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Collection « Histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean »

Une édition réalisée à partir du texte de Russel Aurore Bouchard, “Chicoutimi, à la naissance du mythe saguenéen.” Un chapitre publié dans le livre de l’auteure intitulé : Chroniques d’histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean (Du mythe à la réalité), chapitre VI, pp. 131-148. Chicoutimi, Saguenay—Lac-Saint-Jean: Russel Aurore Bouchard, 2011, 263 pp. [Un texte publié en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales avec l'autorisation de l'auteure accordée le 13 mars 2017.]

[131]

Russel Aurore BOUCHARD

“Chicoutimi,
à la naissance
du mythe saguenéen.”

Quand l’histoire bascule dans l’absurdité [131]
L’île de Chekoutimi [132]
Chicoutimi, un lieu de passage où se construit le premier chapitre de l’histoire du Saguenay [137]
La « Reine du Nord » [141]
Plaidoirie pour l’Histoire [144]


Quand l’histoire bascule dans l’absurdité

Depuis la fusion forcée du 18 février 2002 créant l’entité municipale de « Saguenay » (sic), les citoyens de la défunte ville de Chicoutimi, la cité fondatrice du Saguenay–Lac-Saint-Jean, ne décolèrent pas d’avoir dû faire le sacrifice de ce nom mythique qui a symbolisé à lui seul, pendant trois siècles et demi, l’identité de tout un peuple. Jusqu’au dernier acte de ce mélodrame qui a fait basculer l’histoire dans une sorte d’absurdité sémantique marquée par la confusion des esprits, Chicoutimi était effectivement le rendez-vous toponymique le plus évocateur du Québec et constituait à lui seul le plus puissant ambassadeur du Saguenay–Lac-Saint-Jean à l’étranger.

Par cette manœuvre, qui met plus particulièrement en relief la vision à courte vue de ceux qui nous gouvernent, et les inimitiés entretenues contre les Chicoutimiens par quelques citoyens des localités voisines. Par ce coup de collier bien mal inspiré, dis-je bien, du gouvernement qui a conduit son troupeau jusqu’au précipice des fusions municipales dans tout le Québec, les localités du Saguenay, de Tadoussac à Larouche, doivent désormais composer avec les conséquences nocives de cet amalgame chaotique qui n’a [132]  pas fini de semer la discorde et la confusion dans les esprits. L’erreur est si manifeste, la perte identitaire si pathétique, que l’Histoire qui nous regarde du haut de ces quelque 350 ans, ne peut refuser de relever le gant pour sauver ce qui peut l’être encore de cette ultime manifestation de l’imbécillité humaine.

CHICOUTIMI, le plus beau nom qui soit en Amérique, a donc été trucidé pour satisfaire à des objectifs politiques et économiques qui ont rapidement démontré leurs failles. C’était en 1999, l’année des grandes peurs entretenues à dessein ! Le gouvernement du Québec, alors dirigé par Lucien Bouchard, un Jonquiérois d’origine, avait entrepris un vaste programme de fusions municipales sous prétexte d’exorciser le Québec de sa lourdeur administrative et de lui permettre de faire des économies d’échelle qui ne se sont pas réalisées. Au Saguenay, l’affaire s’est soldée par la fusion des villes de Jonquière, La-Baie, Canton-Tremblay, Shipshaw, Laterrière, Lac-Kénogami et… CHICOUTIMI. Contrairement à ce qui avait été prétendu dans le discours, cette entreprise des plus mal inspirées a plutôt eu pour conséquences premières d’atrophier la démocratie municipale en accroissant les pouvoirs du premier magistrat, d’attiser les velléités entre les communautés paroissiales historiquement reconnues pour leur proverbial esprit de clocher et de torpiller les sentiments d’appartenances, moteurs de développements locaux.

L’île de Chekoutimi

Pour bien apprécier toute la subtilité de ce délirant dérapage, il faut aussi savoir qu’avant la marche du peuplement blanc, en 1842, Chicoutimi, en plus d’être un poste de traite dont la fondation remonte à l’année 1671, était le nom qu’on donnait alors à un vaste territoire qui englobait la plupart des villes fusionnées dans ce qui était appelé plus justement l’île de « Chekoutimi » ainsi qu’en fait fois la carte publiée par Nicholas Bellin, en 1755. Pour cette

[133]

Tiré à part d’une carte méticuleusement élaborée par Nicolas Bellin, en 1755 et titrée « Partie orientale de la Nouvelle-France ou du Canada ». La toponymie évoque déjà les principaux lieuxdits qui servent de points de repère aux navigateurs et aux nautoniers qui s’engagent dans le Saguenay. Les anses au Manitou, le cap au Leste, la Longue Pointe, la Grande Anse, la rivière Panaouitiche (Pipaouitiche) ; pour localiser ce qui deviendra, au XIXe siècle, Sainte-Rose-du-Nord, Cap au Leste, la flèche littorale de Saint-Fulgence, la baie des Ha ! Ha ! et la rivière du Moulin.

