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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Mexique profond. Une civilisation niée. (2017)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Guillermo Bonfil Batalla [1935-1991], Mexique profond. Une civilisation niée. Préface d’alèssi Dell’Umbria. Traduction de l’espagnol (Mexique) par Pierre Madelin. (México profundo, Una civilizacion negada). CIESAS/SEP, Foro 2000, 1987. Zones sensibles, Éditeur, 2017, 245 pp. Une édition numérique réalisée par Camil Girard, historien, profeseur-chercheur retraité de l'UQAC.

[15]

MEXIQUE PROFOND.
Une civilisation niée.

Introduction

Ce livre poursuit un double objectif. Il entend tout d’abord présenter une vision panoramique de l’ubiquité de la présence de l’indianité au Mexique. Que faut-il entendre par monde indien ? La persistance de la civilisation mésoaméricaine telle qu’elle s’incarne aujourd’hui dans des peuples singuliers (que nous appelons communément « groupes indigènes ») mais qui s’exprime également, de diverses manières, dans d’autres ensembles majoritaires de la société nationale, forme avec les populations indigènes ce que j’appelle ici le Mexique profond. En s’appuyant sur la reconnaissance du Mexique profond, il s’agira d’avancer des arguments susceptibles de nous aider à mener une réflexion élargie que tous les Mexicains devraient mener : que signifie dans notre histoire, pour notre présent et surtout pour notre futur, la coexistence sur un même territoire de deux civilisations, la civilisation mésoaméricaine et la civilisation occidentale ?

Il pourrait paraître inopportun de réfléchir au problème de la civilisation dans la situation présente de notre pays, qui affronte différents problèmes (économiques, politiques, sociaux) exigeant une solution immédiate ; face à l’urgence des besoins actuels, quel peut être le sens d’une réflexion sur la civilisation ? Je pense pour ma part que cette réflexion a un sens, et un sens [16] très profond. Plus encore : je soutiens que les problèmes toujours plus nombreux qui nous accablent aujourd’hui ne seront compris que partiellement (et par conséquent, ne seront résolus dans le meilleur des cas que partiellement) si nous les dissocions du problème posé par la présence de deux civilisations. Parce que deux civilisations impliquent deux projets de civilisation, deux modèles de société et deux avenirs possibles différents. Quelle que soit la décision que l’on prendra pour réorienter le pays, quelle que soit la voie que l’on décidera de suivre pour sortir de la crise, cela impliquera une préférence pour l’un de ces projets de civilisation au détriment de l’autre.

L’histoire récente du Mexique, celle des 500 dernières années, est l’histoire d’un affrontement permanent entre ceux qui prétendent intégrer le pays au projet de la civilisation occidentale et ceux qui résistent à ce projet par leur attachement à des modes de vie d’origine mésoaméricaine. Le premier projet s’est développé avec l’arrivée des envahisseurs européens, mais il ne fut pas abandonné à l’indépendance : les nouveaux groupes qui prirent le pouvoir, les descendants des Espagnols puis les métis, ne renoncèrent jamais au projet occidental. Ils n’y renoncèrent pas — leurs différences et les luttes qui les divisent expriment simplement leurs divergences concernant la manière dont ce projet doit être mené à bien. L’adoption de ce modèle a donné naissance, au sein de la société mexicaine, à un pays minoritaire qui s’organise selon les normes, les aspirations et les propositions de la civilisation occidentale, qui ne sont pas partagées (ou qui le sont selon une autre perspective) par le reste de la population nationale. Je nomme « Mexique imaginaire » cette minorité qui incarne et promeut le projet dominant dans notre pays.

Les relations entre le Mexique profond et le Mexique imaginaire n’ont cessé d’être conflictuelles ces cinq derniers siècles. Le projet occidental du Mexique imaginaire n’a jamais pris en compte la civilisation mésoaméricaine ; il n’y a jamais eu de place pour une convergence des civilisations, dont l’amalgame progressif aurait pu donner naissance à un projet nouveau, distinct des deux projets originaux mais nourris de l’un comme de l’autre. Au contraire, les groupes qui représentent les projets de civilisation mésoaméricaine et occidentale n’ont cessé de s’affronter, parfois de manière violente, mais le plus souvent à travers les activités de leur vie quotidienne, qui mettent en pratique les principes profonds de leurs civilisations respectives.

