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Collection « Les auteur(e)s classiques »

Une édition électronique réalisée à partir du texte d'André Siegfried, La civilisation occidentale. The Romanes Lectures delivered in the Sheldonian Theatre, 5 June 1945. Oxford, at the Clarendon Press, 1945, 21 pp.

[3]

André SIEGFRIED [1875-1959]

sociologue, historien et géographe français, pionnier de la sociologie électorale.

LA CIVILISATION
OCCIDENTALE


The Romanes Lecture delivered in the Sheldonian Theatre, 5 June 1945. Oxford, at the Clarendon Press, 1945, 21 pp.

Les termes d’Europe, de race blanche, de civilisation occidentale étaient naguère encore considérés comme synonymes, mais c’est une manière de voir qu’il faut réviser. La civilisation occidentale, longtemps européenne exclusivement, a débordé sur les pays transocéaniques colonisés par les blancs, mais l’Europe elle-même est-elle demeurée intégralement occidentale dans ses inspirations ? Il y a donc un problème de l’Occident, qui s’impose à l’heure actuelle avec un redoublement d’intensité.

Qu’est-ce que la civilisation occidentale ? Ses fondements, me semble-t-il, reposent sur une triple conception, de la connaissance (qui nous vient des Grecs), de l’homme (que nous devons à la fois aux Grecs et à l’évangile), de la technique (renouvelée au XVIIIe siècle par la révolution industrielle).

Du point de vue de la connaissance, ce que nous devons aux Grecs, c’est l’habitude d’envisager les problèmes par la seule raison, libérée de la magie, de la superstition, de la religion même, et à proprement parler laïcisée. Le raisonnement a pour nous un domaine qui lui est propre et où il règne seul : l’Oriental raconte, vaticine, mais l’Occidental cherche la raison intelligible des choses et démontre que [4] ses solutions ne peuvent être autres qu’elles ne sont. Il acquiert de ce fait le sens des rapports et des proportions, notamment le sens du temps. Ayant appris à mesurer les choses, il possède la capacité de proportionner ses buts aux moyens dont il dispose. Partout où on raisonne de la sorte, on est en Occident.

L’Occidental, d’autre part, regarde l’homme comme un individu pensant, capable d’utiliser sa raison, de se contrôler, ayant droit au respect de sa dignité humaine. Il méritera donc d’être libre et de recevoir de la loi des garanties à cet effet. C’est la base de toute démocratie. Les Grecs se considéraient comme des êtres libres, par contraste avec les sujets des despotes orientaux. L’évangile a enseigné aux hommes l’égalité de toutes les âmes, et plus tard le XVIIIe siècle a transposé cette notion, chargée de dynamisme, dans le domaine politique.

Quant à la révolution industrielle, sa source lointaine peut également être cherchée dans l’antiquité grecque, car celle-ci avait déjà trouvé une méthode scientifique. Les réalisations industrielles modernes n’ont cependant été possibles que grâce à une mise au point de cette méthode. Descartes, « le maître à penser », est sans doute l’ancêtre authentique de la rationalisation, et sans Bacon l’induction n’eût pas été l’instrument magnifique auquel [5] la science moderne doit tant. L’Occident a ainsi passé de la compilation orientale, riche d’observations mais simple addition de connaissances, à la recherche de la clef, qui permet de pénétrer les secrets de la nature. Une technique nouvelle, prodigieuse, est née de cette adaptation vraiment créatrice : le machinisme a permis à l’homme de capter les énergies de la nature, multipliant indéfiniment sa puissance. La science s’est ainsi trouvée mise au service de l’industrie : elle n’a plus été simplement contemplative comme autrefois ; elle est devenue un instrument de puissance, risquant ainsi de corrompre la pureté de son inspiration initiale.

La combinaison de ces trois facteurs constitue le fondement de la civilisation occidentale. Il faut cependant qu’un certain équilibre subsiste entre eux. Nous avons été civilisés, avant l’apport technique de la révolution industrielle. Le resterions-nous si l’efficacité industrielle absorbait toutes nos préoccupations ? La race blanche demeure du reste l’agent essentiel de tout le système : elle est seule à utiliser ces méthodes, à avoir cette conception de l’être humain, à savoir mettre en valeur les ressources de la planète. Il est toujours vrai de dire que race blanche et civilisation occidentale sont des notions synonymes.