Quant à l’île de « CHEKOUTIMI » qui se détache visuellement de l’ensemble, il faut considérer que les cartographes des temps héroïques notaient comme des îles les espaces entourés de rivières ; c’est nommément le cas du secteur de la mission et du poste de traite de Chicoutimi, qui se trouve naturellement encadré par le lac Kénogami et les rivières Chicoutimi, aux Sables et Saguenay. C’est le pays des « CHEKOUTIMIENS », note en grosses lettres majuscules le cartographe.

La carte de Bellin est la plus achevée et la plus réaliste des cartes qui réfère au Saguenay pendant le Régime français. En face de Chicoutimi et un peu en amont de son vrai lieu qui était alors le détour de la rivière du Moulin (Panaouetiche), on y retrouve même l’Islet du Porc-Épic qui marquait la dernière étape du voyage ; cet îlot, où l’expédition des pères Druillette et Dablon a campé le 5 juin 1661, a été totalement éliminé, en 1882, pour ouvrir le chenal aux vapeurs et aux grands voiliers.


[134]

 seule raison, CHICOUTIMI était donc le toponyme le plus indiqué pour nommer la nouvelle ville fusionnée. Mais les élus et les fonctionnaires ont eu tellement peur de se mettre les gens des villages périphériques à dos, qu’ils ont abdiqué devant leurs responsabilités souveraines envers la postérité et l’intérêt supérieur de leurs administrés. Résultat, la ville fusionnée s’appelle désormais... « SAGUENAY » (sic), qui est le nom d’une région, d’une rivière et d’un fjord fabuleux, mais pas celui d’une ville !

Dans la langue des premiers migrants amérindiens qui ont entrepris de coloniser l’endroit voilà plus de cinq mille ans, Chicoutimi signifiait « jusqu’où l’eau est profonde » [3]. Il est l’un des plus anciens lieux d’occupation humaine et de rencontres ayant survécu aux âges avec leurs noms de baptême. Pour ceux qui ne connaissent pas, il faut savoir que le nom de Chicoutimi, pour signifier un lieudit, a été écrit sur un document pour la première fois par les missionnaires, en 1661, soit dix ans avant la construction d’un comptoir de traite. On parlait alors de tout ce périmètre insularisé entre le lac Kénogami, la rivière Chicoutimi, la rivière au Sable et la rivière Saguenay. En juin de cette année-là, une étape historique était sur le pas d’être franchie par les pères Gabriel Druillette et Claude Dablon qui avaient l’impression d’« entrer tout de bon dans les terres de Sathan ».

Il faut admettre que la virée n’était pas banale. Elle avait été organisée dans le salon du gouverneur de Québec qui, de concert avec le Supérieur des Jésuites, ne lésinait pas sur les moyens puisque le corps expéditionnaire comptait quarante canots équipés pour la peine. Pour cette formidable odyssée, les voyageurs avaient pris soin d’amener avec eux des instruments de navigation qui leur permettaient d’évaluer, avec des marges d’erreur plus ou moins appréciables pour le temps, les latitudes et les distances. Comme le souligne, du reste dans sa présentation, le Supérieur des Jésuites, le père Jérôme Lalemant : « C’estoit là une belle occasion pour aller nous-mesmes prendre les connoissances que nous n’avons euës jusqu’à present que par le rapport, assez peu fidèle des Sauvages » [4]). [135] Et comme le note soigneusement le père Dablon dans son précieux journal qu’il conclut sur les bords du lac Nicabau, le 2 juillet 1661 [5], l’endroit était remarquable « pour estre le terme de la belle navigation, et le commencement des portages… »