[17]

Il ne s’agit pas d’un affrontement entre différents éléments culturels, mais entre les groupes sociaux qui portent, utilisent et développent ces éléments. Ces groupes participent de deux civilisations différentes, et s’ils n’ont cessé de s’affronter lors de ces 500 dernières années, c’est parce que l’origine coloniale de la société mexicaine a incité les groupes et les classes dominantes du pays à être également les acteurs et les promoteurs du projet occidental, les créateurs du Mexique imaginaire, alors même qu’à la base de la pyramide sociale résistaient les peuples incarnant la civilisation mésoaméricaine qui est au fondement du Mexique profond. L’association entre, d’un côté, le pouvoir et la civilisation occidentale et, de l’autre, la sujétion et la civilisation mésoaméricaine, n’est pas une coïncidence ; c’est la conséquence nécessaire d’une histoire coloniale dont les effets sont toujours présents dans la société mexicaine. Entre autres caractéristiques fondamentales de toute société coloniale, le groupe envahisseur, qui appartient à une culture différente des peuples sur lesquels il exerce sa domination, affirme idéologiquement sa supériorité dans tous les domaines de la vie, refusant par conséquent d’accorder une valeur à la culture du colonisé. La décolonisation du Mexique demeure inachevée ; en dépit de l’indépendance obtenue vis-à-vis de l’Espagne, la structure coloniale interne du pays n’a pas été éliminée car les groupes qui détiennent le pouvoir depuis 1821 n’ont jamais renoncé au projet de civilisation de l’Occident, ni dépassé la vision tronquée du pays consubstantielle au point de vue du colonisateur. Ainsi, les différents projets nationaux à partir desquels on a prétendu organiser la société mexicaine au cours des différentes périodes de son histoire postcoloniale se sont toujours inscrits exclusivement dans le cadre de la civilisation occidentale, sans que la moindre place soit accordée au Mexique profond, considéré uniquement comme un symbole d’arriération et un obstacle à surmonter.

Le Mexique profond, pour sa part, résiste en adoptant des stratégies différentes selon les types de dominations auxquels il est soumis. Ce n’est pas un monde passif, statique, mais au contraire un monde vivant dans une tension permanente. Les peuples du Mexique profond créent et recréent en permanence leur culture, ils l’adaptent aux pressions qu’ils subissent, renforcent les éléments singuliers de cette culture, s’approprient des éléments culturels étrangers pour les mettre à profit, réitèrent de façon cyclique les actes collectifs qui leur permettent d’exprimer [18] et de renouveler leur identité ; ils se taisent ou se révoltent, suivant une stratégie affinée par des siècles de résistance.

Aujourd’hui, au moment où le projet du Mexique imaginaire se fissure et prend l’eau de toutes parts, il est devenu indispensable de repenser le pays et son projet. Il serait irresponsable et suicidaire de prétendre que nous pouvons trouver des solutions à la crise sans prendre en compte ce que nous sommes réellement, et ce dont nous disposons réellement pour nous en sortir. Nous ne pouvons plus fermer les yeux devant l’existence du Mexique profond ; nous ne pouvons plus continuer à ignorer et à nier le potentiel que représente pour le pays la présence vivante de la civilisation mésoaméricaine. Nous ne devrions pas continuer à gaspiller notre énergie et nos ressources afin de substituer un projet fictif à la réalité de la majorité de la société mexicaine ; au contraire, nous devrions créer les conditions pour que cette réalité se transforme à partir de sa propre potentialité, cette force créatrice qui n’a pas pu se propager dans tous les milieux, parce que la domination coloniale l’a rejetée et l’a condamnée à résister pour survivre.

De quoi voulons-nous parler au juste lorsque nous proposons de mener une réflexion sur le problème de la civilisation au Mexique ? De la nécessité de former un nouveau projet de nation qui prenne réellement en compte tous les éléments du patrimoine dont nous avons hérité en tant que Mexicains ; non seulement les ressources naturelles mais aussi les différentes manières de les comprendre et d’en tirer profit grâce aux connaissances et aux techniques que les divers peuples qui forment la nation nous ont laissé en héritage ; non seulement la force de travail de millions de compatriotes mais aussi les formes d’organisation de la production et de la consommation qui persistent au sein du Mexique profond, et qui ont rendu possible sa survie - non seulement les connaissance appartenant à la tradition occidentale qui se sont laborieusement accumulées (bien plus que développées) au Mexique mais aussi le riche éventail des connaissances que nous a légué l’expérience millénaire du Mexique profond. En fin de compte, il nous faut trouver des moyens pour que s’épanouisse l’énorme potentiel culturel de la civilisation refoulée du Mexique, parce que c’est avec cette civilisation et non contre elle que nous pourrons construire un véritable projet national capable de supplanter une fois pour toutes le projet du Mexique imaginaire, qui apporte aujourd’hui les preuves définitives de son inadéquation.

[19]

Le présent ouvrage est organisé en trois parties. Dans la première, j’essaie de proposer un panorama de la présence de la civilisation mésoaméricaine dans le Mexique d’aujourd’hui. Une présence perceptible dans les paysages, les noms et les visages dans les moindres recoins du pays. Pour donner à cette présence la profondeur historique qui lui revient, je retrace l’histoire de la naissance et du développement de la civilisation mésoaméricaine jusqu’au moment de l’invasion européenne - la plupart des éléments dont nous disposons, qui seront indispensables pour le futur de notre pays, héritent d’une histoire millénaire. Puis je propose une description concise et synthétique de la civilisation mésoaméricaine telle qu’elle vit aujourd’hui dans la culture des peuples indiens - il s’agit d’un effort pour construire une image unitaire, par-delà les particularités qui expriment la singularité de chaque culture concrète. En même temps, j’essaie de montrer la cohérence interne des cultures d’origine mésoaméricaine. Cette cohérence est due au fait que les peuples appartenant à ces cultures conservent une cosmovision où sont implicitement présentes les valeurs les plus profondes de la civilisation mésoaméricaine, celles qui s’inscrivent dans la matrice culturelle qui donne sens à tous leurs actes.

