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Collection « Les auteurs classiques »

Georges Sorel, Les illusions du progrès. (1921)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre Georges Sorel, Les illusions du progrès. 4e édition revue et augmentée. Collection: Ressources, 121. Paris: Statkine France, 1921, 390 pp. Une édition numérique produite à partir d'un facsimilé de la Bibliothèque nationale de France, Gallica.

[1]

Les illusions du progrès.
4e édition revue et augmentée

Avant-propos

En décrivant les illusions du progrès, je me suis efforcé de suivre les conseils que Marx avait donnés aux hommes qui voudraient remonter, dans l'histoire des idées, jusqu'aux racines les plus profondes qu'une connaissance raisonnée puisse atteindre.

L'indifférence que les professionnels de l'histoire ont si généralement manifestée au sujet des méthodes historiques de Marx, doit s'expliquer, en bonne partie, par les goûts du public dont le suffrage assure l'illustration, les honneurs académiques et la fortune. Ce public, plus éclairé que studieux, ne déteste rien tant que des travaux capables de déranger sa quiétude habituelle. Il aime à lire et à s'instruire, mais à la condition que cela ne cause pas une grande fatigue ; il demande à ses auteurs de lui apporter des distinctions précises, dés formules d'une application facile, des exposés d'une clarté au moins apparente ; peu lui importe que ces qualités cartésiennes ne se rencontrent que dans des travaux historiques tout à fait superficiels ; il se contentera de cette superficialité en raison de ces qualités cartésiennes.

Lorsqu'on procède à une investigation un peu approfondie de l'histoire, on s'aperçoit que les choses [2] présentent une complexité inextricable, que l'entendement ne saurait les analyser et les décrire sans y faire apparaître des contradictions insolubles ; que la réalité demeure protégée par une obscurité que la philosophie respectera, si elle ne veut pas tomber dans le charlatanisme, le mensonge ou le roman. Un des grands avantages que présente la méthode marxiste (quand on l'entend bien) est de permettre le respect de ce mystère fondamental qu'une science frivole prétend écarter.

Les méthodes de Marx sont malheureusement plus célèbres que connues ; elles ont été définies, presque toujours, en formules d'une intelligence difficile ; on connaît un bien petit nombre d'exemples de leur application. Il y a une dizaine d'années, un professeur italien qui a fait de très louables efforts pour introduire les conceptions marxistes dans la culture universitaire de sa patrie, Antonio Labriola, avait annoncé qu'il ne tarderait pas à publier des études historiques conduites suivant les principes qu'il recommandait ; car il ne voulait pas <c imiter, disait-il, ce maître qui du rivage enseignait la natation par la définition de la nage [1] » ; il est mort sans avoir tenu sa promesse.

Les commentateurs de Marx ne me semblent pas avoir eu la main heureuse quand ils ont cru trouver l'expression classique de la doctrine de leur maître dans la préface que celui-ci avait écrite en 1859 pour [3] la Critique de l’Économie politique. Ce texte fameux n'a point pour objet de fournir des règles propres à étudier une époque déterminée ; il y est surtout question des successions des civilisations ; c'est ainsi que le mot classe ne s'y rencontre même pas. Les formules qui servent à signaler le rôle de l'économie sont extrêmement concentrées, en partie symboliques et, par suite, d'une interprétation fort malaisée. Il ne faut donc pas s'étonner si l'on s'est donné beaucoup de libertés avec cette préface, que tant de gens citent sans l'avoir jamais sérieusement examinée.

Enrico Ferri, qui n'est pas seulement le chef du parti socialiste italien, mais qui a la prétention d'être un philosophe et un savant, nous a appris que Marx résume et complète par son déterminisme économique les deux « explications unilatérales et partant incomplètes, bien que positives et scientifiques » que l'on avait données de l'histoire : Montesquieu, Buckle, Metschnikoff avaient proposé un déterminisme tellurique ; les ethnologues avaient proposé un déterminisme anthropologique. Voici la formule que Ferri présente de la doctrine nouvelle : « Les conditions économiques — qui sont la résultante des énergies et des aptitudes ethniques agissant dans un milieu tellurique donné — sont la base déterminante de toutes les manifestations morales, juridiques, politiques de la vie humaine, individuelle et sociale » [2].