« Le mal s’estant un peu relashé, nous partons enfin le premier jour de Juin, de cette année 1661. au nombre de quarante canots. Nous quittons Tadoussac, mais non la maladie, qui nous suit ; et ce saisissant de nouveau de quelques-uns de nos Sauvages, fait balancer nostre voyage dés son entrée, ralentissons nos avirons qui n’alloient pas au gré de nos desirs. Si bien que nous fusmes obligez d’employer cinq jours pour nous rendre à Chicoutimi, où nous nous postons sur un Islet de roche, pendant qu’on va chercher à vivre dans les bois voisins : et c’est de dessus ce rocher, que nous voyons a découvert une partie du Saguené, admirans deux choses assez remarquables de ce beau fleuve. La premiere est, que pendant plus de vingt lieuës, depuis son emboucheure dans le fleuve S. Laurens, il coule tousjours en bas, mesme de marée montante, quoy qu’au-dessus de ces vingt lieuës, il ait son flux et reflux respondant à celuy de la Mer ; si bien qu’à mesme temps ses eaux montent d’un costé, et descendent de l’autre. [...] La seconde merveille est, que quoy que nous soyons à trente lieuës ou environ, au-dessus de Tasdoussac : neantmoins l’eau est icy haute en mesme temps, et de la mesme marée qu’à Tadoussac ; ce qui ne se trouve pas dans les autres rivieres, qui grossissent successivement, par le flux de la Mer, plus tost és lieux plus voisins de la Mer, et plus tard és lieux plus esloignez, et qui sont plus avant dans les terres.
Le sixième, nous arrivons de bonne heure à Chegoutimis, lieu remarquable pour estre le terme de la belle navigation, et le commencement des portages, c’est ainsi que nous appellons les lieux où la rapidité et les cheutes d’eau obligent les Nautonniers de mettre à terre, et de porter sur leurs espaules leurs Canots et tout l’équipage pour gagner le dessus du Sault. Nous commençons donc donc en ce lieu-cy de porter reciproquement nos petits vesseaux, qui nous avoient porté jusqu’alors, et cela, prés d’une lieuë de chemin...  » [6]

[136]

Ainsi donc, quatorze ans après la percée de Dequen (1647), par les observations scientifiques de Druillette et Dablon (1661), le Saguenay venait d’entrer dans une nouvelle phase de sa courte histoire. Des distances, pour une première fois mesurées avec des instruments sophistiqués, et des noms nouveaux avaient été inscrits dans le dictionnaire toponymique : dont Chicoutimi et Nicabau (ce dernier présenté comme une place « celebre, à cause d’une foire qui s’y tient tous les ans » [7]). À une lieue de Chicoutimi, qu’ils atteignirent le matin du sixième jour de navigation, les pères s’étonnèrent de découvrir que la rivière Saguenay coule d’ouest en est sans jamais s’arrêter malgré la marée montante, et ils s’émerveillèrent de découvrir que la marée est haute en même temps à Chicoutimi qu’à Tadoussac.

Les navigateurs appelés à venir planter les bases d’un poste de traite, savaient maintenant à quoi s’en tenir. Il aura fallu, cependant, au cartographe Delisle [8], attendre encore dix bonnes années avant de consacrer le toponyme






Première carte géographique sur laquelle est gravé, noir sur blanc, le toponyme « Chegoutimy ». La carte est sortie des Ateliers Delisle, qui l’ont dessinée sur la base des données géographiques et humaines extraites des Relations des Jésuites, pour les années 1670-1671. On aura remarqué que c’est le seul lieu-dit entre Tadoussac et le lac Saint-Jean (« Pingagami »).

Il y est écrit, pour l’histoire qui s’écrit : « Chegoutimy où nous menames 3 jours et le 3[ième] jour nous transportons nos canots pendant 3 quarts de lieue. »


[137]



Portion d’une carte exceptionnelle de l’Amérique Septentrionale, dessinée par le cartographe Jean-Baptiste-Louis Franquelin, en 1688. On y remarque : deux rivières, Nicabeau (Ashuapmushuan) et Péribonka ; la région du Lac-Saint-Jean ; et deux lieux dits, CHICOUTIMI et TADOUSSAC.

Je répète que nous sommes en 1688, et que son auteur n’a pas cru bon de préciser la rivière Saguenay, qui coule pourtant de source. En ce temps-là, Chicoutimi est déjà un point d’ancrage du mythe du Nouveau-Monde.


fondateur sur une carte géographique qu’il dressa sur la foi des renseignements de l’expédition du père Albanel, parti en direction de la baie d’Hudson à la fin de l’été 1671, justement l’année où les propriétaires de la Traite de Tadoussac procédèrent à la construction d’un premier entrepôt au pied du Grand Portage de Chicoutimi.