Puis je m’interroge sur la présence de la civilisation américaine dans d’autres groupes de la société mexicaine qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes comme indiens. J’attire l’attention sur la désindianisation, c’est-à-dire la perte de l’identité collective originelle qui a fait suite au processus de domination coloniale. Le changement d’identité n’implique cependant pas nécessairement la perte de la culture indienne, comme le montre la réalité des communautés paysannes traditionnelles qui se définissent comme métisses. Même dans les villes, bastion historique du pouvoir colonisateur, il est possible de trouver la présence de la culture indienne, qui se manifeste sous différentes formes, certaines résultant de processus anciens (l’existence de quartiers indiens), d’autres résultant de phénomènes sociaux plus récents (l’immigration des campagnes vers les villes).

La première partie s’achève par un bref aperçu des autres secteurs de la société mexicaine, ceux qui incarnent le Mexique imaginaire et le projet de civilisation occidental qu’il promeut. Il s’agit de présenter certains traits caractéristiques de la culture de ces groupes, particulièrement ceux qui révèlent sa relation conflictuelle avec le Mexique profond, mais nous n’insisterons pas trop sur le Mexique imaginaire car le but de ce livre est avant [20] tout de mettre en lumière la face cachée de la grande masse de la population dont la vie est organisée autour d’une matrice culturelle mésoaméricaine.

L’image du Mexique que l’on obtient grâce à cette présentation schématique est celle d’un pays hétérogène et pluriel, composé d’une grande variété de cultures qui ne forme pas une séquence continue ; il ne s’agit donc pas de sociétés présentant différents degrés de développement sur une échelle commune ; ce qui ressort au contraire clairement, c’est la division entre des formes culturelles qui correspondent à des civilisations différentes, qui n’ont jamais fusionné mais n’ont cessé de s’interpénétrer. Les liens entre ces deux univers culturels correspondent à une situation de domination au sein de laquelle le Mexique imaginaire cherche à soumettre le reste de la population à son projet. Voilà le dilemme auquel la société mexicaine se trouve confrontée, qui nous permet d’introduire la seconde partie du livre.

Il s’agit désormais de comprendre comment nous en sommes arrivés à la situation présente, quelles sont les grandes lignes du processus historique qui a conduit la société mexicaine à rejeter sa propre substance et à engager à plusieurs reprises un processus de substitution et non de développement. Je n’entends pas faire un résumé linéaire de l’histoire des cinq derniers siècles ; je cherche simplement à faire ressortir des tendances et des moments clefs qui nous aident à expliquer la persistance d’un projet extérieur, colonial, qui s’est transformé mais qui n’a pas fondamentalement changé depuis les premiers jours de l’indépendance jusqu’à notre époque. Ce récit sélectif de l’histoire nous permet par ailleurs de comprendre les différentes façons dont les peuples d’origine mésoaméricaine et leurs cultures ont été agressés, dans le but séculaire de les soumettre à l’ordre imposé par les groupes dominants successifs.

En conclusion de ce chapitre, j’expose brièvement la réponse du Mexique profond face à la domination coloniale. Les formes de résistance ont été très variées, depuis la défense armée et la rébellion jusqu’à l’attachement, conservateur en apparence, aux pratiques traditionnelles. J’ai essayé de montrer que toutes ces formes de résistance sont finalement différents aspects d’une même lutte, permanente et tenace : la lutte des peuples, individuellement et collectivement, pour continuer à être eux-mêmes ; leur volonté de ne pas renoncer à être les acteurs de leur propre histoire.

La dernière partie est destinée à proposer une réflexion sur la situation actuelle et le futur du Mexique, en s’appuyant sur ce qui [21] a été exposé dans les chapitres antérieurs. J’essaie de présenter deux des aspects du pays dont nous héritons : l’effondrement du modèle de développement dominant, ses conséquences désastreuses et le danger imminent qu’impliquerait la volonté de le remettre une nouvelle fois au goût du jour ; et l’autre face de la médaille, ce dont nous disposons réellement et avec quoi il nous faudra construire notre véritable futur. J’envisage à partir de ces considérations les options possibles pour construire un nouveau projet national, qui doit s’inscrire dans un projet de civilisation prenant explicitement en compte notre réalité au lieu de l’occulter. Ce sont les esquisses d’un débat incontournable et urgent, à l’intérieur duquel il est avant tout nécessaire que la question de la démocratie soit posée. Pas la démocratie formelle, docile et maladroitement calquée sur le modèle occidental, mais la démocratie réelle, qui doit s’inspirer de notre histoire et prendre en compte la richesse et la diversité de la société mexicaine.

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 20 juillet 2026 12:22
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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