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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le matriarcat psychologique des Bretons. (1983)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Philippe Carrer, Le matriarcat psychologique des Bretons. Paris: Payot Éditeur, 1983, 191 pp. Collection “Sciences de l’homme.” [Autorisation accordée par Mme Ghislaine Carrer, ayant droit de l'oeuvre de son défun époux, le Dr Philippe Carrer, accordée le 21 novembre 2023 de diffuser l'ensemble de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[9]

LE MATRIARCAT PSYCHOLOGIQUE
DES BRETONS


Avant-propos

Ces essais ethnopsychiatriques, consacrés essentiellement à la psychopathologie des Bretons, rassemblent divers textes rédigés entre 1975 et 1981 : articles de revues et journaux, communications scientifiques, cours aux étudiants, une conférence, ainsi que des études inédites.

Psychiatre hospitalier de formation traditionnelle, j’ai été amené grâce à la conjonction de plusieurs facteurs favorables à soupçonner, puis à approfondir certaines implications ethno-culturelles des perturbations psychiatriques rencontrés avec une particulière fréquence dans ma pratique quotidienne. Successivement, la prise de conscience de ce qu’il est convenu d’appeler « le problème breton », une meilleure et plus juste appréhension de ma subjectivité et, je l’espère, de celle d’autrui à la suite d’une psychanalyse, et enfin le retour au pays après un long séjour à l’extérieur, m’ont mis sur la voie d’une ethnopsychiatrie en Bretagne.

Au risque d’anticiper sur ce qui sera développé plus loin, je dirai dès maintenant que, peu après mon retour en Bretagne, dans le Sud-Finistère, j’ai été intrigué tant par la gravité de l’alcoolisme y sévissant que par le caractère presque archétypique d’une structure familiale partout présente et je me suis attaché à étudier les liens pouvant être mis en évidence entre ces deux catégories de phénomènes. Ultérieurement, j’ai cherché à distinguer ce qui dans certaines formes psychopathologiques prévalentes en Bretagne paraissait susceptible d’être mis en relation avec des invariants culturels (non pathologiques) et ce qui devait être attribué au processus multiséculaire d’acculturation des Bretons.

[10]

Par ailleurs, loin de se limiter à chercher des réponses au problème de l’alcoolisme évoqué plus haut, une ethnopsychiatrie en Bretagne m’a paru devoir s’efforcer de découvrir, de décrire et d’analyser les influences ethno-culturelles habituellement méconnues mais qui participent néanmoins à la genèse de troubles variés se rapportant à la pathologie mentale, dans ce pays.

Le lecteur pourra se convaincre que, même si les faits qu’il s’agit de comprendre sont correctement appréhendés, même si les problèmes à résoudre sont convenablement posés, les enchaînements qui se dégagent doivent intégrer tant de données et de nature si diverse qu’il est hors de question d’en offrir dès maintenant une étude achevée. Il s’agit plutôt d’une série d’approches dont l’ensemble devrait permettre de reconnaître désormais l’existence, dans certains aspects de la pathologie psychiatrique observée en Bretagne, de facteurs ethnoculturels n’ayant que trop tendance à se dérober aux regards.

Nous aurons l’occasion, chemin faisant, de nous rendre compte que si, en Afrique, par exemple, hors de l’analyse ethnopsychiatrique, le trouble mental est inintelligible, dans une région européenne comme celle que constitue la Bretagne, la compréhension du malade par ceux qui ont à le soigner reste assurément possible sans cette analyse, mais s’en trouve amoindrie dans nombre de cas. C’est tout au moins ce que j’ai cherché à montrer.

La question se pose toutefois de savoir si, faute d’une méthodologie sûre, l’ethnopsychiatrie appliquée aux populations bretonnes ne se condamne pas à demeurer un exercice littéraire dont les éventuelles séductions cachent mal le caractère conjectural, ce dont la science s’accommode mal. Il m’a semblé que, dans ce domaine comme dans d’autres, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et qu’à trop m’éterniser à consolider les fondements épistémologiques de l’ethnopsychiatrie, comme certains m’y engageaient, je ne verrais jamais l’édifice dépasser la hauteur du sol.