Chicoutimi, un lieu de passage où se construit
le premier chapitre de l’histoire du Saguenay


Disposé en amphithéâtre au confluent des rivières Saguenay et Chicoutimi, ce lieu de rencontres millénaires s’offrait comme la dernière halte possible avant la fastidieuse [138]  montée vers le lac Saint-Jean (50 km plus haut) et l’intérieur des Terres qui se déplie à l’infini vers la Mer du Nord, en passant par les lacs Chigoubiche, Ashuapmushuan et Mistassini. La montée de la rivière Chicoutimi qui serpente jusqu’à sa source (le lac Kénogami), est longue d’une trentaine de kilomètres et comptait alors sept portages particulièrement éprouvants pour le voyageur en route vers cet arrière-pays borné par la « hauteur des terres », frontière géographique naturelle de la frange occidentale des Postes du Roi.

Pour permettre au lecteur de bien saisir l’importance stratégique et historique de ce coteau, il suffit de rappeler que le convoi de voyageurs devait d’abord faire transporter les marchandises par une « brigade » de portageurs (ce qui nécessitait au moins une journée de dur travail). Pour y arriver, il devait gravir, tôt le matin, le premier portage de Chicoutimi (nommé également Grand Portage ou Coteau du Portage), long de 2 kilomètres et quart ; une rude et éprouvante montée de la colline qui surplombe en fait la rive ouest. De part et d’autre de cette sente tapée par les mocassins et le va-et-vient des siècles, la terre, encore vierge de toute profanation industrielle était « en glaise bleue pure ou mêlée de sable » et la forêt environnante était constituée « de pins rouges et cyprès, bouleaux, épinettes, sapins, &c. quelques pins blancs ». [9]

Cette première épreuve franchie, le convoi transbordait ensuite marchandises et équipements dans les canots d’écorce et ramait en direction du deuxième rapide ; le portage Ka Ka (aujourd’hui Pont-Arnaud), qui se faisait à partir d’une sente sablonneuse tracée sur le côté est de la rivière. Les Indiens surnommaient ce portage « Meyecapatagane ». Situé à cinq kilomètres du point de départ, il se faisait « dans le bord du bois le long du rapide » et on le disait alors « assez beau par le chemin qui y est bien prayé » [10]. À l’époque, ce segment de la rivière était bordé d’une forêt anarchique qui s’apparentait à la première ci-devant décrite et le haut du rapide était chapeauté d’une petite île le séparant en deux filets d’eau bouillonnante qui se mariaient à nouveau avec force tapage au pied de la chute. [11]

[139]




La route des voyageurs menant de Chicoutimi au lac Saint-Jean via la rivière Chicoutimi et le lac Kénogami, une première étape astreignante qui prenait de deux à trois jours, selon les bagages et les conditions. Informations tirées du journal de l’arpenteur Joseph-Laurent Normandin qui est passé par là lors de son voyage d’exploration de l’été 1732.

Arrangement, Russel Bouchard, 2002.



Venaient ensuite le portage du Chien situé à 8 kilomètres du poste de traite (à la hauteur de la route 170), le portage de l’Enfant à un demi-kilomètre en amont (l’actuel barrage de Chute-Garneau), le Beau Portage à 20 kilomètres du poste (un peu en aval du pont de Laterrière), et l’avant-dernier portage, celui de l’Islet, à 24 kilomètres du poste. Le premier du groupe, le portage du Chien, mesurait « environ 200 verges de longueur, passe sur une bonne espèce de terre, et évite une cascade d’environ 15 pieds de hauteur. Il est boisé de cèdre, de sapin, de bouleau, d’épinette rouge, de pin blanc et rouge ». [12] Le portage dit de l’Enfant quant à lui, doit son nom à un jeune Indien qui s’y noya jadis en allant puiser de l’eau sur sa rive [13] ; lui aussi d’une longueur d’environ 200 verges, la sente d’où [140]  s’enfilaient les voyageurs « passe sur une assez bonne terre [de] glaise jaune boisée d’épinette, de frène, de cèdre, de peuplier, d’orme et de pin ». [14] Le Beau Portage, comme son nom le suggère, était le plus agréable de la série ; d’une longueur d’environ 250 verges, le sol où il passe est d’un caractère léger mêlé de terre jaune et de sable, et boisé d’épinettes, de bouleaux blancs, de pins et de quelques ormes. [15]  Et le dernier du groupe, le portage de l’Islet, ou portage de l’Ile, passait sur un sol de terre noire très riche, boisé de bouleaux noirs, d’épinettes, de pins et de frênes. [16]


