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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Philippe ARIÈS, “La professionnalisation.” In revue CRITÈRE, No 25, “Les professions”, pp. 77-82. Montréal: La Société de publications Critère Inc., Jacques Dufresne, Directeur, Printemps 1979, 283 pp. [M. Jacques Dufresne nous a autorisé le 27 décembre 2022 la diffusion en libre accès à tous et en texte intégral, dans Les Classiques des sciences sociales, de tous les numéros de la revue CRITÈRE, dont il est le fondateur.]

[77]

Revue CRITÈRE, No 25,
Les professions.


La professionnalisation.

Entretien avec Philippe ARIÈS *

CRITÈRE. Philippe Ariès, en tant qu’historien des mentalités et de la famille, comment expliquez-vous la professionnalisation ?

Philippe Ariès. Nous constatons qu’un grand nombre de tâches, autrefois assumées par la communauté et la famille, sont devenues des professions rémunérées par l’État en tant qu’assureur social. Nous constatons aussi que ces tâches sont de plus en plus coûteuses. Prenons l'exemple du vieillard. Dans les anciennes sociétés rurales, ou bien il vivait chez ses enfants, ou bien il continuait à vivre chez-lui, protégé par une communauté qui veillait sur lui dans le cadre de relations de bon voisinage. Aujourd’hui, les vieillards se réfugient dans de grands hospices, de grands mouroirs très onéreux pour l’État. Il y a une seconde solution qui consiste à laisser le vieillard dans son cadre de vie. Il faut alors payer des services sociaux pour lui permettre d'avoir une vie semblable à ce qu’elle était dans les villages d’autrefois. L’effondrement de la communauté traditionnelle a fait disparaître toute la sociabilité qui y était rattachée et a « libéré » de nombreuses fonctions qui sont devenues des fonctions rémunérées.

CRITÈRE. Pourquoi la famille n’a-t-elle pas réussi à prendre le relais de la communauté ?

[78]

P.A. La famille a été la première institution à laquelle on a demandé d’absorber les fonctions de la société traditionnelle, l’hébergement des vieux en particulier, « à feu et à pot », comme on disait. Cet hébergement impliquait une répartition particulière des tâches à l’intérieur d’une famille qui n'était pas aussi « privatisée » que la famille contemporaine et qui n’avait pas autant d’obligations morales et économiques, vis-à-vis des enfants, par exemple, dont la scolarisation était moins longue. Il y avait donc de la place dans la famille pour d’autres que les enfants. Mais la pression des vieillards est devenue de plus en plus lourde à cause de l’allongement de la vie, du type d’urbanisation et de l’exiguïté du logement.

CRITÈRE. Diriez-vous que le retour à une communauté digne de ce nom passe par la déprofessionnalisation ?

P.A. Je dirais plutôt que c’est la déprofessionnalisation qui passe par la communauté. La situation est absurde ; on est dans l’obligation de payer des gens pour faire des choses qu’ils faisaient bénévolement auparavant.

CRITÈRE. On parle même de payer la mère de famille. Etes-vous favorable à cette mesure ?

P.A. Je ne suis ni pour ni contre. Je sais que l’historien Pierre Chaunu est favorable à l’allocation à la femme dans un but natalitaire.

CRITÈRE. Est-ce que cette professionnalisation du rôle de la mère n’est pas une autre fuite vers l'avant ?

P.A. C’est ça ! Chaque fois qu’on veut calfeutrer par une mesure ponctuelle, on le fait avec la technocratie et la professionnalisation, qui sont une seule et même chose.

CRITÈRE. Y a-t-il une autre solution ?

P.A. Je n'en vois pas, à part le triomphe d’une société différente qui restituerait les sociétés intermédiaires. Peter Laslett définit ainsi l'ancienne société : celle où on n’allait ni au bureau ni à l’usine. Aujourd’hui, entre l’espace professionnel et la société globale, il n’y a pas de communautés où se développent toutes sortes de sociabilités intermédiaires, les une festives, les autres d’un autre ordre.

[79]

CRITÈRE. On n’a pas trouvé « la recette » pour reconstituer les sociétés intermédiaires.