[4]

Ce remarquable arlequin, composé de niaiseries, d'absurdités et de contresens [3], constitue un des chefs-d'œuvre de cette science que les politiciens italiens nomment : science positive. L'auteur a été si content de son exposé du marxisme qu'il a éprouvé, quelques années plus tard, le besoin de se vanter d'avoir trouvé tout seul ces belles choses, alors que l'on ne connaissait pas encore les lettres dans lesquelles Engels donnait du matérialisme historique une interprétation plus large que celle qu'on lui avait longtemps donnée [4].

Je ne voudrais pas avoir l'air de comparer Enrico Ferri et Antonio Labriola ; mais il ne me semble pas que ce dernier soit cependant parvenu à extraire de l'œuvre de Marx des règles capables de diriger les historiens. il a pu seulement donner une idée générale des conceptions marxistes, en combinant quelques paraphrases de la préface de 1859 avec quelques indications tirées d'autres écrits. À l'époque où il publiait ses Essais sur la conception matérialiste de l'histoire, on n'avait pas encore observé qu'il faut prendre de grandes précautions quand il s'agit de rapprocher des thèses éparses de Marx : suivant les [5] questions qu'il avait à traiter, celui-ci considérait l'histoire sous des aspects bien divers, en sorte qu'il y a plusieurs systèmes historiques de Marx ; et on ne saurait davantage trahir la philosophie marxiste qu'en prétendant combiner des affirmations qui n'ont de valeur que placées dans le système où elles figurent.

C'est au Manifeste communiste que j'emprunterai le texte qui me paraît s'appliquer le mieux à l'ordre des recherches entreprises ici : <c Faut-il une perspicacité profonde pour comprendre que les idées des hommes, leurs aperçus concrets, comme leurs notions abstraites (Vorstellungen, Anschauungen und Begriffe) et en un mot leur conscience (Bewusstsein) se modifient (sich œndert) avec leurs conditions d'existence, avec leurs relations sociales, avec leur vie sociale (Lebensverhaeltnissen, gesellschaftlichen Bezichungen, gesellschaftlichen Dasein) ? L'histoire des idées (Ideeri), que prouve-t-elle sinon que la production intellectuelle se métamorphose (sich ungestaltet) avec la production matérielle ? Les idées dominantes (herrschenden Ideen) d'un temps n'ont jamais été que les idées de la classe dominante [5] ».

La théorie du progrès a été reçue comme un dogme à l'époque où la bourgeoisie était la classe [6] conquérante ; on devra donc la regarder comme étant une doctrine bourgeoise ; l'historien marxiste devra donc rechercher comment elle dépend des conditions au milieu desquelles on observe la formation » l'ascension et le triomphe de la bourgeoisie. C'est seulement en embrassant toute cette grande aventure sociale qu'on pourra se rendre vraiment compte de la place que le progrès occupe dans la philosophie de l'histoire.

Cette manière de concevoir l'histoire des classes est très opposée aux conceptions que nous trouvons presque universellement répandues autour de nous. Tout le monde admet sans peine qu'il y a dans nos sociétés une très grande hétérogénéité, que les professions, les situations de fortune et les traditions familiales produisent d'énormes différences dans les manières de penser des contemporains ; beaucoup d'observateurs le montrent avec minutie. Proudhon a même pu écrire, sans accepter cependant les conceptions marxistes des classes [6], qu'une grande nation [7] moderne fournit une « représentation de tous les âges de l'humanité », que les temps primitifs y sont figurés par « une multitude pauvre et ignorante que sa misère sollicite sans cesse au crime », qu'un deuxième étage de civilisation s'observe dans une « classe moyenne composée de laboureurs, d'artisans, de marchands » et qu'une « élite, formée de magistrats, de fonctionnaires, de professeurs, d'écrivains, d'artistes, marque le degré le plus avancé de l'espèce ». Et cependant, après avoir si fortement accusé les contradictions qui existent dans le monde, il ne peut abandonner l'idée qu'il y ait une volonté générale, « Demandez, dit-il, à ces intérêts divers, à ces instincts demi-barbares, à ces habitudes tenaces, à ces aspirations si hautes, leur pensée intime ; classez tous les vœux suivant la progression naturelle des groupes ; puis vous en dégagerez une formule d'ensemble, qui, embrassant les termes contraires, exprimant la tendance générale et n'étant la volonté de personne, sera le contrat social, sera la loi. »

