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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Louis de Plélo. Une folle entreprise au siècle des lumières. (1996)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Philippe Carrer, Louis de Plélo. Une folle entreprise au siècle des lumières. Coop Breizh, Bretagne, 1996, 229 pp.. [Autorisation accordée par Mme Ghislaine Carrer, ayant droit de l'oeuvre de son défun époux, le Dr Philippe Carrer, accordée le 21 novembre 2023 de diffuser l'ensemble de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[11]

Louis de PLÉLO
une folle entreprise au siècle des lumières


Introduction

En 1939, le nom de la ville libre de Dantzig, l’actuelle Gdansk, s'étalait à la une des journaux. Bombe à retardement du traité de Versailles, le "corridor polonais" qui aboutissait dans cette ville à majorité allemande séparait la Prusse orientale de l'ensemble du Reich allemand. Hitler, qui avait déjà absorbé la Tchécoslovaquie, haussait le ton et s'apprêtait à se jeter sur la Pologne. La France avait des traités d'alliance avec ces pays d'Europe orientale, proies désignées à l'appétit insatiable de l'ogre nazi, mais, mal remise de la saignée de 14-18 et quelque peu alanguie, disposait ses forces armées en position purement défensive derrière l'illusoire ligne Maginot. Elle se trouvait donc bien incapable de tenir ses engagements et d'aller au secours de ces peuples infortunés, c’est ce qui avait entraîné, en 1938, la reculade déshonorante de Munich, où la France et son alliée britannique avaient consenti à entériner le démembrement de la Tchécoslovaquie.

Inutile dérobade puisque, quelques mois après avoir refusé de mourir pour Prague, les Français se demandaient s'il allait falloir mourir pour Dantzig. La suite est connue : l'invasion de la Pologne par les armées allemandes et malgré l'entrée en guerre des puissances alliées, son écrasement en trois semaines puis le début d'une occupation du territoire polonais et d'un martyre qui ne devait s'achever que par la défaite nazie de 1945.

C'est en 1939, au moment des événements de Pologne que j'ai eu pour la première fois connaissance de "l'expédition" de Dantzig sous la conduite du comte de Plélo qui avait péri jadis en tentant de secourir cette ville polonaise assiégée. C'est ce que j'ai gardé en mémoire pendant des années sans en savoir davantage à ce sujet. Peut-être avait-il été fait mention de cette aventure héroïque dans une publication de l'époque. Pour l'enfant que j'étais alors, je veux dire en 1939, tout ce qui concernait la Pologne prenait un relief particulier. Le drame polonais était très présent et pouvait bien précéder le nôtre.

[12]

Nous entendions parler de guerre depuis un an au moins et la T.S.F., comme on disait alors, nous transmettait parfois la voix rauque et hurlante de l'illuminé qui allait mettre le feu à l'Europe et même au monde entier.

Puis ce fut l'invasion brutale, sans déclaration de guerre, du territoire polonais, la ruée des panzers auxquels les soldats polonais n'avaient à opposer que leurs poitrines et celles de leurs chevaux, les populations sans défense, soumises aux mitraillages et aux bombardements des avions ennemis. Je me souviens d'une photographie publiée par le Paris-Match de l'époque. On y voyait une jeune paysanne polonaise qui venait d'être tuée, étendue dans un champ, son corsage clair tout taché de sang et sa sœur, éperdue de chagrin, sanglotant auprès d'elle.

Un peu plus tard, dans une France en guerre mais insuffisamment mobilisée, on pouvait rencontrer à Rennes, à côté des nombreux tommies britanniques auxquels les collégiens demandaient pour les collectionner les magnifiques insignes de leurs régiments, quelques soldats polonais rescapés des combats et qui avaient pu fuir leur pays occupé pour continuer la lutte. L'un d'eux parlant français m'avait dit que les lanciers polonais auxquels il appartenait chargeaient à cheval les chars allemands qu'ils tentaient d'incendier en brisant sur le tuyau d'échappement la bouteille d'essence qu'ils avaient fixée à l'extrémité de leur lance. Pendant l'attaque allemande, les Russes s'étaient emparés de la partie orientale de la Pologne en conformité avec le pacte germano-soviétique récent qui avait pris les démocraties de court.

Lorsque la France, après la défaite de 1940, avait été occupée à son tour, la propagande allemande s'était emparée du massacre de Katyn où des milliers d'officiers polonais avaient été assassinés d'une balle dans la tête par les soviétiques. Nous hésitions à la croire mais pour une fois, hélas, elle disait vrai. Et quand la vague hitlérienne avait reflué et que Varsovie s'était soulevée, l'Armée Rouge s'était trouvée frappée de paralysie aux portes mêmes de la capitale polonaise laissant à l'occupant nazi tout le loisir d'anéantir une résistance coupable aux yeux de Staline de ne pas combattre sous la bannière communiste.

Cette situation inconfortable dans laquelle la géographie, à géométrie variable, et l'histoire ont placé la Pologne entre les Russes à l'est et les Germains à l'ouest, est décidément une donnée douloureuse qui a perduré depuis des siècles.