Le Saguenay, tel qu’il apparaît aux nouveaux maîtres anglais, dans la Proclamation Royale du 7 octobre 1763. L’acte de la capitulation signé à Montréal par Vaudreuil le 8 septembre 1760, reconnaît alors à l’Angleterre la victoire de la guerre qu’elle a menée, en Amérique du Nord, contre son ennemi séculaire la France. Le traité signé à Paris le 10 février 1763 confirme ce fait. Dans ce nouvel ordre colonial mondial, le Saguenay ne change pas de statut et « CHEKOUTIMY » est officiellement reconnu par les nouveaux maîtres du Canada comme le centre le plus important du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Tiré à part de la carte du Capitaine Carver, collection Russel Bouchard.


Au terme d’un voyage de 28 kilomètres et demi, le convoi arrivait finalement au pied du septième saut, le portage des Roches, qui débouche sur le lac Kénogami. À cet endroit, la rivière, qui n’avait pas été dénaturée par les entraves hydroélectiques, formait une sorte de lac naturel creusé par [141] le bouillon de la chute coulant directement du lac avec une grande impétuosité et sur une dangereuse coulée de roches coupantes comme des rasoirs, mousseuses et glissantes. Ce portage était bien nommé, raconte Normandin en 1732, « car on ne marche sur autre chose que sur les roches qui sont mauvaises jusqu’aux deux tiers du portage, par les pointes qu’elles ont et la mousse qui les rend très glissantes ». Et sur le sommet de cette dernière épreuve qui en marquait la fin ou le départ, selon qu’on arrive ou qu’on part, se trouvait un énorme rocher plat creusé « d’écuelles qui se remplissent d’eau laqu’elle estant croupie par la chaleur qu’il fait ». [17] Rendus au niveau du lac, les visiteurs devaient finalement se payer trente kilomètres de canots, faire le portage du lac Ouiqui, passer par le lac Kénogamishish, la rivière des Aulnets et la Belle-Rivière, avant d’aboutir dans le lac Saint-Jean, à 80 kilomètres du poste de Chicoutimi, terminus de la première course dans la foulée du long et éreintant voyage à l’intérieur des Terres.

La « Reine du Nord »

Dans tout le Canada, les témoignages ne manquent pas pour en faire l’éloge, il n’y avait pas un lieu plus sacré, pas un lieu plus évocateur des temps héroïques de la Nouvelle-France et de l’époque des fourrures, pas un lieu plus mythique que la pointe du Bassin de Chicoutimi pour symboliser la marche d’une société naissante. Il n’y avait pas un coin de pays plus puissant pour marquer la mémoire de tout un peuple. De fait ! Placée en amphithéâtre et en bordure de la rivière Saguenay, Chicoutimi s’étalait en orgueil et était devenue, au milieu du XIXe siècle, « le » mémorial de l’histoire du Saguenay et « le » cœur d’un « royaume » en gestation, celui révélé à l’Histoire par le Malouin Jacques Cartier, le premier septembre 1535 [18]. Les touristes, arrivant jour après jour par bateaux à vapeur pour se repaître de cette histoire émouvante, n’avaient de cesse de se ruer sur les vestiges de la vieille chapelle de l’ancienne mission pour y prélever une relique qu’ils ramenaient avec eux en souvenir.

[142]

Dans sa puissante étude sur « Le Saguenay et le bassin du Lac Saint-Jean » qu’il publie pour la première fois en 1880, le chroniqueur Arthur Buies ne tarit pas d’éloges devant les restes d’un si touchant passé et d’une évolution si inspirante pour les localités naissantes du Saguenay–Lac-Saint-Jean : « À quelques pas de la scierie de Chicoutimi on voyait encore, il y a un quart de siècle, courbée sous le poids des ans, la vieille chapelle érigée par le père Laure en 1727 » sur les vestiges de celle érigée en 1676 par Charles Bazire. « Les étrangers qui débarquaient

L’entrée du Bassin et la chapelle de la mission de Chicoutimi, vers 1840. C’est là, sur cette pointe que furent érigés le poste de traite et les trois chapelles qui s’y sont succédées au fil de l’histoire. La première remonte à l’année 1676. Bâtie sous l’instigation du père François de Crespieul avec le soutien financier de Charles Bazire, un des premiers locataires des Postes du Roi et un grand marchand de la Place Royale à Québec, elle fut incendiée en 1682. Une quarantaine d’années plus tard, en 1726, après le rétablissement permanent des missions auprès des Montagnais, le Père Pierre Laure y a fait construire une seconde chapelle qui restera en place jusqu’en 1856. En 1893, sur les ruines de ce dernier bâtiment, une dernière chapelle a été érigée par Mgr Michel-Thomas Labrecque, évêque de Chicoutimi.