[6]

L’esprit de la race blanche résulte de ce qui précède. C’est d’abord une magnifique confiance dans l’homme, la conviction qu’il peut et doit faire lui-même sa destinée. L’Occidental parle volontiers de Dieu, mais au fond il ne compte pas trop sur lui : quand il s’agit d’affaires qu’il estime importantes, il ne compte guère que sur lui-même. C’est une position laïque, celle du proverbe « Aide-toi, le ciel t’aidera », celle du Charretier embourbé de La Fontaine. Nous sommes ici en plein Occident, avec le refus d’être passivement misérable ou malheureux, l’accent étant mis, non sur le mysticisme ou la foi, mais sur l’amélioration du sort matériel de l’humanité. C’est cela qui distingue fondamentalement l’Europe de l’Asie. Et, en Amérique du Nord, cet Extrême-Occident, la dignité de l’homme apparaît comme inséparable du progrès social.

Il y a là une combinaison paradoxale et au fond contradictoire : d’un côté, un esprit de création, d’initiative, d’organisation positive et efficace ; de l’autre, un esprit critique, qui discute, pèse, mesure et au fond nie, esprit critique qui éventuellement mène à la révolte. Prométhée, cet Occidental, dérobe le feu pour le transmettre aux hommes : n’est-ce pas un révolté ? Zeus en tout cas le considère comme tel. L’Occidental agira avec les Dieux si c’est possible, sans eux ou même contre eux [7] s’il le faut. L’importance de ce non-conformisme est décisive dans la formation psychologique de la race blanche : c’est lui qui entretient chez elle la vitalité, l’entrain, la création. Je crois que le conformisme serait fatal à l’Occident et c’est sans doute pourquoi les régimes totalitaires doivent être considérés comme ne relevant pas de son inspiration profonde.

Discernons enfin, dans ce complexe, un esprit de lutte. Il y a, dans cette race, un impérialisme colonisateur : elle a, depuis la Renaissance, conquis la planète entière. Ce même esprit de lutte dresse les blancs les uns contre les autres : il s’agit toujours, entre Européens, de savoir qui dominera, c’est-à-dire qui prendra en mains la direction de la mise en valeur mondiale. Ces luttes intestines sont caractéristiques de l’histoire de notre continent. Elles le sont d’autant plus que l’unité de la civilisation occidentale a toujours survécu.

Je me suis souvent dit qu’une éducation occidentale complète devrait s’achever par un pèlerinage vers ces « lieux significatifs pour l’âme », comme disait Barrés, où s’est formée notre civilisation. On irait, au Caucase, chercher le rocher de Prométhée et, quelque part en Grèce, le site légendaire où Hercule, cet Occidental authentique, accomplit ses travaux (à supposer que les écuries d’Augias [8] ne puissent être trouvées plus près de nous). Nul ne contestera que pareil voyage ne doive nous conduire à Athènes, où tout Européen véritable admettra que, sur l’Acropole, il a retrouvé tous les traits d’une patrie de l’esprit : quand on visite la Grèce au retour de l’Orient, n’a-t-on pas l’impression d’être rentré dans l’Occident ? Mais, plus encore que Rome, peut-être trop près de nous, je voudrais ajouter, comme indispensable, le pèlerinage de Jérusalem. Serai-je paradoxal en suggérant que ce n’est pas Jésus-Christ qu’il convient d’y chercher ? Non que sa place n’y soit essentielle et que nous puissions séparer de lui l’Occident, mais doit-on associer à un lieu Celui qui n’a voulu, pour la religion de l’esprit, d’autres limites que celles de l’humanité elle-même ? Dans tous les voyages que j’ai faits à Jérusalem, il m’est apparu que le Nouveau Testament diminuait d’importance par rapport à l’ancien. Finalement, c’est la Mosquée d’Omar, avec le rocher d’Abraham, qui m’a laissé l’impression la plus profonde. Abraham est à la fois révéré des Chrétiens, des Juifs et de Musulmans. Il n’appartient donc pas en propre à l’Occident. Mais ce rocher, préservé par la vénération musulmane, c’est l’endroit symbolique, le « lieu significatif pour l’âme », où est née la conception de la foi qui est encore la nôtre.