Après les remous de l'après-guerre, pendant plus de trente ans nous n'avons recueilli que des échos assourdis de l'oppression communiste et de la domination soviétique subies par ce pays. Puis au cours de la dernière décennie, voici qu'il redevient acteur de sa propre destinée. Nous avons vu un pape polonais - dont la puissante personnalité et l'activité inlassable ont laissé peu [13] de gens indifférents - et un ouvrier charismatique qui, à la tête d'un mouvement populaire et syndical soudain transformé en lame de fond, devait finalement avec l'aide de l'église catholique balayer le régime communiste et accéder à la présidence de la République polonaise. Cet homme était un habitant de Gdansk, le nouveau nom polonais de Dantzig, où il travaillait sur les chantiers navals. Le bouleversement survenu presque sans effusion de sang, n'avait pu se produire que dans un contexte d'ébranlement de l'empire soviétique, lequel vacillait déjà sur ses bases avant de s'écrouler brusquement quelques années plus tard, à la surprise quasi-générale.

À l'époque où les Polonais aux prises avec le régime abhorré éprouvaient mille difficultés à secouer leur joug et une fois encore faisaient appel à un Occident embarrassé, le dévouement de Plélo qui gisait enfoui depuis des lustres au fond de ma mémoire, a ressurgi un jour dans le champ de ma conscience.

Il me fallait soudain en savoir davantage sur cet homme, vérifier d'abord s'il avait réellement existé, si je n'avais pas rêvé, s'il ne s'agissait pas d'un personnage de roman, que sais-je encore ?

Le présent ouvrage est en quelque sorte le résultat des investigations que j'ai alors entreprises. Je ne regrette pas de m'être attelé à cette tâche.

Découvrir Plélo, c'est plonger dans la période historique au cours de laquelle le siècle des Lumières prend son élan, (Plélo a vingt ans sous la Régence), c'est quitter la Bretagne pour Paris et quitter Paris pour Copenhague, mais aussi observer les aspects multiples et contrastés de la classe aristocratique, les aléas d'une carrière militaire prématurément interrompue et les arcanes de la diplomatie, mesurer le poids de la tradition ancestrale, reconnaître les influences du milieu et d'abord celle de la famille, s'orienter dans le réseau des alliances, des affections, des amitiés, des relations. C'est enfin parmi les petits et les grands événements de la vie privée et ceux de la vie des nations, suivre le parcours faussement conformiste d'un héros paradoxal, porteur intransigeant des valeurs chevaleresques d'autrefois en même temps que contestataire acquis à la modernité. C'est peut-être ce qui causa sa perte. C'est pourquoi s'il est quelqu'un à qui s'applique ce que Malraux disait à propos de la mort qui transforme la vie en destin, c'est assurément Plélo. Les circonstances dans lesquelles il a fait le choix de sacrifier sa vie sont assez extraordinaires, lui même en a été conscient, et elles méritent bien qu'on en reparle et qu'on s'interroge à leur sujet. Sa conduite a suscité des jugements contradictoires qui peuvent alimenter la discussion. Si l'on ne se contente pas d'invoquer à son sujet, comme certains, "le coup de folie", il devient indispensable de préciser les contours de sa personnalité et ceci nous entraîne loin tant sont nombreux, anciens, complexes, les facteurs qu'il faut nécessairement faire entrer en ligne de compte.

[14]

Depuis l'époque d'immédiate avant-guerre où l'aventure héroïque de Plélo m'avait été révélée, plus d'un demi-siècle s'est écoulé, le temps d'une vie d'homme. J'ai consacré la mienne, sur le plan professionnel à la pratique de la médecine mentale. Mes intérêts intellectuels se sont plus particulièrement portés sur le rôle des influences et de l'environnement socio-culturels dans la formation de la personnalité et des troubles qui peuvent l'affecter. C'est la raison pour laquelle, lorsque j'ai voulu approfondir l'histoire de Plélo, j'ai cherché à préciser ce qui dans ses origines, son entourage familial, son cadre géographique et humain, son époque, pouvaient contribuer à mieux le situer et le comprendre. Ce sont ces éléments qui constituent la seconde partie de cet ouvrage, la première partie étant consacrée au récit de sa vie ainsi qu'à un rappel du contexte polonais et la troisième à un essai d'interprétation et d'analyse de ce qui dans son destin tragique, peut être imputable à sa problématique personnelle.

Il existe à Rennes une rue dont la plaque indique : Louis de Plélo — Diplomate — 1699-1734. Aujourd'hui le nom de Plélo "diffuse" dans le quartier central où se trouve cette rue et apparaît dans différents lieux et établissements. Dans une étude de 1873 consacrée au comte de Plélo, N. de Bréhan estimait que son parent était assurément "un des personnages les plus distingués auxquels Rennes a donné le jour" et s'étonnait "que la municipalité n'ait jamais songé à y perpétuer la mémoire d'un homme que la Bretagne compte au nombre de ses plus nobles enfants". On peut penser que de nos jours Rennes ne rend à Plélo qu'un trop discret hommage.

Puisse cet ouvrage contribuer à faire mieux connaître et comprendre l'attachante figure de ce Breton qui a sacrifié sa vie pour l'honneur de la France et pour la liberté de la Pologne.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 16 décembre 2023 9:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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