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Histoire de la philosophie médiévale.
précédée d’un Aperçu sur la philosophie ancienne.
Préface
Le présent ouvrage, que Monsieur Mercier, notre savant et vénéré maître, nous fait l'honneur d'incorporer dans son Cours de Philosophie, [1] ne comporte qu'une partie des matières historiques que nous enseignons à l'Institut supérieur de Philosophie de l'Université de Louvain. Un second volume sera consacré à la philosophie moderne et à la philosophie contemporaine.
Dans un court exposé de la philosophie de l'Inde et de la Chine, nous nous sommes inspiré surtout des travaux de Monsieur Deussen, professeur à l'Université de Kiel. Quant à la philosophie grecque, sur laquelle il existe des ouvrages de premier ordre, nous avons suivi de près la grande histoire de Edouard Zeller, professeur à l'Université de Berlin. Cependant, en plusieurs points importants, nous nous sommes écarté du savant helléniste. Au demeurant, nous avons prêté le plus d'attention à ceux d'entre les systèmes grecs dont les influences se retrouvent dans la philosophie médiévale.
En effet, c'est à la philosophie médiévale en Occident, et surtout à la scolastique, que le présent traité consacre les développements les plus étendus. Diverses raisons nous ont décidé à donner plus d'importance à une période historique trop souvent négligée par les manuels d'histoire de la philosophie.
L'histoire de la philosophie médiévale est une science relativement récente. Héritiers de préjugés séculaires, les historiens du XVIIIe siècle, Jean Brucker, par exemple, parlent à peine [vi] du moyen âge, ou ne lui consacrent que des jugements superficiels et des épithètes railleuses. Cousin et ses disciples ont frayé des voies nouvelles, en mettant au jour quelques textes fragmentaires de philosophes médiévaux, qu'une connaissance insuffisante du milieu ne leur a pas permis de juger à leur juste valeur. Plus tard Albert Stöckl, professeur au Séminaire de Münster [2], et Jean Barthélemy Hauréau [3], membre de l'Institut de France, ont écrit les premiers ouvrages d'ensemble, consacrés à l'histoire philosophique du moyen âge. Albert Stöckl possède une connaissance approfondie des idées dont il fait l'histoire ; aussi son ouvrage a-t-il conservé, même aujourd'hui, une grande valeur d'exposition doctrinale ; mais au point de vue historique et documentaire, les travaux, effectués depuis, ont dû le rendre manifestement insuffisant.
Quant à Hauréau, il fait à l'endroit de la philosophie scolastique de nombreuses méprises, faute de pénétrer sa terminologie et de connaître suffisamment ses doctrines organiques. Aussi faut-il se défier des jugements qu'il porte sur la scolastique. Par contre, Hauréau est un érudit et un dresseur de textes ; il a mérité à jamais du médiévisme philosophique, en livrant au public un répertoire considérable de documents [4] qui a renouvelé l'étude de périodes importantes.
Prantl a abordé une série de questions spéciales relatives à l'histoire de la logique médiévale, dans un ouvrage très documenté et de grande valeur. [5] Après lui, K. Werner, de l'Académie de Vienne, a édité de nombreuses études sur diverses périodes du moyen âge ; mais plusieurs de ses travaux sont faits avec légèreté, et l'auteur prend pour norme de ses jugements historiques une théorie surannée à laquelle il donne ses préférences, le Gunthérianisme.
Depuis quinze ans, la publication de textes importants et de nombreuses monographies est venue donner à l'histoire de la philosophie médiévale une impulsion nouvelle. On recueille les matériaux, on met en valeur les sources, on commence à [vii] publier quelques-uns des innombrables manuscrits philosophiques disséminés dans les grandes bibliothèques. Citons les travaux de Ehrle et Denifle dans les Archiv für Litteratur und Kirchengeschichte des Mittelalters, la publication monumentale du Chartularium Universitatis Parisiensis et des documents accessoires, entreprise par Denifle et Chatelain, les Beiträge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters sous la direction de Monsieur Baeumker, à Breslau, des travaux spéciaux de Messieurs Picavet, Rubczinscky, Clerval, Vacant, Mandonnet, etc.
Jusqu'ici on n'a déblayé qu'un coin de terrain ; la tâche qui reste à faire dépasse de loin le travail accompli. Cependant il est possible, dès maintenant, de se rendre compte des orientations nouvelles.
