RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les auteur(e)s classiques »

Les descriptions de la Chine par les Français (1650-1750)
Extrait


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Tchao-ts'ing TING, Les descriptions de la Chine par les Français (1650-1750). Thèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres. Librairie orientaliste Paul Geuthner, Paris, 1928, 114 pages. Une édition réalisée par Pierre Palpant, bénévole, Paris.

Extrait

Confucius considéré comme précurseur de la religion chrétienne,
et l’Athéisme attribué aux savants chinois

 

Innombrables sont les livres parus à cette époque sur la philosophie et la religion des Chinois. La discussion de ces deux questions fut l’occupation principale des missionnaires des différents ordres ; elle eut son retentissement à travers le monde entier européen, et les opinions les plus diverses, souvent d’une violence extrême furent émises. Si jamais les missionnaires ne réussirent à tomber d’accord pour arriver à une conclusion satisfaisante, par contre l’élite de la France profita de leurs querelles pour acquérir une connaissance assez complète du vrai Confucianisme. En fait, l’école philosophique confucéenne, contrairement à tout ce qu’on a pu en dire, n’eut jamais aucune prétention à usurper le nom de religion ; mais les Jésuites, soit pour des raisons de propagande chrétienne, soit par suite d’idées préconçues et de principes trop rigides, n’ont jamais voulu la considérer autrement. On peut trouver une première explication de cette erreur dans le fait que ces Missionnaires sont venus d’Europe au moment où la philosophie européenne n’était pas encore bien dégagée de la théologie, où l’emprise de la religion sur la pensée abstraite était encore extrêmement forte. Il est naturel que ces missionnaires, penseurs religieux de profession, n’aient pu concevoir une mentalité aussi totalement distincte de la leur, aussi repoussent-ils comme inconcevable ce qu’ils n’avaient jamais vu ni ne voulaient voir dans leur pays. Mais la raison essentielle est autre ; les besoins de la propagande chrétienne en forment la base. C’est pour flatter l’amour-propre de l’empereur de Chine que les Jésuites ont combiné cette assimilation du christianisme au Confucianisme. Et leurs adversaires, c’est-à-dire des missionnaires d’autres ordres monacaux, aveuglés par la jalousie de voir leurs confrères devenus de hauts dignitaires à la Cour de Pékin, ont voulu à tout prix détruire leur édifice. En conséquence, ils dénoncèrent hautement, ce qui était plutôt une maladresse, la véritable mission qu’ils considéraient avoir en Chine, disant qu’ils étaient venus pour enseigner et non pour apprendre. Le Confucianisme, bon ou mauvais, n’avait, d’après eux, rien de commun avec le Christianisme ; car du point de vue de la foi, les disciples de Confucius sont des athées, ils s’attachent trop à la vie terrestre, et ne s’occupent pas du tout de la vie éternelle ; de plus, dans la vie courante, ils rendent hommage à leurs ancêtres, et sont manifestement superstitieux. Ce Confucianisme à la fois athéiste et superstitieux, devait par conséquent être condamné par les ministres du Dieu Chrétien.

Mais si nous possédons un grand nombre d’écrits sur ce vaste sujet, la philosophie et la religion des Chinois, la plupart en est rédigée en latin. En effet, la langue latine est plus souple, s’adaptant beaucoup mieux à la traduction d’une langue étrangère que le Français, elle est donc plus capable de rendre avec précision le sens complet du texte chinois. Ensuite, c’est une langue internationale dans les milieux lettrés et surtout théologiques du XVIIe et du XVIIIe siècle. Ainsi l’on vit paraître en latin plusieurs ouvrages importants sur Confucius. Ces traités rédigés par les missionnaires de Pékin, ont conquis une place honorable dans les bibliothèques ; le plus connu en a été sûrement le Confucius Sinarum Philosophus. Sans nous engager dans l’étude des documents originaux en latin, d’ailleurs souvent traduits et cités par les écrivains postérieurs, nous exposerons notre jugement d’après l’étude des livres rédigés uniquement en Français.

Nous avons déjà fait remarquer le soin qu’on prit d’étudier le Confucianisme. Cette question occupa une place si considérable dans les livres européens que les autres sujets furent traités avec beaucoup de négligence à tel point qu’on pourrait supposer que la Chine n’a pas eu de philosophes autres que Confucius, de science autres que le Confucianisme. Ce que nous reprocherions aujourd’hui à ces vieux auteurs, ce n’est pas d’avoir trop écrit sur Confucius, c’est d’avoir tenté de présenter ce philosophe autrement que les Chinois ne le comprennent ; ses doctrines, en changeant de pays, changeaient étrangement de caractère. Les Chinois connaissent en Confucius un philosophe, les missionnaires le concevaient comme un précurseur de la religion chrétienne, qui aurait même prédit la naissance de Jésus-Christ. Des considérations de cette espèce sont tellement nombreuses qu’on ne saurait tout citer ; voici seulement quelques passages curieux que nous trouvons dans l’ouvrage intitulé : Les cérémonies religieuses.

