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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Véronique Campion-Vincent, “Démonologie dans les légendes et paniques contemporaines.” Un texte publié dans la revue Ethnologie française, 23, 1993, pp. 120-130. 1. Textures mythiques. [L’auteure nous a accordé le 14 février 2025 son autorisation de diffuser électroniquement plusieurs de ses publications en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales.]

[120]

Véronique Campion-Vincent

Sociologue et ingénieur de recherches, CNRS
Maison des sciences humaines, Paris.

Démonologie dans les légendes
et paniques contemporaines
.”

Un texte publié dans la revue Ethnologie française, 23, 1993, pp. 120-130. 1. Textures mythiques.

Depuis dix ou quinze ans se développe un courant d’étude des légendes contemporaines. Il se manifeste tout d’abord par des articles dans les revues de folklore Scandinaves, allemandes, américaines et anglaises [1], puis par les publications Perspectives on Contemporary Legend présentant les travaux de séminaires organisés régulièrement à l’université de Sheffield depuis 1982. Le grand public a été sensibilisé parles anthologies et catalogues établis tout d’abord par J an Harold Brunvand (1981. 1984. 1986, 1989) aux États-Unis, et qui se sont multipliés en Europe [2]. Les légendes contemporaines sont un phénomène aux contours flous, mal défini théoriquement. Une approche qui examine leur évolution en tant que processus vivant plutôt que d’en répertorier tel ou tel aspect, permet d’avancer dans leur étude.

Les légendes contemporaines surgissent souvent dans des contextes sociaux conflictuels qu'elles modifient, jouant alors un rôle politique de maîtrise et d’interprétation de situations ambiguës et angoissantes. L'apparition d'une légende est dans ce cas un indice de stress, un baromètre indiquant des tensions, l'expression des attentes du public, l'incarnation de peurs qui sont bien réelles, même si l'histoire semble incroyable. On connaît le mot de Mme du Deffand à propos des fantômes : « Je n'y crois pas, mais j'en ai peur » ; ainsi en va-t-il sans doute des déclarations extravagantes qui circulent aux États-Unis au sujet des sectes sataniques.

Je présenterai en premier lieu ces légendes, tentant de les situer parmi les inquiétudes et peurs dont elles sont issues. Je tenterai ensuite de montrer comment elles apparaissent, prennent corps, deviennent vraies. Puis je proposerai une analyse permettant de comprendre — en particulier par comparaison avec une autre série de paniques — d’où ces démonologies successives tirent leur pouvoir.

Une légende américaine contemporaine :
les méfaits des sectes sataniques


Existe-t-il des sectes sataniques puissantes qui torturent, tuent, brûlent des bébés par milliers aux États-Unis ? Des récits l’affirmant sont apparus dans des émissions de télévision de grande écoute en 1983- 1985 et ont lancé aux États-Unis un « mythe du complot sataniste », qui a atteint un paroxysme en 1988- 1989. Depuis, on entre dans une période de discussion et de reflux qu’attestent articles et études de sceptiques, sociologues et folkloristes évaluant le phénomène (Carlson. Larue. 1989 ; Ellis, 1989, 1990a, 1990b, 1991 ; Richardson. Best. Bromley, 1991 ; Stevens, 1989, 1991 ; Victor, 1989, 1990, 1991).

Ces récits sont liés à des scandales judiciaires - accusations portées devant les tribunaux de mauvais traitements à enfants dans des crèches et jardins d’enfants - et à des déclarations de thérapeutes et psychiatres : ceux-ci soignent par hypnose des patients victimes dans leur enfance de traumatismes qui seraient dus à des sectes satanistes et qui en fait semblent souvent associés à des violences intra-familiales (Mulhern 1991). Ils s'inscrivent dans une succession — quasi ininterrompue depuis une vingtaine d’années — de paniques morales américaines concernant les jeunes et leur démoralisation, les enfants et les dangers qui les menacent (Best. 1990). Ils prolongent des dénonciations des années soixante où se mêlaient des courants d'écologistes et de fondamentalistes chrétiens - aux visées opposées, mais jouant sur les mêmes terreurs d’apocalypse - prédisant que les choses allaient s'aggraver avant l’avènement d'une ère nouvelle (Sandell, 1991).

La France est encore peu touchée par cette panique et le dossier publié en décembre 1990 par Le Nouvel Observateur annonçant « Le diable revient », Jauvert. Jullien) n'y fait guère allusion, mais présente le satanisme comme un ensemble pittoresque, peuplé d'obsédés sexuels crédules et dominé par des escrocs, inspirant l’amusement mais nullement l’effroi. Un article décrivant le phénomène américain est paru en février 1991 dans Le Monde diplomatique (Carlander). Puis, en mars, avril, mai 1991. Newlook - mensuel qui se veut branché et copie bas de gamme de Penthouse - a publié un dossier exposant les faits américains, adhérant totalement à la thèse du complot et de l’horreur (Cellura, 1991).

[121]

De 1988 à 1991, la Grande-Bretagne a été touchée par cette panique. Des récits américains ont convaincu des groupes de travailleurs sociaux, des chrétiens fondamentalistes bien souvent, de la réalité du satanisme et une série de scandales a secoué ce pays. Appliquant des méthodes d’enquête très suggestives, interprétant comme preuve d’activités satanistes atroces des récits d’enfants perturbés victimes de mauvais traitements réels ou imaginaires, des travailleurs sociaux ont retiré des enfants à leurs familles qu’ils considéraient comme satanistes. On dénombre cinq cas, de 1988 à 1991, concernant soixante-neuf enfants. Au début, les accusations étaient relayées par des figures d’autorité reconnues : National Society for the Prevention of Cruelty to Children, et responsables haut placés de l’aide sociale ; puis elles n’ont plus été soutenues que par les convaincus, particulièrement des groupes de chrétiens fondamentalistes pour lesquels la présence du mal et les assauts du Malin sont une réalité quotidienne dans une société permissive. Peu à peu la panique a cédé devant le manque de preuves ; juges et policiers ont fait des rapports sévères mettant en cause les travailleurs sociaux, un responsable a démissionné et deux ont été mutés ; la plupart des enfants ont été rendus à leurs familles. Ces cas correspondaient parfois à des enfants authentiquement maltraités, il y a eu neuf condamnations d’adultes, et trois attendent d’être jugés, mais sans que le satanisme soit évoqué par l’accusation. Au début de 1991, les accusations perdent tout crédit et la panique est, semble-t-il, retombée (Dash, 1991, McClure, 1991).

La dénonciation des horreurs du satanisme a pris le relais de paniques et récits antérieurs concernant les sectes syncrétiques, le « sadisme d’Halloween », les disparitions d’enfants et les tueurs en série et elle prolonge les allégations dramatiques présentées dans ces contextes.

Remontant aux années soixante-dix, les paniques concernant les sectes — qui ont également sévi en France — paraissent oubliées aujourd’hui. Elles visaient des sectes syncrétiques mêlant christianisme et religions orientales (révérend Moon, enfants de Dieu) et s’élevaient avant tout contre leurs pratiques d’exclusion, d’enfermement des convertis. Des conflits se perpétuent entre ces mouvements et les autorités — en France particulièrement avec l’Église de scientologie — mais les « déprogrammeurs » (qui prétendaient appliquer aux jeunes qu’ils estimaient victimes d’un véritable lavage de cerveau, d’une « programmation », un contre-lavage de cerveau, une « déprogrammation », ne reculant pas devant une violence réelle qu’ils justifiaient par ses objectifs) ont à peu près disparu. On retiendra de ces paniques l’opposition qu’elles introduisaient déjà entre la culture majoritaire des adultes et les sous-cultures religieuses adoptées par les adolescents. Elles ont donné indirectement naissance aux films d’horreur sur l’enfant possédé, hanté par le diable (The Omen, et la série des Exorcist I, II, III, par exemple).

Fête des revenants servant de prétexte à des tournées de quêtes enfantines, importante aux États-Unis et peu touchée par la commercialisation à l’inverse de Noël, Halloween — qui correspond à notre Toussaint — est l’objet depuis une vingtaine d’années de rumeurs angoissantes en Amérique. On affirme que des sadiques lardent les douceurs données aux enfants de lames de rasoir (dans les pommes) ou de poison (dans les confiseries). La légende a inspiré toute une série d’actes de déviance. Les mises en garde dans la presse et les faits de violence gratuite ou les empoisonnements — souvent joués plus que vécus, mais des criminels réels ont pris le « sadisme d’Halloween » comme alibi — à l’occasion de la fête sont devenus courants. Les quêtes enfantines ne s’effectuent plus que dans des maisons choisies et connues, des services hospitaliers de petites villes proposent de radiographier gratuitement les bonbons reçus. Depuis peu, des bandes d’adolescents déguisés en revenants attaquent les sans-abris retrouvant ainsi des traditions de vandalisme qui existaient dans les années trente mais s’exerçaient alors contre des maisons peu hospitalières et non contre des sans-défense. Les folkloristes ont surtout étudié les rapports entre légende et déviance dans les articles consacrés au « sadisme d’Halloween » (Degh, Vaszonyi, 1983 ; G rider, 1984) tandis que les sociologues l’ont présenté comme l’expression symbolique des inquiétudes qui hantent F Amérique concernant la sécurité des jeunes enfants (Best, Horiuchi, 1985).

Un mouvement de panique sur les disparitions d’enfants, missing children, est né aux États-Unis en 1979-1981 à la suite d’une série de meurtres et disparitions dramatiques. Le phénomène des disparitions d’enfants et adolescents correspond surtout à des fugues et à des enlèvements par le parent n’en ayant pas obtenu la garde après divorce, cependant le mouvement a mis en avant une troisième cause - bien plus angoissante puisqu’elle peut concerner n’importe quel enfant : les enlèvements criminels d’enfants par des inconnus choisissant leurs victimes au hasard des rencontres. Des chiffres très élevés, dépassant le vraisemblable, ont été avancés par les propagandistes — souvent parents d’enfants assassinés devenus des militants et souhaitant une lutte plus active contre les disparitions. Ceux-ci ont obtenu la création d’un centre d’information et de recherche — le National Center for Missing and Exploited Children, financé par des fonds fédéraux — qui a œuvré pour une meilleure approche [122] statistique des disparitions. Aujourd’hui le mouvement est entré dans une phase plus calme, cependant l’inquiétude subsiste dans l’ensemble du public américain (Best, 1990).

Les médias modernes ont toujours fait grand cas des personnages de tueurs de l’ombre, de tueurs en série agissant sans motifs rationnels et tuant par délectation, non pour le profit. Ceux-ci apparaissent dès les premiers « canards », ces ancêtres de la grande presse. Cependant cet intérêt tourne depuis peu à l’obsession, notamment aux États-Unis où le personnage du serial killer est présenté fréquemment comme particulièrement représentatif de la civilisation américaine contemporaine, en exprimant les tendances les plus spécifiques : obsession sexuelle généralisée, solitude profonde de l’individu et nihilisme, possibilités prodigieuses de dissimulation et d’ubiquité offertes par la civilisation technologique (Holmes, de Burger, 1988 ; Wilson, Seaman, 1990). Bien des traits des ogres des contes se retrouvent dans le serial killer, souvent homosexuel et cannibale, découvert en raison de la puanteur des charniers où il dispose de ses victimes. Ce personnage a été utilisé par la mythologie sataniste ; nous les retrouverons plus loin. Notons cependant que l’obsession des serial killers touche même la culture élitaire. En témoignent, par exemple, les polémiques ayant marqué au début de 1991 la sortie du roman de Brett Eaton Ellis, American Psycho, qui décrit avec minutie et sadisme une répugnante série de meurtres accomplis sans motif par un golden boy de Wall Street (Mailer, 1991).

La violence est d’ailleurs un phénomène urbain bien réel, qui obsède les États-Unis à juste titre osera-t-on dire, car les chiffres concernant la croissance des meurtres sont spectaculaires. Les statistiques compilées par le FBI indiquent que l’on est passé de 6 500 meurtres en 1955 à 19 000 en 1984, 89% de ceux-ci survenant dans des villes de 100 000 habitants et plus (Holmes, de Burger 1988), qu’ils sont en progression, puisque les chiffres pour l’année 1991 sont de 24 020 meurtres (Le Monde, 8 janvier 1992). En dépit de l’hostilité affirmée du pouvoir politique républicain de l’ère Reagan aux interventions de la puissance publique, un centre spécifique de recherche et d’intervention, le National Center for the Analysis of Violent Crime a été créé en 1984 par le FBI. Il est financé, tout comme le National Center for Missing and Exploited Children évoqué plus haut, sur fonds fédéraux.

Revenons au contenu des récits dénonçant les méfaits des groupes de satanistes. On y trouve tout d’abord un schème d’interprétation, de déchiffrement des signes d’une activité maléfique et par définition secrète. Les signes du satanisme se déchiffrent ainsi dans des « sacrifices » d’animaux. Les dénonciateurs interpréteront comme restes de sacrifices au Malin toute découverte de dépouille animale. Bien souvent l’animal aura été tué accidentellement ; cependant il peut également s’agir de victimes de « vrais » sacrifices : des groupes pratiquant la magie pour de bon, ou des bandes de jeunes désœuvrés tentant d’imiter les récits peuvent être la cause de tels faits, qui concernent le plus souvent des animaux familiers, chiens ou chats. Une psychose s’est par ailleurs développée dans les États de l’Ouest américain, au début des années quatre-vingts. On y affirmait l’existence d’une véritable épidémie de mystérieuses mutilations de bétail. Les conclusions des enquêteurs de la police montrèrent un certain scepticisme, considérant qu’il n’y avait là que surinterprétation de faits accidentels. Cependant la panique concernant les mutilations de bétail a mis en branle toute une série d’explications extraordinaires : complot gouvernemental, ingérence d’extraterrestres, mais aussi activités maléfiques des satanistes (Ellis, 1990b).

Les signes du satanisme se manifestent également dans les graffiti : 666 — nombre de la Bête dans l’Apocalypse —, des pentagrammes et emblèmes pacifistes fleurissent sur les murs et sont interprétés comme preuve de l’influence toujours croissante de Satan. Pour certains c’est dans l’ensemble de la culture des adolescents que l’on retrouve l’empreinte maléfique. Les paroles des chansons des orchestres rock heavy metal (qui utilisent explicitement un symbolisme sataniste, mais pour sa valeur commerciale face à leur public d’adolescents, non par prosélytisme secret) sont à la gloire de Satan et peuvent pousser les adolescents au suicide. On est, affirme-t-on, dans un monde renversé où les hommages à Dieu sont adressés au Malin, où le vrai message de la chanson n’apparaît que si on l’écoute à l’envers. Cette technique du backward masking serait employée afin de convertir à l’adoration du Malin par persuasion subliminale ; en effet, le message caché est à peine audible. Notons qu’aux États-Unis plusieurs procès ont été intentés au groupe Judas Priest par des parents de jeunes suicidés en raison de ces messages subliminaux. Des « experts » étaient venus soutenir l’accusation en affirmant que de tels messages étaient susceptibles de pousser au suicide, cependant le groupe anglais de rock a été acquitté.

Par ailleurs des groupes de pression demandant contrôle et censure des paroles des chansons — jugées agressives et obscènes autant que maléfiques — sont apparus aux États-Unis, avec la participation active de personnalités influentes - citons Susan Baker épouse du Secrétaire d’État. Sont également accusés les jeux de rôle, du type « Dongeons et Dragons », parfois refuge pour des jeunes ayant des difficultés de communication et s’y investissant avec passion. Eux aussi inciteraient [123] au suicide, ou encore seraient pour la secte cachée un mode de recrutement (Martin, Fine 1991 ; Stackpole, 1989).

Quelle activité prête-t-on à ces groupes maléfiques de satanistes ? Le mal encore et toujours, l’agression d’innocents, les orgies, les messes noires, l’égorgement de bébés, le cannibalisme communautaire, etc. L’absence de preuves, de cadavres ? Elle montre combien ils sont forts. On entre dans une logique paranoïaque qui trouve réponse à tout.

Ce discours rend compte de problèmes sociaux par la désignation d’un bouc émissaire. Le déviant caché qui exerce une influence dangereuse et corruptrice se dissimule parmi nous : il suffit de le démasquer et tous les conflits et maux seront résolus. Le concept de l’« ennemi intérieur » permet de faire l’économie d’une analyse sérieuse des causes de la montée de la violence, tensions raciales et prolifération des armes à feu en particulier.

L’incarnation d’une légende

On note différents niveaux de prise en charge du mythe sataniste qui surgit dans bien d’autres expressions que le récit (Foaftale New, 1989-1991). Les groupes diversifiés de convaincus incarnent la légende par leurs mises en garde, lui donnent corps dans leurs comportements de lutte. Au nombre des convaincus parmi les élites, des thérapeutes qui ont élaboré tout un ensemble de croyances au satanisme comme cause des désordres de patients — des femmes surtout — souffrant du syndrome de personnalité multiple. Ils traitent ces patientes par l’hypnose afin de réactiver les traumatismes premiers qui ont causé leur état. Longtemps tombées en disgrâce, les théories de Janet sur la personnalité multiple sont revenues en faveur chez certains psychiatres et thérapeutes (Mulhern, 1990). Ils organisent des séminaires où ils rendent compte de leurs expériences, projettent des vidéos divulguant les allégations de leurs patientes. Celles-ci sont dénommées les « survivantes ». Terme fort, jadis utilisé pour désigner les rescapés des camps de la mort nazis, mais aujourd’hui appliqué par les médias sans distinction à toute victime de trauma. Ces séminaires se déroulent dans le cadre de réunions sur les mauvais traitements à enfants, la lutte contre les violences intrafamiliales et l’inceste, sujets qui préoccupent de façon croissante un vaste secteur de l’opinion.

Les « croisés moraux », moral crusaders, réformateurs sociopolitiques qui trouvent dans la dénonciation du satanisme la justification de leur idéologie, appartiennent à des groupes aux convictions diverses. Parmi eux, des contestataires qui suscitent et appuient un mouvement de réhabilitation de la parole de la femme, de l’enfant, du malade et du fou face à un establishment oppresseur. C’est ainsi qu’une féministe britannique, réalisatrice de télévision et écrivain, a soutenu dans Marxism Today la véracité des horreurs satanistes, présentant les travailleurs sociaux comme seuls défenseurs des enfants maltraités (Campbell, 1990). A l’autre bout de l’échiquier politique, on note aussi des conservateurs, chrétiens fondamentalistes interprétant littéralement la Bible et obsédés par l’existence du Malin et son rôle néfaste dans les affaires humaines. Parfois ce sont des parents d’enfants ou d’adolescents qui se sont suicidés - souvent sans expliquer leur geste. Ces adultes meurtris transcendent leur drame personnel en l’attribuant à un complot sataniste — ce qui les lave de leur culpabilité — et deviennent à leur tour des croisés moraux. La propagation par les élites des légendes satanistes peut être, on le voit, la manifestation de convictions et croyances, mais aussi l’utilisation d’un outil de propagande — les horreurs devant indigner le public et le ramener à Dieu par exemple - et un alibi idéologique.

Enfin — faut-il dire surtout ? — ces récits se vendent, attirent, rapportent et donnent lieu à une exploitation mercantile. Des policiers, authentiques convaincus ou simplement bons commerçants répandent ainsi le mythe sataniste. Ces convictions semblent en effet fleurir chez des policiers à la retraite qui se lancent dans une juteuse seconde carrière de conférenciers dans des clubs de province ou d’animateurs de séminaires de sensibilisation auprès de leurs ex-collègues (Hicks, 1989, 1990). Au niveau des médias, c’est une télévision de bas étage — baptisée par les Américains « télé poubelle » Trash TV — qui a ouvert ses portes aux « survivants », popularisé leurs récits des horreurs auxquelles ils affirment avoir pris part autrefois, et répandu ainsi les croyances aux monstrueux méfaits des satanistes. Les talk-shows bas de gamme caractéristiques des récents développements de l’audiovisuel américain ne coûtent pas cher (les convaincus sont si contents d’avoir une tribune que leur prestation est peu onéreuse, et il n’y a aucun frais de tournage, leurs paroles suffisent) et attirent plus que les soap-operas démodés, car ce n’est plus l’imitation de la vie, mais la vie elle-même que l’on trouve dans la parole des témoins. Les émissions consacrées par Geraldo Rivera — animateur d’une série très suivie sur les scandales et problèmes de société — au satanisme ont eu beaucoup d’impact, ainsi une émission de deux heures projetée en novembre 1988 a battu tous les records d’audience de la chaîne NBC.

Directement influencées par les émissions de grande écoute, une série de rumeurs-paniques a traversé de petites villes situées surtout à l’Est des États-Unis, [124] Victor (1990) en dénombre trente-et-une de 1986 à 1989, dont vingt-huit les deux dernières années. Le schéma est assez constant : une secte satanique maléfique hante la petite communauté ; des animaux ont été sacrifiés, des enfants l’ont été ou vont l’être (il s’agit d’enfants ou de vierges blondes aux yeux bleus) à une date qui est annoncée avec précision : il peut s’agir de la prochaine soirée de l’école (Ellis, 1990a) ou d’un vendredi 13. Ces paniques sont proches des bouffées d’hystérie collective : elles concernent des communautés localisées et circonscrites, ont un impact considérable mais disparaissent aussi rapidement qu’elles ont surgi. Des groupes de passionnés se consacrant à l’étude des anomalies constituent également un canal de diffusion important. Ils s’appuient sur des moyens médiatiques auto-organisés, dont l’usage croissant est lié au développement des technologies informatiques : bulletins d’informations, tracts et plaquettes, gestion de listes de sympathisants et d’abonnés, dialogues par réseaux d’ordinateurs. Ils présentent des interprétations de l’anormal (sacrifices d’animaux ou mutilations de bétail) qui varient selon les groupes mais qui renvoient perpétuellement au complot — celui-ci pouvant être extraterrestre, satanique ou gouvernemental (Ellis, 1990b).

Les conduites mimétiques d’adolescents vont du jeu à la déviance. Elles reconnaissent et intègrent le modèle opposant adultes et adolescents. Face à des adultes croyants, le satanisme fascine les jeunes des petites villes américaines conformistes. On « en » parle, on « y » pense, on se déguise, on se proclame sataniste, on évoque les esprits lors d’expéditions nocturnes dans des cimetières (Ellis 1991). Ces conduites sont largement symboliques : production de graffiti satanistes qui révolutionnent la petite ville, adoption de vêtements provoquants portant des emblèmes satanistes, mais elles débouchent aussi sur des actes plus spectaculaires. Parfois cela va jusqu’au crime (Ellis, 1989 ; Lanning, 1989, 1990).

Le profil du criminel se trouve chez des personnalités perturbées, surtout solitaires mais parfois agissant de concert dans des bandes aux activités criminelles. L’explication sataniste est surtout, bien entendu, l’alibi de conduites déviantes renvoyant à des déséquilibres individuels, cependant elle peut servir de modèle, à des psychopathes solitaires en particulier. Ces faits sont exagérés par les médias, et par conséquent souvent niés avec ferveur par les intellectuels dénonçant l’exploitation idéologique et intéressée des élites. Ils existent cependant et alimentent les légendes satanistes dans l’esprit du grand public : Charles Manson (1969), les meurtres de Matamoros (1989), présentent des cas qui sont le fait de bandes ; le Night Stalker (1984), les meurtres de l’Ohio en 1982 (Ellis, 1989), les méfaits d’Henry Lee Lucas (1983) correspondent à des cas individuels [3].

Ce qui caractérise ces cas c’est l’image déformée et systématiquement angoissante de ces « grands » crimes - allant jusqu’à les relier tous comme preuve d’un gigantesque complot sataniste prêt à prendre le contrôle de l’ensemble de la société - qu’en donne la culture de masse. Cette image est répandue dans des livres à gros tirage (Kahaner, 1988 ; Terry, 1989 ; Thomas, 1991) qui n’hésitent pas à reprendre les chiffres fabuleux lancés dans les séminaires de convaincus : 100 000 satanistes en Angleterre, 50 000 sacrifices humains chaque année aux États-Unis.

Ces thèmes donnent également naissance à des fictions populaires dans les textes et le cinéma. Enfants possédés évoqués plus haut (The Omen et la série des Exorcist), sectes diaboliques aux pratiques sanglantes (The Believers) et tueurs en série (Henry, Portrait of a Serial Killer, Silence of the Lambs) - parfois nécrophiles et comiques dans l’horreur (Freddy) - sont les sujets de films qui vulgarisent et banalisent les allusions au satanisme. Cette banalisation dans les fictions rend les légendes satanistes crédibles et proches bien plus que les discours des croisés moraux, qui ne touchent qu’une minorité de convaincus [4].

Les chiffres fabuleux n’ont cependant pas largement convaincu, et dans l’ensemble des rumeurs et mouvements dénonçant les dangers menaçant les enfants, les allégations concernant les complots des satanists n’occupent qu’un rang modeste, loin derrière les accusations de mauvais traitements à enfants (child abuse) ou les disparitions d’enfants (missing children). En dehors des talk-show bas de gamme, la presse de qualité n’a guère fait écho aux déclarations des convaincus et les procès intentés pour mauvais traitements rituels (ritual abuse) ont débouché sur des verdicts d’acquittement ou des non-lieux. À la fin des années quatre-vingt le terme ritual abuse demeurait incompréhensible pour la majeure partie du public (Best, 1990). Bien que son impact soit limité, le mouvement anti-sataniste a cependant existé. Avant d’en proposer une analyse, faisons un détour pour examiner une autre panique américaine concernant les enfants pauvres en Amérique latine.

Enlèvements d’enfants
pour greffes d’organes en Amérique latine


Dans un travail antérieur (Campion-Vincent, 1992), j’ai étudié en détail les légendes de vols d’enfants pour greffes d’organes qui courent en Amérique latine et j’évoquerai brièvement les enseignements tirés de ce travail.

[125]

Apparue au début de 1987 dans la presse internationale, l’information selon laquelle de très jeunes enfants enlevés en Amérique latine étaient emmenés aux États-Unis et en Europe, et tués afin de prélever certains organes, est devenue un outil de propagande contre les États-Unis et le monde occidental. Ce récit s’est répandu en 1987-1988 à la suite de quatre cas ayant eu lieu en Amérique latine et présentant un schéma très similaire. Après la découverte d’orphelinats clandestins abritant des bébés enlevés ou achetés, des fonctionnaires - policiers, juges ou travailleurs sociaux - affirment - faisant écho à la rumeur - que les enfants allaient être dépecés pour greffes d’organes à l’étranger, aux États-Unis notamment. Ces affirmations sont immédiatement démenties - par les fonctionnaires eux-mêmes et en haut lieu - et présentées comme des spéculations non fondées. Cependant la rumeur persiste, les démentis n’étant pas repris dans les médias alors que les déclarations alarmistes le sont. La propagande s’en mêle bientôt et publications communistes comme journaux du Tiers-Monde grossissent considérablement les premières déclarations. La Commission « Droits de l’Homme » des Nations-Unies basée à Genève est saisie par des organisations non gouvernementales parmi lesquelles on trouve d’authentiques organisations humanitaires qui se préoccupent de la défense des droits de l’homme, mais également des machines de propagande pour lesquelles les droits de l’homme ne sont que prétexte à attaquer les États-Unis et l’Occident.

En septembre 1988, une motion condamnant « le sacrifice d’enfants utilisés comme pièces détachées humaines » et affirmant l’implication des États-Unis dans ces enlèvements est votée par le Parlement européen sur proposition d’une représentante communiste française. Les États-Unis mis en cause réagissent vivement et protestent auprès de la CEE, ce vote entraînera un mois plus tard une série d’articles de grands quotidiens ôtant tout crédit à cette nouvelle.

Ces histoires continuent cependant à circuler : en 1990, elles atteignent le Mexique, et des articles les relançant paraissent régulièrement. Une variante andine touchant surtout la Colombie et le Pérou affirme l’existence de bandes de voleurs d’yeux (sacaojos) qui enlèvent en pleine ville enfants et passants que l’on retrouve sur le trottoir, aveugles et énucléés, un billet de quelques pesos en poche. Les histoires persistent en dépit de l’effondrement d’une machine de propagande soviétique accusée par l’agence d’information américaine U SIA pour ses activités en 1987-1989. C’est que les maux sociaux qui les accréditent n’ont pas disparu, loin de là. Le trafic d’enfants existe bel et bien entre l’Amérique latine et les pays riches. Les adoptions à l’étranger continuent à se développer dans les pays pauvres où elles entraînent toute une série de dysfonctionnements, dont des enlèvements bien réels. Le trafic des organes l’est tout autant, même s’il concerne des adultes acculés à vendre un rein ou une cornée et non des victimes enlevées au hasard. Enfin, dans de grandes villes d’Amérique latine, des enfants vagabonds sont tués au nom de l’ordre public par la police ou par des milices privées recrutées par des commerçants. Des groupes de militants brésiliens, relayés par Amnesty International, ont ainsi dénoncé la situation des enfants dans leur pays. Exprimant symboliquement le pillage de ces régions par les pays riches, ces histoires qui mettent en cause l’étranger exploiteur continuent de convaincre, dans le Tiers-Monde mais aussi en Europe, en dépit de la faiblesse des preuves alléguées : en 1991 encore, bien des intellectuels en France les croient vraies.

Permanence des démonologies

Parmi les très pauvres comme chez les plus riches, on retrouve le même leitmotiv dans les récits dénonçant le mal, qui racontent les horreurs infligées aux enfants. Il s’agit toujours de jeunes enfants enlevés et assassinés par des étrangers ou des déviants malfaisants.

Aux États-Unis comme en Angleterre, les récits des militants anti-satanistes décrivent d’atroces activités sadiques et orgiaques : « Urine et excréments sont mêlés au sang et au sperme et les enfants contraints de manger ce mélange [...]. Adolescentes et femmes doivent sacrifier leurs propres enfants. Après le sacrifice elles ôtent le cœur, la rate, les yeux et les mangent. Les enfants apprennent également à ôter ces parties du corps. [...] Ce qui n'est pas mangé dans les fœtus est mis de côté. Certains des corps sont fondus. La graisse est utilisée pour des cierges, les os sont broyés et la poudre en résultant employée comme aphrodisiaque. » [5]

Les émissions de Geraldo Rivera évoquées plus haut l’ont mis en conflit avec la direction de la chaîne NBC. Celle-ci s’opposait en effet à la diffusion de détails macabres et a fait supprimer les plus choquants : castration, sang vidé et bu, autorisant cependant quelques précisions bien inquiétantes quant aux « victimes » - dont l’existence est loin d’être prouvée, aucun cadavre n’ayant été trouvé - « bouche et yeux scellés, pentagramme gravé sur la poitrine » (Foaftale News, 12 déc. 1989).

Les horreurs infligées aux innocents sont au cœur d’une fable immémoriale que nous connaissons hélas fort bien. Elle apparaît en effet régulièrement comme expression de la haine envers l’autre, étranger ou [126] déviant : « Notez combien la malignité humaine est peu inventive : elle tourne éternellement dans le même cercle d'accusations, sacrifices humains, anthropophagie, attentats aux mœurs. » Cette remarque d’Ernest Renan à Salomon Reinach remonte à cent ans (Reinach, 1892). La montée de l’antisémitisme en Europe s’accompagnait alors d’un retour des accusations de meurtres rituels d’enfants chrétiens par des juifs donnant lieu à de nombreux procès (Dundes, 1989 ; Encyclopedia Judaïca, 1972). Reinach notait déjà des accusations analogues venant d’outre-mer et exprimant l’hostilité des peuples d’Asie et d’Afrique face aux Européens qui les dominaient : « Les lettrés chinois affirment que les missionnaires chrétiens achètent ou volent des enfants indigènes pour les tuer et se faire des talismans de leurs corps : le massacre de Tsientsin (21 juin 1870) n'eut pas d'autre prétexte que cette fable. En 1891, les Européens furent accusés du même crime à Madagascar ; il fallut que le gouvernement malgache affirmât, par une proclamation, “que nul étranger, ni Anglais, ni Français, ne cherche à acheter des cœurs humains”. » (Reinach, ibid.).

Des rumeurs paniques révélant des enlèvements d’enfants à grande échelle par les Anglais à Calcutta — ils avaient besoin, disait-on, de petites victimes pour consacrer les ouvrages d’art, port et pont, qu’ils avaient récemment construits dans la ville — sont également apparues en Inde vers 1880 [6].

Enlèvements et meurtres d’enfants ne sont qu’un des aspects de cette constellation de la haine. Il s’agit pour les assaillants de s’approprier le sang ou la graisse des victimes et les merveilleux pouvoirs qu’ils confèrent. Les assaillants pratiquent donc la saignée, le dépeçage, le cannibalisme [7]. C’est pour eux une nécessité vitale, car la fable prête fréquemment aux autres maléfiques une carence tragique, un défaut capital qu’ils ne peuvent corriger qu’en ingérant la substance de ceux qu’ils attaquent. Hier on déclarait que le juif - atteint de ladrerie comme le cochon auquel l’unissait une parenté profonde - avait besoin de sang chrétien (Fabre-Vassas, 1985), aujourd’hui l’ethnologue apprend qu’en Afrique Noire il ne peut survivre que grâce à du sang indigène (Stevens, 1991). Le groupe des dominés affirme ainsi sa supériorité essentielle sur ses assaillants. C’est par une inversion complète des règles, par la pratique d’un contre-rituel élaboré que les déviants ou les étrangers manifestent leur essence mauvaise : les orgies où l’on pratique systématiquement l'inceste figurent dans les accusations d’autrefois comme dans celles d’aujourd’hui, tandis que les figures de l’inversion s’incarnent différemment selon les époques : le baiser à l’anus qui marquait la soumission au diable, inversion du baiser d’allégeance féodale, puis la messe noire ou sataniste (Cohn, 1982 ; Rickard, 1991). De nos jours l’accusation de backward masking — paroles secrètes dans les chansons du rock sataniste correspond à cette idée d’univers parodique de l’inversion. Les ennemis - étrangers, juifs, satanistes ou Occidentaux - sont organisés en réseau tout-puissant : c’est le thème du complot, qui a marqué l’imaginaire politique moderne mais est aussi un thème immémorial, que l’on retrouve enfin dans la constellation de la haine (Girardet 1986).

La permanence de cette constellation a frappé tous les observateurs. Les textes de Minucius Félix sur les accusations portées dans l’Antiquité romaine contre les chrétiens au IIe siècle et du Byzantin Michel Constantin Psellos sur les hérétiques bogomiles de Thrace en 1050 font étroitement écho aux dénonciations contemporaines :

Minucius Félix : Quant à l’initiation des nouvelles recrues, ce qu’on raconte n’est pas moins abominable que notoire. Un petit enfant, qu’on a recouvert de farine de façon à tromper les gens sans défiance, est placé devant celui qui doit être initié au culte. Le néophyte, incité par la couche de farine à frapper ce petit en toute innocence, le tue en lui portant des coups aveugles et déguisés. Cet enfant, ô impiété, ils lèchent son sang avec avidité, ils se divisent les parts de son corps ; telle est la victime qui consacre leur alliance [...]. A jour fixe, ils se réunissent pour banqueter avec tous leurs enfants, sœurs et mères, gens de tout sexe et de tout âge. Là [...] ils enveloppent dans l’impudeur des ténèbres les étreintes de leur passion répugnante, au hasard du sort, tous également incestueux.

Psellos : Ils réunissent, dans une maison qu’ils ont désignée à cette fin, des jeunes filles qu'ils ont initiées à leurs rites. Puis ils éteignent les chandelles [...] et se jettent lascivement sur les filles ; chacun sur la première, quelle qu'elle soit, qui tombe entre ses mains, qu’il s’agisse de sa sœur, de sa fille ou de sa mère [...] Après avoir attendu neuf mois que le moment soit venu de naître pour les enfants contre nature de cette semence contre nature, ils se rassemblent de nouveau au même endroit. Alors, au troisième jour après la naissance, ils arrachent les misérables bébés des bras de leurs mères. Ils entaillent leur tendre chair sur toute sa surface avec des couteaux effilés et recueillent les ruisseaux de sang dans des écuelles. Ils jettent dans le feu les bébés, qui respirent et râlent encore, pour qu’ils y soient réduits en cendres. Après quoi, ils mélangent les cendres avec le sang des écuelles et fabriquent un breuvage abominable avec lequel ils polluent en secret leur nourriture et leur boisson [8].

Les mouvements de persécution du haut Moyen Age — où les clercs stigmatisent et unissent les figures [127] de l’hérétique, du lépreux et du juif dans une démonologie qui débouchera plus tard sur l’obsession de la sorcellerie sataniste — présentent également les grands traits de la fable. L’affirmation d’un complot international apparaît, en particulier, dès les premières accusations anti-juives du XIIe siècle (Moore, 1991). Dans les procès de sorcellerie, on trouve de fréquentes évocations d’actes de cannibalisme infanticide : « Je pris dans ma bouche les doigts de mon neveu, avec les dents, j’en déchirai les extrémités et suçai le sang des veines, que je crachai dehors en sortant de la maison [...] J’ouvris aussi les veines du côté du cœur, sous le bras gauche et j’en suçai le sang par art diabolique [9]. » Un contenu mythique récurrent s’exprime donc à travers les formes légendaires que prennent au fil des ans les démonologies successives (Stevens, 1991).

Quels sont les démons contemporains ? Pour les riches Occidentaux l’ennemi sataniste est déviant, difficile à identifier. Une caractéristique remarquable de la panique sataniste anglo-américaine est d’ailleurs qu’elle nomme la peur, mais ne désigne pas un groupe défini par des traits objectifs et identifiables, comme c’est le cas dans les démonologies de type raciste ou politique. Pour les pauvres du Tiers-Monde l’ennemi désigné est l’étranger, extérieur et non déviant : c’est le même groupe qui commande et manipule à sa guise les termes de l’échange économique inégal, monopolise les acquits de la science et pille les dernières forces vives des pauvres. Si l’on ne peut opposer terme à terme ces paniques — et je n’oserai dire que la seconde est justifiée, tandis que la première ne l’est pas — force est de reconnaître cependant que dans les deux cas ce qu’il y a de bien réel ce sont les terreurs existentielles, les angoisses devant l’incertitude de l’avenir, qui ont donné naissance à ces cauchemars.

On retrouve ici le schéma de constitution des légendes contemporaines proposé dans un article antérieur (Campion-Vincent, 1989). Les légendes avertissent de dangers, dénoncent des complots. Des causes lointaines - tensions sociales liées à des inquiétudes face à la montée de la violence et à l’évolution des mœurs - s’incarnent, souvent à la suite d’événements déclenchants où des stimuli ambigus font monter le niveau d’angoisse : crimes ou suicides de jeunes par exemple, dans un récit légendaire : la fable immémoriale des atteintes aux enfants. La morale implicite est ici la désignation de l’ennemi, du bouc émissaire. Fidèles à leur pouvoir déformant souligné par Roland Barthes, ces mythologies occultent nos responsabilités devant le mal : il n’est plus en nous, mais dans ce terrible ennemi sournois et invisible, le sataniste par exemple (Rogerson, 1991). En se bornant à assimiler mythe et mystification, Barthes (1957) est cependant loin d’épuiser les sens du discours mythique qui est également explication, incitation à l’action, production d’images et de symboles (Girardet, 1986). Toutes ces dimensions se retrouvent dans la constellation de la haine.

Cette démonologie, cette résurgence de la fable immémoriale, présente cependant des traits bien contemporains. En dépit de l’invocation de satanistes et de la diffusion par des courants chrétiens extrémistes, les récits convainquent nombre d’athées et d’incroyants car ils parlent du mal plus que du surnaturel. Du mal et de la violence, chaque jour affichés par les médias qui offrent inlassablement mort et souffrance à contempler sur le petit écran. À tel point que Michel Serres (1987) affirme que nous retrouvons dans cette contemplation fascinée la logique de l’équivalence salvatrice du sacrifice humain qui était le moteur de sociétés archaïques - les Carthaginois sacrifiant leurs enfants à Baal pour assurer la marche de l’univers. Oui, le diable est parmi nous, et ses armées de serial killers ont remplacé les légions démoniaques d’autrefois.

V. C.-V., Paris

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Notes

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[1] Citons les revues ARV (Scandinavie) ; Fabula (Allemagne) ; Indiana Folklore, Journal of Folklore Research, New York Folklore, Western Folklore (États-Unis) ; Folklore, Lore and Language (Angleterre).

[2] Pour la série Perspectives on Contemporary Legend qui comporte cinq volumes (Smith 1984 ; Bennett, Smith Widdowson, 1987 ; Bennett, Smith, 1988, 1989, 1990). Des anthologies ont été publiées en Finlande (Virtanen, 1987), Suède (Klintberg, 1986), Angleterre (Dale, 1978, 1982 ; Smith, 1983, 1986), Allemagne (Brednich, 1990,1991) et Italie (Carbone, 1990).

[3] Charles Manson a été l’inspirateur en 1969 de plusieurs meurtres sans motif clair (destinés à dissimuler un premier meurtre ou - selon le procureur - à hâter la révolte des Noirs qu’il prévoyait proche en les faisant accuser de ces crimes horribles) - dont celui de l’actrice Sharon Tate - accomplis par les disciples de la communauté marginale qu’il dirigeait à Los Angeles.

En avril 1989, la police découvrit dans un ranch proche de la petite cité de Matamoros douze corps mutilés. Les victimes avaient été sacrifiées lors de rituels destinés à obtenir l’immunité pour un réseau de trafiquants de drogue. Le chef du réseau - américain d’origine cubaine connu à Mexico pour ses activités de guérisseur - mêlait des éléments issus de religions afro-caribéennes (Santeria, Palo Mayombe) à des éléments du folklore moderne (influence du film The Believers) dans un culte syncrétique exigeant des sacrifices humains. Assiégé, il se fit tuer par un garde du corps à Mexico, mais ses complices — non encore jugés - sont en prison aux États-Unis.

Richard Ramirez - dénommé le Night Stalker (guetteur nocturne) par la presse avait commis de juin 1984 à août 1985 plusieurs meurtres et viols - laissant parfois des pentagrammes sur le lieu de ses crimes. Lors de son procès, il fit étalage de ses convictions satanistes.

En octobre 1982, la découverte à épisodes (troncs, têtes, bras et jambes avaient été enterrés dans des lieux séparés) des restes d’un couple de jeunes gens suscita une forte émotion dans la petite communauté de Logan. Les meurtres de l’Ohio étaient-ils dus à un groupe de satanistes œuvrant clandestinement dans la communauté ? Un an plus tard la condamnation de l’oncle et beau-père de la jeune fille accusé d’avoir tué le jeune couple par jalousie incestueuse fut accueillie avec soulagement : le spectre du satanisme caché reculait. Cependant le beau-père se défendit en affirmant qu’un groupe sataniste était bien responsable, et ses dires furent appuyés par un ancien enseignant — s’affirmant « expert légiste en meurtres de sectes » — qui lisait des traces sataniques dans les restes mutilés. Dix ans plus tard, le cas est toujours irrésolu : le verdict de 1984 a été cassé deux fois en appel, mais l’accusation est maintenue.

Ayant vagabondé plusieurs années à travers les États-Unis Henry Lee Lucas s’accusa d’un nombre fabuleux de meurtres (360). Il affirmait — entre autres déclarations horrifiantes - tuer pour un groupe de satanistes, « La Main de la Mort ». Il nie maintenant toute culpabilité — et semble de fait avoir beaucoup exagéré ses méfaits. Célèbre par ses révélations, il a fait connaître au grand public américain le personnage du meurtrier en série.

[4] Ces fictions introduisent également de l’incertitude dans notre univers mental. Les créations de la popular culture se parodient en effet de façon incessante, et il est impossible d’y distinguer le vrai du faux. Je prendrai pour exemple le texte pseudo-sataniste Necronomicon couramment mentionné par les croisés moraux comme preuve du pouvoir grandissant de Satan. Mais le Necronomicon a un pedigree connu des amateurs de fantastique : dans les années trente il est cité dans les œuvres d’H.P. Lovecraft qui en est le créateur et présente cet ouvrage — création de son imagination — comme « maléfique, écrit avec du sang et relié en peau humaine et dont la lecture rend fou », tout en en attribuant la paternité à « l’Arabe fou et dément Abdul Alhazred ». Peu à peu d’autres auteurs de littérature fantastique et d’horreur (en relations épistolaires suivies avec Lovecraft) se réfèrent à cette œuvre mythique dans leurs romans, puis les amateurs d’informatique en font une plaisanterie pour initiés et des références au Necronomicon apparaissent dans des fichiers automatisés de bibliothèques (mais l’ouvrage est toujours emprunté par M. A. Alhazred !). La plaisanterie s’incarne ensuite en des ouvrages réels et plusieurs versions du Necronomicon - qui connaissent un honorable succès - sont publiées dans les années soixante-dix.

[5] Déclarations de Maureen Davies, croisée morale de l’organisation Reachout Trust transmises à la presse britannique (lors d’un colloque sur les satanic abuses d’enfants en septembre 1989) par des membres de la NSPCC, National Society for the Prevention of Cruelty to Children. Cité par Fortean Times 57, spring 1991, p. 62.

[6] « A rumour has got abroad and is firmly believed by the lower classes of the natives, that the govemment is about to sacrifice a number of human beings in order to enforce the safety of the new har- bourworks and has ordered the police to seize victims in the streets. So thoroughly is the idea implanted that people are afraid to venture out after nightfall. There was a similar scare in Calcutta some seven or eight years ago, when the Hooghly bridge was being constructed. The natives then got hold of the idea that Mother Ganges, indignant at being bridged, had at last consented to submit to the insult on the condition that each pier of the structure was founded on a layer of children ’s heads. » (Times correspondance de Calcutta du 1/8/1880, cité in Folklore Record, 1881, pp. 282-283, signalé in Goss, 1991).

[7] Les études rassemblées par Antoinette Molinié Fioravanti (1991) sur le personnage andin du pishtaco — étranger ou déviant et vampire voleur de graisse — montrent bien la permanence des incarnations maléfiques de ces peurs. Accusé au XVIIF siècle d’utiliser la graisse de ses victimes indiennes pour la fonte des cloches, le pishtaco l’emploierait aujourd’hui pour la lubrification des ordinateurs.

[8] Cité par Cohn 1982, p. 16-17, 38 et repris par Fortean Times, 57, spring 1991, p. 62.

[9] Déclaration de Michèle Soppe, benandanti accusé de sorcellerie en 1642. Cité in Ginzburg, 1980.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 5 juin 2025 13:49
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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