Erdmann [6] et Ueberwegs-Heinze [7] sont les seuls, à notre connaissance, qui ont mis en œuvre ces matériaux nouveaux au profit d'une histoire générale de la philosophie du moyen âge. Ueberwegs-Heinze, dans un ouvrage paru il y a un an à peine, reste fidèle à la méthode adoptée par le Grundriss der Geschichte der Philosophie : il accumule les renseignements bibliographiques, mentionne presque tous les travaux récents, et résume les principaux. C'est un répertoire très érudit, indispensable aux historiens, bien plus qu'une histoire. Erdmann, de même, se borne à résumer les œuvres des philosophes médiévaux et les documents nouveaux parus avant 1896.
Nous avons essayé d'utiliser les récents travaux sur la philosophie du moyen âge, afin de faire vivre les systèmes philosophiques et de mieux marquer leur filiation et leur dépendance réciproque. Ces travaux récents se rapportent avant tout aux trois premières périodes du moyen âge (du IXe au XVe siècle). On trouvera dans cette histoire philosophique du moyen âge plusieurs classifications nouvelles, et des jugements nouveaux sur des personnages saillants.
Une seconde raison nous a décidé à consacrer à l'histoire de la philosophie médiévale la plus grande part dans ce traité. [viii] Cette période de l'histoire de la pensée, étant très peu connue et très souvent méconnue, il peut être utile à un grand nombre de posséder, sur la philosophie du moyen âge, des notions succinctes et coordonnées.
Enfin, nous sommes convaincu que l'histoire d'une science est devenue indispensable à l'étude même de cette science, et les amis de la scolastique ne peuvent ignorer les événements qui ont présidé à sa genèse, à son épanouissement, à son déclin.
Ces pages ne forment qu'un manuel et sont destinées à être largement complétées par des leçons orales. Voilà pourquoi elles se bornent presque exclusivement à exposer, et réservent la critique. D'autre part, comme nous avons visé principalement à établir la filiation des idées et des systèmes, il n'entrait pas dans notre plan de relater d'une façon complète la vie des philosophes, leurs œuvres et la vaste bibliographie qui se rapporte à la matière. [8]
Enfin, la forme de manuel adoptée dans cet ouvrage explique pourquoi nous avons suivi les cadres imposés par une étude méthodique de la philosophie ancienne et de la philosophie médiévale, tout en réservant à celle-ci une place d'honneur, dont le titre même fait foi.
En terminant, il nous est agréable d'exprimer nos remerciements les plus sincères à notre savant ami et collègue, Monsieur le professeur Baeumker de l'Université de Breslau, qui a bien voulu relire la majeure partie du Livre III, consacré à l'Histoire de la Philosophie médiévale. Vous remercions aussi de grand cœur notre très cher ami Monsieur G. Legrand, qui nous a aidé dans la correction de notre manuscrit.
Maurice DE WULF.
Louvain, le 10 novembre 1899.
[1] Le Cours de Philosophie, publié par D. Mercier, comprend à ce jour : Vol. I. Logique, 2e édit. 1897. Vol. II. Ontologie ou Métaphysique générale. 1894. Vol. III. Psychologie, 5e édit. 1899. Vol. IV. Critériologie générale, 1899. Vol. VI. Histoire de la Philosophie médiévale précédée d'un aperçu sur la Philosophie ancienne. Les volumes suivants comprendront l’Histoire moderne et la Philosophie contemporaine ; la Critériologie spéciale ; la Cosmologie ; la Théodicée ; la Morale ; le Droit social.
[2] A. Stöcki, Geschichte d. Philos, des Mittelalters, Mayence, 1864-1866. 3 vol.
[3] B. Hauréau, Histoire de la Philos, scolastique, 2e édit. Paris 1872-1880, 3 vol.
[4] Ses travaux ont surtout paru dans les Notices et extraits des man. de la Bibl. nation, passim, dans le Journal des Savants, etc. et dans une collection Notices et extr. des man. latins de la Bibl. nat. (6 vol. in-8º, Paris, 1890-1893) éditée les dernières années de sa vie.
[5] Geschichte der Logik im Abendlande, Bd. II. Leipzig 1861, 2e édit. en 1885. Bd. III en l867, Bd. IV en 1870.
[6] Grundriss d. Geschichte d. Philosophie, von J. E. Erdmann, 4e Aufl., bearbeitet von Benno Erdmann. Bd. I, Berlin 1896.
[7] Grundriss d. Geschichte d. Philosophie. II Th. Die mittlere oder die patristische und scholasfische Zeit. 8º Aufl., hrgg. von Max Heinze. Berlin, 1898.
[8] On trouvera un tableau quasi complet de la bibliographie de la philosophie médiévale, dans l'ouvrage cité de Ueberwegs-Heinze.
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