C’est du reste sur ce site sacré, lavé par le mariage des rivières Saguenay et Kinogamingue (qui deviendra rivière et ville de Chicoutimi) qui s’y rencontrent, que les premiers Métis sont tombés d’un premier lit euro-canadien. 

Aquarelle, Bibliothèque de Montréal,  Album Viger, p. 274.

[143]

 à Chicoutimi s’empressaient d’aller la contempler, et ceux qui connaissaient quelque chose des anciennes missions du Canada, quelles ques fussent leurs croyances religieuses, n’oubliaient pas de mettre dans leurs sacs de voyage quelques fragments de pierre ou autres objets appartenant à la chapelle, afin d’en conserver la mémoire. » [19]

Dans la décennie 1890, le mythe chicoutimien attise ainsi donc une telle fierté pour les Saguenéens et les Jeannois, la ville suscite de tels espoirs dans la région qui se prépare à faire le saut dans le XXème siècle, qu’elle est devenue, dans l’esprit de tous, la « Chicago du Nord » [20], le « Klondike » [21] du Québec. Il faut dire à cet égard que Chicoutimi n’a pas perdu de temps pour se tailler une niche dans la modernité et qu’elle a su démontrer à l’ensemble du pays qu’elle a le moyen de ses ambitions.

Au niveau des services offerts à la population, il est vrai qu’elle détient une bonne longueur d’avance sur toutes les localités du Saguenay–Lac-Saint-Jean et qu’elle n’a plus rien à craindre pour son statut de capitale régionale. En plus d’être le terminus maritime et ferroviaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean et d’accueillir les principales institutions gouvernementales, judiciaires, scolaires et religieuses qui lui


Les 25,26 et 27 août 1913, la ville de Chicoutimi était l’hôtesse de la Fédération des Chambres de Commerce de la province de Québec. L’événement était marquant et rentrait dans les annales du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Avec ses industries, sa pulperie, ses commerces et ses institutions, elle représentait alors le plus bel espoir du Québec et la grande fierté de la région dont elle était la capitale et la métropole. Chicoutimi méritait bien le titre de « Reine du Nord » qui lui était confirmé en couverture de l’imposant cahier publié pour marquer cette rencontre exceptionnelle du tout Québec...


[144]

 valent d’être coiffée du titre envié de « Reine du Nord » [22], la métropole possède, depuis 1883, un hôpital, abrite sur son sol le plus grand journal de la région (le Progrès du Saguenay, fondé en 1886), et compte une multitude de professionnels attachés aux services gouvernementaux, à la médecine et à la justice [23]. Niveau commercial, encore là, tout va pour le mieux également puisque Chicoutimi compte une bonne trentaine de marchands prospères regroupés principalement entre le Bassin et la cathédrale, ainsi qu’une bonne cinquantaine d’artisans éparpillés sur tout son territoire, mais concentrés entre le Rocher-de-la-Vieille et le Bassin où a été plantée la première graine.

Au tournant du siècle, Chicoutimi est sur une lancée inédite que nul au Québec ne peut lui ravir ni contester. La métropole du Saguenay–Lac-Saint-Jean ne se prive pas d’afficher fièrement qu’elle est, plus que jamais, le cœur historique, institutionnel, administratif, commercial et industriel du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Qui pourrait du reste lui reprocher cette exaltation ? Elle qui a vu sortir de terre en amont de la première chute où notre histoire a commencé, la première centrale hydroélectrique du Saguenay [24] édifiée en 1895 pour fournir de l’énergie au premier complexe de pâte à papier créé au Canada par des Canadiens français de… Chicoutimi [25], un moteur de développement qui ouvre la voie et qui deviendra, en 1920, la plus importante pulperie du monde [26]

Plaidoirie pour l’Histoire

Les quelque 350 ans qui nous regardent du haut de l’histoire de l’humanité sont là pour nous le rappeler avec grandiloquence. Si l’Amérique du Nord a un fleuve qui alimente de ses eaux l’Atlantique Nord, c’est bien le Saint-Laurent, celui que les Indiens avaient baptisé la « GRANDE RIVIÈRE DE CANADA » et où vivaient les Canadiens. Si le Québec a un fjord, c’est bien celui du « SAGUENAY », la

