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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le cycle de vie des familles monoparentales au Canada sous le régime français. (1991)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du mémoire de Diane BRASSARD, Le cycle de vie des familles monoparentales au Canada sous le régime français. Mémoire de maîtrise ès arts en démographie, Université de Montréal, décembre 1991, 183 pp. Sous la direction de Jacques Légaré, démographe, directeur de recherche. [La diffusion du mémoire a été autorisée par l'auteure et confirmée par son ami, Camil Girard, historien, le 26 mai 2026.]

[1]

Le cycle de vie des familles monoparentales
au Canada sous le régime français

Introduction

[2]

Le terme monoparentalité n’apparaît dans la littérature des sciences humaines qu'aux alentours des années cinquante et les statistiques officielles des pays occidentaux ont mis encore plus de temps à l’adopter (Brien-Dandurand, 1982). Ainsi, ce n’est que depuis 1971 que l’on distingue les familles monoparentales des familles époux-épouses dans les données publiées par Statistique Canada [1]. La monoparentalité existe pourtant depuis fort longtemps dans plusieurs sociétés (Brien-Dandurand, 1982). Comme toujours, la réalité précède les mots qui la définissent.

Mais qu'est-ce que la monoparentalité? Selon les époques et les lieux, c'est une forme familiale plus ou moins minoritaire, où un parent vit seul avec ses enfants célibataires. Loin d’être un phénomène statique, la monoparentalité a évolué au cours des siècles. Alors qu’elle est aujourd’hui surtout reliée à l’accroissement du nombre de divorces, de séparations et de mères célibataires, celle des temps anciens est davantage fonction du niveau élevé de mortalité.

De nos jours, les recensements permettent de mesurer avec précision 1'importance de la monoparentalité et d’en déterminer les principales caractéristiques, telles le sexe du parent responsable et le nombre et l'âge des enfants à charge. Basée sur le concept de ménage monoparental, c’est une mesure transversale de la réalité fort utile mais qui ne permet pas d'appréhender l’évolution de la monoparentalité au sein même de chaque unité familiale. Seules les enquêtes rétrospectives permettent d’approcher la réalité des familles monoparentales de façon longitudinale, mais elles sont plutôt rares.

La monoparentalité ancienne est, quant à elle, beaucoup plus difficile à cerner. En effet, plus on recule dans le passé, plus les données de qualité sont difficiles à retracer. Entre le XVIe et le Millième siècle, on [3] retrouve ainsi en Europe et en Amérique des recensements nominatifs dans plusieurs villages et des registres dans bon nombre de paroisses. À partir de ces documents d’époque plus ou moins bien conservés et trop souvent parcellaires, plusieurs chercheurs ont étudié bien indirectement le phénomène de la monoparentalité en abordant des questions comme le veuvage, le remariage ou 1'orphelinage.

Un bref survol de la littérature nous apprend que la monoparentalité ancienne est essentiellement féminine (Brien-Dandurand, 1982). En général, les femmes deviennent chefs d’une famille monoparentale beaucoup plus jeunes que les hommes, notamment à cause de la surmortalité masculine, mais surtout parce que les maris épousent des femmes beaucoup plus jeunes qu’eux (Charbonneau dans Dupaquier et al, 1981). Compte tenu de la mortalité infantile fort élevée de l’époque, le nombre d’enfants à charge est toutefois beaucoup moins élevé qu’on aurait pu le croire. La monoparentalité ne signifie toutefois pas la même chose selon le sexe et l’âge du conjoint survivant au moment de la rupture d’union et selon le nombre et l'âge des enfants à charge. Le plus souvent et parfois peu de temps après la mort de son conjoint, le chef de famille monoparentale se remarie, créant ainsi une famille reconstituée. Mais il arrive aussi que le conjoint survivant meurt à son tour, laissant dans le deuil plusieurs jeunes orphelins qui seront pris en charge par la communauté. D’autres enfin verront partir le dernier de leurs enfants et continueront seul leur bout de chemin.

Il est rare que ces questions soient abordées du point de vue de la famille et il est donc difficile de se faire une juste opinion de ce que pouvait représenter la monoparentalité autrefois.

Mais il est dorénavant possible d’étudier le phénomène de la monoparentalité ancienne dans toute sa fluidité. En effet, grâce au travail acharné d’un groupe de chercheurs du Département de Démographie de l'Université de Montréal [2] qui, à partir des registres paroissiaux et des recensements anciens, a vu à la reconstitution de toutes les familles implantées au [4] Canada sous le Régime français, nous avons maintenant à notre disposition des données d'une qualité tout à fait exceptionnelle. On ne parle donc plus d'un échantillon, mais bien d’une population entière que l'on peut suivre sur près d'un siècle et demi.

