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Collection « Histoire du Saguenay—Lac-Saint-Jean »

Russel Aurore Bouchard, OTIPEMISIWAK. «Ils ont inventé l’Amérique».
Réflexion sur les Métis de la Boréalie québécoise
. (2016)
Avant-propos


Une édition réalisée à partir du texte de Russel Aurore Bouchard, Russel Aurore Bouchard, OTIPEMISIWAK. «Ils ont inventé l’Amérique». Réflexion sur les Métis de la Boréalie québécoise. Chicoutimi, Québec: Russel Bouchard, 2016, 120 pp. [Autorisation formelle accordée par l’auteure le 16 janvier 2020 de diffuser ce livre, en accès libre à tous, dans Les Classiques des sciences sociales.]

[9]

Avant-propos

À mes deux aïeuls, Jérôme St-Onge,
de la communauté des « gens libres »,
et Marguerite-Anne Matshikuesh



Une curieuse conception qui court chez nos cousins vivant à l’ouest des Grands Lacs voudrait qu’il n’y aurait de vrais Métis que là où il y avait des troupeaux de bisons ! Selon un porte-fanion de la métissitude manitobaine, un spécialiste de la question à ce qu’il paraît, « si ce processus s’était déroulé dans un endroit autre que les Prairies, il ne serait pas le même », « les personnes qui en auraient émergé auraient été entièrement différentes » et elles « ne s’appelleraient pas Métis » [1]. Cet édifiant constat n’est pas sans mérite ! À défaut d’avoir été écrit par un jeune chargé de cours de l’Université du Manitoba et d’avoir été publié dans une version interactive de l’Encyclopédie canadienne, ce factum a l’énorme démérite d’avoir été traduit dans un français incertain, de ne s’appuyer que sur de vagues impressions, d’appauvrir le lecteur sur le plan culturel et d’avoir une vision particulièrement bigleuse de l’histoire de l’autochtonie canadienne.

Si j’ai bien compris la leçon qu’on tente de nous faire avaler par cet écrit, au Canada l’expérience métisse se limite, à peu de chose près, à la vallée de la rivière Rouge et s’arrête là où les bisons n’avaient plus d’herbe à brouter ; elle aurait pour faits fondateurs la bataille de Seven Oaks, le procès Sayer, les résistances à la rivière Rouge et les conflits [10] entre la North West Company et la Hudson’s Bay Company qui, encore là, semblent outrageusement confinées au seul versant manitobain de la baie d’Hudson (sic). On repassera donc pour le parcours épistémologique éclairant, la démarche bien structurée, l’effort d’une vision universelle de l’histoire de l’autochtonie canadienne et l’expression d’un propos historiographique savamment documenté qui aurait gagné à nous faire comprendre ce que seul le signataire de ce texte éditorial semble avoir été en mesure de comprendre.

Au risque de déplaire aux Métis manitobains qui ont l’honneur de faire partie d’une histoire si épique et si touchante ; à mon corps défendant, je dois leur rappeler que la fondation de la colonie de la Rivière-Rouge n’est qu’un épisode parmi tant d’autres de l’histoire du peuple métis canadien qu’on s’évertue, hélas, à rapetisser à la grandeur d’une chasse au bison saisonnière pigmentée de quelques faits d’armes qui ont failli conduire les insurgés à leur propre extermination. Pour ma part, je ne vois vraiment pas où est l’intérêt de poursuivre dans une telle avenue qui mène nulle part et je me demande bien quelle intelligence, quels intérêts se cachent derrière les hérauts d’un discours si réducteur ? À juste raison, je dirai également que la province du Manitoba n’est pas une île perdue au beau milieu de l’océan Pacifique et qu’il faut beaucoup plus qu’une simple colonie pour pouvoir justifier, aux yeux de l’histoire, un fait de civilisation, celui de la civilisation métisse d’Amérique du Nord à laquelle il importe, au premier titre, de recevoir toutes ses lettres de noblesse. Certes, la route qui mène de Michillimackinac à fort Chipewayan — où a d’ailleurs servi mon ancêtre James McKenzie (1795-1806) avant d’être affecté dans les Postes du Roi jusqu’en 1821 — est un fait marquant de cette histoire épique. Mais il ne faut surtout pas oublier que les rabaskas qui l’ont parcourue sont d’abord partis de Montréal sinon de Trois-Rivières voire même de Québec où [11] ils ont été inventés [2], fabriqués, chargés et « montés par trente voyageurs Canadiens, remplis de force et de gaieté » [3] avant de partir pour les Pays d’en Haut.