[9]

Je voudrais encore, pèlerin passionné, me transporter dans les divers lieux où s’est formée notre science moderne, où les conditions qui ont permis l’épanouissement de l’industrie mécanique se sont matérialisées. Mais le choix devient alors impossible. Rechercherai-je, dans quelque coin de l’Allemagne du Sud, le « poêle » où Descartes découvrit, dans le calme de ses quartiers d’hiver, les règles de la pensée que nous pratiquons encore ? Irai-je, dans ce verger lointain du Lincoln, repérer la place du pommier d’où Newton regarda tomber la pomme ? Suivrai-je Watt ou Denis Papin, inventeurs de la machine à vapeur ? Ou bien Claude Bernard, dans ce modeste, dans ce pauvre laboratoire du Collège de France, où la méthode expérimentale fit entre ses mains de décisifs progrès ? L’œuvre est ici trop collective, surtout trop énorme pour qu’il soit possible de grouper, autour d’un lieu, les réflexions enivrantes auxquelles elle prête.

Je préférerais peut-être, changeant de domaine et passant à celui de l’aventure, visiter l’île de Robinson, ce fils lointain d’Ulysse (que j’aurais dû ne pas négliger), mais surtout voir ces rivages sud-occidentaux de l’Europe, ouverts sur l’espace et le rêve, d’où les explorateurs de la Renaissance partaient pour les mondes inconnus : l’église de Belem, à [10] Lisbonne, où Vasco de Gama repose, à l’endroit même d’où il était parti pour la conquête des Indes, ou bien ce couvent de Santa Maria la Rabida, près de Huelva, d’où l’on entend l’Océan sans le voir, où Colomb coucha la veille de son départ, en 1492, vers un monde nouveau. Quelle magnifique tournée Cook, quelle incomparable croisière ! Je voudrais être le conférencier chargé de l’accompagner.

Ce monde occidental est né dans un certain milieu géographique, et ce n’est sans doute pas l’effet du seul hasard. L’Europe, surtout la Méditerranée, qui l’ont vu naître, constituent un milieu géographique à mesure humaine, où l’homme n’est jamais écrasé par la masse de la Nature. Il peut donc y concevoir un rapport de proportions, soit entre les éléments, soit entre ces éléments et lui-même. La parole de Protagoras, « L’homme est la mesure des choses », est, selon Paul Valéry, une parole essentiellement méditerranéenne. Disons également : européenne, car l’Europe est le seul continent où pareille chose puisse être dite de la Nature.

Les conséquences de cette circonstance géographique initiale sont fondamentales. Dans un semblable milieu géographique, une relation stable apparaît entre l’effort et le résultat. On sait qu’à une certaine quantité de travail [11] correspond une certaine réalisation. Ce rapport, qui permet de mesurer l’effort, est générateur de moralité économique, car il contient en lui-même une morale du travail. Ailleurs, les choses sont ou trop faciles ou trop difficiles, d’où optimisme excessif ou excessif découragement, et, dans les deux cas, démoralisation. L’Occidental, qui échappe à ces excès, aboutit en somme moins à un type de moralité relevant de la religion qu’à un esprit de conduite équivalent à une méthode d’action. Le moraliste français Doudan évoque « ces sociétés évoluées où l’on parle de morale ailleurs que dans les temples ». Là encore, il s’agit d’un esprit de conduite laïcisé.

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre aisément à quoi tient la supériorité de la race blanche.

Elle réside d’abord dans la technique, et c’est là qu’elle est, au moins en apparence, la plus éclatante. À vrai dire, l’Occidental n’est pas meilleur artisan que l’Asiatique : celui-ci est aussi ingénieux, souvent plus artiste. Mais c’est dans la machine que l’Occidental trouve surtout l’instrument de sa prédominance. Il en a eu longtemps le monopole. Aujourd’hui même c’est seulement en Europe et en Amérique du Nord qu’on réalise les fabrications mécaniques vraiment difficiles.

[12]

L’Asiatique nous dit : « J’ai emprunté vos machines, je sais les faire marcher, je vous vaux ! » Ce n’est pas vrai, car, laissé à lui seul, saurait-il les faire progresser encore ? L’essentiel n’est-il pas d’inventer ? Or le génie de l’invention mécanique demeure le privilège de l’Occident. C’est dans cette capacité créatrice que réside en fin de compte sa force véritable. Un blocus de l’invention laisserait à la longue l’Asie loin derrière nous : elle serait incapable de maintenir longtemps, par ses propres moyens, le rythme occidental du progrès.

