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La dépression d’Ovide.
Préface
Il y a quelques années, un écrivain roumain exilé publia un beau roman qui attira à nouveau l'attention sur Ovide dont on avait fêté le bimillénaire en 1958. Cet écrivain est Vintila Horia, son roman, écrit en français, s'intitule « Dieu est né en exil ».
C’est le journal fictif d'Ovide exilé à Tomis. En effet, à cinquante ans passés, le poète érotique et léger, si épris de Rome où il avait atteint la célébrité, fut condamné sans jugement, par Auguste, à rejoindre les bords de la Mer Noire, aux extrémités de l'Empire, séjour peu enviable, et à s’y fixer.
Vintila Horia imagine qu'Ovide, à la suite de rencontres et d’expériences diverses, subit une évolution religieuse qui prend toute sa signification quand un médecin grec lui révèle qu’un enfant né depuis peu en Galilée est le messie attendu depuis toujours.
La lecture de cette œuvre attachante, qui s’appuie sur une connaissance sûre de l’antiquité, m’a inspiré le désir de mieux connaître Ovide, dont j’avais autrefois, distraitement, lu le fameux « Art d’Aimer », ailleurs qu’au cours de latin du collège, où l’on étudiait des auteurs réputés plus sérieux, mais aussi plus arides...
J’associais aussi, comme beaucoup, le nom du poète à un titre : les « Métamorphoses », ouvrage dont le sujet précis demeurait pour moi entouré de nébulosité.
En découvrant Ovide à travers ses œuvres, et grâce à des études récentes consacrées à cet auteur, j’ai appris que ce grand poète, né en province, n'avait pas été uniquement, selon l’heureuse formule d’un de ses biographes, le plus parisien des écrivains romains, ainsi qu'on l'avait longtemps considéré et qu’il ne s’était pas contenté de glorifier ces plaisirs, qu'à la légère on appelle physiques, pour reprendre une expression de Colette.
Cet homme eut non seulement une vision plus vaste de l'amour que celle qu'on lui prête généralement, mais il connut aussi des [6] élans religieux qui le conduisirent jusqu’au mysticisme. Disons dès maintenant, qu’il s’agissait d'une religion que ne tolérait pas le régime, ce qui n’allait pas sans danger pour Ovide.
Il eut d'autre part une conception très haute de son art, pour lequel il revendiqua une indépendance, alliée à une liberté de pensée que ne lui pardonna pas Auguste, champion de l'ordre moral. C'est ce qui explique le coup qui le frappa, quelles que furent les circonstances, demeurées inconnues, qui provoquèrent la sentence d’exil.
La lecture des Tristes et des Pontiques, poèmes écrits en exil, fut pour moi une révélation. Ce recueil d’Elégies et d’Epitres est une des œuvres les plus attachantes que nous ait laissées la littérature latine, et mériterait d'être plus connu. Il constitue un document de première main sur la vie d’un romain relégué au pays des Gètes et des Sarmates, mais surtout, il représente un des rares exemples de ce qu’on pourrait appeler la littérature subjective transmise par l’Antiquité gréco-romaine.
A mon avis, il ne pourrait guère se comparer en tant que document psychologique, qu’aux Confessions de Saint-Augustin. En effet, grecs et romains n’avaient guère coutume d’extérioriser leurs sentiments personnels dans leurs œuvres. Ovide, lui, dans les Tristes et les Pontiques, se souvient du passé, mais aussi se confie et se plaint à ceux à qui sont destinés ses poèmes et son chagrin, sa douleur et ses larmes touchent le lecteur par leur émouvante sincérité.
En lisant ces poèmes d'exil, mon attention de médecin psychiatre fut rapidement attirée par certains aspects des révélations d'Ovide sur sa santé en général, et plus particulièrement sur son état psychique, hautement évocateurs de troubles dépressifs sévères. Ma conviction ne fit que se fortifier quand je pris note de tous les éléments qui venaient corroborer mon hypothèse.
Dès lors, le sujet se révélant trop riche pour former la matière d’un simple article, je pensai qu’un ouvrage, même de proportions modestes, pourrait intéresser quelques lecteurs.
Il m’a paru nécessaire, pour situer Ovide, de rappeler dans une brève introduction, le cadre historique, géographique, architectural et social qui fut celui du poète à Rome ; puis la première partie retrace sa vie dans la capitale de l’Empire, avant le départ pour l'exil ; on y voit le poète de l’amour, chez qui l’érotisme ne s’embarrasse d’aucun voile, trouver plus tard des accents d’une intense ferveur religieuse.
La seconde partie, plus longue, est une étude psychiatrique systématique des Tristes et des Pontiques, où, me référant au texte, abondamment cité, je pense démontrer clairement l’existence prolongée, chez Ovide, durant son séjour à Tomis, de troubles dépressifs dont j'étudie aussi les fluctuations.
Le livre se termine par une courte troisième partie, où sont discutés [7] les problèmes diagnostiques et psychopathologiques que posent certaines dépressions en général et celle d’Ovide en particulier.
Si l’introduction et la première partie empruntent aux spécialistes de l’histoire et de la littérature romaines des matériaux dont je me suis borné à faire une synthèse nécessaire me semble-t-il à la compréhension d’Ovide, malade en exil l’homme qui apparaît ici, conforme aux derniers travaux qui lui ont été consacrés, est peut-être exagérément sérieux, alors que l'Ovide classique était excessivement frivole la seconde partie, au contraire, est entièrement originale, car je n’ai vu nulle part la moindre allusion à une dépression psychique chez Ovide. Si quelque confrère français ou étranger, intéressé par le même sujet, a tiré les mêmes conclusions que moi, et les a consignées par écrit, je n’en ai eu nul écho. Puisse cette contribution médicale aux études ovidiennes enrichir la connaissance de ce grand poète dont la voix, pour peu qu’on l'écoute, parle encore si fort, à travers vingt siècles, à l'homme d’aujourd'hui.
Cet ouvrage n'ayant pas été écrit exclusivement à l'intention des psychiatres, ceux-ci ne seront pas surpris d'y trouver certaines notions dont ils sont largement familiers mais que l'auteur ne pouvait éviter de rappeler à l’usage des lecteurs non spécialisés.
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