H me semble qu'en posant ainsi, sous une forme parfaitement claire, le problème de la volonté générale, Proudhon réduit à l'absurde le dogme unitaire que la démocratie oppose constamment à la doctrine de la lutte de classe. En effet, il serait de toute impossibilité de procéder au travail de synthèse qu'il demande. Lorsque l'historien parle d'une tendance [8] générale, il ne la déduit pas de ses éléments constituants, mais il la construit au moyen des résultats qui se sont traduits sur le cours de l'histoire, Proudhon lui-même parait bien convenir que les choses se passent de cette manière, car il écrit, immédiatement après le passage cité plus haut : « C'est ainsi qu'a marché la civilisation générale, à l’insu des législateurs et des hommes d'État, sous le couvert des oppositions, des révolutions et des guerres [7] ». La synthèse s'est donc opérée en dehors de la pensée raisonnante »

On peut facilement se rendre compte que les mouvements sociaux supposent un nombre énorme de combinaisons ; les récits des contemporains permettent de reconnaître beaucoup de calculs de prudence, beaucoup de compromis, beaucoup d'arbitrages imposés aux partis .par des groupes capables d'exercer une action prépondérante ; l'historien ne saurait prétendre suivre dans tous leurs détails ces échanges ; à plus forte raison le philosophe ou l'homme d'État ne saurait les trouver avant qu'ils ne se soient manifestes dans leurs résultats.

Ce que l'historien s'efforce surtout de connaître et ce qui d'ailleurs est le plus facile à connaître, c'est l'idéologie des vainqueurs. Elle dépend de toutes les aventures historiques dont il vient d'être question. Elle tient, de diverses manières, aux instincts, aux habitudes, aux aspirations de la classe dominante. [9] Elle a aussi des relations multiples avec les conditions sociales des autres classes. Les liens qu'on peut signaler entre l'idéologie dominante et tous ses points d'attache, ne sauraient être définis complètement, en sorte qu'il y a du charlatanisme et de la puérilité, tout à la fois, à parler d'un déterminisme historique ; tout ce qu'on peut espérer faire, c'est de projeter une certaine lumière sur les chemins que doit suivre l'historien pour se diriger vers les sources des choses.

La démocratie a horreur des conceptions marxistes, parce qu'elle recherche toujours l'unité ; ayant hérité de l'admiration que l'Ancien Régime avait pour l'État, elle estime que le rôle de l'historien se borne à expliquer l'action gouvernementale au moyen des idées qui triomphent dans le milieu des maîtres.

On peut même dire que la démocratie a perfectionné la théorie unitaire. Jadis, on supposait que, dans une monarchie parfaitement réglée, aucune voix discordante n'avait le droit de s'élever contre le prince ; maintenant, on affirme que chaque citoyen a voulu (au moins d'une manière indirecte) tout ce qui lui est commandé ; c'est ainsi que les actes du gouvernement reflètent la volonté générale à laquelle chacun de nous est censé participer. Cette volonté générale est possible parce que les pensées des hommes sont, à chaque époque, subordonnées à certaines idées que l'on rencontre à l'état pur chez les personnages parfaitement éclairés, libres de notions traditionnelles et assez désintéressés pour obéir à la voix de la raison. Devant ces idées — que personne [10] n'a et que tout le monde est supposé partager — s'effacent les causes réelles des actes humains, causes que l'on peut, au moins, saisir en gros dans les classes, Les idées dominantes considérées en dehors pies classes constituent quelque chose d'aussi chimérique qu'était l'homme abstrait dont Joseph de Maistre déclarait n'avoir jamais rencontré le spécimen, et pour lequel cependant les législateurs de la Révolution prétendaient avoir fait leurs lois. Nous savons aujourd'hui que cet homme abstrait n'était pas complètement fantaisiste ; il avait été inventé pour remplacer, dans les théories du droit naturel, l'homme du Tiers-État ; de même que la critique historique a rétabli les personnages réels, elle doit rétablir les idées réelles, c'est-à-dire revenir à la considération des classes. La démocratie parvient à jeter le trouble dans les esprits, empêchant beaucoup de gens intelligents de voir les choses comme elles sont, parce qu'elle est servie par des avocats habiles dans l'art d'embrouiller les questions, grâce à un langage captieux, à une souple sophistique, à un énorme appareil de déclamations scientifiques. C'est surtout pour les temps démocratiques que l’on peut dire que l'humanité est gouvernée par le pouvoir magique de grands mots plutôt que par des idées, par des formules plutôt que par des raisons, par des dogmes dont nul ne songe à rechercher l'origine, plutôt que par des doctrines fondées sur l'observation.