C’est cependant ailleurs encore que je serais tenté de chercher aujourd’hui la véritable supériorité de l’Occident. Seul il possède le génie et la pratique de la grande administration. Or nous vivons à un âge administratif. Il me semble que la production a connu trois phases, dont la dernière commence seulement à se dessiner devant nous : une phase artisanale dont l’agent a été l’ouvrier, armé de son outil ; une phase mécanique, dont l’agent était l’ingénieur, metteur en œuvre de la machine ; une phase administrative, dont l’agent est un état-major compliqué d’organisateurs industriels. Il ne suffit plus aujourd’hui de fabriquer, il faut administrer la fabrication. Peut-être l’Asie a-t-elle autrefois possédé ce génie de la grande administration, sous la forme politique [13] et militaire. Sous la forme industrielle, nous en avons maintenant le privilège.

Il faut pour cela des qualités que l’Orient n’a pas : le sens du but, précis et limité ; le sens des proportions dans les moyens à employer ; le sens de la prévision, comportant la mesure du temps ; le sens de l’entretien, de la conservation, de l’amortissement ; le sens collectif du travail organisé, avec sa discipline et sa complication ; un certain réalisme enfin et un certain sens de l’intérêt général, sachant prendre le pas sur l’intérêt personnel. Pour posséder ces qualités il faut avoir ce que nous appelions tout à l’heure le sens de la conduite. L’Occidental, beaucoup plus que l’Oriental, en est capable. Il accepte en fait, dans la vie, une certaine morale de la conduite, qui n’est pas exactement la morale tout court, surtout pas la morale religieuse, mais qui équivaut à règle pratique d’action. De là son efficacité.

L’Oriental n’a aucune de ces préoccupations, même quand il paraît les avoir : il ne soigne pas, n’entretient pas (le soin est chose occidentale) ; il peut être frugal, dur au travail, mais il n’est pas persistant et surtout il ne connaît pas de règles, il ne voit que des cas particuliers ; il ne sait pas éliminer les questions personnelles, les questions de famille ; il voit vite, avec une intelligence éveillée, si telle affaire « paie » ou « ne paie pas », mais l’ensemble de la gestion [14] lui échappe. C’est pour toutes ces raisons qu’il ne réussit pas dans la grande administration ; et cela, parce qu’il n’a pas le sens de la conduite, même si éventuellement son sens de la moralité religieuse est élevé. Le meilleur Oriental est en cela inférieur au moins bon Occidental. Il y a en Orient des commerçants, des spéculateurs merveilleux : l’administration est autre chose.

D’où les Occidentaux tirent-ils ces exceptionnelles possibilités ? De leur technique, avons-nous dit, organisée en pratique collective de rendement et fondée sur des méthodes scientifiques qui ont fait leurs preuves.