P.A. Toutes les recettes ont échoué. Chaque fois qu’on a cru, à l’intérieur de la société technicienne, trouver un procédé nouveau qui permettrait de revenir en arrière, les choses ne se sont pas passées comme on le souhaitait ; on a au contraire fait un pas en avant dans la dévastation. Entre les deux guerres, on a cru que l’électricité et l’automobile allaient permettre une décentralisation : l’électricité apparaissait comme une forme très souple d’énergie ; quant à l’automobile, elle devait permettre des déplacements salutaires pour les collectivités locales. J’ai moi-même été dupe de ce mythe. On sait ce qui s’est produit en réalité. On a assisté à une urbanisation sauvage à cause précisément des activités tertiaires permises par l’électricité et l’automobile. Autre exemple de mesures ponctuelles vouées à l’échec. Georges Friedmann avait espéré que la parcellisation du travail — le travail en miettes — permettrait d’alléger la fatigue du travailleur et de réduire son aliénation dans la mesure où elle serait l’occasion d'une évasion, où elle permettrait de faire de la poésie tout en travaillant à la chaîne. Il a constaté lui-même que l’évolution de ce type de travail allait vers un abrutissement de plus en plus grand.

CRITÈRE. Mais ces échecs ne nous autorisent-ils pas à penser qu’une meilleure intervention technique pourrait être plus efficace ? Pensons aux micro-ordinateurs.

P.A. Jusqu’à preuve du contraire, je reste sceptique. Il est certain que cette société va changer, parce que tout change. Mais dans quel sens ? Je crois qu’elle va changer dans le sens d'une plus grande méfiance à l’égard des techniques et d'un usage plus modéré de ces mêmes techniques, ne serait-ce qu’à cause de la crise de l’énergie. Mais si vous me demandez par quel processus ce changement va se faire, je vous avouerai que je n’y vois pas clair du tout.

CRITÈRE. Mais il y a bien quelques signes ... Vous en avez indiqué vous-même.

[80]

P.A. Il y a chez les jeunes une mythologie autour des formes de vie préindustrielles. On remarque aussi un retour à certaines formes d’artisanat encore naïf et une intolérance générale à l’égard des excès de la scolarisation. On a allongé la période scolaire parce qu’on a cru que l’expérience des plus anciens n’était pas suffisante pour apprendre aux plus jeunes à faire marcher les machines. On a donc eu recours à l’enseignement spécialisé donné par des experts. On aperçoit aussi des signes de refus du déracinement. Autrefois personne n’aurait eu l’idée de refuser un poste pour garder sa maison. En France, on constate aujourd’hui que les ouvriers ne veulent plus quitter les zones de chômage pour aller dans des zones plus jeunes où il serait plus facile de créer des emplois. On prétend même en certains milieux que c’est là une des raisons pour lesquelles la France a tant de peine à sortir de la crise économique. Les mêmes personnes disent qu'en Allemagne les travailleurs acceptent plus facilement de se déplacer à l’américaine.

Il se peut effectivement que les changements qui se dessinent s’accompagnent d’une crise économique et de misère. Cette crise pourrait même à certains égards être plus dure qu’une guerre. Une guerre, ça finit. On ne voit pas toujours la fin d’une crise. Quelle serait la conséquence d’une pénurie de pétrole, d’une révolte durable contre le nucléaire ? Peut-être reviendra-t-on à la marche à pied et à la bicyclette. Il n’y a rien là d’utopique. Une réduction considérable des déplacements n’est pas du tout impensable. Les media, par contre, prendront de plus en plus d’importance, parce qu’ils sont une technique peu coûteuse.

CRITÈRE. Voyez-vous des signes de reprise religieuse pouvant aller dans le sens des changements dont nous venons de parler ? La multiplication des sectes en est-elle un ?

P.A. La multiplication des sectes est un signe de désarroi plutôt qu’un signe d’espérance. L’attitude actuelle devant la mort est un signe de ce désespoir. L’analyse que Soljenitsyne a faite à Harvard m’apparaît juste. Remarquez que la situation actuelle pourrait durer longtemps s’il n’y avait pas de crise d’énergie. Mais les petites intolérances, [81] les petites allergies finiront, en se multipliant, par faire un tout, par devenir une masse critique.