[145]

Alors que le Québec a sur lui tous les yeux de la planète Terre dans la perspective du Référendum provincial du 30 octobre 1995 devant décider de son retrait ou pas de la Confédération canadienne, c’est par la fenêtre de Chicoutimi que la France observe le Québec et le Canada. Dans le prestigieux journal d’actualité internationale, « Le Point », édition du 21 octobre, soit neuf jours avant le verdict référendaire, le journaliste parisien Dominique Audibert écrit de Chicoutimi à ses milliers de lecteurs de la francophonie internationale :

« C’est le genre d’endroit où l’on irait rien que pour le nom. Chicoutimi... On imagine déjà la neige et les trappeurs, les caribous et les marchés à fourrures. Mais il y a belle lurette que les motoneiges ont remplacé les traîneaux et seuls les noms de rue –les « Champs-Élysées » ou la « rue de la Côte d’Azur »– ont un délicieux parfum d’exotisme à rebours. À une heure d’avion de Montréal, à la lisière du Grand Nord, Chicoutimi (60 000 habitants) est la capitale de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. C’est le sanctuaire de la fleur de lys, le coeur de ce que le Québec a de plus québécois. « C’est notre village gaulois », dit fièrement un autochtone... »

« Québec / Veillée d’armes à Chicoutimi », titrait alors le journal à sa une. C’était par là, par Chicoutimi, la porte du Grand Nord, que passait l’hommage que la France faisait au Québec dans un des temps le plus fort de son histoire. Un hommage qu’aucune autre ville du Québec n’avait alors reçu pour personnifier l’histoire, la culture, l’identité, les défis et les espérances de tout un peuple...


« rivière la plus profonde de l’univers » qui en lave les flancs et qui l’abreuve par l’amont. Et si le Saguenay–Lac-Saint-Jean a un centre, c’est bien « CHICOUTIMI », la Belle des belles, un nom par où passent l’histoire et la fierté de tout un peuple.

[146]

CHICOUTIMI, cela dit tout dans l’esprit de tous ! Dès qu’il est prononcé, le mot siffle dans nos têtes comme le vent du fjord, transportant dans sa magie les bruissements uniques de la forêt saguenéenne et les meilleurs parfums de la Boréalie d’Amérique. À lui seul, il évoque le baptême de notre histoire, soulève le rêve, suscite dans l’imaginaire ce que l’Amérique a de plus singulier, de plus puissant, de plus beau, de plus prometteur. Le prononcer où qu’on soit sur cette Terre réveille inévitablement en chacun de soi le mythe du nord qui nous ramène invariablement aux grands espaces enneigés, à la quête de la liberté qui y a été forgée à force de bras sur une des terres les plus inhospitalières de la planète.

CHICOUTIMI, aucun toponyme n’est plus ancien, entre Tadoussac et le Piekouagami. Il est sorti de la lanterne du temps pour prendre part à l’histoire qui s’écrit, comme un poème adressé à la face de l’univers. Il a été prononcé avant ceux de la Grande Anse (baie des Ha ! Ha !), des Anses du Manitou (Sainte-Rose-du-Nord), de la rivière de la Couchée de Castor (Anse-Saint-Jean), de l’anse au Laquais (le port de Grande-Anse), des Terres-Rompues voire de Shipshaw et Kinougamiou (lac Long). Pour ceux qui étaient appelés à faire les premières découvertes, CHICOUTIMI figurait le terme de la navigation sur le Saguenay, marquait d’une croix un temps d’arrêt avant d’entreprendre la piste pivelée de portages, de sauts et de dangers pavant la voie d’eau menant au nord du Nord via le lac Saint-Jean. Pour dire bien simplement, c’est le théâtre mythique de la rencontre des deux peuples et des deux cultures qui forme aujourd’hui la population indigène (Métis et Indiens) du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Sans la restauration du nom de CHICOUTIMI comme premier lieu commun de notre mémoire, comme premier quai de débarquement et comme lieu de passage des explorateurs qui, à compter de 1661, ont entrepris d’inscrire son nom au rôle de la grande histoire du monde. Sans cette remise en l’état de ce point d’ancrage de notre mémoire commune, l’histoire du Saguenay change de visage, pâlit, s’affadit, s’atténue au profit de forces qui nous échappent. Elle perd [147]  de sa personnalité, dévie de son cours pour une destinée qui n’est pas inscrite dans le courant de la rivière et du fjord, un courant perpétuel qui est intimement lié à celui du Saint-Laurent, de l’Atlantique et de l’Occident. Abandonner cette sorte de point d’ancrage identitaire, c’est de cette manière qu’ont disparu du radar de l’Histoire tous les peuples qui en ont pavé les jalons et qui n’ont pas su s’approprier ce moment solennel qu’elle leur a pourtant offert. Qu’il plaise, au regard de cette histoire qui nous observe, de plaider ainsi pour ne pas périr aussi bêtement dans la mémoire de tous…



[1] Buies, Correspondance, Guérin, 1993, p. 289.