Mais il faut remonter plus haut, car ces méthodes scientifiques elles-mêmes dépendent de méthodes de pensée et de raisonnement qui sont le propre de l’Occident. Peut-être ne mesurons-nous pas suffisamment l’efficacité du raisonnement à la grecque, consistant à traiter les problèmes en eux-mêmes, en séparant de façon draconienne, pour l’éliminer, tout ce qui ne relève pas de la raison. L’Oriental introduit à tout propos des arguments extra-rationnels, auxquels il croit et qui entrent en jeu dans ses décisions. On voit en Chine, dans les campagnes, des sillons qui systématiquement ne sont pas tracés rectilignes : c’est pour que les mauvais esprits soient[15] empêchés de les suivre, car on sait qu’ils ne peuvent aller que droit. Sans doute l’Occident n’est-il pas exempt de pareilles superstitions, mais si elles existent encore chez les paysans, les milieux industriels les ont à peu près complètement éliminées. Il n’en est pas de même pour les races autres que la race blanche. Cette séparation du laïque et du religieux, à laquelle nous faisions allusion, est par exemple inconnue de la pensée musulmane, pour laquelle elle n’a aucun sens. L’unité de point de vue du Mahométan, qui ne distingue pas la loi civile de la loi religieuse, a sa grandeur et sa beauté, mais ne méconnaissons pas que le dualisme occidental est autrement fécond, car s’il assure la liberté religieuse il assure également la liberté civile. Renan, dans sa Vie de Jésus, a exprimé cette idée avec une force singulière : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ! Mot profond, qui a décidé de l’avenir du christianisme. Mot d’un spiritualisme accompli et d’une justesse merveilleuse, qui a fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du vrai libéralisme et de la vraie civilisation. » La liberté de l’esprit est donc, en l’espèce, un facteur d’efficacité. Or elle dépend, elle-même, de la liberté civile et politique. Nous rejoignons ici l’ancienne prétention des Grecs : « Nous sommes des hommes libres. » Il n’est [16] pas excessif de penser que, si la liberté politique de l’Occident disparaissait, sa vitalité serait atteinte. L’économie dirigée étendue au domaine de la pensée tarirait une indispensable source de vie. Dans le discours fameux où, en 1846, sir Robert Peel recommandait à la Chambre des communes l’abolition des droits sur les blés, l’homme d’état faisait valoir à ses auditeurs la supériorité que l’Angleterre tirait de ses ressources de charbon, de son équipement industriel, de son efficacité économique hors pair. Mais il mettait sur le même plan, parmi les arguments qu’il estimait décisifs, le régime de liberté dont bénéficiait le pays, sa tradition de libre discussion, et il concluait : Est-ce là un pays qui doit redouter la concurrence ? Il en est de même de l’Occident : tant qu’il conservera sa liberté, sa supériorité demeurera incontestée. C’est ce qui nous fait penser que la victoire des régimes totalitaires eût été fatale à son destin.

La victoire de l’Allemagne eût donc ruiné les principes de notre civilisation et compromis son existence même. Cette éventualité est écartée et la civilisation occidentale, une fois le Japon hors de cause, n’aura plus guère de menace extérieure à redouter. Mais c’est de l’intérieur que peut lui venir le péril. Son [17] centre de gravité géographique est en train de se déplacer. Ne va-t-elle pas être exposée de ce fait à modifier la conception qu’elle se fait d’elle-même, déviant ainsi de sa tradition initiale ? À l’heure où, une fois de plus, la race blanche est appelée à réorganiser le monde, c’est une question qu’il faut poser, un examen de conscience qu’il convient de faire.

La civilisation occidentale s’est formée dans un milieu géographique européen (plus exactement méditerranéen, disions-nous), et antérieurement à l’âge de la machine. L’esprit critique grec, la notion chrétienne de l’individu marquent, chez elle, des traits essentiels, qu’elle possédait dès avant la révolution industrielle. Longtemps confinée en Europe, elle a connu une expansion formidable quand elle a débordé sur les autres continents, mais surtout quand le machinisme a indéfiniment multiplié sa puissance.

La crise qui la menace vient justement de là, car, en s’étendant à la terre entière, la civilisation occidentale tend à déplacer son foyer ; et, en se mécanisant sans mesure, elle aboutit à compromettre son ancienne notion de l’homme, qui n’était pas une notion matérialiste. L’importance excessive que prend la technique risque de provoquer un déséquilibre de tout le système. Nous sentons bien cependant que notre raison d’être en tant que [18] civilisation réside dans ce respect de l’individu, considéré comme personne spirituelle, qui constitue la base même du christianisme. Devant les conséquences ultimes du machinisme, nous reculons, effrayés, car, du meilleur de nous-mêmes, ce n’est pas ce que nous avions souhaité. Paul Valéry a bien exprimé notre réaction en disant que le monde est embarqué dans une grande aventure.

Ce qui est enjeu dans cette aventure, c’est le jaillissement créateur de l’Occident, que les autres civilisations ne possèdent pas ou ne possèdent plus et par lequel nous nous manifestons civilisation dirigeante. Peut-être Berdiaeff était-il trop pessimiste en écrivant : « La mécanisation de la vie brise la jubilation de la Renaissance et rend impossible l’expansion libre de la vie » ? Il n’en est pas moins vrai que ce problème angoissant se pose, avec une acuité croissante : sauvegarder l’homme lui-même contre la puissance matérielle excessive qu’il a su conquérir et qui risque de se retourner contre lui en l’asservissant.