J'ai pensé qu'il ne serait pas mauvais de soumettre un de ces dogmes charlatanesques à une critique [11] conduite suivant la seule méthode qui puisse nous garantir contre foute duperie, c'est-à-dire à une critique fondée sur une investigation historique des rapports des classes. Ayant trouvé à formuler ainsi quelques remarques qui m'ont paru intéressantes sur l'idéologie bourgeoise, je me suis permis de les soumettre au public. Plus d'une fois, j'ai fait l'école buissonnière ; lorsque j'ai rencontré l'occasion d'éclairer l'origine, le sens ou la valeur d'une idée moderne, j'ai cru pouvoir m'y arrêter ; plusieurs de ces digressions me seront certainement pardonnées sans difficulté, parce qu'elles peuvent inciter plus d'un esprit doué de curiosité à faire de nouvelles et plus profondes applications des méthodes marxistes. Je me propose bien moins d'enseigner que de montrer comment il est possible de travailler en vue d'une plus grande vérité.

J'ai d'abord publié ces études sur le progrès dans le Mouvement socialiste (août-décembre 1906) ; j'ai pu alors constater que mon manque de respect pour les grands hommes que l'Université nous vante était de nature à blesser beaucoup de lecteurs. Revoyant de près mon texte et le remaniant parfois complètement, j'aurais modifié l'allure de ma discussion si j'avais tenu à plaire au public frivole. J'ai conservé le ton que j'avais adopté, non point pour imiter Marx qui se montra toujours si acerbe dans la polémique, non plus que pour attirer l'attention par une outrance de langage, mais parce que j'ai trouvé, à la réflexion, que de toutes les illusions que la bourgeoisie cherche à propager, la plus absurde est le culte qu'elle prétend [12] nous imposer pour des saints laïques infiniment peu respectables.

Parmi les écrivains qui se donnent pour les représentants officiels de la démocratie française, on rencontre pas mal d'admirateurs d’A. Comte ; ce qu'ils admirent surtout en lui, c'est l'homme qui prétendait restaurer en France le respect par sa religion néo-fétichiste. Aujourd'hui, peu de personnes sont assez naïves pour supposer que les prières, les sacrements et les sermons positivistes puissent avoir grande influence sur le peuple ; mais on met tout en œuvre pour développer la vénération envers les hommes plus ou moins illustres que la démocratie a adoptés pour héros. Beaucoup de gens espèrent que si les masses en viennent à accepter ce culte de ces prétendus représentants de l'humanité, elles auront peut-être aussi quelque respect pour les orateurs qui font profession de propager ce culte ; — d'autant plus qu'il n'y a pas une si grande distance entre les nouveaux saints et leurs prêtres. Ce sont donc leurs propres intérêts que soignent nos démocrates, en soignant, avec tant de soin, les gloires du XVIIIe siècle. Rétablir la vérité historique n'est donc pas seulement une question de conscience ; c'est aussi une question d'un intérêt pratique immédiat.

Janvier 1908.



[1] Antonio Labriola, Essais sur la conception matérialiste de l’histoire, trad. franc., première édition, 1897, p. 272.

[2] E. Ferri, Socialisme et science positive, trad. franc., p. 152.

[3] Il est quelque peu absurde de dire que la vie individuelle est déterminée par les causes qui sont énoncées ici et qui ne sont nullement individuelles. Lorsque Marx a eu à parler de l'économie comme d'une base sur laquelle reposent les idéologies, il a employé des termes (Basis, Grundlage) propres à écarter ridée que cette base fût active.

[4] E. Ferri, Évolution économique et évolution sociale, p. 27. Conférence faite à Paris le 19 janvier 1900.

[5] Manifeste communiste, trad ; Andler » p. 51. — Quel que soit le mérite de cette traduction, il est cependant nécessaire de rappeler souvent les termes allemands qui ont un sens technique (provenant de l'école hégélienne) que ne peut exactement rendre le français.

[6] Il résulte de là de très grandes difficultés dans l'interprétation de Proudhon ; le lecteur s'attend, à chaque instant, à. voir apparaître la doctrine marxiste, des classes et il est déçu. Je crois que Proudhon a été amené à ne pas entrer dans la voie où Marx s'est engagé, en raison de ses préoccupations morales : il regardait la fidélité conjugale comme étant l'élément le plus important de l'éthique ; il ne voyait point que cette fidélité fût, d'une manière générale, sous la dépendance « des conditions de classe ; comme il était avant tout un grand moraliste, il devait conclure de cette indépendance que toutes les idéologies sont des formations de L'esprit sur lesquelles la vie des classes n'exerce qu'une influence secondaire.

[7] Proudhon, Philosophie du progrès, p. 99.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 12 septembre 2023 18:14
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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