CRITÈRE. Comment les petites intolérances se manifestent-elles dans l’organisation sociale ?

P.A. Il y a de plus en plus de marginaux, qui vont élever des moutons dans le Massif Central, mais ce ne sont pas eux les mal aimés. Les mal aimés, ceux qui ont un sentiment d’aigreur croissant, ce sont les 80% qui constituent la classe moyenne, le troupeau qui fait marcher l’appareil à son niveau le plus bas comme à son niveau moyen. Il y a une troisième catégorie, les 5% de la population active qui gouvernent tout : l’État, les affaires, les universités. Cette super-élite reçoit une éducation comparable à celle qui avait cours au XIXe siècle et qui était alors, malgré les apparences, plus répandue qu’aujourd’hui. Ces gens-là sont poussés vers les grandes écoles par des familles qui font tout pour assurer leur succès. C’est le cas de Giscard d’Estaing. Son père fermait le piano à clé pour l’obliger à faire des études plus sérieuses. Pour diverses raisons, les enfants des milieux les plus humbles avaient plus de chances qu’aujourd’hui d’arriver au sommet de l’échelle sociale.

II y a cinquante ans, les catégories B, C étaient en communication du point de vue proprement social. À cause du système de bourses, le lycée et l’école normale primaire jouaient un rôle semblable à celui de la grande école. On n’a pas détruit la grande école, mais on a dénaturé le lycée et l’enseignement primaire : ils professionnalisent plus qu’ils ne cultivent ou qu’ils ne sélectionnent. Le système américain a déteint sur le nôtre.

CRITÈRE. Mais est-ce qu’en revanche le lycée n’est pas accessible à tout le monde ?

P.A. L’accessibilité n’est plus une source de puissance. Le modèle français favorisait peut-être moins l’accessibilité, mais il n’allait pas aussi loin dans le sens de la professionnalisation. Tout compte fait, il me paraît de plus en plus évident que c’est le modèle social anglo-saxon, fondé sur la « privacy », qui est à l’origine des maux que nous dénonçons : le déracinement, la mobilité sociale, la professionnalisation excessive, l’élimination des sociétés intermédiaires. [82] Nous ne devons pas nous laisser aveugler par le fait que c’est dans ce monde anglo-saxon que les protestations sont les plus vives. Si c'est là qu’elles sont les plus vives, c’est parce que c’est là que le mal est le plus grand.

CRITÈRE. Est-ce qu’il n'y a pas déprofessionnalisation aux deux extrêmes : chez les marginaux et chez la super-élite ?

P.A. Effectivement. Les anciens des grandes écoles font en général des choses qui n’ont rien à voir avec les études spécialisées qu'ils ont faites. Par contre, dans les 80% qui constituent la classe moyenne, on retrouve surtout des spécialistes et des professionnels.

CRITÈRE. Est-ce la raison pour laquelle ils se sentent mal à l'aise et mal aimés ?

P.A. On remarque en tout cas que leurs revendications portent de plus en plus sur les conditions de travail plutôt que sur les salaires.

CRITÈRE. Mais l’espoir ne vient-ils pas de ce même monde anglo-saxon ? Si ambiguë qu’elle soit, la proposition 13 n’est-elle pas une réaction de la classe moyenne ?

P.A. L'espoir ne vient certainement pas du modèle russe. À cause de la dissidence, et pour d’autres raisons, on assiste, en France tout au moins, à une vaste démarxisation. Des américains comme Murray Bookchin donnent par contre des raisons d’espérer quelque chose de ce côté. Je note aussi que la société américaine a été finalement très tolérante à l’égard des hippies. Il y a aux USA, j’en connais à Baltimore particulièrement, de nombreux universitaires qui ont compris les inconvénients du modèle de la « privacy ». Mais je répète que ces réactions intelligentes et courageuses ne doivent pas nous faire oublier la racine du mal, si nous voulons un jour l’extirper vraiment.


* Propos recueillis par Jacques Dufresne.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 8 septembre 2025 10:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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