Deux puissances vont sortir effectivement victorieuses de la guerre et prendre en conséquence une influence grandissante sur l’orientation de notre civilisation, les États-Unis et la Russie. Or ce sont des puissances extra-européennes. Leur structure géographique, qui est celle des grands espaces, les prédispose [19] plutôt à la masse qu’à l’articulation. La maxime selon laquelle l’homme est la mesure des choses n’a plus de sens dans la steppe russe ou la prairie américaine. On peut se demander si, sous l’influence de pareils leaders, l’inspiration de la civilisation occidentale ne va pas risquer de pencher dans le sens du massif, du colossal, de l’hyper-organisation, au détriment de l’individualisme, de la mesure et de la diversité. Europe et Occident ont été longtemps des termes synonymes, mais même en admettant que l’Europe retrouve sa puissance politique antérieure, il n’est plus question de maintenir pareille assimilation.

En se déseuropéanisant, la civilisation occidentale pourrait donc bien changer de caractère. Disons-nous du moins que nous venons d’échapper à une menace autrement grave. Si les Allemands avaient vaincu, la production de l’Europe aurait reçu un incontestable et décisif accroissement, elle aurait même acquis une puissance militaire concentrée qui lui aurait ouvert la possibilité de conquérir une fois de plus la planète. C’eût été la réplique de la mobilisation de la Grèce par Alexandre, dont la suite fut que l’hellénisme couvrit l’Asie jusqu’aux Indes. Mais nous savons ce qu’il lui en eût coûté et nous ne pouvons, sans frémir, imaginer le prix que nous eussions dû payer : l’Europe y eût perdu son âme ! C’est [20] à bon droit qu’on a considéré comme des traîtres ceux qui se prêtaient à pareille collaboration.

Les conceptions américaines comportent sans doute certains aspects qui nous inquiètent, par les tendances éventuelles qu’ils impliquent : une confiance excessive dans la série, une échelle de valeurs donnant trop d’importance à la quantité, je ne sais quoi d’excessif dans l’organisation et finalement trop de penchant au conformisme. L’action inévitable d’un continent et d’un climat qui ne sont pas les nôtres pourrait bien finir par modeler des hommes très différents de nous. Par ailleurs cependant, il n’est pas de pays où la tradition humaniste et libérale du XVIIIe siècle soit plus vivante, où l’influence chrétienne sous sa forme individualiste soit plus forte ; il n’est pas plus de pays où le désir d’apprendre soit plus vif, l’idéalisme plus sincère, où la dignité humaine, du point de vue social, soit mieux préservée.

À l’autre extrémité du monde occidental, la Russie présente ces mêmes facteurs de masse qui nous inquiètent : sa structure, géographique, économique, démographique, n’est pas à la taille de l’Europe, et il est impossible qu’un fait de pareille importance demeure sans conséquence. Les solutions russes tendent, dans nombre de cas, à ressembler, plus qu’aux nôtres, [21] aux solutions américaines, parce que, de part et d’autre, on est sous le signe de la masse ; mais l’individu se défend moins bien qu’aux Etats-Unis, parce que ce qu’il y a d’Asiatique en lui ne le pousse pas à résister. La mystique même de ce peuple, qui contrebalance le matérialisme affiché de sa doctrine officielle, n’est pas d’essence occidentale. De ces divers points de vue, un Occident trop marqué par la Russie ne serait plus intégralement occidental. Attention, cependant, la Russie est en ligne directe dans la tradition évangélique, dont à plusieurs égards elle a saisi l’esprit mieux que nous-mêmes ; et puis, elle est humaine, infiniment plus que la systématique Allemagne. Et finalement, même quand elle verse dans la plus rigide organisation, il lui demeure une jaillissement personnel où l’art et la science retrouvent tout leur désintéressement. Et tout cela est encore occidental.

Sous ces influences nouvelles, c’est inévitable, la civilisation occidentale va changer. Le fait que son centre de gravité ne doive plus être le même est, à cet égard, décisif. Un chapitre nouveau commence. Souhaitons que l’unité du livre puisse être maintenue.

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PRINTED IN
CREAT BRITAIN
AT THE
UNIVERSITY PRESS
OXFORD
BY

JOHN JOHNSON
PRINTER
TO THE
UNIVERSITY



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 12 septembre 2021 7:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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