« On veut que par le Saint qui se trouve en Occident, Confucius ait prédit Jésus-Christ. Il semble, ajoute le P. Martini dans son « Histoire de la Chine » qu’il avait prévu le mystère de l’Incarnation, et même marqué l’année dans laquelle il devait s’accomplir. On le lui fait prédire à l’occasion d’un petit animal tué à la chasse et qui, selon les Chinois, ne devait paraître que quand il viendrait un personnage d’une singulière sainteté, qui annoncerait un bonheur promis depuis plusieurs siècles à toute la terre. Confucius apprenant la mort de cet animal, s’écria deux fois en soupirant : « Oh ! Kilin, (licorne) qui t’a donné l’ordre de paraître ? Ma doctrine est sur son déclin et ton avènement rend toutes mes leçons inutiles ». Enfin, continue-t-on, comme ce mot Kilin signifie un animal très doux, on pouvait en faire allusion à l’Agneau de Dieu, d’autant plus que l’année de sa mort avait du rapport à celle de la naissance du Sauveur, quoi qu’elle eût précédé celle-ci de 478 ans ».

Cette parenté du Confucianisme avec le Christianisme ainsi artificiellement établie par le P. Martini ne déplaît pas aux Jésuites. Malheureusement, en réalité, ce philosophe n’a jamais prédit la naissance de Jésus Christ. L’abbé Renaudot, connu pour n’avoir pas de sympathie pour la civilisation chinoise, a rejeté non sans raison, cette thèse comme absurde. Seulement, sa protestation ne se basait que sur le mépris pour la civilisation chinoise, de même que Martini affichait son admiration pour les Chinois par mesure de prudence nécessaire à la bonne marche de la propagande religieuse. Pour les chinois, la mort du Kilin regrettée par Confucius, n’est autre chose qu’un symbole. La tradition veut que cet animal possède une vertu surnaturelle ; il est dans la société des animaux comme leur sage, de même, que le lion est leur roi. Confucius, malgré ses connaissances et ses qualités ne parvenait pas à faire comprendre et appliquer ses doctrines aux princes. La licorne est le sage des animaux, il est le sage des hommes, on n’apprécie point leur venue, et on les mésestime. C’est bien triste de voir le sort de cet animal qui sera probablement le sien. C’est un sentiment analogue qui inspire à Alfred de Vigny sa Mort du loup.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

A travers les siècles, il y a, dans la littérature chinoise, bien des œuvres consacrées à la licorne, sujet littéraire et poétique courant dont on a tiré tant de jolies pièces. La plus connue est certainement celle de Han Yu, qui, grand écrivain et moraliste de la dynastie des T’ang, se plaint comme Confucius de ce qu’il n’y a pas de sage capable de reconnaître sa juste valeur. L’explication donnée par lui sur la licorne est très importante, nous en reproduisons ici le texte entier.

Explication sur l’apparition de la licorne.

« Il est universellement connu que les licornes ont une vertu surnaturelle. On le chante dans le Che-king, c’est noté dans le Tch’ouen-Ts’iou, cela apparaît dans plusieurs endroits des biographies, des histoires et dans les livres de cent auteurs. Il n’est pas jusqu’aux femmes et petits enfants qui tous ne sachent que c’est un augure faste.

« Mais pour ce qui est de l’être même de la licorne, ce n’est pas un animal domestique qu’on a à la maison, on ne la trouve pas d’une manière constante dans le monde, l’aspect qu’elle présente n’entre dans aucune catégorie. Elle n’est pas du genre du cheval, du bœuf, du chien, du porc, du loup ou du cerf.

« Mais alors, même s’il y a une licorne, on ne peut pas savoir si c’est bien une licorne. Ceux qui ont des cornes, nous savons que ce sont des bœufs ; ceux qui ont des crinières, nous savons que ce sont des chevaux. Pour le chien, le porc, le loup ou le cerf, nous savons que c’est un chien, un porc, un loup, un cerf. Il n’y a que la licorne que nous ne pouvons connaître. Mais si nous ne pouvons la connaître, il serait bien possible aussi que nous l’appelions néfaste ?

« Mais c’est que, à l’apparition de la licorne, il y a toujours un sage qui est au pouvoir et la licorne apparaît pour le sage. Celui qui est un sage connaît certainement la licorne et sait que la licorne effectivement n’est pas néfaste.

« Je dis encore : ce qui fait que la licorne est licorne, c’est sa vertu et non pas son aspect. Si la licorne n’attend pas un sage pour se manifester, il peut bien arriver qu’on la qualifie de néfaste.