Je n’ai, somme toute, fait que suivre le fil d’Ariane psychanalytique pour m’orienter dans le labyrinthe que je souhaitais explorer, ce qui est devenu de pratique courante en matière de sciences humaines. Le hic vient du fait que la psychiatrie est loin d’être seulement une science humaine puisqu’elle prend assise sur le biologique. De plus, le serait-elle, qu’il resterait encore à préciser les limites de la validité de la méthode utilisée. Dans son ouvrage Quand rien ne va plus de soi (1979), Mendel, initiateur de la sociopsychanalyse, en arrive à penser que, tous comptes faits, l’expression science humaine constitue un [11] abus de langage qui traduit peut-être une dangereuse illusion. Peut-on encore parler de science quand il n’est possible ni de reproduire l’expérience à volonté, ni d’isoler un fait humain du phénomène humain dans son ensemble, interroge-t-il ? Et il propose en exemple les différences existant entre l’adolescent d’aujourd’hui et celui d’il y a cinquante ans, pour conclure qu’on ne pourra jamais prouver de manière scientifique que ces différences sont dues aux changements sociaux et qu’à bien y réfléchir, rien de ce qui concerne l’être humain ne ressortit à la science : « Interprétation des rêves, interprétation de l’humain : oui, Science des rêves : Non ».

Peut-être est-ce là une vue trop radicale. L’impossibilité de recourir à la méthode expérimentale ne suffît pas à disqualifier une discipline en tant que science, témoin l’astronomie. Sur le plan pratique, la difficulté vient de la multiplicité des facteurs qui entrent en jeu et de leur intrication. Mais au-delà du problème technique surgit l’interrogation métaphysique sur la liberté de l’homme.

C’est pourquoi nous ressemblons à ces théologiens du Moyen Age qui, dans le sillage d’Abélard, laissaient au mystère toute la part qui lui revenait, sans renoncer pour autant à traiter rationnellement tout ce qui pouvait l’être car c’est ce qu’exige la dignité de l’homme. Il n’est donc pas possible d’abandonner la quête inlassable du « comment » dans les comportements individuels et collectifs ou même dans les productions culturelles, sous prétexte que l’homme se trouverait réduit à la condition d’une mécanique obéissant à des déterminismes implacables. L’exemple des Stoïciens montre d’ailleurs, comme l’avait noté J. Chevalier, que ce sont paradoxalement les doctrines les plus déterministes qui exaltent le plus la volonté, comme si une tendance extrême trouvait toujours son correctif naturel. (« Le retour du refoulé » de Freud n’en serait qu’une illustration.)

Quoi qu’il en soit, ces essais d’ethnopsychiatrie s’efforcent de répondre à la nécessité d’une démarche scientifique, même si l’affectivité n’en est pas absente.

Comme tels, ayant pour point d’application un ensemble ethnoculturel particulier, ils peuvent mettre en valeur la singularité d’un groupe humain, sans cesser pour autant de respecter l’universalité des grandes lois qui régissent le fonctionnement du psychisme des individus.

Dans un autre ordre d’idées, si cet essai peut concerner le domaine politique, il sera difficilement annexé par lui, car il est possible [12] précisément d’en déduire que les rapports du politique et du socioculturel ne sont pas simples, même et surtout lorsqu’il s’agit des aspects psychopathologiques de celui-ci. Ainsi ne pourra-t-on me faire grief d’avoir participé à cette « trahison des clercs » dénoncée par Julien Benda dans son fameux ouvrage.

Enfin, je ne terminerai pas cette introduction sans rappeler qu’il s’agit d’abord d’une étude médicale et qui se veut telle, la psychiatrie se refusant, à juste titre, jusqu’à ce jour, par la voix de ses représentants les plus autorisés, à être autre chose qu’une branche de la médecine.

Si elle ne cesse de progresser à son pôle biologique, qu’il s’agisse de la chimie cérébrale ou de la neurophysiologie, à son pôle social, elle agrandit sans cesse sa dimension anthropologique. Ceci est particulièrement évident pour l’alcoolisme et les toxicomanies, qui ont quelque chose à voir avec les cultures et les civilisations dans la mesure où celles-ci infléchissent dans une direction ou une autre « les attitudes fondamentales de la psyché ». Un article récemment paru, intitulé « Alcoolisme et mythe de Dionysos » [1], reprenant La naissance de la tragédie de Nietzsche ainsi que les travaux de Mendel, établit une relation entre l’alcoolisme envahissant de nos contemporains et l’incapacité culturellement acquise par ceux-ci de se plonger périodiquement dans la fête et l’ivresse dionysiaque, comme le faisaient les peuples adolescents de l’Antiquité, alors que le retour en force des imagos maternelles dans les sociétés modernes les y conduit nécessairement. L’alcoolisme chronique pourrait offrir un recours à cette insoluble contradiction. Ces hypothèses ne s’opposent pas, loin de là, à celles qui seront avancées plus loin. Elles illustrent, en tout cas, la difficulté d’être psychiatre en suggérant l’immensité du champ psychiatrique qu’il doit au moins balayer du regard à défaut de s’y promener partout à l’aise.


[1] Bury (C.), Alcoolisme et mythe de Dionysos. Psychologie médicale, 1981, 13.3.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 16 décembre 2023 9:55
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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