donné une place suffisante aux petits peuples qui fournissent des termes de comparaison si instructifs. Je regrette plus encore de n’avoir pu faire la part plus large aux usages de la vie quotidienne, repas, vêtements, habitation, mobilier, emploi du temps, vie de famille, relations sociales, divertissements, qui ont toujours formé l’intérêt principal de la vie chez tous les peuples. Ce sont les deux lacunes que je ressens le plus vivement.
J’ai divisé la suite des temps en périodes dont la plupart correspondent à des chapitres. Je les ai faites de durées très inégales, de plus en plus courtes à mesure qu’en se rapprochant du présent la société devient plus compliquée, l’activité plus variée et que d’ailleurs les faits sont mieux connus. Comme les changements ont été inégalement rapides dans les différentes espèces d’activité, plus lents dans la vie économique et sociale que dans la vie politique, j’ai parfois, pour éviter des répétitions, renvoyé à la description donnée dans un autre chapitre.
Une comparaison entre des conditions générales de vie ne comporte que des exposés d’ensemble, j’ai donc renoncé délibérément à tout ce qui fait l’attrait de l’histoire, le dramatique des aventures de personnages, le pittoresque des descriptions de détail. Ce livre s’adresse aux lecteurs capables de s’intéresser au caractère réel et à l’enchaînement des faits historiques.
Ayant à comparer des conditions générales j’ai dû employer des termes généraux (tels que chef, lieutenant, délégué, élu, guerrier, prêtre, gouvernement, armée, guerre, religion, régime) qui donnent à l’exposé une apparence abstraite. J’ai travaillé du [viii] moins à en faciliter la lecture en employant une langue simple et familière faite de mots intelligibles pour tous. J’ai évité les formes conventionnelles du style oratoire qui déguisent la réalité, les termes pseudo-scientifiques qui donnent une fausse impression de précision, les métaphores qui transforment des formules abstraites en personnes réelles. J’ai eu soin de rapporter les actes et les pensées à des hommes réels en les expliquant par des motifs ou des sentiments.
Il m’a paru inutile d’ajouter un index des noms. Je n’ai pas voulu écrire un livre de référence qu’on consulte pour y trouver un renseignement sur un point d’histoire particulier. Je n’ai pensé qu’à présenter un tableau général du passé de l’Europe destiné seulement à donner une impression d’ensemble.
Il ne m’a pas paru possible de dresser une bibliographie ; pour être complète elle aurait dû être presque aussi longue que le texte. Je puis dire seulement que j’ai utilisé les histoires des États (en allemand) de la collection de Gotha, les histoires (en allemand) de la collection Oncken, les grandes histoires de nations du genre de l'Histoire de France dirigée par Lavisse ou la Political history of England, les collections françaises d’histoire universelle. Je dois beaucoup aux travaux de Dottin. Krœber, Niederle, F. Lot, Delbrück, Hœtzsch, et pour l’histoire économique aux ouvrages de See, Siegfried, Kulischer et surtout de Sombart, Lipson et Heckscher.
J’ai pris pour règle de n’exposer que les résultats des travaux historiques établis par l’accord entre les spécialistes, j’emploie des expressions dubitatives pour les faits qui me paraissent certains, mais sur lesquels l’entente n’est pas complète. Je suis sûr pourtant qu’on pourra relever des erreurs de détail commises par moi ou par un historien que j’aurai eu tort de suivre. Je ne crois pas qu’elles suffisent à annuler la valeur des vues d’ensemble et des conclusions générales et j’espère avoir réussi à donner ici un tableau exact des évènements et des transformations par lesquels ont passé les peuples de l’Europe, pour arriver jusqu’à l’état présent.
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