Ceci montre, d’une façon suffisamment claire, le symbole que représente aux yeux des Chinois la licorne. Son apparition n’offre aucune analogie avec l’Agneau chrétien qui porte un sens de sacrifice. Le P. Martini n’ignorait pas la distinction entre ces deux faits, mais il suivait de son mieux la ligne de conduite tracée par ses confrères qui ont voulu expressément déformer le Confucianisme afin de pouvoir établir un trait d’union avec leur propre religion. L’origine des querelles religieuses venait de là ; les Dominicains, les Franciscains, à cause de la jalousie comme nous l’avons dit, les attaquaient énergiquement en s’appuyant sur la thèse de laïcité que comporte la doctrine confucienne. Pour répondre aux demandes des missionnaires du Tonkin touchant les honneurs qu’on rend en Chine à Confucius, voici l’extrait d’une lettre du P. Jean de Paz de l’ordre de St-Dominique :

« On trouve dans ces relations de nos religieux de la Chine, qu’un néophyte ayant un jour protesté en présence de plusieurs infidèles qu’il ne prétendait rendre à Confucius que ce qu’un disciple rendait à son maître, et non pas l’honneur comme si c’était un Dieu, ou qu’il pût quelque chose : à ce discours les Chinois éclatant de rire : — Pensez-vous donc, lui dirent-ils qu’aucun de nous ait attribué rien de tout cela à Confucius ? Nous savons assez que c’était un homme comme nous ; et si nous lui rendons nos respects, c’est simplement comme des disciples à leur maître, en vue de la doctrine excellente qu’il nous a laissée.

Enfin, les mêmes religieux rapportent que si quelque chrétien du nombre des gens de lettres ne se trouve pas selon la coutume pour faire ces inclinations profondes devant le nom de Confucius, les Gentils, à la vérité, l’accusent d’être ingrat envers leur maître ; mais non pas d’avoir peu de religion, ni d’être infidèle selon les principes de leur secte.

« A quoi il faut ajouter que les savants de la Chine infidèle font ordinairement profession d’athéisme, ne reconnaissant aucune substance ni aucune vertu de celles qui tombent sous les sens : de même que les Saducéens qui niaient la résurrection, et qui n’admettaient ni anges ni Esprits. Or il n’est pas possible qu’étant dans cette persuasion, ils croient que Confucius, qui est mort depuis longtemps, ou que son âme soit en état de leur faire du bien, ni qu’ils espèrent de lui quelque chose.

On voit ici la vraie figure du Confucianisme, et comment les Chinois le comprennent et le pratiquent. Voici un autre thème des Jésuites :

« Il (Confucius) exhortait ses disciples à obéir au Ciel, à le craindre, à le servir, à aimer son prochain comme soi-même, à se vaincre, à soumettre ses passions à la raison, à ne rien faire, à ne rien dire, à ne rien penser qui lui fût contraire. Et ce qu’il y avait de plus remarquable, il ne recommandait rien aux autres ou par écrits ou de vive voix, qu’il ne pratiquât premièrement lui-même.

Ce passage a été cité également dans la « Disertation sur la religion des Chinois » et l’auteur ajoute :

« qui ne croirait en lisant le récit d’une si belle morale, et d’une pratique si excellente de ses devoirs, que Confucius était chrétien et qu’il avait été instruit dans l’École de Jésus-Christ ? Remarquez surtout cette intégrité, qui était un présent du Ciel, et de laquelle l’homme était déchu. Certainement un chrétien ne s’exprimerait pas mieux.

Après lecture de tous ces documents, on voit que les missionnaires se sont mis d’accord sur la morale de Confucius en tant que morale. Mais la conception des missionnaires du temps voulait que la morale dépendît de la religion. Les Dominicains montraient que la morale en Chine est indépendante de la religion. Et cette accusation bien fondée des Dominicains contre la conception des Jésuites de cette époque leur porte un coup formidable. Les penseurs français, enclins à la morale civique, qui plus tard, devait former l’esprit des encyclopédistes, accueillaient avec enchantement leurs renseignements. Chose curieuse ! Le Confucianisme faussé par l’admiration des Jésuites est révélé par leurs adversaires, les Dominicains et les Franciscains, qui ont remporté la victoire finale. Et les Jésuites, malgré la protestation de leur foi purement chrétienne, et malgré leurs intrigues ingénieuses, furent considérés comme convertis au Confucianisme qui est une doctrine des athées. Aussi furent-ils condamnés non seulement par leurs confrères, mais encore par le Pape lui-même en 1742.


Retour au livre de l'auteur: Laurence Binyon (1869-1943) Dernière mise à jour de cette page le vendredi 12 janvier 2007 20:01
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cegep de Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref