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La dépression d’Ovide.
Post-face
Les différents éléments de cette étude sur la dépression d’Ovide sont fondés sur des notions historiques ou des textes précis ne laissant qu’une faible marge d’incertitude.
En revanche, je ne dissimulerai pas que la brève reconstitution qui sera échafaudée pour conclure, revêt un caractère largement conjectural. Néanmoins, elle ne contredit en rien ce qui a été dit précédemment et possède une cohérence interne qui justifie cette tentative.
La clef de voûte de ce complément biographique repose sur le rôle joué par le personnage de Médée dans l’œuvre d’Ovide. Les nombreuses références à cette héroïne, la pièce de théâtre, perdue, qui porte son nom ont été signalées précédemment.
À partir de cet indice, nous pouvons imaginer avec quelque vraisemblance que cette fascination du poète par Médée est due au fait que sa mère empruntait certains traits de sa personnalité à cette femme thanatophore. Qu’Ovide ait à deux reprises choisi des épouses rappelant cette image maternelle « Médéenne » expliquerait ses deux divorces successifs. La mort à vingt ans de son frère qu’il mentionne comme ayant été très douloureuse pour lui, sans plus de précision, fût-elle due à un suicide ? Nous l’ignorons mais rien ne prouve le contraire.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que, mûri par l'âge, Ovide a choisi pour troisième épouse une jeune femme d’un caractère tout différent et que cette troisième union fut heureuse. Malheureusement, le drame de la condamnation et de l’exil devait tout remettre en question.
Cette femme charmante et affectueuse, tendrement aimée par Ovide et qu’il préféra laisser à Rome pour qu’elle puisse préserver son patrimoine et surtout intervenir en sa faveur grâce à ses relations et alliances, ne sut et ne put mener cette mission à bien. Les [91] reproches précis et renouvelés du poète permettent de penser que son épouse était, soit timide, soit dépourvue du sens de l’initiative ou de la combativité nécessaire, en tout cas quelque peu immature.
Ovide dit clairement que c’est lui qui s’est opposé à ce qu’elle l’accompagne en exil et il donne les motifs qui ont inspiré sa décision. En fait, il est permis de se demander si cette femme enfant ne s’est pas dérobée devant un destin qui lui est apparu impossible à assumer et si elle n’a pas préféré retrouver l’aile protectrice de ses parents plutôt que d’affronter les périls parfois mortels du voyage et surtout du séjour à Tomis où de surcroît cette aristocrate romaine n’aurait guère trouvé de confort ni de distractions.
Dès lors, la dépression d'Ovide apparaîtrait comme le retournement contre lui-même de l'agressivité non exprimée et non exprimable éprouvée envers cette épouse qui n’avait pas poussé l’abnégation jusqu’à suivre son mari en un exil lointain et sinistre et qui d’autre part n’avait pas l’audace, l’habileté ni la pugnacité requises pour le tirer d’affaire.
Les années passant, « Madame » Ovide eut-elle tendance à oublier son mari qui semble-t-il ne la revit jamais ?
Est-ce un abandon progressif associé à la perte de Rome, elle aussi mère rejetante et oublieuse, ainsi que l’attitude impitoyable des empereurs Auguste et Tibère, pères cruels, est-ce donc, sur le plan symbolique, cette conjonction destructrice d’une mère sans amour et d’un père sans pitié qui enfoncèrent Ovide dans sa dépression et peut-être même le conduisirent jusqu’au suicide ?
Sans pouvoir apporter la preuve de son exactitude, je serais tenté de choisir cette version hypothétique du cas Ovide.
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