[2] Jules Michelet, Oeuvres complètes, XXI.

[3] Sur le plan étymologique, le mot Chicoutimi ne porte pas à confusion comme c’est le cas avec Tadoussac. Le bourgeois du Nord-Ouest, James McKenzie, qui en discute dans son journal d’expédition, le dissèque en le prononçant « E-She-qua-ti-mi », pour signifier, encore une fois, la fin des eaux profondes. Ce coureur des bois qui avait alors en charge les Postes du Roi, présente également l’anse de Chicoutimi (la baie du Bassin) par les termes : « Ishko (« up to there ») ; « timew » (« it is deep  »). James McKenzie, The King’s Posts and Journal on a canoë jaunt through the King’s Domains, 1808, in L.-R. Masson, Les Bourgeois du Nord-Ouest, 1889, t. 2, p. 442.

[4] Relations des Jésuites, Éditions du Jour, 1661 : 12.

[5] Relations des Jésuites, Éditions du Jour, 1661 : 13.

[6] Relations des Jésuites, Éditions du Jour, 1661 : 13-14.

[7] Relations des Jésuites, Éditions du Jour, 1661 : 13-21.

[8] Voir à ce sujet, l’essai très éclairant de Nelson-Martin Dawson, L’Atelier Delisle / L’Amérique du Nord sur la table à dessin, Septentrion, Sillery, 2000, pp. 223-227.

[9] Exploration du Saguenay, 1828, p. 179.

[10] Journal de Joseph-Laurent Normandin, APC, P01195-1, 3A03-203A, publié par Russel Bouchard in L’exploration du Saguenay par J.-L. Normandin en 1732 / Au cœur du Domaine du Roi, Septentrion, Sillery, 2002.

[11] Exploration du Saguenay, 1828, p. 345.

[12] Ibid., p. 345.

[13] Normandin, op. cit., Un siècle plus tard, Bouchette raconte une toute autre histoire disant que l’enfant s’était noyé après avoir dévalé le rapide dans un canot mal attaché.

[14] Exploration du Saguenay, 1828, p. 343.

[15] Ibid., p. 343.

[16] Ibid., p. 341.

[17] Normandin, op. cit.

[18] Jacques Cartier, « Deuxième Relation (1535-1536) », in Michel Bideaux, Jacques Cartier / Relations, PUM, Montréal, 1986, p. 135.

[19] Arthur Buies, Le Saguenay et le bassin du Lac Saint-Jean, Québec, Léger Brousseau, 1886, pp. 150-151.

[20] « L’avenir de notre ville », in Le Progrès du Saguenay, 8 juin 1893.

[21] « Le vrai Klondike », in Le Progrès du Saguenay, 7 octobre 1897. « Au Klondike », in Le Progrès du Saguenay, 10 février 1898.

[22] F.-X. Gosselin, Chicoutimi la Reine du Nord, album publié à l’occasion de la visite de la Chambre de Commerce de la Province de Québec les 25, 26 et 27 août 1913, Chicoutimi, 1913.

[23] Russel Bouchard, La vie quotidienne à Chicoutimi au temps des fondateurs, Tome 4, Chicoutimi 2002, pp. 261-262.

[24] Jean-François Blanchette, « Les débuts  de l’électricité à Chicoutimi », in Saguenayensia, vol. 10, no 3, mai-juin 1968, p. 61. Russel Bouchard et Normand Perron, Chicoutimi : la formation de la métropole régionale, Société historique du Saguenay, Histoire des Municipalités No 4, 1988, pp. 42-43.

[25] Ernest Bilodeau, Au Pays de Québec / Chroniques, Casterman, Paris et Tournai, 1925, pp. 43-44.

[26] Russel Bouchard, Histoire de Chicoutimi / La fondation, Chicoutimi, 1992, pp. 220-225.



Retour à l'auteur: Russel Bouchard, historien Dernière mise à jour de cette page le mardi 14 mars 2017 8:08
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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