Le Système de gestion du fichier de population (S.G.F.P.) comprend une foule de renseignements sur chacun des membres d'une même famille. Il permet également d'étudier l'évolution de chacune des familles dans le temps, de leur formation jusqu'à leur dissolution. Il a aussi le net avantage d'être entièrement informatisé.

Nous avons donc en main toutes les données nécessaires pour une étude de la monoparentalité ancienne vue dans une perspective longitudinale. La présente recherche, de type exploratoire et essentiellement descriptive, portera donc sur les premières familles établies au Canada sous le Régime français. Seuls les couples de célibataires mariés au Canada avant 1680 qui n'ont pas migré au cours de leur vie seront considérés. Ce choix repose sur divers critères que nous vous présentons ici.

Compte tenu du contexte particulier de l'époque, où le divorce n'existe pas, où les séparations sont presqu'inexistantes (Savoie, 1986) et où les rares mères célibataires régularisaient bien souvent leur situation en épousant le père ou un substitut peu de temps après la naissance de l'enfant (Raquette et Bâtes, 1986), nous ne nous pencherons que sur la monoparentalité par veuvage qui est de loin la plus fréquente.

Une analyse de type longitudinal exige une certaine profondeur dans les données. Comme le S.G.F.P. s’arrêtait en 1730 au moment où nous avons entamé le présent travail et que, dans un régime de fécondité naturelle, il faut normalement une cinquantaine d’années aux parents pour mettre au monde tous leurs enfants et les rendre jusqu’à l'âge adulte, nous ne choisissons que les couples formés avant 1680.

Même si un individu peut vivre successivement plusieurs périodes de monoparentalité au cours de son existence à la suite du décès de son premier, deuxième et parfois troisième conjoint, seule la première monoparentalité sera traitée ici. Nous ne considérons donc que les mariages entre célibataires.

[5]

Enfin, pour une observation continue de tous les événements démographiques (naissances, mariages et décès) qui peuvent survenir au cours de la vie d’un couple et de leurs enfants, nous ne sélectionnons que les conjoints qui n’ont pas migré hors du territoire observé au cours de leur vie.

La méthode classique du cycle de la vie familiale paraît toute désignée pour mesurer les changements qui surviennent au sein de la famille. Mais comme elle est basée sur une conception conventionnelle du couple marié qui élève ses enfants et leur survit jusqu’à un âge avancé, il nous faudra d’abord 1’adapter afin d’inclure la monoparentalité dans le processus évolutif de la famille.

Notre analyse portera d’abord sur l’ensemble des familles sélectionnées réparties selon trois types de familles : les familles infécondes, les familles biparentales qui ont vécu toutes les étapes normales du cycle de la vie familiale et les familles monoparentales qui ont connu une rupture d’union précoce. Nous pourrons ainsi mesurer l'importance relative de la monoparentalité dans le passé et voir ce qui la caractérise.

Nous nous pencherons ensuite sur les familles monoparentales vues à travers le prisme du cycle de la vie familiale divisé en trois phases : la phase pré-parentale qui s'étend du mariage à la naissance du premier enfant, la phase biparentale où les deux parents élèvent ensemble leur progéniture et la phase monoparentale qui commence le jour du décès du premier conjoint alors qu’il reste encore au moins un enfant à charge à la maison. Comme la monoparentalité constitue le cœur même de notre étude, nous verrons les principales caractéristiques de la famille au début de la monoparentalité, pour ensuite nous pencher sur les différentes façons de mettre fin à la monoparentalité, soit par le remariage ou le décès du conjoint survivant, soit par le départ du dernier enfant. Nous lèverons aussi un coin du voile sur la durée de la monoparentalité, ce que les données actuelles tirées principalement des recensements ne peuvent saisir à moins de poser plusieurs hypothèses.

Comme la monoparentalité touche davantage les femmes, nous distinguerons toujours les chefs féminins des chefs masculins dans notre analyse. Certaines variables-clés, comme la durée de l’union, l'écart d'âge entre les conjoints et le pays d'origine de l'épouse permettront de mieux saisir toute [6] la complexité du phénomène de la monoparentalité au Canada sous le Régime français.


[1] Sans utiliser expressément le terme "famille monoparentale", il était toutefois possible de repérer les familles qui ne comprenaient qu'un seul parent.

[2] II s’agit du Programme de recherche en démographie historique (P.R.D.H.) créé au milieu des années soixante par deux professeurs du Département de Démographie de 1‘Université de Montréal, soit le Dr. Hubert Charbonneau et le Dr. Jacques Légaré.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 25 juin 2026 7:26
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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