Dans son « Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique », Mgr Taché prend note devant l’histoire que le nom Métis est donné « à tous ceux qui ont une origine mixte et, spécialement, à ceux dont les parents ou les ancêtres appartenaient aux nations civilisées et aux tribus sauvages ». Pour dire encore plus juste et surtout pour ne pas trahir la réalité, le prélat raconte encore que le mot métis sert à désigner « tous ceux qui, sans être sauvages, ont quelque relation de consanguinité avec quelqu’une de ces tribus, à quelque degré qu’il soit ». Les Métis de son département, comme les étrangers qui y sont venus dit-il enfin, « se partagent en deux groupes distincts, qui sont connus, les uns sous le nom de métis français ou canadiens, et les autres sous le nom de métis anglais » [4].

Si cette explication vaut pour les administrés de Mgr Taché, elle vaut tout autant pour ceux qui vivent à l’extérieur du département du Nord-Ouest et je ne vois pas pourquoi certains des nôtres qui logent dans quelques chapelles universitaires, pourraient s’arroger le droit de nous dépouiller de cette histoire, la nôtre comme la leur, qui a contribué à forger l’identité canadienne. En histoire, comme en toutes choses, la vérité ne s’enrobe d’aucun artifice et se dérobe toujours dans la simplicité. Que ceux et celles qui s’y entendent se donnent la peine d’aller aux sources, qu’ils prennent le temps de lire ce qui a été écrit sur le sujet au fil des siècles par des témoins, et qu’ils leur fassent honneur au lieu de les dénaturer dans leurs discours et leurs écrits. Car quand ils s’attaquent aux Métis du Québec c’est aussi à leur propre histoire qu’ils s’attaquent puisque c’est le long de l’Atlantique, de la vallée du Saint-Laurent et du bassin versant [12] du Saguenay qu’elle a pris racines pour faire des graines qui ont été transportées par les vents de l’histoire jusque dans leur contrée. Personne ne se donne la vie à soi-même, elle est toujours apportée par quelqu’un d’autre…

* * *

Un dernier mot ! Dans cet ultime bouquin consacré à l’histoire du peuple métis de la Boréalie québécoise, j’ai voulu mettre un point final – sinon un point d’honneur – à la recherche que je mène depuis près d’un demi-siècle sur l’histoire de l’autochtonie boréalienne. Cette histoire, c’est à la fois la mienne qui passe par celle de mes ancêtres. C’est aussi celle d’un combat incessant que je mène en solitaire, envers et contre tous, pour faire sortir l’histoire de l’autochtonie québécoise des cours de justice où elle a été abusivement détournée, et c’est encore celle qui vise à redonner une voix à la pensée critique, une pensée qui, depuis déjà trop longtemps hélas ! a quitté les forums universitaires pour servir les intérêts de leurs sponsors. Pour la mener à son terme, j’ai donc délibérément choisi de sortir des sentiers battus. Je suis partie à l’aventure de bon matin, sans pensée contrefaite, et j’ai laissé glisser ma plume au fil de l’eau, un peu comme ces nautoniers des temps héroïques qui embarquaient dans leur canot d’écorce pour aller là où la vie les appelait, vers des contrées jusqu’alors inexplorées. « Quand on a l’honneur d’être vivant, on s’exprime ! », claironnait Clémenceau pour secouer la médiocrité de son temps. Ce point de vue me va comme un gant. J’en fais mon ordre du jour dans ce dernier écrit, et tant pis pour les satisfaits heureux qui ne l’entendent pas ainsi !…

R. B.

18 juillet 2016



[1] Adam Gaudry, « Les Métis sont un peuple, pas un processus historique », in Encyclopédie canadienne, 21 juin 2016.

[2] À ce sujet, il suffit de parcourir le « Marché entre l’intendant Bochart de Champigny et Guillaume Paget dit Quercy pour faire trois canots d’écorce » « de chacun trente pieds en longueur sur quatre pieds un pouce de largeur dans leur milieu », Québec, 5 juin 1700, greffe de François Genaple, pièce 1622.

[3] « Journal of Occurrences in the Athabasca Department by George Simpson, 1820 and 1821 and Report », The Champlain Society, Toronto, 1938, p. 369.

[4] Mgr Taché, Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique, Éditions Beauchemin, Montréal, 1901, pp. 76-85.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 1 mars 2020 19:18
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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